Tableau littéraire du dix-huitième siècle
L'Institut proposa il y a bientôt vingt ans, pour sujet de prix, le Tableau littéraire du dix-huitième siècle. Son intention manifeste était qu'en dressant l'inventaire des titres de gloire de celte époque , les concurrents se bornassent à faire un ouvrage de critique, lis n'avaient rien de plus à examiner que le goût littéraire du siècle qui venait de finir ; il fallait le comparer, sous ce rapport, avec les temps antérieurs, et rechercher quelles formes nouvelles avaient adoptées les arts de la pensée. Yu de la sorte, le sujet restait encore vaste et intéressant. Le concours demeura ouvert pendant plusieurs années, et enfin le prix fut remporté par deux écri-
(1) Cette préface est celle de la troisième édition, qui a paru ne 1822.
vains très-distingués (1), qui, se renfermant dans les conditions du programme, surent pourtant faire entrevoir qu'ils en auraient volontiers agrandi le cadre. En effet, il dut leur en coûter de restreindre à la seule discussion littéraire l'examen d'un tel ensemble de témoignages sur la marche de l'esprit humain, au moment même oii cette marche était devenue si rapide et si féconde en grands résultats. Sans doute ils se dirent ce qu'un illustre académicien disait une année après dans le sein de ce même Institut où il venait prendre sa place.
« Autre temps, autres mœurs. Héritiers « d'une longue suite d'années paisibles, nos
< heureux devanciers ont pu se livrer à « des discusions purement académiques qui « prouvent encore moins leur talent que « leur bonheur. Mais nous, restes infor- « tunés d'un grand naufrage, nous n'avons « plus ce qu'il faut pour goûter un calme « aussi parfait. Nos idées ont pris un cours
< différent. L'homme a remplacé en nous
{1} M. Jay et M. Fabro.
« l'académicien; el, dëpoiiilianl les lettres « de ce qu'elles peuvent avoir de futile, nous « ne les voyons plus qu'à travers nos puis- V- sanls souvenirs et l'expérience de notre « adversité. Quoi ! après une révolution qui <( nous a fait parcourir en quelques années « les événements de plusieurs siècles, on <i interdira à l'écrivain toute considération <( morale; on lui défendra d'examiner le « côté sérieux des objets; il passera une vie ^( frivole à s'occuper de chicanes grammati- « cales, de règles de goût, de petites sen- « tences littéraires; il vieillira dans les lan- « ges de son berceau; il ne montrera pas « sur la fin de ses jours un front sillonné « par de longs travaux, par de graves pen- « sées, et souvent par de mâles douleurs « qui ajoutent à la grandeur de l'homme? « Quels soins importants auront donc blan- « chi ses cheveux? les misérables peines « de l'amour-propre et les jeux puérils de « l'esprit (1). »
L'écrit dont nous donnons une éditiori
1) Discours de réception f!c M. do Chaleaubriand.
nouvelle fut composé d'abord pour le concours; mais l'auteur s'aperçut qu'il n'avait point le talent nécessaire pour féconder un tel sujet, en se renfermant dans les limites du programme; il se proposa donc un autre but , et chercha à rattacher la littérature à tout l'ensemble de la société. Ce point de vue lui sembla d'autant plus indiqué que jamais les lettres n'avaient, en apparence, joué un si grand rôle , que jamais on ne leur avait imputé une action si puissante.
Sous un gouvernement absolu, où tous les corps de l'État, toutes les classes de la nation se trouvaient privés de leur part légitime dans la conduite des affaires publiques, les lettres étaient, par la force des choses, devenues un organe de l'opinion, un élément de la constitution politique. Faute d'institutions régulières, la littérature en était une. De même, sous l'empire d'un clergé dominant, qui tremblait devant une controverse auparavant si glorieuse et si salutaire pour l'Église, la philosophie, n'ayant plus accès dans la religion, était devenue irreligieuse.
Ainsi les pouvoirs de la société, au lieu de puiser dans leur communication, dans leur communauté avec elle, une vie continue , une sève sans cesse renouvelée , avaient été chaque jour minés et détruits dans leurs racines. Et comme une ruine épouvantable avait été la conséquence de la position injuste et déraisonnable où s'était mis un gouvernement que rien ne pouvait plus éclairer ni corroborer, la littérature avait été prise à partie comme le seul ennemi visible qui eût travaillé à sa perte. . C'était faute d'appui qu'était tombé l'édifice, et l'on accusait de sa chute le souffle qui l'avait renversé.
