LA VEDETTE
Nous n'avons rien à ajouter à la notice que nous avons récemment publiée sur Adrien Guignet et sur la valeur de cet artiste original. Quelques mots seulement sur ce mince et robuste guerrier, à l'équipement pittoresque et à Tair farouche. A-t-il existé? Quelle est sa nation? Ces plumes sur sa coiffure, cette chemise débraillée, cette culotte protégée par quelques lames de fer, enfin ces sandales grossières attachées avec des cordes, m'ont bien l'air d'un costume de fantaisie. Il y a quelque chose d'oriental, entre le Turc et le Grec, dans sa figure énergique. Pour qui, pour quelle cause fait-il ainsi le guet, appuyé sur le long manche de sa pique? Pour une bande de brigands, ou pour la patrie menacée? Je ne saurais le deviner. Qu'importe 1 les arts plastiques ne s'inquiètent pas toujours du sens de leurs œuvres ;
ils cherchent une attitude, une forme particuliè^^^ qui ressorte harmonieusement sur une couleur gén^^" raie. La Vedette d'Adrien Guignet est tout simpk ment un grand et vigoureux animal humain^ biei campé,*fier de sa prestance et de sa stature, et posant, dans la nuit, pour une statue de TAttention farouche. . •
(Le Magasin piUm'esque, juin 1869.)
11 est de bon goûjt de commencer le Salon par une élégie sur la décadence de l'Art. Mépriser son temps donne toujours bon air au critique et le pose comme au-dessus des frivolités de Fépoque en vertu d'un idéal supérieur. Nous serons forcé, cette fois, d*être de mauvais goût, car l'Exposition du palais de Tlndustrie est une des plus remarquables qu'on ait vues depuis plusieurs années. De nouveaux talents se sont produits ; les anciens se soutiennent avec honneur, et, en aucun lieu du monde, une pareille quantité de bonne peinture n'aurait pu être réunie d'une Exposition à l'autre.
Sans doute, il y a moins de tableaux d'histoire
qu'autrefois, dans le sens strict qu'on attachait jadis à ce mot ; mais cela tient à Textension toute moderne en France de la peinture murale. Les palais, les monuments publics, les églises ont été décorés sur place d'œuvres importantes, rarement visitées, mais qui montrent chez les artistes chargés de ces travaux de sérieuses aptitudes pour la grande peinture. Malheureusement, des voûtes, des coupoles, des hémicycles, des pans de muraille de plusieurs mètres ne peuvent être apportés au Salon. La notice des travaux exécutés dans les monuments publics depuis la dernière Exposition, tant en peinture qu'en sculpture, qui termine le livret, ne produit qu'une faible et vague impression sur l'esprit des visiteurs. Lorsqu'il s'agit d'art, il faut voir les objets mêmes pour en être frappé, et le précepte d'Horace est encoi^ plus vrai au Salon qu'au théâtre.
En outre, les formes de la vie ont changé. La civilisation, concentrant d'énormes multitudes sur le même poin^ a nécessairement diminué l'espace réservé à chacun. L'hôtel s'est métamorphosé en niche et l'appartement en alvéole. La loi sur les héritages ne permet guère de conserver, au delà d'un certain nombre d'années, la maison que de père en fils habitaient nos aïeux. Le foyer paternel n'existe que pour une génération à peine, et, encore, grâce à la fréquence des déménagements, bien peu de gens meyrent où ils sont nés. Or, personne, en eût-il la
place, Qe se soucie d'oroer de peintures murales un logis qu'il sait devoir quitter bientôt, et où ses enfants, certes, ne demeureront pas ; il faut compter aussi les risques de démolition qu'un tracé imprévu, faisant sa trouée à travers la ville, peut faire courir. Les tableaux de petite dimension qui se détachent du mur et qu'on emporte comme un meuble sont donc préférables. Mais cela n'empêche pas nos peintres d'être capables de ces grands travaux décoratifs, où les maîtres italiens ont largement déployé leur génie, et dont les ombres, pâlies de siècle en siècle, excitent encore l'admiration ; car la fresque, quoi qu'on en ait dit, n'a qu'une éternité menteuse. Le magnifique plafond de Baudry, à l'hôtel de M™® de Paiva, prouve que les artistes ne manqueraient pas à leur tâche si l'architecture actuelle pouvait leur donner l'hospitalité. Il n'est pas de palazzo vénitien, de villa florentine, de vigne romaine, qui ne s'enorgueillît de cette peinture, d'une élégance si fière, d'un coloris si tranquille et d'uae mutité si lumineuse.
Mais ne perdons pas en considérations générales une place forcément restreinte. L'événement du Salon est la Divina tragedia de Chenavard, l'artiste philosophe. Chenavard est un peintre qui ne peint pas; qu'on ne voie dans cette définition aucun sens moqueur. A peine, dans le cours d'une carrière assez longue déjà, a-t-il fait deux ou trois fois acte-
de présence au Salon. Sa vie s'est dépensée en voyages ; il a, pendant des années, habité Titalie et l'Allemagne, étudiant les maîtres, et parmi ceuxlà les plus sévères, Michel-Ange, Daniel de Volterre, Léonard de Vinci, mais à un autre point de vue que ne font les artistes, d'une façon purement esthétique, cherchant les lois de leur pensée, le rythme secret de leur composition et de leur style, comme un philosophe qui voudrait se rendre compte d'un phénomène. Il analysait en critique ce que le plus grand nombre admire instinctivement. Bien avant qu'on la soupçonnât en France, il connaissait cette école allemande dont Cornélius fut le chef et qui avait Munich pour Athènes, avec le roi Louis de Bavière pour Périclès. Il avait vu Overbeck à Rome et suivait avec intérêt ce mouvement d'art dirigé par l'idée. Préoccupé de systèmes, il ne sentait pas ce besoin de production immédiate qui tourmente l'artiste de tempérament. L'étude, crayon en main, des chefs-d'œuvre dont il voulait surprendre la cause déterminante, lui prenait de longues heures, et M reste se consumait en promenades rêveuses, en interminables discussions d'art. Quand il revenait à Paris, on faisait cercle pour l'entendre, et les plus intrépides bavards se taisaient pour ne pas perdre un mot de sa voix basse et voilée. C'était un brillant causeur, et plus d'une mauvaise langue disait qu'il parlait son talent, ne pouvant le mettre sur toile.
