‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 121 sur 146 · LE TEMPLE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE

lettre; il méprisa assez le fanatique qui Tavait forgée pour ne pas daigner eu faire la recherche. Il maria sa fille à un militaire aimable, qui lui fit perdre le goût de la retraite. Le père vit encore et embrasse dans la joie de son cœur les enfants de sa fille qui, au lieu d'être réponse stérile de Jésus-Christ, fait une excellente mère de famille.

liC Temple*

Les religieux Templiers, le plus ancien de tous les ordres militaires, ont été détruits parle pape Clément V et le barbare Philippe le Bel. Leur ancienne demeure est devenue un lieu privilégié^ qui sertd'asyle aux débiteui*s qui ne payent point.

C'est à qui n'acquittera pas ses dettes. L'un demandedu temps, Tautre obtient un arrêt de surséance; celui-ci un sauf-conduit. U est des hommes habiles qui, connaissant le dédale des formes^ font naître des incidents, déclinent des juridictions, croisent des oppositions. Ceux qui ne connaissent pas cette ressource, se l'éfugient dans Tenclos du Temple.

Là, Texploit de Thuissier devient [nul, Tarrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte. Le débiteur peut entretenir ses créanciers sur ce même seuil, les saluer, leur prendre la main. S'il faisait un pas de plus il serait pris : on fait tout pour l'attirer au dehors ; mais il n'a garde de tomber dans le piège.

U paye chère une petite chambre étroite^ toujours préférable à la prison. Du fond de cette retraite il arrange ses affaires ; il traite, il négocie. Si les créanciers sont intraitables, il reste dans Tasile que lui ont ménagé les religieux Templiers, qtii ne s'en doutaient guère.

Il n'y a point d'inconvénient à laisser subsister ce lieu privi-

légic, parce que les créanciers s'aiTangent toujours beaucoup mieux avec le débiteur présent qu'avec le débiteur absent.

La visite des jurés des communautés n'a plus lieu dans le Temple ; toutes les professions y sont libres : en voici un exemple récent.

Un épicier ruiné ayant trouvé la recette d'une tisanne purgative et confortative, la débite aujourd'hui dans le Temple avec un prodigieux succès. Elle fait beaucoup de bien; et le peuple, las du charlatanisme des médecins^ des drogues empoisonnées des apothicaires, A trouvé dans cette tisanne un remède vraiment salutaire : du moins Texpérience confirme chaque jour sa bonté et son utilité générale.

Le débit de cette tisanne monte jusqu'à douze cents pintes par jour ; et comme refûcAce d'un remède n'est constatée que par l'expérience, tous les raisonnements contre l'empirisme deviennent fautifs, quand l'empirisme guérit encore mieux que la médecine qui raisonne. Il se pourrait faire quMl n'y eût au fond qu'une seule et même maladie, et qu'un seul remède conséquemment pût détruire le germe des maladies chroniques. La colère des guérisseurs de profession contre Tépicier chez qui tout Paris accourt , est une des choses qui m'ont le plus réjoui.

Il est bon qu'il y ait dans une grande ville un asile ouvert aux victimes de cette foule de circonstances qui agitent si diversement la vie humaine; il est bon que les petites tyrannies des corps qui immolent tout à leurs intérêts particuliers, disparaissent> pour laisser à l'homme ou à l'art la liberté (rop souvent ailleurs gênée et fatiguée.

Ainsi le terrain du Temple devient précieux. On parlait d'y établir un second théâtre ; il servirait à donner à l'art dramatique une plus grande étendue, et à détruire ce privilège incroyable qui a tué Melpomène et Thalie aux pieds de messieurs les gentilshommes ordinaires de la chambre.

Monseigneur le duc d'Angoulème, fils de monseigneur le comte d'Artois, frère du roi, est grand prieur du Temple.

On enteiTe dans l'église du Temple tous les commandeurs et les chevaliers de Tordre de Malte qui meurent à Paris,

Ainsi les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem habitent la maison qu'occupaient les Templiers, dont la destruction forme dans notre histoire une époque qui exerce et qui trompe notre vive curioèité.

Ciib«reUi borsnoM*

Autrement dit tavernes. Vous n'y viendrez pas, délicats lecteurs; j'y suis allé pour vous. Vous ne verrez l'endroit qu'en peinture, et cela vous épargnera quelques sensations désagréables.

C'est là un réceptacle de la lie du peuple. Mais la vie des gueux a une franchise qui mérite d'être observée ; car les passions qui sont à nu, ont une originalité piquante.

Curieux de voir ce monde, (placé dans le monde élégant] je me couvris un jour d'une redingote brune, et je m'enfonçai dans un faubourg. J'entrai au lieu désigné, et je demandai à souper. 11 me fut servi sur un bout de table ; je fis mine de manger. Tout à côté était une salle où était une longue table qui pouvait contenir soixante couverts.

