COUP D ŒIL GENERAL
qui ne passent pas souvent trois à quatre sols ; ils sont tous deux marchands, et leur degré d'utilité est bien différent.
Non, il est impossible à quiconque a des yeux, de ne point réfléchir, malgré qu'il en ait. Le baptême qui coupe l'enterrement ; le même prêtre qui vient d'exhorter un moribond, et qu'on appelle pour marier deux jeunes époux, tandis que le notaire a parlé de mort le jour même de leur tendre union ; la prévoyance des lois pour deux cœurs amoureux qui ne prévoient rien ; le subsistance des enfants assurée avant qu'ils soient nés; et la joie folâtre de l'assemblée au milieu des objets les plus sérieux ; tout a droit d'intéresser l'observateur attentif.
Que de tableaux éloquents qui frappent l'œil dans tous les coins des carrefours, et quelle galerie d'images, pleine de contrastes frappants pour qui sait voir et entendre !
La prodigieuse conformation de huit cents mille hommes entassés et vivant sur le même point, parmi lesquels il y a deux cents mille gourmands ou gaspilleurs, conduit au premier raisonnement politique. Le duc ne paie pas le pain plus cher que le portefaix qui en mange trois fois plus. Comment n'être pas étonné de cet ordre incroyable qui règne dans une si grande confusion de choses ? Il laisse apercevoir ce que peuvent de sages lois, combien elles ont été lentes à se former, quelle machine compliquée et simple est cette police vigilante ; et l'on découvre du même coup d'œil les moyens de la perfectionner sans gêner cette liberté honnête et précieuse, l'attribut le plus cher à tout citoyen.
Si l'on a le goût des voyages, tout en déjeunant dans une bonne maison, l'on se promène bien loin en imagination. La Chine et le Japon ont fourni la porcelaine où bouillonne le thé odoriférant de l'Asie ; on prend avec une cuiller arrachée des mines du Pérou le sucre que de malheureux Nègres, transplantés d'Afrique, ont fait croître en Amérique ; on est assis sur une étoffe brillante des Indes, poui laquelle trois grandes puissances se sont fait une guerre longue et cruelle ; et si l'on veut être informé des faits de
ces débats, en étendant la main Ton saisit sur une feuille volante l'histoire récente et fugitive des quatre parties du monde ; on y parle du conclave et d'une bataille, d'un visir étranglé et d'un nouvel académicien ; enfin jusqu'au singe et au perroquet de la maison, tout vous rappelle les miracles de la navigation et l'ardente industrie de l'homme. En mettant la tête à la fenêtre, on considère l'homme qui fait des souliers pour avoir du pain ,et l'homme qui fait un habit pour avoir des souliers, et l'homme qui ayant des habits et des souliers, se tourmente encore pour avoir de quoi acheter un tableau. On voit le boulanger et l'apothicaire, l'accoucheur et celui qui enterre, le forgeron et le joaillier, qui travaillent pour aller successivement chez le boulanger, l'apothicaire, l'accoucheur et le marchand de vin.