Mais ce talent n'en existait pas moins très réel, très sérieux, quoiqu'il n'eût aucun empressement à le montrer.
Chenavard avait d'abord passé par le romantisme, mais il ne s'y était pas arrêté. Nous nous rappelons avoir vu de lui un immense tableau de Luther à la diète de WormSy que lui avait inspiré le drame de Zacharias Werner. Cette toile nous frappa par des qualités de composition et de couleur, et surtout par la caractéristique des personnages, étudiés sur les vieux maîtres allemands, avec cette raideur et cette naïveté voulues qu'y met aujourd'hui Leys, ce peintre qui semble sortir de l'école de Lucas Cranach et de Wolgemuth. Qu'est devenue cette grande page, que pouvait à peine contenir l'atelier de l'artiste, où elle était placée en diagonale? Nous l'ignorons. Sans doute Chenavard l'a blanchie et coupée en morceaux, ainsi que beaucoup de dessins dont il allumait son poêle, faute d'autre papier.
Un superbe dessin d'une séance nocturne de la Convention, d'un effet spectral et fantastique, qui n'empêchait nullement la ressemblance de ces types formidables dont l'art, depuis longtemps, n'avait pas évoqué la mémoire, fit voir que l'artiste philosophe avait pour fixer sa pensée d'autres moyens que la parole.
A force de fréquenter les maîtres et de vivre dans le domaine de l'idée, Chenavard était devenu sin-
gulièrement dédaigneux de Texécution proprement dite; Jl méprisait l'adresse, les petits moyens, les ficelles, la pâte, le ragoût, et, nous devons Tavouer, ne faisait aucun cas de ce qu'on appelle aujourd'hui « une belle tache ! » Il ne trouvait pas plus de talent à faire certaine peinture qu'à denter des roues de montre. Selon lui, la peinture était un art décoratif et graphique, fait pour compléter l'architecture ou exprimer des idées.
Il eût volontiers procédé comme ces artistes allemands qui développent un système, une philosophie ou une théogonie dans une série de cartons dont ils abandonnent l'exécution à leurs élèves.
Quelque temps après la révolution de Février, il.fut chargé de la décoration intérieure du Panthéon, qui revenait à la destination que son fronton indique encore. Il fit alors cette immense suite de compositions dont l'analyse nous a demandé un volume, et qui représente le développement de l'humanité avec là marche parallèle des religions et des théogonies se superposant à chaque étape de la civilisation. Une armée de peintres devait colorier ces cartons, composés avec une science si ingénieuse et un si profond sentiment de la philosophie de l'histoire ; mais le projet ne fut pas réalisé, et le peintre perdit cette occasion suprême d'affirmer son génie devant la postérité. Cet ensemble colossal eût certainement rendu immortel le nom de Chenavard. La Divina
Tragedia, tel est le nom que le peintre inscrit au bas de son œuvre, dont le premier aspect surprend les* yeux habitués aux couleurs réelles des tableaux, où Tartiste a cherché, comme c'est bien son droit, les tons de la nature. Mais ici la nature n'existe pas ; nous sommes dans le vague domaine de l'abstraclion que n'éclaire pas le soleil des vivants, par delà le temps, par delà l'espace; l'atmosphère où se meuvent les figures est ce vide formidable qu'habitent les Mères du second Faust. Des chairs colorées de sang y produiraient une grossière dissonance. Aussi le peintre a-t-il adopté, pour ses nus, une gamme d'un gris bleuâtre pareille à celle des émaux de Limoges, faisant trembler sur les lumières une faible vapeur rose, comme peut la produire le sang immatériel d'une personnification d'idée ou d'un fantôme mythologique.
Avez-vous lu cette adorable fantaisie de Henri Heine, les Dieux en exil? Le tableau de Chenavard provient d'une inspiration analogue. 11 représente la mort des dieux. Les religions antiques expirent à l'avènement dans le ciel de la Trinité chrétienne ; la Mort, aidée de l'Ange de la justice et de l'esprit, frappe les dieux qui doivent périr.
Au centre du tableau, le Fils, les bras en croix, s'évanouit sur le sein du Père, dont la tête se voile à demi d'un nuage mystérieux, et le Saint-Esprit accourt, les ailes frémissantes. A gauche, le groupe
d'Adam et d'Eve, figurant la chute ; à droite, la Vierge et FEnfant Jésus, figurant la rédemption; pardessus, le ciel séraphique où les âmes des bienheureux se retrouvent et s'embrassent.
Les olympiens ne se laissent pas déposséder sans résistance ; ils luttent contre la mort et les archanges guerriers. Diane lance sa dernière flèche. Minerve brandit la tête coupée de Méduse, qui ne pétrifie plus rien; Hercule, monté sur Pégase, agite sa massue et tente une inutile escalade ; Mercure tache de s'esquiver emportant Pandore sur l'épaule, et Bacchus, aidé de TAmour, entraîne cette Vénus^ « adorablement épuisée, » qui s'évanouit entre leurs bras comme un rêve. La force de précipitation est inéluctable; ils tombent, ils tombent, ces pauvres dieux d'Homère, dans l'oubli du néant, et la vieille Maïa indienne pleure, sur le cadavre exsangue de Jupiter Ammon.
Les mythologies du Nord ne sont pas mieux traitées. Odin, avec ses corneilles ; Thor, avec son marteau; le loup Fenris, toujours furieux, sont entraînés par l'irrésistible débâcle, et vainement Hundall, fils d'Odin, sonnant du cor, appelle les Valkyries. Us roulent parmi les débris de planètes, dépouillés désormais de leurs attributions divines.
Dans le haut de la composition, à gauche, les Parques, sous l'astre changeant, continuent à filer les destinées humaines, et surla Chimère chevauche
TAndrogyne, coiffé du bonnet phrygien et symbolisant dans son ambiguïté le rêve inconnu de l'avenir, le possible de la pensée future.