Il importait donc de montrer que la direction des esprits n'avait pas été une circonstance accidentelle qu'on pût spécialement blâmer ou déplorer, et qu'elle se rapportait à toute la constitution intérieure de la France. L'auteur de cet écrit ne sut voir dans les lettres qu'un symptôme de la maladie générale , un signe de l'état de dissolution; il essaya d'envisager cet aspect particulier d'une question si vaste.
Sans doute il eût été plus beau el plus instructif de s'établir franchement dans le centre de cette question ^ et de traiter l'histoire du gouvernement de la France pendant le dix-huitième siècle : c'était aller chercher le mal dans sa source. Si l'on avait eu, par suite de cette enquête, des coupables à accuser, c'eût été du moins les hommes qui, ayant disposé de l'autorité, avaient eu une conduite plus influente, et partant plus responsable. Si au contraire on s'était aperçu que ceux-là même avaient été à peu près sous le joug de la nécessité, alors il aurait bien fallu avoir aussi quelque indulgence pour les autres.
Mais, outre qu'une si haute entreprise eût exigé plus de talent, d'expérience et de savoir, il y aurait eu alors quelque chose de blâmable à rechercher et à peindre les vices d'une époque qui avait été châtiée par un si terrible dénoûment. C'eût été insulter à des débris épars, à des ruines encore fumantes. D'ailleurs, dans les temps de discorde politique, les collections d'intérêts ou d'opinions prennent si bien corps, vivent si bien
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d'une vie presque individuelle, qu'on ne peut guère les juger sans les irriter, et que des réflexions générales sont parfois aussi offensantes que si elles se rapportaient à des noms propres. Aussi la puissance despotique qui pour lors comprimait les partis et qui avait suspendu leur lutte ne leur laissait-elle pas la faculté de la controverse politique. C'était un motif de plus pour que l'examen de la littérature du dix-huitième siècle fût devenu une question générale. Comme il était interdit de s'occuper ouvertement de politique , et d'examiner, même dans le passé, les intérêts et les droits de la nation, c'était sous le voile transparent de la polémique littéraire que les haines, les répugnances, les rancunes continuaient à se manifester. Les opinions et les intérêts qui se rattachaient à l'ordre ancien, les publicistes épris du pouvoir absolu, attaquaient cette littérature comme cause unique de la révolution ; ils se dispensaient ainsi de verser aucun blâme sur l'ensemble d'une époque qu'ils regrettaient. Au contraire, les opinions et les intérêts ([ui se rapportaient à l'ordie
nouveau, les publicistes qui voyaient le ^age de la sécurité dans des institutions et des droits civiques, défendaient cette littérature de tout leur pouvoir.
Reporter la question où elle était réellement, et traiter du rôle politique de la littérature, était donc un acte de franchise; c'était appeler les choses par leur nom et se donner le droit d'être impartial. En montrant que les lettres avaient été conformes à l'état de la société, on pouvait, sans injustice, les envelopper dans un blâme qui ne les envoloppait plus seules et spécialement ; en se dégageant d'un respect factice et superstitieux pour le régime qui avait conduit la France vers la révolution, en disant franchement ce qu'il avait d'inique et de frivole, on était autorisé à dire aussi qu'il avait été attaqué et renversé d'une manière tout aussi frivole et mille fois plus inique.
Tel est l'esprit dans lequel fut conçu cet ouvrage. L'auteur était alors jeune, trop jeune peut-être pour un pareil sujet. Cependant, en revoyant aujourd'hui ce qu'il écrivit
dans un temps si diirérenl de t'époque actuelle, il lui est permis sans doute d'éprouver quelque satisfaction de pouvoir le réimprimer absolument comme il était alors. Il lui semble surtout qu'il s'était fait peu d'illusion sur le caractère essentiellement passager et transitoire de la domination qui avait alors tant d'éclat et de prestige. Un homme, quelque profonde intelligence qu'il ait de l'esprit de son temps, quelque habileté qu'il déploie à s'en servir comme d'un instrument docile, n'a ni pouvoir ni mission pour le changer, pour le détourner de sa roule. Quand une nation a été si complètement dissoute et renouvelée, il n'appartient à personne de la reconstituer à son gré et sous sa main. Quand dans l'univers entier l'ordre social ne peut s'établir que sur de nouveaux rapports des citoyens entre eux, que sur de nouvelles idées relativement au pouvoir, il n'y a ni législateur ni conquérant qui puisse se flatter de fonder tout à coup ce qui ne peut être que l'ouvrage du temps, du bon ordre sans violence et du calme sans oppression. Le pouvoir absolu,
qui s'était alors établi, n'était donc rien de plus qu'un délai apporté au développement et à la classification régulière des éléments actuels de la société.
