LE BOURREAU
lie bonirean*
L'exécuteur de la haute justice a pour gage dix-huit mille livres par an. Il n'en touchait que seize mille il y a six ans. 11 avait le droit de porter ses mains immondes sur les denrées publiques, pour en prendre une portion. On Ta dédommagé en argent.
Il n'y a eu qu'un homme de décapité à Paris depuis quarante ans environ. Aussi le bourreau est-il inexpérimenté dans cette foDction.
La dernière classe du peuple connaît parfaitement sa figure ; c'est le grand acteur tragique pour la populace grossière qui court en foule à ces affreux spectacles, par le sentiment de celle inexplicable curiosité, qui entraîne jusqu'à la foule polie, quand le crime ou le criminel sont distingués.
Les femmes se sont portées en foule au supplice de Damiens; elles ont été les dernières à détourner leurs regards de cette horrible scène.
Le petit peuple s'entretient fréquemment de l'exécuteur, dit qu'il a table ouverte pour les pauvres chevaliers de Saint-Louis, et va chercher chez lui de la graisse de pendu ; car il vend les cadavres aux chirurgiens, ou les garde pour lui, à son choix : le criminel ne peut pas se vendre de son vivant, ainsi qu'il fait à Londres (i).
(1) Eq Angleterre, comme le dit Mercier, les criminels ont droit de vendre leur cadaTrCf et cette vente anticipée les met à même de se procurer de petites douceurs^ dcTeau-de-vie et du genièvre. Un criminel, détenu dans les prisons de Londres et convaincu d'un crime atroce, fait venir un chirurgien. Après quelques débals, l'on s'accorde sur le prix : le chirurgien donnera deux guinées, et, Texécution parachevée, il Kra le libre possesseur de sa dépouille mortelle. C'était pour rien, et dans son for Diérieur rbomme de l'art se flattait d'avoir volé le voleur. Dans ces sortes de marchés, il fout, de toute nécessité, payer d'avance ; il s'exécute donc, et donne l'argent.
Rien ne dislingue cet homme des autres citoyens, même lorsqu'il exerce ses épouvantables fonctions, ce qui est trèsmal Yu. Il est frisé, poudré^ galonné, en bas de soie blancs, en escarpins, pour monter au fatal poteau : ce qui me paraît révoltant, puisqu'il devrait porter, en ces moments terribles, Tempreinte d'une loi de mort. Ne saura-t-on jamais parler à rimagination ? et puisqu'il s'agit d'effrayer la multitude, ne connaîtra-t-on jamais l'empire des formes éloquentes? L'extérieur de cet homme devrait l'annoncer.
Il est, sans contredit, le dernier citoyen de la ville, et lui seul est frappé par son emploi d'un opprobre inhérent. II a des valets qui exercent pour cent écus le métier qu'il fait pour six mille. Et il trouve des valets !
11 y aurait beaucoup de réflexions à faire sur cet agent de notre législation criminelle, pour savoir à qui il appartient spécialement ; mais cet examen nous jetterait dans une dissertation étrangère à la nature de cet ouvrage.
Il marie ses filles, quand il en a, à des bourreaux de province. Entre eux ils s'appellent (à l'instar des évêques) Monsieur de Paris, Monsieur de Chartres, Monsieur d'Orléans, etc. Et Chariot et Berger fournissent aux entretiens du peuple une matière inépuisable. Tels savetiers savent l'histoire des pendus et des bourreaux, ainsi qu'un homme de bonne société sait l'histoire des rois de l'Europe et de leurs ministres.
Place de Grève*
Là sont venus tous ceux qui se flattaient de l'impunité (et l'on ne saurait imaginer comment ils ^abusaient à ce point
Le misérable^ après avoir empoché la somme, se met à pousser ua rire salanique. fl — Pourquoi ris-tu T demauda l'esculape. -> C'est, lui répondit celui-ci, que tu m'as acheté comme uo homme ^ui doit être pendu, et que je serai brûlé. »
{Notedëréditeur)