M. Puvis de Chavannes dédaigne autant que Chenavard les artifices vulgaires du pinceau. Le tableau de chevalet ne le séduit pas, et il aime à couvrir de vastes espaces de compositions symboliques. Mas^ silia, colonie grecque, Marseille, porte d'Orient, peintures décoratives destinées à Tescalier d'honneur du nouveau musée de Marseille, occupent cette place sur l'escalier d'honneur du palais de l'Industrie et reçoivent les premiers regards du visiteur ; elles le méritent par le sentiment élevé d'art que le peintre apporte à ses sujets, qui n'ont pas, pour la foule, le charme d'une imitation exacte de la nature. Rien de plus ingénieux que la disposition de ces deux tableaux : dans Massilia, le premier plan est formé par une terrasse d'où l'on aperçoit la ville naissante élevant ses blanches constructions près de la mer bleue; dans Marseille, il est occupé par le tillac d'un navire arrivant d'Orient et chargé de figures aux types et aux costumes exotiques, et laissant voir au fond le port avec son mouvement de voiles. Le paysage de ces deux tableaux est admirable, plein de lumière et de soleil. Les personnages, d'une grande élégance de silhouette et d'un beau style de dessin, manquent peut-être un peu de relief, et l'auteur a trop sacrifié à celte convention qui,
dans les peintures murales, écrase les saillies pour ne pas déranger les lignes de l'architecture .
Le Prométhée enchaîné^ de M. Bin, se recommande par un aspect grandiose et magistral de plus en plus rare. La Force et la Puissance, d'un air impassible, ordonnent à Vulcain de clouer Prométhée, le Titan rebelle, au rocher le plus aigu du Caucase, crucibus Caucasorum, dit TertuUien de ce christ mythologique, qui à sa façon voulait sauver l'humanité. Il y a une fierté et une sauvagerie michelangesques dans ce tableau, le meilleur qu'ait jamais signé M. Bin.
Apollon et les Muses dans V Olympe, de M. Bouguereau, plafond destiné à la salle des concerts du grand théâtre de Bordeaux, est une composition facile, aux groupes bien distribués, d'un dessin correct et d'un coloris clair et gai, comme il convient à une peinture placée au-dessus de la tête des spectateurs, et qui doit faire dans la voûte une trouée de lumière.
Terminons en citant V Assomption de la Vierge, de M. Bonnet, vigoureuse peinture à la manière du Caravage ou plutôt du Calabrèse, d'une rare puissance de couleur, et les Funérailles de Moïse, de M. Monchablond, où la figure du prophète, enseveli par les anges dans la montagne en tr'ou verte, a beaucoup de caractère.
Nous avons établi, dans notre précédent article, que la grande peinture n'était pas en décadence, comme on le prétend d'ordinaire, mais qu'elle se pratiquait ailleurs qu'au Salon. La prédominance des tableaux dits de genre ou de chevalet tient à ce motif et aux raisons que nous avons exposées. Le genre, qui est comme le roman de la peinture, a pris de nos jours une singulière extension, et il n'est guère de sujets qu'il n'englobe dans ses cadres restreints. Il touche à tout : aux scènes de mœurs actuelles, aux résurrections des siècles passés, à la légende, à la chronique, à l'histoire même ; il s'était fait néo-grec, voyageur, réaliste, militaire, sportsman; tous les costumes lui sont bons; il revêt l'habit rouge du fox-hunter ou la draperie antique, et il va de l'atrium pompéien aux boudoirs de la Régence. Les anciennes démarcations s'effacent au point de ne pouvoir plus être retrouvées par la critique, et, dans un rendu compte du Salon, il faut prendre les
tableaux comme ils se présentent. Les ranger par catégories, chose aisée autrefois, serait bien difficile aujourd'hui. Il y aurait toujours quelque toile qui s'échapperait de la classification.
Par exemple, la Peste de Rome, de M. Delaunay, qui, par sa petite dimension, se rangerait parmi les tableaux de genre, n'aurait besoin que d'être grandie pour devenir un bel et bon tableau d'histoire, tant les qualités sérieuses y dominent. Dilatée dans un vaste cadre et placée au grand Salon, le Peste de Rome serait admirée comme une des œuvres les plus importantes de l'Exposition, tandis que les Inondés de la Loire y de M. Leullîer, qui couvrent un espace aussi grand que le Radeau de la Méduse, ne sont, après tout, qu'un tableau de genre.
Le sujet de la Peste de Rome est emprunté à la légende dorée de Jacques de Voragine : « Et alors apparut visiblement un bon ange qui ordonnait au mauvais ange, armé d'un épieu, de frapper les maisons, et autant de fois qu'une maison recevait de coups, autant y avait-il de morts... »
Dans un jour crépusculaire s'allonge une rue antique au bas du Capitole, que fait reconnaître la statue équestre de Marc-Aurèle. Des morts, des mourants gisent sur le seuil des portes, sur les marches des portiques, les uns raidis et bleus, les autres convulsés par les affres de l'agonie. Quelques rares vivants, non moins livides que les cadavrjs,
filent silencieusement et mystérieusement le long des murs, comme s'ils avaient peur d'évdiller Taltention de la mort, qui plane dans Tair sur la ville pestiférée. D'autres sont tombés à genoux, implorant la clémence du ciel; les chrétiens au pied de la Croix, les païens devant la statue d'Esculape, cette fois impuissant à guérir. L'ange aux ailes pâles a suspendu son vol devant une maison qu'il désigne du doigt à l'esprit exterminateur; ce fantôme maigre, hâve, plombé, qui semble fait d'une concentration de miasmes, est vraiment terrible. C'est une conception magique et pleine d'une sombre poésie. Le monstre, avec une incroyable furie de de mouvement, frappe la porte de son épieu. Chaque coup ouvre une tombe. Mais, pour tempérer cette horreur intense, au fond du tableau, comme un lointain rayon d'espérance, une vague procession qu'ébauche un filet de lumière apparaît sur le palier du Capitole. La vengeance céleste est satisfaite. Le fléau va cesser. *
Ce tableau fait le plus grand honneur à M. Delaunay pour l'originalité de la conception, la grandeur et la sévérité du style, et la sobriété vigoureuse de la couleur, si bien appropriée au sujet. Devant cette scène de désolation, on se sent passer dans le dos ce petit frisson dont parle Job.