Sur les dix heures du soir, je vis tout à coup entrer tumultueusement dix- neuf pendards, seize créatures et dix enfants, qui s'emparèrent de la table, la chargèrent de débris de viande, poissons, légumes, morceaux de pain ; puis Ton fit venir du vin, qui ne fut pas sei*vi dans des pintes de plomb mais dans des vases de grès.

Je fis semblant de sortir, et me jetai dans un petit cabinet, d'où je pouvais tout voir et tout entendre.

Cette horde qui devenait plus nombreuse, jeta tout à coup sur la table , tant en monnaie qu'en liards, une somme de qua-

tre-vingt-quatorze livres dix-sept sols neuf derniers, dont ces mendiants ne paraissaient pas satisfaits, disant que la surveille leur recette avait passé cent vingt livres.

Ils remirent les fonds entre les mains d'un gueux qulls nommaient le trésorier. Un autre qui avait le titre de maître de garde robe, s'empara^ après un inventaire fait, d'un nombre considérable de vieux bas, souliers, culottes, habits, jupons, et piomit que le tout serait remis à leur fripier de Tabbaye Saint-Germain. On estima qu'il retirerait de ces guenilles au moins deux louis. Tel était le résultat d'une infinité de trocs particuliers faits en parcourant les rues et les carrefours.

Ces gueux demaudèrent encore du vin, dont ils burent vingtdeux pots, plus quatre bouteilles d'eau-de-vie; ils consommèrent aussi deux livres de sucre^ un quarteron de tabac à fumer, seize cotterets et fagots.

De ces femmes^ plusieurs avaient des enfants qu'elles allaitaient et torchaient. Les chiens étaient de la partie, et c'était à qui leur ferait une pâtée abondante. Ces gueux me parurent aimer singulièrement leurs chiens; car ils les embrassaient et leur parlaient avec une afifection sentimentale que n'a pas la plus jolie femme baisant son épagneul.

Je vis entrer un habit noir, qui paraissait le chef calculateur ; il régla les comptes, distribua l'argent, et parla longtemps des affaires de la société. 11 s'agissait de trafiquer des lambeaux d'étofie, de vieilles bardes, et de les déposer chez tel gargotier qui les achèterait en masse.

Celte espèce d'hommes ne connaît ni la dissimulation ni l'hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage de telle femme se tuméfiait ; l'autre jurait avec emportement : mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Une rixe s'étant élevée, et une femme ayant pris au collet un homme et le secouant vigoureusement^ son voisin calma tout à coup sa colère, en lui disant : assieds-toi, c* est une femme qui parle.

Les femmes criaillaient et les hommes écoutaient. La langue

n'était jamais rebelle à leurs expressions. Elles avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiome grossier rendait facilement toutes leurs idées.

Cette troupe formait un ramas de mendiants, de chiffonniers de ces revendeura et revendeuses qui arpentent les rues. Les propos n^avaient point de suite ; ils semblaient se deviner plutôt que de converser entre eux. Quoiqu'on fit dans ce tempslà la chasse aux mendiants, et qu'on les enlevât par centaines^ ils ne parlèrent point de cette persécution : ce qui m'étonna. C'étaient probablement des gueux privilégiés, leur profession étaut mixte,

11 m^est impossible de redire une multitude de mots bizarres qui formaient leur argot ; mais leur langage était précis, énergique, et aucun d'eux ne tardait à répondre : ils s'entendaient parfaitement et avec rapidité.

La religion et l'état n'auraient rien eu à reprendre à leurs discours. Us juraient, il est vrai^ ils employaient fréquemment le saint nom de Dieu ; mais ce n'était chez eux qu'une mauvaise habitude^ ainsi que chez plusieurs parisiens qui ne sont pas de la classe des gueux.

Leur souper était des restes froids. On leur apporta du cabaret des viandes, qui me parurent les débris d'une noce ; ils mangèrent pendant plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme gens qui s'amusent. Tout se consomme à Paris ; la chimie a beau décomposer les aliments et nous pai*- 1er de ses gaz, l'estomac robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux, utiles ou erronés.

Par la même raison que Winslow, ayant trop étudié l'anatomie déliée de nos fibres, n'osait se baisser pour ramasser une épingle, dans la crainte de se rompre une fibrille à lui connue ; de même le chimiste n'ose quelquefois manger, de peur de s'empoisonner. Le gueux qui ignore ce que révèlent le scalpel et le creuset, mange ce qu'il trouve^ ainsi qu'il se charge du faideau qui lui est offert.

La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion, lis se faisaient servir d*une voix assez impérative, eux qui me paraissaient ne devoir commander à personne. Le garçon du cabaret, en veste blanche, était tancé vertement quand il n'avait pas répondu à la demande d'un gueux, dont les habits tombaient en lambeaux.

Bientôt étourdi du bruit et suffoqué d'une odeur désagréable, je quittai la place. J'allai payer un écot auquel je n'avais pas touché ; et prenant le garçon a part, je lui demandai où tout cela coucherait. Il me répondit : plusieurs demeurent dans les environs; mais le plus grand nombre n^use pas de draps blancs : car ils couchent tous ensemble sur la paille, faisant chambrée commune.

