COMMENT SE EAIT UN MARIAGE
E père entre dans la chambre de sa fille, qui est à sa ^J toilette, et qui a appris de sa femme de chambre qu'on allait la marier. Le père s'avance : Mademoiselle, lui dit-il, je vois, à vos yeux, que vous n'avez point dormi. — Non, mon père. — Tant pis, ma fille ; il faut être belle quand on se marie, et on est laide quand on ne dort pas. — Je ne le suis pas assez, reprend-elle avec un soupir. — Vous n'êtes pas assez laide, dites- vous ? c'est donc pour l'être davantage, que vous prenez l'air triste et maussade que je vous vois ? Allons, ne faites pas l'enfant, je vous prie ; il faut de la modestie le jour du contrat : mais la modestie n'est pas l'humeur, et c'est de l'humeur que votre visage annonce. — Oh ! mon visage a bien raison. — Il a grand tort, et vous aussi ; je vous ordonne d'être riante. — Vous m'ordonnez l'impossible. — L'impossible ? et pourquoi, s'il vous plaît ? quel mal vous fait-on de vous marier avec un homme bien né, très aimable, et surtout fort riche ? — Je crois tout cela, puisque vous le dites ; mais il est toujours bien cruel d'être livrée à un homme que l'on ne connaît pas. — Bon ! est-ce qu'on connaît jamais celui ou celle qu'on épouse ? ton futur ne te connaît pas davantage. Crois-moi, ma chère enfant ; je ne vois dans le monde de mauvais mariages, que les mariages d'inclination ; le hasard est encore moins aveugle que l'amour. Penserais-tu mieux connaître ton futur, après l'avoir vu dix ans ; rien n'est si dissimulé que les hommes, si ce n'est peut-être les femmes. Celui qui désire, et celui qui possède, sont deux : on ne sait jamais ce qu'un amant fera le lendemain de la noce ; et comment Je saurait-on ? il ne le sait pas lui-même ; c'est un hasard qu'il faut courir. Ta mère et moi, par exemple, nous nous étions beaucoup vus avant de nous marier. Eh bien ! elle m'a dit cent fois que je l'avais trompée ; je lui. ai dit cent fois qu'elle m'avait surpris. Tout cela s'est arrangé ;