On sait quel succès d'enthousiasme obtint, il y a quelques années, YŒdipe de M. Gustave Moreau.
Ce fut un concert presque unanime d'éloges, et les critiques qui hasardaient quelques restrictions étaient vus de mauvais œil. M. Moreau, qui, à sa première apparition, avait passé presque inaperçu, revenait d'Italie, où, après de longues études, il avait totalement changé de manière. Admirateur de Delacroix et de Chassériau, il avait pris pour maître Mantegna, mêlant à une sorte de naïveté archaïque le dilettantisme le plus raffiné. Il eut, à ce second début, Tinappréciable mérite de causer une surprise et d'apporter une sensation neuve. Son originalité composite avait une saveur étrange, une âcreté exquise, dont le blasement des délicats fut chatouillé. Cette antiquité un peu gothique, dont la bizarrerie était relevée de symbolismes modernes, devait produire un grand effet et le produisit. Il y avait une sorte de grâce volontairement maladroite, un charme singulier, presque choquant, mais irrésistible, dans cette peinture à la fois enfantine et vieillie à dessein. Il semblait qu'un maître du XV® siècle fût ressuscité tout exprès pour exposer au Salon.
Aux années suivantes, Médée et Jason^ le JeuTie homme et la Mort, Orphée, les Chevaux de Diomède, admirés encore, mais loués avec un enthousiasme moins chaleureux, laissèrent voir plus à nu le système du peintre, dont les étrangetés, d'abord si séduisantes, n'avaient plus le même charme de
fraîcheur. Parce qu'on a peut-être trop admiré M. Gustave Moreau, il ne faudrait pas cependant se laisser aller contre lui à une réaction injuste. Il a toujours le même talent; mais ce talent ne produit plus le même effet sur le public, qui en connaît les procédés. Il n'y a pas si loin du Prométhée et de Y Europe à V Œdipe interrogeant le Sphinx qu'on veut bien le dire.
M. Gustave Moreau n'a pas donné à son Prométhée les proportions colossales du Prométhée d'Eschyle. Ce n'est pas un Titan, c'est un homme auquel il . nous semble que l'artiste ait voulu prêter quelque ressemblance avec le Christ, dont, selon quelques Pères de l'Église, il est la figure et comme la prédiction païenne. Car lui aussi, il voulut racheter les hommes iet souffrit pour eux. Lui aussi, il fut cloué avec des clous sur la croix du rocher, et il eut au cœur sa blessure toujours saignante;
Le Prométhée de M. Moreau est assis sur la cime du Caucase. Ses liens un peu relâchés lui permettent quelque mouvement, et son regard, plongeant dans l'avenir, semble y lire la venue d'Hercule et la chute de Jupiter; il ne fait aucune attention au bec du vautour enfoncé dans ses chairs. Sur une roche, à côté de lui, gît un autre vautour qui est mort à la peine sans ébranler la constance du Titan. La victime a duré plus que le bourreau, et l'instrument de torture s'est usé dans le supplice. C'est, ainsi, du
moins, que nous interprétons la présence de ce second vautour. M. Gustave Moreau est un artiste assez ingénieux pour qu'on puisse lui prêter une intention un peu subtile; il en est Ijien capable.
Au-dessous du Titan se creuse un abîme, un paysage bleuâtre, hérissé de rocs et d'aiguilles bizarres, comme celui que Léonard de Vinci a donné pour fond à la Monna Usa, mais d'un aspect plus farouche et plus anfractueux, ainsi que le sujet l'exige. Le paysage est très beau , mais la figure, quoiqu'elle conserve une apparence magistrale, est déparée par des lourdeurs et des négligences de dessin regrettables.
Dans Jupiter et Europe^ on est d'abord étonné de la tête humaine adaptée au corps du taureau sous lequel le dieu se cache par un de ces caprices que n'expliquent pas toujours clairement les chercheurs de symbolismes mythologiques. Cette tête humaine, ou plutôt divine, de style éginélique, avec ses cheveux bouclés et sa barbe cannelée, fait penser aux taureaux ninivites, gardiens du pateis de Korsabad,et dépayse un peu l'aventure, qui prend un air assyrien ; ensuite l'artiste, pour souder cette tête au puissant poitrail du taureau que frange un large fanon, a été obligé de l'asseoir sur un col énorme et monstrueux d'un effet désagréable. Europe, assise de côté sur le dieu transformé, a une grande tournure avec la draperie volante qui palpite derrière elle. Ses traits
rayonnent d'un tranquille orgueil. Elle semble avoir deviné la qualité de cet amant cornu qui traverse les mers à la nage. Peut-être arrivé au terme de sa course, abordant à la terre qui désormais s'appellera Europe, du nom de sa belle maîtresse, le ravisseur divin ôte-t-il son masque bestial et reprend-il sa majesté olympienne. On peut supposer que telle a été l'idée de M. Gustave Moreau.
Dans ce tableau, comme dans le précédent, il faut louer un aspect magistral, une qualité de couleur agatisée et solide, qui ne se voit qu'aux vieilles toiles des galeries et qui pourrait faire croire que deux cadres de l'école de Mantegna ont été transportés du Musée à l'Exposition du palais de l'Industrie ; mais, à côté de cela, que d'affectations archaïques, que de puérilités dans le choix des accessoires ! Quelle recherche d'exécution pour les bijoux, les ornements, les fleurs et les plantes, et quelle négligence de dessin dans les extrémités des figures 1 Malgré tous ces défauts, l'auteur de YŒdipe n'en est pas moins un artiste d'un goût rare et singulier.
