MESSIEURS CUPIS PÈRE ET FILS
Encore étourdi du coup de massue que lui a porté le chancelier Maupeou, ce corps ne sait plus quelle route tenir; ses idées semblent cbnfuses, embarrassées ; il ne sait s'il doit embrasser une certaine confiance en lui-même d'après sa base antique, ou laisser dénouer le ûl des événements, pour en mettre à profit les diverses circonstances. 11 paraît avoir adopté ce dernier parti : son repos ressemble à un sommeil; les uns le croient mort; il se réveillera, disent les autres; s'il ne donné aucun signe de vie, disent les troisièmes, c'est qu'il prépare sa résurrection ; c'est qu'il médite dans le calme ce qui lui a toujours manqué^ une adroite politique; il étudiera mieux qu'il n'a fait les idées de son siècle.
Quoi qu'il en soit, ce corps a toujours une gi'ande force qui a souvent inquiété le trône ; et laquelle ? me demanderez-vous. La force d'inertie !
Mcifflioiirfl Ciipis père ci fllu.
Monsieur Cupis père était un maître à danser; il avait soixante ans ; j'en avais dix, j'étais aussi haut que lui. Il tira de sa poche un petit violon, dit pochette, m'dtendit les bras, me fit plier le jarret; mais au lieu de m'apprendre à danser, il m'apprit à rire : Je ne pouvais regarder les petits yeux de M. Cupis, sa perruque, sa veste, qui lui descendait jusqu'aux genoux, son habit de velours ciselé, jo ne pouvais entendre ses exhortations burlesques, pour faire de moi un danseur, accompagnées de ses soixante années de danse magistrale, sans une dilatation de rate. Jamais il ne vint à bout de me faire obéir à son aigre violon; j'élais toujours tenté de lui sauter par dessus la tête. Le soir je faisais à mes camarades la description de M. Cupis de pied en cap ; sans lui je n'aurais pas été descripteur, il développa en' moi le germe qui depuis a fait
le Tableau de Paris, U me fallut peindre sa physionomie gi'otesque, ses bras courts, sa tête pointue ; et depuis ce temps-là je me suis amusé à décrire.
Son fils fut aussi un violon assez distingué^ mais il fît mieux que de filer des sons. Agriculteur retiré à Bagnolet, il devint rhomme qui, depuis la création du monde, sut faire produire à ses arbres les plus belles pêches : leur saveur, leur grosseur, leur velouté n*ont rien eu d'égale dans les climats les plus fortunés. Des expériences suivies, une attention particulière^ des vues fines leur attribuèrent une propriété unique. J'ai vu de ses pêchers taillés de ses mains, qui, en espalier^ avaient quarante deux pieds d*envergeure.
Ainsi la nature toujours docile, toujours reconnaissante^ et jamais ingrate, obéit à Tindustrie humaine, et récompense libéralement les soins patients de la culture.
Je voudrais que Ton donnât à M. Gupis le surnom de Pécher^ et que quiconque aurait cultivé un arbre jusqu'à la perfection, en eut le surnom. Celui de tous les peuples qui a le mieux entendu ses intérêts, les Romains, paraissent avoir été les seuls qui aient connu tout le parti avantageux qu'on pouvait tirer de ces dénominations particulières. La gloire qui en rejaillissait sur les individus, valait bien celle que Ton tire parmi nous du nom d'un chétif et triste village, ou d'un fief plus mesquin encore. Mais pour réussir parfaitement dans une chose, il ne faut point en sortir. Les autres arbres fruitiers de M. Gupis» quoique soigneusement traités^ n'avaient pas la beauté de ses pêchers, tant il faut la vie d'un homme non seulement pour un art, mais pour une portion de cet art même. Ceux qui ont excellé en tout genre, n'ont guère pratiqué qu'un point fixe et précis. La nature a départi à chacun de nous ses dons et ses largesses avec une sage économie. Elle a soin de n'en écraser aucun de nous.
