‹ Tableau de ParisChapitre 11 sur 154 · PREFACE XXV · texte numérisé non relu

PREFACE XXV

vernement formé, est plus propre à être travaillée et perfectionnée, que ces villes antiques où l'on connaît des lois imparfaites et embrouillées, des coutumes religieuses que l'on ridiculise, et des usages civils que l'on viole. Les abus multipliés s'y défendent, parce que le petit nombre qui retient le gage de la puissance, les richesses, proscrit les idées saines et nouvelles, les principes restaurateurs, et ferme l'oreille au cri public. En vain l'on attaque l'édifice du mensonge ; il est cimenté. On veut le reprendre sous œuvre : c'est une tâche bien plus pénible que si on voulait le reconstruire à neuf. On adopte quelques modifications ; elles ne s'accordent pas avec l'ensemble, qui persiste à être vicieux. Les plus beaux raisonnements se gravent dans les livres, mais la moindre pratique du bien offre des difficultés insurmontables. Tous les petits intérêts particuliers, raidis par une possession abusive et chère, combattent l'intérêt général, qui n'a souvent qu'un seul homme pour défenseur. Heureuses donc les villes qui, comme les individus, n'ont point encore pris leur pli ! Elles seules peuvent aspirer à des lois unanimes, profondes et sages.

Je dois avertir que je n'ai tenu dans cet ouvrage que le pinceau du peintre, et que je n'ai presque rien donné à la réflexion du philosophe. Il eût été facile de faire de ce Tableau un livre satirique ; je m'en suis sévèrement abstenu. Chaque chapitre appelait une désignation particulière ; je l'ai rejetée à chaque chapitre. La satire qui personnifie est toujours un mal, en ce qu'elle ne corrige point, qu'elle irrite, qu'elle endurcit, et ne ramène point au droit sentier. Je n'ai tracé que des peintures générales, et l'amour même du bien public ne m'a point égaré au delà.

Je me suis plu à tracer ce Tableau d'après des figures vivantes. Assez d'autres ont peint avec complaisance les siècles passés, je me suis occupé de la génération actuelle et de la physionomie de mon siècle, parce qu'il est bien plus intéressant pour moi que l'histoire incertaine des Phéniciens et des Egyptiens. Ce qui m'environne a des droits particuliers à mon attention. Je dois vivre au milieu de mes semblables plutôt que de me promener dans Sparte, dans Rome et dan^ Athènes. Les personnages de l'antiquité ont de très-belles têtes à peindre : d'accord ; mais elles ne sont plus pour moi qu'un objet de pure curiosité. Mon contemporain, mon corn-

patriote, voilà l'individu que je dois spécialement connaitre, parce que je dois communiquer avec lui, et que toutes les nuances de son caractère me deviennent par-là même infiniment précieuses.

Si vers la fin de chaque siècle un écrivain judicieux avait fait un tableau général de ce qui existait autour de lui ; qu'il eût dépeint, tels qu'il les avait vus, les mœurs et les usages ; cette suite formerait aujourd'hui une galerie curieuse d'objets comparatifs ; nous y trouverions mille particularités que nous ignorons : la morale et la législation auraient pu y gagner. Mais l'homme dédaigne ordinairement ce qu'il a sous les yeux, il remonte à des siècles décédés ; il veut deviner des faits inutiles, des usages éteints, sur lesquels il n'aura jamais de résultat satisfaisant, sans compter l'immensité des discussions oiseuses et stériles, où il se perd.

J'ose croire que, dans cent ans, on reviendra à mon Tableau, non pour le mérite de la peinture, mais parce que mes observations, quelles qu'elles soient, doivent se lier aux observations du siècle qui va naître, et qui mettra à profit notre folie et notre raison. La connaissance du peuple parmi lequel il vit, sera donc toujours la plus essentielle à tout écrivain qui se proposera de dire quelques vérités utiles, propres à corriger l'erreur du moment ; et je puis dire que c'est la seule gloire à laquelle j'ai aspiré.