Il ne faut pas chercher de transition pour passer de M. Gustave Moreau à M. Manet. Ils sont aux deux pôles de l'art, et il n'y a aucune comparaison, même antithétique, à établir entre eux. On ne peut le nier cependant, malgré ses défauts énormes, M. Manet a le don de préoccuper vivement la curiosité. On s'inquiète de ce qu'il fait. On se demande : « Y aura-
t-il des Manet au Salon ?» Il a ses fanatiques et ses détracteurs. Très peu restent indifférents à cette peinture étrange, qui semble la négation de Tart et qui pourtant s'y rattache. LMnfluence de M. Manet est plus grande qu'on ne le croit, et beaucoup qui ne s'en doutent peut-être pas la subissent. On la retrouve dans bien des talents qui, par leur nature, paraissent devoir s'y soustraire. Sans être un chef d'école, — il n'a ni la science, ni la tradition, ni les principes nécessaires pour un pareil rôle, — M. Manet a une certaine action sur la peinture contemporaine. Et cette action, il la doit à une seule chose : la persistance du ton local qu'il maintient d'un bout à l'autre de ses figures, ce qui leur donne une unité puissante, en dépit des fautes de dessiij et de perspective, des maladresses et des barbaries d'exécution, faites pour rebuter les moins délicats. Ce ton local est ordinairement assez fin et montre chez l'artiste un sentiment sommaire, mais juste, de la couleur. Voilà le vrai mérite de M. Manet qui a beaucoup étudié l'école espagnole, Velazquez et surtout Goya, dont il outre encore la manière lâchée. Mais il n'a ni son feu, ni son esprit, ni sa fécondité de composition, ni ce magique sentiment de l'horreur, ni cette terrible ironie caricaturale qui va jusqu'à la monstruosité, qui font de ce petit-fils de Velazquez et de Rembrandt un artiste de grande race encore et tout à fait à part. Car M. Manet, en sa qualité de réaliste,
dedaignerimagination.il a exposé celle année le 2>^jeuner et le Balcon, Dans le Déjeuner, la figure du petit crevé appuyé contre la table est d'une grande vérilé de type, d'attitude et de costume. La servante et l'homme à barbe accoudé qu'on aperçoit dans le fond sont d'un ton assez fin; mais pourquoi ces armes sur la table? Est-ce le déjeuner qui suit ou qui précède un duel? Nous ne savons. Le Balcon^ dont les Persiennes de ce vert que désirait Rousseau pour les contrevents de sa maisonnette rêvée sont renversées sur le mur, nous montre, dans une pénombre d'un vert bleuâtre, deux jeunes filles vêtues de blanc, l'une assise et l'autre debout, qui met ses gants. En arrière se tient un monsieur, un Arthur quelconque, baigné d'une demi-teinte qui en elTace le modelé et le fait ressembler à une découpure. Ce tableau, par sa disposition, rappelle une toile d'un peintre espagnol du xviu® siècle, imitateur de Goya, dont le nom nous échappe et qu'on voyait au musée Standisch, acquis par le roi Louis-Philippe. L'exposition de M. Manetest relativement sage et ne fera pas scandale. S'il voulait s'en donner la peine, il pourrait devenir un bon peintre. Il en a le tempérament.
h' Hallali du cerf, épisode d'une chasse à courre par un temps de neige, de M. Courbet, se développe inutilement dans une toile immense et, selon nous, aurait gagné à être resserré dans un cadre plus
étroit. Ces dimensions historiques n*étaient pas nécessaires pour un tel sujet. Rubens a traité avec des figures de grandeur naturelle des chasses au lion, à Tours, au sanglier et autres bêtes formidables; mais il y a mis une furie de mouvement et une violence de style qui en font des compositions épiques. Il n'est pas besoin de dire qu'on ne trouve pas ces qualités grandioses dans M. Courbet. Cependant on doit louer dans cette vaste toile des morceaux peints, comme on dit, de main d'ouvrier. Le mouvement du piqueur qui fouaille les chiens est bien saisi. L'homme à cheval est moins heureux. Parmi les' chiens, il y en a quelques-uns que Jadin admettrait dans sa meute. Mais il me semble que, pour un réaliste, M. Courbet a peint son tableau un peu de pratique et sans trop regarder la nature. Nous avons passé tout un hiver en Russie, et nous sommes forcément connaisseur en effets de neige; tout s'enlève en vigueur sur un fond de neige, même les blancs qui deviennent jaunes; c'est donc par silhouettes brunes que ces objets s'y profilent. C'est une règle qui n'a pas d'exception. M. Courbet a oublié cette loi et n'a pas donné à ses personnages et à ses animaux des valeurs assez vigoureuses, et, faute de ce parti pris indiqué par la nature, V Hallali du cerf est d'un effet incertain et décousu.
La Sieste pendant la saison des foins (montagnes du Doubs), représentant des paysans qui dorment
près de leurs bœufs agenouillés dans Therbe, est d'une bonne et solide couleur, et Tartisie y montre de sincères qualités de paysagiste.
Mais, puisque nous en sommes au réalisme, parlons d'un tableau de M. Servin, assez bizarrement intitulé : le Puits de mon charcutier. Cela représente une espèce d'arrière-cour où est suspendu un cochon échaudé, ratissé, éventré, et laissant voir ses entrailles roses comme cet admirable bœuf à l'étal du boucher, de Rembrandt, que la magie de la palette change en écrin de couleur. Ce cochon, qui n'a rien d'épique et n'a pas fait partie du troupeau d'Idumée, est un excellent morceau, soit dit sans équivoque, et il n'est pas un des visiteurs de l'Exposition qui ne s'arrête un instant devant le Puits de nwn charcutier, de M. Servin.
Les sujets mythologiques ne sont pas très nombreux au Salon. Les dieux dont M. Chenavard représente la chute n'ont pourtant pas tous disparu. Voici une Zéda de M. Parrot, qui se rattache à ce cycle de gracieux motifs qu'on aurait tort d'abandonner, car ils prêtent merveilleusement à la peinture. Elle est représentée debout sur le bord de TEurotas et le cygne divin s'approche d'elle frémissant, gonflant son duvet, allongeant son col flexible. Sa blanche nudité se détache d'un fond verdoyant de paysage, et, dans le sourire de sa tête légèrement penchée vers le cygne, il y a quelque chose de la grâce ironique et de la volupté malicieuse que Léonard de Vinci prête aux bouches de ses femmes. Les demi-teintes, d'une gradation insensible, rappellent aussi la manière effnmée de l'école lombarde.