Mais quel revers pour ceux qui cultivent ces beaux fruits, qui s'y complaisent, qui aiment ces travaux innocents et doux,
LES DEUX CRÉBILLONS. 366
lorsque la grêle vient les frapper, lorsque le ciel irrité, lance des pierres tranchantes contre les tendres végétaux, et les fruits, qui déjà se coloraient! Quel jour désastreux que celui du 13 juillet 1788; il mérite d'être gravé en caractère de deuil.
Les beaux fruits de Montreuil, deSaint-Germain-en-Laye et de trente villages situés dans la même direction, tombèrent avec les feuilles des arbres déchirés et mutilés. Ce fut une nuée de glace qui creva tout à coup, qui se décomposa sous Faction du vent, et qui, plus terrible qu'une faux aiguisée, offrit Timage d'un désert à la place des trésors de la fécondité. Accourez commis de la taille et du taillon, venez avec vos cotes et vos saisies; relevez ces arbres brisés; faites renaître une nouvelle récolte. Mais non, fuyez; les gémissements de la campagne vous poursuivent, vous n'obtiendrez rien ; Eh ! qu'oseriez-vous demander encore à cette terre désolée?
Le monarque s'est trouvé lui-même ce jour-là au milieu du désastre et sous un ciel qui lapidait la terre; il a vu de près les fléaux inattendus dont la nature grève encore les rudes travaux des campagnes. Ce ne sont point ces malheurs-là qu'il peut écarter, non; mais qui doute que, témoin de ces ravages, sur la portion la plus laborieuse de ses sujets, il ne veille à dompter les autres ennemis de ces bons et utiles cultivateurs?
lies deux CréblUoiifl*
Tavais dix-neuf ans, et, dans ce temps, la renommée de Crébillon, poëte tragique, était au plus haut degré. On l'opposait à Voltaire; car le public cherche un rival à tout homme illustre, et, les balançant l'un par l'autre, il se dégage ainsi d'un poids d'estime trop considérable.
Je l'ai vu ce temps, où la nation en général était si peu avancée, qu'on ne parlait et qu'on ne savait parler que de Racine
356 TAHLEAU DE PARIS.
et de Corneille, de CrébiUon et de Voltaire. Il est inconcevable qu'on se soit agité si longtemps sur des questions aussi futiles. J'étais jeune; je n'avais reçu qu'à moitié l'impression universelle; j'admirais moins que les autres ces tragédies si vantées. J'y trouvais une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux, qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit amoureux des beautés vastes et irrégulières. Je lisais les romans de Tabbé Prévost, qui me faisaient plus de plaisir que toutes les tragédies modernes.
Sur sa renommée, j'allai voir néanmoins le vieux Crébillon. Il demeurait au Marais, rue des Douze-Portes. Je frappai. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se firent entendre; ils m'environnèrent gueule béante, et m'accompagnèrent jusqu'à la chambre du poète. L'escalier était rempli des ordures de ces animaux. J'entrai, annoncé et escorté par eux. Je vis une chambre dont les murailles étaient nues; un grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils'^déchirés et délabrés composaient tout l'ameublement. J'aperçus, en entrant, une figure féminine, haute de quatre pieds et large de trois, qui s'enfonçait dans un cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils^ et grognaient de concort. Le vieillard, les jambes et la tête nues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine d'expression. Il fît taire les chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. 11 ôta sa pipe de la bouche, comme pour me saluer, la remit et continua à fumer avec une délectation qui se peignait sur sa physionomie fortement caractérisée.
