PLACE DU LOUVRE
une arbalète, et s'amusa à percer ces pauvres habillements, de manière qu'il donnait au -propriétaire de quoi en avoir de neufs. Ce- trait m'a toujours plu.
Sur cette même place, une marchande de pommes, douée d'un grand caractère de charité, adopta deux enfants malheureux, quoiqu'elle en eût déjà neuf à nourrir. Elle pourvut à tous -leurs besoins, les confondant avec les siens propres. Cette bienfaisance héroïque fut remarquée lorsqu'elle n'y songeait pas, et elle reçut publiquement le tribut d'éloges et de secours que méritait une générosité si rare dans un rang qu'on dit abject.
Des parasols chinois, en toile cirée, de dix pieds de haut, mais grossièrement travaillés, servent d'abri à cette multitude de fripiers, étalant là des nippes, ou plutôt des haillons. Lorsque ces parasols sont baissés la nuit, ils forment dans l'obscurité, comme des géants immobiles, rangés sur deux files, qu'on dirait garder le Louvre. Quand on n'est pas averti, on recule dans les ténèbres au premier aspect, et l'on ne saurait deviner ce que c'est que ces fantômes.
Il est reconnu que les miasmes contagieux de différentes maladies, se propagent surtout par les étoffes de laine. On vend, au lieu de les brûler, les bardes de ceux qui meurent de phtisie, de pulmonie, de consomption. Les fripiers les achètent pour les revendre ; et l'habit infecté passe sur le corps sain d'un pauvre ouvrier, qui, loin de toute idée physique, gagne, par le contact de l'étoffe, une maladie dont il était exempt. Cette imprudente permutation d'habillements entretient, parmi le peuple, une foule de maux cachés, et dont il est loin de découvrir l'origine.
Une charitable ordonnance de police viendrait à propos pour soumettre toutes ces hardes à une sorte de désinfection, en les faisant passer, ou par le feu, ou par l'eau, ou par des aromates ; mais la pauvreté se dispute ces lambeaux qui ont appartenu à d'autres pauvres ; et le trafic de ces misérables vêtements offre une plus grande concurrence à raison du bas prix. On peut s'en convaincre, en voyant
plusieurs acheteurs pour tel vêtement indispensable ; et le plus rebutant à l'œil ne reste pas abandonné.
Au milieu de cette foule, qui ne sait pas qu'elle achète des poisons cachés, on vend du café en plein air. Tandis que le limonadier, dans sa boutique de glace, vous vend la tasse de café cinq sous, de petits détailleurs tiennent, sous ces parasols chinois, une fontaine de fer blanc, garnie d'un robinet, versent le café à la populace, il est toujours au lait. Le portefaix, le manouvrier, la femme de la halle, qui n'ont pas le temps de s'asseoir, le prennent debout. Les limonadiers, armés de leurs privilèges, voulaient chasser ces utiles détailleurs, ainsi que l'opéra chasse tous les chanteurs : mais enfin la philosophie a tellement prévalu chez les hommes en place, qu'on a laissé le peuple déjeuner sous ses fardeaux, et boire, sans déplacement, son café à deux sous la tasse. C'est un beau et rare triomphe sur les privilèges exclusifs ; et je me plais à le consigner dans les annales de la liberté civile.
Nous avons des places publiques ; mais l'on ne s'y promène point. Il y a du gazon devant l'hôtel des Invalides, devan la colonnade du Louvre, au milieu du Louvre; mais défense de s'y asseoir et de s'y reposer. Ce vert gazon est là uniquement pour réjouir la vue de M. le gouverneur. De fortes barrières et des sentinelles gardent ces gazons. L'esprit public n'est pas connu en France.
On n'approche point de la statue de Henri IV ; elle est r-ntourée de grilles offensives. Juvénal parle d'une statue de bronze à Rome, dont le peuple avait usé les mains à force de la baiser : ici, le peuple passe, et ne peut que regarder la statue du monarque, dont il baiserait avec respect le piédestal.
Ie Pont-Neuf est dans la ville ce' que le cœur est dans le 4 corps humain, le centre du mouvement et de la circulation ; le flux et le reflux des habitants et des étrangers frappent tellement ce passage, que pour rencontrer les personnes qu'on cherche, il suflit de s'y promener une heure chaque jour.
Les mouchards se plantent là ; et quand au bout de quelques jours ils ne voient pas leur homme, ils affirment positivement qu'il est hors de Paris. Le coup d'œil est plus beau de dessus le Pont-Royal ; mais il est plus étonnant de dessus le Pont-Neuf. Là, les Parisiens et les étrangers admirent la statue équestre de Henri IV, et tous s'accordent à le prendre pour le modèle de la bonté et de la popularité.
Un pauvre poursuivait un homme le long des trottoirs ; c'était un jour de fête : Au nom de saint Pierre, disait le mendiant, au nom de saint Joseph, au nom de la Vierge Marie, au nom de son divin Fils, au nom de Dieu. Arrivé devant la statue d'Henri IV, au nom d'Henri IV, dit-il. Au nom d'Henri IV? Tiens, et il lui donna un louis d'or.
Un de ces hommes qui vendent des médailles de plâtre, en portait deux, l'une devant, l'autre derrière ; c'était le médaillon de Henri IV et celui de Louis XIV. Combien le premier ? Six francs, dit le vendeur. Et l'autre, le vendezvous de même ? Je ne les sépare point, monsieur ; sans le premier je ne vendrais jamais le second.