Sans se donner la peine, et nous ne l'en blâmons pas, de lui chercher un nom de déesse ou de nymphe, M. Henner appelle tout simplement la figure qu'il
LE SALOiN DE 1860. 289
expose : Femme couchée. C'est, en effet, une femme couchée, rien autre chose; et cela suffit, car elle est admirablement peinte. Le type de ses formes est plutôt moderne qu'antique, et si elle reprenait les vêtements qu'elle a quittés pour s'étendre sur son divan de satin noir, elle pourrait figurer avec élégance dans une calèche autour du lac ; elle a des souplesses de taille, des ondulations de hanches, des finesses d'extrémités qui sentent la Parisienne; ce contraste du blanc au noir est ménagé avec beaucoup de douceur, et il en résulte une harmonie charmante dans sa discrétion.
M. Hébert expose deux tableaux empruntés à la nature italienne, mais sensiblement modifiée par le tempérament rêveur du peintre : la Pastorella et la Lavandara, Ce sont deux figures à mi-corps, d'uoè beauté sauvagement délicate, qui, sous leur teint brun de Méridionales, laissent entrevoir les mélancolies du Nord ; la pastorella surtout, appuyée contre un arbre et frileusement drapée dans une étoffe à raies qui ne laisse échapper qu'une main tenant une sorte de houlette, a l'air d'une Mignon aspirant au ciel. Une langueur indéfinissable et d'un charme morbide remplace sur sa figure suavement fatiguée l'expression de la vie. Occupée à frotter son linge sur la marge d'un lavoir, la lavandara n'en a pas moins cet air nostalgique que l'artiste donne à se^igures de femmes. Personne plus que nous n'est séduit par
celte grâce bizarre et presque maladive où la fièvre jette une faible teinte rose. Seulement un régime un peu plus substantiel ne nuirait pas à ces délicieuses, mais trop frêles jeunes filles. M. Hébert est le Novalis de la peinture; il se fond en matière subtile et semble ne plus peindre que des âmes. Cette tendance est singulière dans ce ciel éclatant d'Italie, qui donne des. lumières crues et des ombres tranchées ; dans ce pays de formes robustes et de couleurs violentes.
Sous ce titre énigmatique et bizarre : Pourquoi pas? M. de Beaumont nous fait voir une scène des plus étranges. Dans un riche boudoir, une femme est assise à sa toilette ; un pan de velours couvre ses genoux et laisse voir un torse d'un blanc rosé, aux formes élégantes et pures. Des cheveux d'un blond ^itien naturel ou factice, comme ceux des Phrynés d'avant-scènes, se massent sur sa jolie tête, d'une grâce impudente et moqueuse. Ses fins doigts aux ongles polis rouleii un papelito qu'elle fume. Jusqu'ici, rien d'extraordinaire. Mais autour de cette belle fille grouille, rampe, sautille une hideuse cohue de monstres : culs-de-jatte, bossus, manchots, nains difformes qui offrent de l'or, des pierreries, des étoffes magnifiques, des corbeilles de fruits, des flacons de vins aux transparences de topaze et de rubis; tout ce que le Vice consultant les sept Péchés capitaux peut réunir de tentations devant la fragilité féminine. L'un de ces monstres,, le plus laid, s'aidant de ses
longues pattes de faucheux, a grimpé sur la table et fait scintiller un fil de perles du plus bel orient. Et ne croyez pas à des monstres de cauchemar et de fantaisie ; ils sont aussi réels, aussi vrais, aussi étudiés sur nature que les bossus, les fous et les nains de M. Zamacoïs. C'est une cour des Miracles de milionnaires. La courtisane les regarde sans efTroi, sans dégoût, avec cette suprême indifférence pour la beauté et la laideur qui caractérise ces créatures, et de ses lèvres, avec une bouffée de cigarette, s'échappe ce mot, qui résume sa pensée : Pourquoi pas?
Cette idée delà tentation par la richesse a été plus d'une fois exprimée en peinture, mais non avec cette outrance toute moderne. Notez que le tableau de M. de Beaumont n'est pas une débauche de palette, une pochade spirituellement enlevée au bout du pinceau, mais une œuvre sérieusement faite, très étudiée et d'une vraie valeur d'art. L'imagination en est baroque, certes, mais l'originalité n'est pas tellement commune qu'on ne puisse Acuser un peu de bizarrerie quand elle se joint à beaucoup de talent. La jeune femme est assez belle pour faire oublier les Smarras, les Incubes et les Kobolds qui l'entourent.
La Jeune Fille et la Mort, de M. Léon Glaize, a été inspirée par la ballade de Schubert. Cédant à l'ordre inéluctable du fantôme aux yeux vides, la jeune fille se lève de son lit, d'où l'arrachent des bras i'ombre.
peureuse, éperdue, ne voulant pas mourir encore; mais ses formes amaigries, sa beauté décolorée et languissante montrent qu'elle dormira mieux dans la tombe que sur cette couche que Tamour ne doit pas partager et sur laquelle vont s'effeuiller demain les roses blanches de la virginité. Il y a, certes, du talent dans ce tableau, qui cause une impression pénible; mais nous aimerions mieux voir M. Glaize consacrer sa jeune palette à peindre les splendeurs de la vie.
Un des tableaux les plus regardés du Saloji est, à coup sûr, Jwm Prim, de M. Regnault, un portrait qui porte la date du 8 octobre 1868. C'est une peinture à grand fracas, qui a tout ce qu'il faut pour attirer la foule. Et qu'on ne voie pas dans ces mots un blâme : c'est une grande qualité pour une œuvre d'art que d'être visible. Combien de toiles estimables, douées d'un vrai mérite, passent inaperçues !
Juan Prim vient d'arrêter son cheval, qui, les jambes de devant lendues, l'encolure ramassée, ploie un peu sur l'arrière-main. Il a la tête nue, et sur son front, pâle de l'émotion du triomphe, se divisent quelques mèches de cheveux rares. Cette tête, admirablement peinte, a une expression superbe de joie dédaigneuse et de commandement hautain. C'est bien un héros; nous parlons au point de vue purement pittoresque. Le cheval, miroité d'éclairs de satin, avec son imiçense crinière, ressemblant à une chevelure
de femme, ses yeux et ses naseaux pleins de feu, sa bouche mâchant Técume, son col renflé en gorge de pigeon, ne serait peut-être pas approuvé par les membres du Jockey-Club ; mais il est fougueux, frémissant de vie, d*une couleur un peu brillantée sans doute, mais ardente et vigoureuse, et remplit fastueusement le centre de cette grande toile. Delacroix l'admettrait dans son écurie de chevaux légèrement fantastiques.