Quelles sont les formes, les institutions, les mœurs, les idées qui sortiront de la fermentation actuelle et qui composeront la constitution morale des peuples civilisés? Telle était la question que l'auteur se faisait à lui-même en terminant son ouvrage. Il peut se la faire encore aujourd'hui. Et, en effet, qui pourrait s'attendre à la prompte solution de difficultés si grandes? Qui pourrait espérer de voir le monde reprendre à un jour donné une assiette nouvelle? II nes'agit pas seulement de savoir si plus ou moins de droits seront accordés aux citoyens, si plus ou moins de garanties seront prises contre les excès ou l'incapacité des gouvernants; il ne s'agit même pas de savoir si les souvenirs et les affections que l'ancien régime a laissés après lui auront une plus grande part au gouvernement que les souvenirs et les affections invariablement attachés à l'état actuel des choses Ce sont là, il
est vrai, des clifficiillés terribles qui peuvent encore produire des convulsions nouvelles et reculer d'autant le dénoûment. Mais il en est peut-être de plus fondamentales, qu'on ne peut s'empêcher de regarder d'un œil d'effroi. Il semble qu'elles ne se soient jamais présentées, et que notre situation soit inouïe et inconnue dans l'histoire des temps. Jamais, en effet, est-il arrivé que tous les pouvoirs, que toutes les prééminences sociales, qui sont d'indispensables moyens pour établir l'ordre dans une nation, même lorsque cet ordre est fondé sur la justice et la raison, se soient trouvés tout à coup anéantis ou méconnus ? Jamais est-il arrivé que leurs seuls titres pourseproduireet se maintenir aientété le mérite réel, l'utihté, la force, l'influence; qu'ils aient eu à se frayer péniblement leur route à travers toutes les passions des hommes? Jamais a-t-on vu le principe d'autorité dénué ainsi de toute sanction préalable, dépouillé de tout préjugé, soumis à un examen de tous les jours, contrôlé par chaque intérêt privé, n'en imposant par aucun prestige? Dans une telle disposition des esprits, le
système des pouvoirs pourra-t-il triompher des mauvais penchants du cœur humain; vaincre l'envie, qui ne sait jamais avouer aucune supériorité ; imposer silence à l'intérêt personnel ; fournir emploi à l'activité, aliment à l'imagination; rassurer les méfiances; convaincre l'ignorance aussi bien que les lumières, et les masses populaires en même temps que l'élite des citoyens? En un mot, la société dissoute peut-elle, en connaissance de cause, se recomposer? Renferme-t-elle en elle-même les germes d'un ordre solide, et peuvent-ils y être fécondés, y croître et y jeter des racines?
Il y a quelques années qu'on pouvait se dire tristement : Est-ce donc le despotisme qui sera le moyen de solution? Est-ce lui qui, après nous avoir domptés par la force, après avoir réduit et subjugué les imaginations, brisera les volontés, énervera les sentiments et les réduira à l'intérêt personnel? Les nations sont-elles destinées à ne trouver que dans leur dégradation un calme toujours incertiain et précaire? L'ordre ne sera-l-il rien de plus que l'apathie des peuples qui
se laisseront, speclatcurs muets, pousser comme un vil troupeau d'un pouvoir à l'autre? Et parce que les révolutions se passeront dans l'enceinte d'un palais ou dans le camp des soldats , cesseront-elles d'être des calamités? Car à cela se bornent toujours les promesses et les espérances des hommes qui n'ont d'autre principe politique que d'exclure les citoyens de toute intervention directe dans la gestion de leurs affaires.
