‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 114 sur 146 · BOUTIQUE DE PERRUQUIER · texte numérisé non relu

BOUTIQUE DE PERRUQUIER

suspect, la promène sur tous ces visages qui sollicitent leur tour; car le manant à Paris, pour aller à vêpres et à la Courtille^ veut porter le dimanche tête frisée et saupoudrée.

Des tresseuses faisant rouler dçs paquets de cheveux entre leurs doigts et à travers des cardes ou peignes de fer, ont quelque chose de plus dégoûtant encore que les garçons perruquiers. Elles semblent pommadées sous leur linge jauni. Leurs juppes sont crasseuses comme leurs mains ; elles semblent avoir fait un divorce éternel avec la blanchisseuse, et les merlans eux-mêmes ne se soucient point de leurs faveurs.

La matinée de chaque dimanche suffit à peine aux gens qui viennent se faire plâtrer les cheveux. Le maître a besoin d'un renfort ; les rasoii*s sont émoussés par le crin des barbes. Soixante livres d'amidon dans chaque boutique passent sur Tocciput des artisans du quartier. C'est un tourbillon qui se répand jusques dans la rue. Les poudrés sortent de dessous la houppe arec un masque blanc sur le visage. L'habit du perruquier pèse le triple. Battez-le ; je parie pour six livres de poudre : il en a bien avalé quatre onces dans ses fonctions^ d'autant plus qu'il aime à babiller. ^

Ëb bien^ le dimanche, à quatre heures du soir, ce même perruquier, lassé de sa blanche poussière, monte dans une chambre, se met nu de la tête aux pieds, se lave, s'essuie, et passe dans une seconde chambre, voisine et séparée, où il s'habille proprement en noir. 11 n'Ose lui-même repasser par sa fai'ineuse boutique ; il sort aussi propre qu'un conseiller.

Où va-t-il ? à l'opéra, voir danser mademoiselle Guimard, dont il vante les grâces. 11 se trouve à côté de celui qu'il a coiffé le matin. Alors il peut se frotter sans crainte à son voisin, et rouler parmi les flots du peuple extasié. Ce n'est plus un ^nerlan^ c'est un juge en musique.

Lorsqu'il rentre, il se déshabille avec soin, range son habit propre, met de côté sa chemise à dentelles, et revient dans la chambre grasse reprendre ses vêtements lourds et poudreux,

qu'il poitcj'a six jours de suite, si une fête ne coupe point la semaine pour le ramener au palais magique^ où il claquera Vestris, le dieu de la danse.

Il faut que ce métier si sale soit un métier sacré ; car dès qu'un garçon l'exerce sans en avoir acheté la charge, le charabrelaa est conduit à Bicêtre, comme un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau quelquefois n'avoir pas un habit de poudre^ un peigne édenté^ un vieux rasoir, un bout de pommade, un fer à toupet deviennent la preuve évidente de son crime; et il n'y a que la prison qui puisse expier un pareil attentat.

Voilà comment, avec des lois mal entendues^ on se joue indécemment de la liberté des hommes. On cite encore S. Louis, législateur et patron des perruquiers, dans la vue de consacrer de si respectables privilèges !

Oui, pour raser le visage d'un fort de la Halle, poudrer une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papillotter un clerc de procureur, il faut présdablement avoir acheté une charge.

Quelque chose encore, qui tout à la foi& attire et repousse l'œil dans la boutique d'un perruquier, c'est le pâté de cheveux sorti du four. Sa croûte, sa ressemblance extérieure avec les bons pâtés de Périgueux, dites, cela ne fait*il pas frissonner?

Il n'y a pas plus de cent ans que la perruque était an ornement rare et coûteux. Une perruque (frémissez, têtes chauves!) se vendait jusqu'à mille écus; il est vrai qu'elle était d'un volume énorme, et qu'il fallait dépouiller plusieurs têtes pour en couvrir une seule. Aujourd'hui, sans se ruiner, on couronne son chef d'une chevelure artificielle pour quatre pistoles ; et cette perruque moins chère est mieux faite, mieux plantée, et imite le naturel à s'y méprendre.

Les maîtres d'école des environs de Paris, les vieux chantres, les écrivains publics, les huissiers vétérans n'y regardent pas de si près. Ils ne veulent pas en imposer; ils achètent des per-

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