XXIV MERCIER
Mercier, nous l'avons dit, ne comptait pas inQniment d'amis parmi ses confrères 5 Tapparilion de ses deux premiers volumes jetés à tout hasard au monde de la publicité lui attira mille critiques plus ou moins acerbes. RivaroU cet éternel railleur, qualifiait ainsi le Tableau de Paris : « Ouvrage pensé 'dans la rue, et écrit sur la borne. » Il ajoutait : « L'auteur a peint la cave et le grenier, en sautant le
salon. »
Mercier sans doute allait peu dans le monde, dans ce grand monde surtout où pourtant ses pareils étaient caressés et choyés : Diderot, Griram, Duclos, Raynal, Marmonlel, Morellet, Arnaud, Suard, Laharpe et mille autres. Il eût été inquiet de son personnage dans ces salons où le grand seigneur écrasait l'homme de lettres, malgré la supériorité réelle de celui-ci, par la seule autorité de ses manières. Travailleur infatigable, Mercier, s'il échappait pour un peu à lui- môme, ne le faisait qu'au profit de ces petites sociétés murées, recrutées de littérateurs et d'artistes ses égaux et ses pairs.
Il était un des habitués des déjeuners philosophiques de Grimod de LaReynière, et rencontrait là son bon ami Rétif qui nous a laissé une description détaillée de ces réunions nutritives à laquelle nous renverrons le lecteur, Grimod de La Reynîère, beaucoup par goût, un peu pour chagriner ses orgueilleux parents, dans un coin de cet hôtel si vaste où toute la cour était reçue avec une magnificence royale par le somptueux financier, ne recevait, lui, que des artistes et des gens de lettres et, de ces derniers, ceux surtout qui étaient dissidents. Vous vous fussiez cru à mille lieues du monde et de ses usages. L'on pérorait, Ton discourait avec une pleine licence, l'amphitryon ne vous faisant violence
SA VIE ET SES OEUVRES. xxv
qu'à Tendroit du café dont chaque assistant, c'était une des conditions de l'admission , était tenu d'absorber tout au moins dix-huit tasses (1). C'était là le centre qui convenait à celte nature sauvage, susceptible à l'excès, et Mercier n'en a guère fréquenté d'autres. Aussi ne s(^ reporte- t-il pas à ces petits cercles intimes sans une sorte d'attendrissement : « l'heureux temps, et je me le rappelle avec transport, où les muses faisaient nos uniques délices, et où, dans des entretiens variés, nous communiquions toutes nos idées à cinq ou six amis ! nous cherchions la vérité avec le plus vif désir de la connaître ^ ce qui est plus rare qu'on ne pense. Jamais l'émulation ne dégénéra parmi nous en jalousie, passion vile qui tourmente sans éclairer; nous traitions un sujet sans cette précipitation qui étouffe les idées et les empêche de naître. La liberté de penser donnait sou* ?ent à nos expressions une tournure neuve et singulière, qui, dans nos innocents débats, faisait éclore le rire dans toute sa naïveté.
« C'est là que j'ai commencé à me montrer un hérétique en littérature, et que je disais avec franchise : J'ai voulu lire plusieurs de ces écrivains si vantés y ils mont déplu; là je faisais l'aveu de mes paradoxes littéraires : on voulait me convertir, et le prêcheur était quelquefois converti luimême (2). »
il est des natures qui ont le don de prescience, qui devinent ce qu'elles ne savent point et n'ont pas vu, et qui tombent juste. Tel fut Mercier, tel a été de nos jours l'auteur ^Eugénie Grandet, L'on a dit que le Tableau de Paris
(1) C'était le minimum. L'on pouvait aller jusqu'à vingt-deux. (î) Tableau de Paris,