Sa distraction fut assez longue, son œil bleu était fixe et tourné vers le plancher. Il me parla brièvement. Les chiens grondaient sourdement en me montrant les dents. Le poète posa enfin sa pipe. Je lui demandai quand il finirait CromtvelL W n'est pas commencé, me répondit-il. Je le priai de me réciter quelques vers. Il me dit qu'il me satisfairait après une seconde
LES DEUX CRÉBILLONS. 357
pipe. La femme de quatre pieds de haut entra sur ses jambes torses. Elle avait bien le nez le plus long, et les yeux les plus malignement ardents que j'aie vus de ma vie. C'était la maîtresse du poète. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Elle s'assit en face de moi. Le poète posa sa seconde pipe, et me récita alors des vers fort obscurs, de je ne sais quelle tragédie romanesque, qu'il avait composée de mémoire, et qu'il récitait de même. Je ne compris rien au sujet ni au plan de la tragédie. Il y avait dans ses vers force imprécations contre les dieux, et surtout contre les rois qu'il n'aimait pas. Le poète me parut fort bon homme, très-distrait, aimant à rêver, et parlant peu. Sa maîtresse avait dans Texpression toute* la malice qui était dans ses yeux. Le poète ayant récité ses vers, ne fit que fumer. Je m'entretins avec sa maîtresse. Je cherchais de l'œil où pouvaient être ses jambes, tandis que celles du poète figuraient nues, comme les jambes d'un athlète qui se repose après avoir lutté dans l'arène. Je me levai, et les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau, et m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue. Le poète ne les réprimandait qu'avec douceur; la tendresse perçait à travers le commandement. Lui seul pouvait vivre au milieu de cette malpropreté canine. Je ne manquai pas de lui dire qu'Euripide avait aussi aimé les chiens, et qu'il obtiendrait à coup sûr les années de Sophocle : il avait alors quatre-vingt-six ans. Content de ce que je lui avais dit, il m'avait gratifié d'une petite carte, où était son nom écrit en caractères très-fins. Cette carte était un passe-port pour voir une de ses tragédies; mais, comme Voltaire avait soin qu'on ne les donnât que très-rarement, je fus neuf mois à attendre cette représentation. Le vieillard m'avait prévenu du long délai, et l'attribuait sans ménagement à son rival, qu'il appelait un très-méchant homme , et cela avec le ton d'une bonhomie toute particulière.
A deux ou trois années de là, je fis la connaissance de Crébillon fils. Il était taillé comme un peuplier, haut, long, menu;
358 TABLEAU DE PAUlS.
il contrastait avec la taille forte et le poitrail de Crébillon le tragédiste. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon ûls était la politesse, Taménité et la grâce fondues en^mble. Une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. Nos caractères allèrent fort bien ensemble. Il avait vu le monde; il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître ; il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Sa conversation était piquante; il regrettait le temps de la régence, comme Tépoque des bonnes mœurs en comparaison des mœurs régnantes. Nos principes littéraires s'accordaient encore. Un jour, il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer Tesprit humain. Il riait aux larmes de certaines productions théâtrales, et du public qui ne voyait dans tous les rois de la tragédie française que le roi de Versailles. Le rôle du capitaine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle, selon la fantaisie du poète, le faisait surtout pâmer de joie. 11 s'informait exactement de celui qui le jouait. C'était son acteur favori pour le plaisir facétieux qu'il lui causait. Aujourd'hui janissaire, le lendemain déposant Tarquin le Superbe, cheville ouvrière de tous les dénouements, il avait renversé plus de trônes au bout de l'année, qu'il n'avait de gardes à sa suite ; il tuait les tyrans trois fois la semaine avec une précision admirable. Crébillon aimait tout en lui, sa démarche, son attitude, sa fierté obéissante ; tantôt royaliste, tantôt républicain, il suivait tous les ordres avec une indifférence philosophique, qui n'ôtait rien au tranchant de son sabre.
Crébillon fils était censeur royal et censeur de la police. Il approuvait tous les ponts- neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable; les héroïdes pieu valent. Il approuvait tout cela avec un sangfroid et une politesse charmante. Jamais Crébillon fils ne fitat-
LES DEUX GRÉBILLONS. 359
tendre un auteur, fùt-il chansonnier du Pont-Neuf. Il était toujours prévenant, affable et facile; il me dissuada d'écrire en vers.
Comme il ouvrait journellement sa porte à une multitude de versificateurs et d'auteurs débutants, il me dit un jour : Restez avec moi jusqu'à midi trois quarts ; voici Vheure que les poètes arrivent pour m'apporter leurs manuscrits t restez.
