‹ Tableau de ParisChapitre 55 sur 154 · ATTRAPES · texte numérisé non relu

ATTRAPES

Une des bêtises du peuple de Paris, c'est ce qu'on appelle attrape en carnaval. On vous attrape de toutes parts. On applique aux mantelets noirs des vieilles femmes qui sortent pour aller aux prières de quarante heures (i) des

plaques blanches qui ont la forme de rats ; on leur attache des torchons, on sème des fers brûlants et des pièces d'argent clouées au pavé ; enfin, ce qu'on peut imaginer de plus ignoble divertit infiniment la populace.

Pendant tout le carnaval, elle ne parle que d'ordures, et enfante sur ce chapitre mille grossières équivoques, alors

(i) Prières publiques, où l'église expose le Saint-Sacrement, comme pour contrebalancer par des adorations les excès que le gouvernement tolère. {Note de Mercier.)

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elle rit aux éclats. Un masque se promène dans tous les (aA-£l^ beaux quartiers, sous les fenêtres des dames et des demoiselles, ayant l'air d'être en chemise et sans culottes ; le derrière de cette chemise est chargé de moutarde ; d'autres masques qui suivent, s'empressent avec des morceaux de boudin d'aller au moutardier ambulant, et le peuple de percer la nue en applaudissant à ces dégoûtantes plaisanteries.

C'est cependant au milieu de cette capitale, centre du goût et des lumières, que cent mille individus suivent en foule ces farces qui font vomir, et qu'on reproche ensuite à l'auteur du Misanthrope (qui fut obligé, comme directeur de troupe, de travailler pour le peuple,) qu'on lui reproche encore la procession des seringues dans Paurceaugnac. ^*S Les comédiens Français, ces jours-là, ne manquent point de donner dont Japhet d'Arménie (1) et autres scarronades, et les spectateurs s'amusent fort d'un pot-de-chambre vidé sur la scène d'un apothicaire en attitude, et d'un malade dévoyé qui court à la garde-robe avesles grimaces du moment.

La canaille rit dans les carrefours, et le beau monde sui les banquettes de velours del'orchestre et de l'amphithéâtre. Préville, comédien du roi, joue la dégoûtante mascarade, tout aussi bien et avec autant de feu que le polisson des rues, et leurs gestes licencieux sont à peu près les mêmes.

Parmi ces détestables plaisanteries, une m'a paru plus mauvaise encore. On fagote un enfant postiche ; il a le dos tourné, le corps baissé, il semble vouloir ramasser à terre une pomme tombée de sa main ; vous passez et souffrant de son attitude, vous ramassez la pomme et la présentez à l'enfant. Aussitôt la canaille vous hue ; mais n'est-ce point là huer une bonne action ? Cela ne me semble pas indifférent.

Je ne sais ce qui se passait aux bacchanales du peuple Romain ; personne n'a fait le tableau de Rome : mais dans

(1) Pièce deScarron, d'une bouffonnerie assez indécente. La veuve de ce poète burlesque a épousé Louis XIV; Louis le Grand, successeur de Sc?rron! Jamais l'auteur de VEnétde travestie n'eut une idée plus grotesque. Oh, comme il en aurait ri ! {Note de Mercier. )

aucune ville du monde ancien, on ne retrouvera, je crois, les amusements vils et grossiers de la populace parisienne. Les vendeurs d'estampes n'affichent alors que des figures de garderobe, et les colporteurs qui vendent les billets de loterie, vous en offrent d'imprimés (je ne sais si c'est avec approbation) où il y a dessus : loterie d'étrons, gros lot, i ooooo liv. Signé, Gobetout. La populace fait vraiment pitié dans ces trois jours de carnaval; tous ses divertissements ont une empreinte de sottise et de vilenie qui rapproche leur goût de celui des pourceaux. Il paraît que ce pauvre peuple ne songe point à recourir désormais à de plus ingénieuses inventions ; Deut-être l' entretient-on exprès dans ces ineptes orgies.

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