‹ Tableau de ParisChapitre 57 sur 154 · TOURS DE FILOUS · texte numérisé non relu

TOURS DE FILOUS

filou qui passait, fend tout-â-coup la presse, et d'une voix lamentable et pathétique, il s'écrie : c'est mon père ! malheureux que je suis ! Et donnant toutes les marques de la plus vive douleur, pleurant, sanglotant, il monte dans le carrosse, embrasse le visage du mort. Le peuple fut touché et se dispersa, en disant : le bon fils / Le filou fit marcher le carrosse et les sacs d'argent ; et s'arrêtant à une porte, il dit au cocher qu'il voulait prévenir sa sœur du funeste accident qui venait d'arriver. Il descend, ferme la portière, et laisse le mort dépouillé de tout ce qu'il avait sur lui. Le cocher ayant attendu longtemps, s'informa vainement dans la maison, du jeune homme et de sa sœur ; on ne connaissait ni elle, ni lui, ni le mort.

Il fut un temps où, à la réquisition de l'archevêque, on faisait la chasse aux abbés qui allaient voir des filles. Ces abbés n'ont pour tout caractère que l'habit violet ou marron : quelquefois le manteau court et le petit collet. oJLl^>* C'était surtout dans les promenades du soir que ces abbés accostaient ces filles. Un filou s'étant avisé de s'habiller en exempt de police, parcourait les promenades ; et dès qu'il "j£ UU~ voyait un de ces abbés parler à des filles, il ne le perdait pas de vue. Lorsque l'abbé sortait, il allait à lui, et montrant tout-à-coup son bâton d'ivoire, il lui disait : vous savez ce que vous venez de faire, monsieur l'abbé ; je vous arrête de la part du roi. Le pauvre abbé tremblant, montait dans un fiacre, et osait enfin demander où on le conduisait. Au Fort-l' Evêque, répondait le faux exempt. Au Fort- VEvêque? Ah, monsieur ! Il tâchait d'attendrir le meneur, en lui représentant combien sa réputation en souffrirait. Bientôt l'inexorable exempt composait avec son prisonnier, et lui tirait tout l'argent qu'il avait en poche.

Il suivait ce métier lucratif, lorsque le magistrat en ayant été informé, fit déguiser un exempt en abbé, lequel joua dans les Tuileries le rôle convenable pour attirer le faux exempt. Quand il vint à lui montrer son bâton et l'ordre du roi, l'abbé en tira un autre de sa poche, en lui disant: voici le véritable, monsieur ; suivez-moi.

On vit ce qu'on n'avait pas encore vu, un exempt en manteau court arrêter un homme en habit bleu et le conduire réellement au Fort-V 'Eve que, où il avait feint d'en conduire tant d'autres. Je prie quelque dessinateur en belle humeur, de faire estampe sur ce sujet ; il faudra qu'on y voie la physionomie d'un exempt en rabat transpirer sous la calotte ; l'imposteur qui en avait endossé l'habit, ne doit avoir qu'une teinte de cet œil hardi et pénétrant, qui devine et en impose aux escrocs. La surprise, les deux bâtons croisés, l'audace terrassée, tout cela doit faire une estampe piquante.

Au mois de juin de l'année 1754, un banqueroutier, embarrassé du désordre et de la confusion de ses affaires, s'avisa du stratagème suivant. Il fit acheter secrètement un cadavre de sa taille et de son poil, et le fit porter à sa maison de campagne ; il eut soin de le revêtir du même linge et des mêmes habits qu'on lui avait vus le jour de sa disparition. Après quoi, lui ayant tiré dans le visage un ^oup de pistolet, de manière à le défigurer et le rendre méconnaissable, il prit la fuite sous un autre habillement. Tandis qu'on déplorait sa mort tragique, il était en Angleterre. Ce fut ainsi que ce filou sut payer ses créanciers avec un cadavre acheté, et un coup de pistolet qui ne fit de mal à personne.

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