Dans d'autres bouchons, j'ai eu occasion de voir ce qu^on appelle boire pinte^ ou chopine, La pinte est sur une table de bois informe à deux pieds de distance d'un ménétrier qui fait danser une populace' de déguenillés; c'est un soldat et une servante qui boivent ensemble ; c'est le rire et la misère qui s^accoUent près de ce vase de plomb enduit d'une crasse rouge.

S'il survient une rixe à la suite des fumées du vin frelaté, le jurement et la main partent ensemble; la garde accourt, et sans elle cette canaille qui danse allait se tuer au son du violon. La populace, accoutumée à cette garde, en a besoin pour être contenue, et se repose sur elle du soin de terminer les fréquents débats qui naissent dans les cabarets.

Ce qu'il y a de singulier, c^est que cette soldatesque, ce guet qui met le holà, est composé de savetiers habillés de bleu, qui le lendemain quand ils auront déposé leur fusil, seront arrêtés à leur tour s'ils font tapage, après avoir vidé la pinte de plomb. Ainsi c'est le petit peuple qui agit sur le petit peuple; les recrues du guet ne manqueront point \ on appelle ces soldats, les soldats de la Vierge Marie, parce qu'ils n'iront pas plus à la guerre que les soldats du pape. Quand on leur voit faire l'exercice, on rit involontairement. Toute la troupe est

assurée d'une longue vie; ils ne risquent que quelques ta^ loches quand le délinquant est ivre et récalcitrant; et alors serrant les menottes à celui qui a résisté, ils s'en vengent cruellement. Les coups de crosse de fusils, qu'ils n'épargnent pas à la populace, font plus de mal que le bâton des Chinois. Autrefois la troupe qui représente le guet, n'avait que des houssines, ce qui ne blessait pas comme le canon du fusil, ou comme les cordes tranchantes qui coupent les mains. Ils appellent cela, par dérision, ganter un homme. Quelquefois ils passent les bornes de la sévérité, et cela devient révoltant.

Les vins, la bierre et les liqueurs sont toujours frelatés par ceux qui tiennent ces cabarets et tabagies où s'abreuve la multitude, et je ne sais pourquoi la loi répugne à les traiter comme des empoisonneurs. Un conseiller au parlement^ dans ce siècle, opina à la mort contre un cabaretjer falsificateur, soutenant que cet artifice meurtrier exterminait peut-être plus de citoyens dans Paris que tous les autres fléaux réunis ensemble.

Ces perfides distributeurs qui altèrent un breuvage fait pour restaurer le peuple condamné aux rudes travaux, ignorent eux*même sans doute les funestes accidents qui doivent résulter de leurs mélanges. Plus instruits, ils ne s'exposeraient pas à commettre de pareils forfaits. Voilà pourquoi un écrit simple et raisonné, qui instruirait tout à la fois le cabaretier et le peuple y qui ferait sentir d'un côté Ténormité du crime, et de Tautre le danger, serait très-utile, surtout s'il indiquait encore le remède contre les accidents de la boisson frelatée.

Qui fera donc un catéchisme à Tusage du peuple pour lui donner à la fois quelques idées saines de morale et de physique?

€àrr«b««^ poto de eluimbre*

Qui connaît le majestueux carrabas, attelé de huit chevaux, lesquels font quatre petites lieues en &ix heures et demie de temps ? Il mène les gens à Versailles ; il renferme dans une espèce de longue cage d'osier vingt personnes qui sont une heure à se chamailler avant que de pouvoir prendre une attitude, tant elles sont pressées; et quand la machine part, voilà que toutes les têtes s'entrechoquent. On tombe dans la barbe d'un Capucin, ou dans les tétons d'une nourrice. Un escalier de fer, à larges degrés, oblige vieille et jeune à montrer au moins sa jambe à tous curieux passants.

Ce carrabas, deux fois par jour, voiture lentement, mais non doucement, les valets des valets de Versailles. (1) Tous les enfants qui vont sucer le lait des nourrices Normandes, font leur entrée le lendemain de leur naissance dans le carrabas de Poissy; c'est un choc dur et perpétuel à casser la tête raffermie des adultes.

Quand le carrabas chemine sur la route royale, le leste équipage, passant comme Téclair^ le regarde en pitié. Ce carrabas n'a pas l'air de conduire les gens à une cour brillante. S'il fait soleil^ vous y amvez grillé; s'il pleut, vous êtes trempé comme une soupe. C'est dans cet état qu'on débarque les Parisiens empressés de voir la majesté du trône, devant le château magnifique et la grille dorée du riche souverain.

Quand cette lourde et vilaine cage croise un équipage royal, il n'y a plus d'expression pour rendre le contraste qu'offre le

(1) Oq connaît le mot de Duclos* • Quaad Je dine à Versaillei, Je crois mangera roffice; je n'entends que des valets qui parleLt iDcessanimeot de leur maître. *

{Note d€ Mercier,)

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