On croit dans les provinces, qu'on ne saurait traverser le Pont-Neuf la nuit, sans courir risque d'être jeté à la rivière. On parle des attentats de Cartouche comme si ce voleur subsistait encore : c'est le passage le plus sûr qui soit à Paris.
Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, se plaisait à voler
l6 TABLEAU DE PARIS
des manteaux sur le Pont-Neuf, et la mémoire s'en est conservée.
Au bas du Pont-Neuf sont les recruteurs, raccoleurs, qu'on appelle vendeurs de chair humaine. Ils font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi : autrefois ils avaient des fours où ils battaient, violentaient les jeunes gens qu'ils avaient surpris de force ou par adresse, afin de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus monstrueux ; mais on leur permet d'user de ruse et de supercherie pour enrôler la canaille.
Ils se servent d'étranges moyens : ils ont des filles de cor ps-de- garde, au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens qui ont quelque penchant au libertinage: ensuite ils ont des cabarets, où ils enivrent ceux qui aiment le vin : puis ils promènent, les veilles du mardi gras et de la S1 Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.
Les pauvres dupes, qui sont à considérer la Samaritaine (i ) et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentés d'en faire un, et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus, et l'on crie, qui en veut ? qui en veut ? C'est de cette manière qu'on vient à bout de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l'état et du monarque. Ces héros coûtent au bas du Pont-Neuf trente livres pièce : quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus.
Les fils d'artisans croient affliger beaucoup leurs pères et mères en s' engageant : les parents les dégagent quelquefois, et rachètent cent écus l'homme qui n'en a coûté que dix ; cet
(i) Monument construit au xvme siècle sur le bord du Pont- Neuf et dans lequel se mouvait un mécanisme qui faisait monter les eaux de la Seine dans Paris. Sur la façade de ce monument était un groupe de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine et, entre eux, un vase d'où tombait une nappe d'eau.
argent tourne au profit du colonel et des officiers recruteurs.
Ces recruteurs se promènent la tête haute, l'épée sur la hanche, appellant tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappant sur l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Le jeune homme se défend, les yeux baissés, la rougeur sur le front, et avec une espèce de crainte et de pudeur ; ce qui commande l'attention, la première fois qu'on est témoin de ce jeu singulier.
Ces recruteurs ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau armorié, qui flotte et qui sert d'enseigne. Là, ceux qui sont de bonne volonté viennent donner leur signature.
Un de ces recruteurs avait mis sous son enseigne ce vers de Voltaire, sans en sentir la force ni la conséquence :
JLe premier qui fut roi, fut un soldat heureux.
J'ai vu ce vers bien imprimé pendant six semaines ; puis le vers a disparu, sans qu'aucun des enrôlés sous cette devise l'eût peut-être compris.
Autrefois le gros Thomas, le coryphée des opérateurs, tenait ses séances sur le Pont-Neuf. Voici son portrait fidèlement tracé, pour la satisfaction de ceux qui ne l'ont pas vu.
« Il était reconnaissable de loin par sa taille gigantesque « et l'ampleur de ses habits ; monté sur un char d'acier, sa « tête élevée et coiffée d'un panache éclatant, figurait « avec la tête royale d'Henri IV ; sa voix mâle se faisait « entendre aux deux extrémités du pont, aux deux bords « de la Seine.
« La confiance publique l'environnait, et la rage de « dents semblaient venir expirer à ses pieds. La foule « empressée de ses admirateurs, comme un torrent qui « toujours s'écoule et reste toujours égal, ne pouvait « se lasser de le contempler ; des mains sans cesse élevées
l8 TABLEAU DE PARIS
« imploraient ses remèdes, et l'on voyait fuir le long des « trottoirs, les médecins consternés et jaloux de ses succès. « Enfin, pour achever le dernier trait de l'éloge de ce grand « homme, il est mort sans avoir reconnu la faculté. »
Un Anglais, dit-on, fit la gageure, il y a cinq ans, qu'il se promènerait le long du Pont- Neuf pendant deux heures, offrant au public des écus neufs de six livres à vingt-quatre sols pièce, et qu'il n'épuiserait pas de cette manière un sac de douze cents francs, qu'il tiendrait sous son bras. Il se promena criant à haute voix, qui veut des écus de six francs tout neufs à vingt-quatre sols ? Je les donne à ce prix. Plusieurs passants touchèrent, palpèrent les écus, et continuant leur chemin, levèrent les épaules en disant : ils sont faux, ils sont faux. Les autres souriant comme supérieurs à la ruse, ne se donnaient pas la peine de s'arrêter ni de regarder. Enfin une femme du peuple en prit trois en riant, les examina longtemps, et dit aux spectateurs : allons, je risque trois pièces de vingt- quatre sols par curiosité. L'homme au sac n'en vendit pas davantage, pendant une promenade de deux heures ; ils gagna amplement la gageure contre celui qui avait moins bien étudié que lui, ou moins bien connu l'esprit du peuple.
Les marches du Pont-Neuf s'usent visiblement vers le milieu, et. en peu d'années, sous les pieds des innombrables passants. Elles deviennent glissantes, et l'on est obligé de les renouveler.
PLACE HENRI IV (i)
Cette place est dangereuse par sa pente rapide, par les six issues qu'elle offre, et par l'incertitude où l'on est de quel côté aboutiront les voitures. Plusieurs fantassins y sont pris ; et il ne faut pas être distrait en traversant cette
(i) Devant la statue de Henri IV.