Les succès et les prospérités du gouvernement impérial pouvaient donner cette crainte, mais moins encore que l'état de la France, la lassitude des esprits et le goût superstitieux de l'égalité, si favorables au pouvoir absolu. Le fondement principal du despotisme était surtout cette sécurité avec laquelle tout ce qu'avait créé la révolution se reposait sur une domination née dans son sein , et se trouvait ainsi lié avec elle par l'intérêt privé, et non point par l'intérêt général.
La restauration est venue rendre une meilleure espérance aux hommes qui ont
i peu de foi dans les bienfaits du pouvoir absolu. Alors s'est présentée une combinaison nouvelle. D'une part, en voyant repa- ! raître les races royales qui , par leur nom , \ semblent les représentants de tout l'ordre I ancien de la société, et en s'apercevant qu'en même temps aucun de ses débris ne pouvait reprendre la vie; qu'il n'y avait nul moyen de les réunir, de les replacer en leur ancienne situation; que, si les mœurs, les idées, le train général demeurent les mêmes, beaucoup d'illusions se sont dissipées, beaucoup de folles espérances se sont évanouies ; on a commencé à se faire quelque idée de la force des choses, et à ne plus regarder la révolution comme un accident, comme le fait de tels ou tels individus. D'autre part, tous les intérêts et les vanités qui avaient leurs garanties dans l'existence de la domination nouvelle, qui étaient ainsi involontairement complices d'une autorité absolue, ont eu un indispensable besoin de justice, ont dû vivre dans les méfiances et les précautions, ont imploré la liberté, au lieu de vivre en communauté avec le pouvoir.
Cette situation nous a conduits aux essais, que nous faisons depuis huit ans, d'un gou- ' vernement de délibération et de publicité, \ et jusqu'ici ses formes et son mécanisme ne nous ont point mal réussi. Malgré des vacillations plus fatiguantes pour les esprits.prévoyants que pour les masses populaires, la France a pu jouir d'un assez grand calme et d'une prospérité croissante. Mais pourtant il nous faut dire, avec un doute moins , pénible, il est vrai, que sous le gouverne- ! ment précédent, que rien en tout ceci ne 1 donne l'idée de la fixité ni de l'avenir. C'est que les formes d'un gouvernement sont peu de choses, si elles ne sont pas l'expression des mœurs, des persuasions, des croyances d'un peuple. Il faut une âme à tous ces ressorts matériels, et l'àme n'est pas encore venue animer notre nouvelle machine politique. Que les esprits éclairés, qu'une certaine élite de la nation se livrent à l'examen et ne se rendent qu'à une conviction raisonnée; que cet emploi de l'activité ne soit interdit à personne, cela se conçoit; mais il faut pourtant qu'une soite de monnaie cou-
crante d'opinions, d'habitudes, d'affections, ait été frappée et soit reçue de confiance dans tout le pays. Il faut qu'il y ait des autorités et des prééminences investies de quelque force morale, et qui n'aient pas à faire vérifier chaque matin la réalité de leurs pouvoirs.
INous sommes bien loin encore de cette restauration morale, et peut-être la génération actuelle n'est-elle pas destinée à la voir accomplie, surtout si de nouveaux troubles viennent encore bouleverser les opinions. En ce moment, malgré tant dé bruit et de véhémence, elles sont énervées parle doute, bien qu'elles essaient de se le cacher à ellesmêmes sous la violence des paroles. Chacun n'est pas très-sûr d'avoir raison au fond de sa colère. On s'est si souvent trompé sur les choses et sur les hommes qu'on veut bien soutenir son opinion , mais jusqu'au feu exclusivement y comme dit Montaigne. C'est à celle circonstance que nous devons le repos dont nous sommes quelquefois surpris de jouir.
La littérature vient encore ici témoigner
de l'ëlat des esprits. Elle attend qu'une impulsion nouvelle lui soit donnée. Elle cherche les routes qu'elle doit parcourir. Elle n'a plus pour guides que les règles immuables de l'esprit humain ; toutes les observances de détail ont perdu leur crédit, et il n'en reviendra d'autres que lorsque d'autres habitudes les auront créées.