Au fond, parmi les flots de poussière et des palpitations de drapeaux improvisés, s'agite une foule ébauchée à la Goya, avec une turbulence et une furie de brosse incroyables ; un pêle-mêle de haillons picaresques et d'uniformes éclatants, qui n'est pas la partie la moins intéressante du tableau. Malgré des défauts si évidents qu'il est inutile de les signaler, nous aimons ce Juan Prim de M. Regnault. 11 y a de la jeunesse, de l'audace, une fièvre de couleur et un emportement d'exécution qui nous plaisent, à cette époque de peinture sage et prudente. Il ne faut pas être parfait de trop bonne heure. Pour montrer qu'il sait être délicat lorsqu'il le veut, M. Regnault a exposé un charmant petit portrait de femme en rose, se détachant d'un fond de vieille tapisserie, que, sans l'afTirmation de la signature, on ne croirait jamais du même artiste.
M. Fromentin a, au Salon carré, deux tableaux qui sont de vraies perles, Fantasia et une Jlalte de
muletiers. Devant un chef de grande tente, une tribu arabe se livre à la fantasia. Cela consiste, comme on sait, à lancer son cheval à fond de train, à l'arrêter brusquement au pied du personnage qu'on veut honorer, à tirer un coup de ftisil et à tourner bride pour prendre champ et recommencer. C'est un thème admirable pour un artiste comme M. Fromentin, qui sait à fond son Algérie. Cavaliers, chevaux, costumeSy saisis au vol dans une éblouissante rapidité de mouvements, se démènent, tourbillonnent, scintillent, indiqués avec une phosphorescence de couleur et un pétillement de touche qui ravissent l'œil, dans un paysage d'une harmonie douce et chaude.
La Halte de muletiers est d'une nature plus tranquille, comme l'exige le sujet. Quelles bonnes et naïves attitudes ont ces bêtes aux maigres échines, aux longues oreilles ! Plus osseuses encore que les mules d'Espagne, ces pauvres petits ânes pelés qui auraient fait écrire plus d'un chapitre à Sterne, cherchent du bout du licou un brin d'herbe sèche ou de sparterie effilochée, près de ces masures ruinées tombant en poudre au soleil, pendant que leurs maîtres farouches dorment encapuchonnés dans leurs burnous sordides.
Comme Adolphe Leleux, M. Luminais est un Breton bretonnant; mais cette fois il a renoncé aux gars de Quimperlé et de Ploërmel, et il peint nos sauvages ancêtres à longs cheveux roux, plus sembla-
bles qu'on ne pense aux Indiens de Fenimore Cooper. La Vedette gauloise, grimpée, pour voirde plus loin, sur le faîte d'un grand arbre, adossée au tronc, le pied appuyé sur une grosse branche, le bouclier au flanc, reste immobile, inspectant la plaine et prête à la défense si elle est surprise. C'est de la bonne et franche peinture, qui rappelle un peu ce pauvre Adrien Guignet, un peintre de Gaulois, lui aussi. Désespérés! Sous ce titre, M. Luminais nous représente une déroute de guerriers acculés par l'ennemi au bord d'un précipice. Plutôt que de se rendre, ils poussent leurs chevaux effarés et se lancent à plein vol dans le gouffre. Ils y trouveront une mort glorieuse, préférable au déshonneur. Tout cela est peint d'une façon tumultueuse et farouche, avec une férocité d'exécution et de couleur bien en harmonie avec le sujet.
Nous aimons beaucoup la Course de novillos sur la place dePasages, dans les provinces basques espagnoles, de M. Colin. C'est une peinture pleine de saveur et d'une impression très juste. Les maisons, dont les fenêtres ont été transformées en loges pour les spectateurs prudents, amusent Toeil par le bariolage des tapis jetés sur les balcons; sur la place, gaiement ensoleillée, gambade la foule des aficionor dos, agaçant et caprant le jeune novillo, car le jeu du taureau passionne tout le Midi, et, pour ces peuples alertes et courageux, il ne suffit pas d'être spec-
tateur, il faut encore prendre part à la lutte. Il n'est pas de garçon un peu bien planté et voulant se faire considérer des flUcs, qui ne s'en mêle.
Un des étonnements du Salon est le tableau de M. Détaille, un jeune élève de Meissoniep, qui n'a pas vingt ans et peut déjà passer pour un maître. Cette phrase n*est pas une vaine formule d'éloges. Le Jiepos pendant la manwuvre^ au camp de Saint-Maur, est dans son genre un chef-d'œuvre. Les rangs sont rompus^ et les soldats assis par terre ou debout et causant entre eux avec un naturel et une variété d'attitudes qui dénotent chez le jeune peintre de rares qualités d'observation. Chacune de ces petites têtes, grandes comme la moitié de l'ongle, a sa physionomie distincte, son caractère ; on l'a vue, on la connaît ; rien de plus fin et de plus naïf à la fois. Nul chic de troupier à la Charlet, mais le soldat pris sur le vif avec sa vraie cassure militaire. Sur tous ces bonshommes si bien dessinés, mettez une couleur harmonieuse, et douce qui sait accorder le rouge garance et le bleu indigo, ces tons plus inconciliables que les frères ennemis, jetez au fond le donjon de Vincennes et ses remparts gothiques modernisés, et vous aurez un charmant tableau, qui sera celui de ÎVi. Détaille.
Nous ne disposons que d'un espace très restreint, et l'on ne trouvera pas mauvais que nous ne rendions pas un compte détaillé des quatre mille deux cent trente numéros que contient le livret du Salon. L'énonciation seule du nom des artistes et des titres des tableaux formerait un gros volume. Nous prenons donc, çà et là, ce qui nous semble significatif et représenter pour ainsi dire une tête de série. Plusieurs que nous passons sous silence mériteraient d'être cités ; mais il en est des articles comme des médailles, quelques-uns les obtiennent et beaucoup en sont dignes. C'est une question de place et de nombre. Mais ne perdons pas des lignes qui pourraient être mieux employées, et continuons en toute hâte notre tâche forcément circonscrite.