Si, en cherchant de tous côtés matière à mes crayons, j'ai rencontré plus fréquemment, dans les murailles de la capitale, la misère hideuse que l'aisance honnête, et le chagrin et l'inquiétude plutôt que la joie et la gaieté, jadis attribuées au peuple Parisien ; que l'on ne m'impute point cette couleur triste et dominante : il a fallu que mon pinceau fût fidèle. Il enflammera peut-être d'un nouveau zèle le génie des administrateurs modernes, et déterminera la généreuse compassion de quelques âmes actives et sublimes. Je n'ai jamais écrit une ligne que dans cette douce persuation ; et si elle m'abandonnait, je n'écrirais plus.

Toute idée patriotique (je me plais à le croire) a un germe invisible, qu'on peut comparer au germe physique des plantes qui, longtemps foulées aux pieds, croissent avec le temps, se développent et s'élèvent.

Je sais que le bien sort quelquefois du mal ; qu'il est des abus inévitables ; qu'une ville populeuse et corrompue doit

PPïïFACE XXVIT

s'estimer heureuse, lorsqu'à défaut de vertus, on compte du moins dans son sein peu de grands crimes ; que dans ce choc de passions intestines et concentrées, un repos apparent est déjà beaucoup. Je le répète, je n'ai voulu que peindre, et non juger.

Ce que j'ai recueilli de mes observations particulières, c'est que l'homme est un animal susceptible de modifications les plus variées et les plus étonnantes ; c'est que la vie parisienne est peut-être, dans l'ordre de la nature, comme la vie errante des Sauvages de l'Afrique et de l'Amérique ; c'est que les chasses de deux cents lieues et les ariettes de l'opéra comique sont des pratiques également simples et naturelles ; c'est qu'il n'y a point de contradiction dans ce que l'homme fait, parce qu'il étend le pouvoir de son intelligence et de son caprice aux deux bouts de la chaîne qu'il parcourt ; de là cette infinité de formes qui métamorphosent réellement l'individu d'après le lieu, les circonstances, les temps. Il ne faut pas plus être étonné des recherches du luxe dans le palais de nos Crassus, que des raies rouges et bleues que les Sauvages impriment sur leurs membres par incisions.

Mais si ce sont les comparaisons, comme je n'en doute point, qui le plus souvent tuent le bonheur, j'avouerai en même tems qu'il est presqu'impossible d'être heureux à Paris, parce que les jouissances hautaines des riches y poursuivent de trop près les regards de l'indigent. Il a lieu de soupirer, en voyant ces prodigalités ruineuses, qui n'arrivent jamais jusqu'à lui. 11 est bien au-dessous du paysan, du côté du bonheur ; c'est l'homme de la terre, j'oserai le dire, le moins pourvu pour son besoin ; il tremblera de céder au penchant de la nature ; et s'il y cède, il fera des enfants dans un grenier. N'y a-t-il pas alors contradiction manifeste entre naissance et non-propriété ? Ses facultés seront abâtardies, et ses jours seront précaires. Les spectacles, les arts, les doux loisirs, la vue du ciel et de la campagne, rien de tout cela n'existe pour lui : là enfin, il n'y a plus de rapport ni de compensation entre les différents états de la vie ; là, la tête tourne dans l'ivresse du plaisir ou dans le tourment du désespoir.

Etes-vous dans l'état médiocre ? Vous seriez fortuné partout ailleurs : à Paris vous serez pauvre encore. On a dans la capitale, des passions que l'on n'a point ailleurs. La vue des jouissances invite à jouir aussi. Tous les acteurs qui jouent

leur rôle sur ce grand et mobile théâtre, vous forcent à devenir acteur vous-même. Plus de tranquillité ; les désirs deviennent plus vifs ; les superfluités sont des besoins ; et ceux que donnent la nature, sont infiniment moins tyranniques que ceux que l'opinion nous inspire.

Enfin, l'homme qui ne veut pas sentir la pauvreté et l'humiliation plus affreuse qui la suit, l'homme que blesse à juste titre le coup-d'œil méprisant de la richesse insolente, qu'il Véloigne, qu'il fuie, qu'il n'approche jamais de la capitale

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