C'est cette façon d'envisager les événements et leurs résultats qui fut, dans le temps, reprochée à l'auteur. Elle fut taxée de fatalisme. 11 ne put accepter cette imputation. Tout son fiUalisme consiste à rechercher de son mieux la liaison des effets avec leurs causes et des détails avec l'ensemble. De cet examen a dû résulter l'idée que, lorsque les communications sont devenues faciles, rapides et vastes entre les hommes, l'influence des causes isolées est moindre, et que les causes générales sont plus à considérer. De là aussi les individus sont moins importantes, et leur action est plus inaperçue. On en peut dont conclure qu'il ne dépend point de la volonté ou de la conduite de quelques hommes (V exercer une influence
vive cl décidée (1) sur leur nation et sur leur temps. S'ils sont à la fois puissants et habiles, il leur reste encore une noble tâche. L'intelligence du temps présent, la connaissance de son esprit et de ses tendances, a toujours constitué et constitue plus que jamais le génie de la politique. Au lieu de la faire servir, comme nous l'avons vu, à mettre en mouvement toute une génération, à outrer son activité, à enivrer son imagination, à lui donner le désir d'acquérir plus que celui de conserver, il faudrait démêler les penchants calmes et raisonnables, les vœux modérés , les principes salutaires de notre époque, les proléger, leur donner force et confiance. En un mot, régler et maintenir, voilà tout ce qui est possible ; alors les habitudes se formeront, les pouvoirs sauront s'établir et durer, les opinons deviendront sincères et constantes.
En effet, la nature humaine n'est jamais deshéritée, en aucun temps, des facultés qui lui ont été données pour la justice, la vérité.
(1) Voyez ;i l;i iin l'aiiiclc de M""' de .Sl.iël. -^i ^5 »
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la religion, rhiimanité; il ne s'agit que do les cultiver, et de ne pas exciter les passions qui leur sont contraires. C'est à quoi travaillent, tout de leur mieux, les hommes qui attribuent exclusivement l'exercice des vertus sociales à de certaines formes, h un certain langage, à de cerUains souvenirs, à telle ou telle association d'individus, lis font ainsi des noms les plus respectables une arme offensive, un moyen d'insulte, un instrument employé pour des intérêts personnels.
L'impartialité qu'on a reprochée à l'auteur n'est donc point si coupable. Quoi ! al-on dit, peut-on être impartial entre le bien et le mal (1), entre le juste et l'injuste? Mais quels sont les partis qui ont l'insolente et absurde prétention de posséder en propre et exclusivement le bien et le juste, et qui
(1) C'est ce que M. le comte Garât disait à l'Institut, en 1809, en parlant de cet Examen de la LUlèralure du dix-huitième siècle. C'est ce que, douze ans après, dans le même Institut, répétait, dans les mêmes paroles et en caressant les opinions opposées, M. Roger, à propos de VHisloire de Cromivcll, de M. Villcmain.
ne veulent pas même qu'on examine jusqu'à quel point ils ont tort ou raison? Quelles sont ces autorités qui croient vaincre l'esprit de révolte, en lui annonçant d'avance qu'il doit accorder obéissance, sans conserver aucun moyen d'obtenir justice? N'est-ce pas là précisément ce qui a produit les grandes séditions du dix-buitième siècle? N'est-ce pas là ce qui a tout remis en problème? Vouloir faire du présent ou un avenir qu'on a rêvé ou un passé qu'on regrette, c'est retarder le moment où il se calmera, où il se fera des mœurs et une morale.
C'est donc une œuvre salutaire que d'essayer de faire voir aux uns qu'on ne dispose pas facilement d'un peuple ; que souvent on croit le conduire vers un but, lorsque soimême on est seulement entraîné par la progression des opinions ; que , par exemple , les philosophes du dix-huitième siècle, loin de mériter ou tant de blâme ou tant de gloire qu'on veut leur en distribuer, n'ont fait qu'obéir au mouvement commun, sans prévoir, sans même désirer aucun résultat positif; et en môme temps de montrer aux
autres que Tédifice, objet de leurs regiels, est tombé à peu près de lui-même, qu'il a été sapé et ébranlé à la fois par toutes les opinions et par toutes les influences, par celles mêmes qui semblaient les plus contradictoires; et qu'il n'y a rien de vivant ni de solide à tirer de ses débris dispersés. Ce n'est point par une coupable indifférence, par une résignation apathique qu'il faut dire: Ce qui est, est; c'est par la conviction profonde qu'il vaut mieux tnivailler à améliorer une situation par le repos et le bon ordre, que de tenter vainement, et à tout hasard, d'en changer les bases et les principes.