Je m'assieds, un coup de sonnette part ; Crébillon ouvre; un auteur parait ; il est vif et sémillant ; il se présente avec assez de grâce, parle de même ; il prend une chaise, tire un manuscrit de sa poche. La conversation s'engage, et notre auteur dit des choses spirituelles. — De quel pays êtes-vous? lui demanda Crébillon, qui approuvait par an quarante à cinquante mille vers. — Des environs de Toulouse, reprit Fauteur. — Bon, laissez moi votre manuscrit.; envoyez ou repassez après-demain, et l'approbation sera en. règle.
Quand l'auteur fut sorti, Crébillon, tenant le manuscrit eu main, me dit : Je ne sais ce qui est là dedans ; vous avez entendu ce jeune homme ; il parle avec facilité, il a de l'esprit. Voulez vous gager avec moi que son ouvrage n'a ni rime ni raison? — Eh pourquoi ce jugement précipité? — Vous le saurez; lisons, mon ami. En effet, la pièce présentée à la censure n'avait pas le sens commun.
Part un second coup de sonnette ; c'est un nouvel auteur : Crébillon ouvre. L'auteur s'arrête à la porte ; il ne sait ni parler, ni entrer , ni s'asseoir ; il est gauche et tout d'une pièce ; il manque de renverser une petite table où était le déjeûner de son censeur. C'est un opéra que de le faire asseoir; il recule à chaque instance; enfin il est assis; il veut parler et il bégaie, il répond mal à ce qu'on dit. Après avoir regardé pendant six minutes sa poche gonflée de son manuscrit, il le tire gauchement, laisse tomber sa canne et son chapeau en le présentant^ cherche de l'œil son parasol, comme si on le lui avait vole, blesse ma jambe du bout de son épée en remuant mal à propos^
â60 tABLÉÀÛ DE HtllS.
et parvient enfin à dire : Je vous prie, monsieur , de m'expédier, car on m'a dit que vous étiez fort obligeant, Grébillon prend le papier avec son aménité ordinaire, le met à son aise autant qiril est possible, et lui fait la même interrogation. — De quel pays êtes- vous, monsieur? — Des environs de Rouen. — C'est bon, monsieur, dans trois jours j'aurai approuvé votre manuscrit. Il le reconduit, Taide à retrouver son pSirasol, la porte ne semble pas être assez large pour la sortie du poète, car, il donne à gauche, fait un faux pas sur le palier et tombe à la première marche. Il avait repoussé quatre ou cinq fois son censeur avec la main, et le tout pat* civilité normande. La porte enfin se referme.
Quel lourdeaud ! m'écriai- je ! et cela écrit ! — Eh bien, me dit CrébDlon, vous l'avez vu, vous l'avez entendu, ou plutôt vous n'avez rien entendu. Voulez-vous gager avec moi que son œuvre n'est pas sans mérite ? — Oh ! oh ! vous le connaissez
donc? — Pas plus que l'autre, je ne l'ai jamais vu ; lisons. Nous lisons. Il y avait dans le manuscrit du lourd normand, des idées, du style ; et c'était un ouvrage très-estimable. Comme je demeurais surpris de l'esprit de divination qui avait saisi notre censeur, il me dit : « Une expérience de plusieurs années m'a démontré que sur vingt auteurs qui arrivent du midi de la France, il y en a dix-neuf qui sont détestables; et que sur le même nombre qui arrive du nord» il y en a la moitié au moins qui ont le germe du talent, et qui soQt susceptibles de perfection. Les plus mauvais vers possibles se font depuis Bordeaux jusqu'à Nîmes. Telle est la latitude des plats versificateurs. Tous ces écrivains-là en général n'ont que du vent dans la tête, tandis que ceux qui viennent des provinces septentrionales ont du sens et un talent inné qui ne demande que de la culture.
J'ai eu lieu plusieurs fois d'appliquer l'observation de CrébiUon censeur, et presque toujours avec justesse. Les têtes méridionales (les exceptions à part) ne me paraissent pas propres à écrire; elles manquent de logique.