Le Grand pardon breton, ie M. Jules Breton, — qu'on veuille bien excuser celte suite d'assonances impossibles à éviter, et dont souffre notre oreille de poète, — estune des plus importantes compositionsque
l*artistc ait exposées depuis longtemps. Elle rappelle, pour le sentiment et Taspect général , cette Procession du Calvaire, par laquelle il débuta il y a quelques années. Du porche de Téglise débouchent et s'avancent, rangés par files, des Bretons aux longs cheveux, portant Tancien costume national, figures austères, illuminées de la foi la plus vive. La procession passe entre deux haies de femmes en cornettes blanches, qui regardent pieusement cet édifiant spectacle. C'était une immense difficulté à vaincre que cette mer moutonnée de blancs bonnets se succédant comme les boucliers d'une légion romaine faisant la tortue, et que ces têtes, dont les profils se superposent à l'instar des médaillons de Gutenberg, Fust et SchœfTer. M. Jules Breton l'a surmontée avec un rare bonheur. Il y a dans ces naïves et charmantes physionomies rustiques une délicatesse qui fait penser aux statuettes de Michel Columb. Quelques-unes sont très jolies, mais d'une grâce chaste, comme les vierges sages qu'on voit aux porches des cathédrales gothiques. On doit à Jules Breton cette justice de dire qu'il a su voir et dégager la beauté du paysan et surtout de la paysanne, si affreusement calomniée par les prétendus réalistes, qui se plaisent à repfésenter les habitants des campagnes comme des gorilles du Gabon ; et cependant il reste d'une sincérité parfaite et ne farde pas la nature. La couleur du Grand pardon bret07i est d'une
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gamme harmonieuse et douce, où dominent les blancs et les gris combinés avec beaucoup d'art. On ne compte guère moins de cent cinquante ou deux cents personnages dans cette toile, qui montre chez Tartiste ce sentiment de la composition des foules, chose autrement malaisée que de grouper deux ou trois figures.
Les Mauvaises herdesrenïTenidsiïïs la manière habituelle du peintre. Des paysans arrachent avec la houe ces plantes, vîvaces comme le mal, qui mangent le bon grain, les entassent et y mettent le feu. Leurs cendres au moins seront utiles et rendront au sol ce qu'elles lui ont volé.
JW. Jules Breton a un frère, M. Emile Breton, qui s'est adonné plus spécialement au paysage, où il s'est fait très promptement une réputation par la façon originale dont il comprend la nature, qu'il guette à ses moments singuliers, comme un homme qui vit toute l'année dans la familiarité des champs. On voit bien, en regardant les tableaux de M. Emile Breton , que ce n'est pas un paysagiste en chambre, comme il y en a tant. Le Soleil couchant a cette bizarrerie audacieuse que la nature seule peut se permettre et qu'on n'invente pas. \^ Entrée de village est dans le même cas. Il fait nuit, de gros nuages noirs comme de l'encre courent sur le ciel, déchiquetés par le vent. La neige couvre le sol de son tapis livide. Cette blancheur, qu'aucune ombre n'éteint et
qui est la seule lumière du tableau, fait distinguer vaguement dans le fond les silhouettes sombres des chaumines où veillent encore quelques points rouges.
On n'a pas onYAiéXh Synagogue d'Amsterdam, exposée, il y a deux ans, par M. Brandon, et le succès qu'elle obtint. Celait vraiment là un tableau de maître. Cette année, Tartisle nous fait voir la Sortie de la loi le jour du saibat. Le lecteur de la loi (Rahzan) prend le Pentateuque dans le tabernacle et le montre aux assistants. Un jeune garçon se dispose à orner le second Pentateuque avec les Raïms, Pour nous autres chrétiens, la scène a une solennité bizarre. Les fidèles, selon le rit judaïque, ont garcj/é leur chapeau sur la tête. Des draperies blanches sont jetées sur les costumes de ville, et le lecteur de la loi a Tair d'un ponlife qui serait en même temps employé de la maison Rothschild; mais quand l'œil s'est habitué à ces singularités de détail, on est frappé du sérieux profond de ces physionomies hébraïques, où se lit une foi inébranlable, et de la majesté orientaie de cette cérémonie, qui reporle l'imagination à des époques si lointaines ! C'est ainsi que cela se passait dans ce temple de Salomon, dont les juifs vont à Jérusalem baiser l'unique pan de muraille qui en reste. Les figures de ce tableau ont ce caractère que les peintres d'histoire savent mettre aux sujets de genre, et l'intérieur de la synagogue ne se-
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rait pas mieux rendu par un vieux maître de Hollande.
Bernardin de Saint-Pierre reconnaîlrait bien sa pudil{ue Virginie dans cette chaste figure que M. James Bertrand a fait jeter sur la plage par la dernière vague de la tempête qui a englouti le Saint-Géran. Virginie est toujours charmante, même avec sa' pâleur de noyée, et ses lèvres, où les roses se changent en violettes. La robe qu'elle n*a pas voulu quitter pour sauver sa vie, appesantie par Teau de mer, se colle à son corps virginal et en laisse deviner la beauté sans en trahir la pudeur.
Le succès devient parfois tyrannique pour certains artistes et les enferme dans un cercle d'où il ne leur *est plus permis de sortir. Cela était arrivé à M. Heilbulh. On Temprisonnalt dans ses antichambres de prélats romains peuplées de domestiques, qui ressemblent en même temps à des bedeaux et à de grandes livrées de Tancienne Comédie-Française, et dont il avait fait, avec un sérieux ironique, de si parfaites caricatures. Il pouvait tout au plus se permeltre une promenade sur le Monte-Pincio, en compagnie de petils séminaristes en maraude, ou grimpés derrière les antiques carrosses à roues écarlates des cardinaux se rendant chez le pape. Pour échapper à cet internement, M. Heilbuth s'était sauvé jusqu'au fin fond de rOrient biblique et assis sur le fumier de^ob; mais le public lui avait dit, sans lui tenir compte de sa
belle couleur rembranesque : « Fais-nous encore des laquais d^éminences avec un parapluie rouge sous le bras, » et comme cela ennuyait M. Heilbuth, qui est un artiste libre, fantasque et spirituel, compatriote d3 Henri Heine, il n'a pas voulu reprendre la livrée, et il a exposé au Salon un délicieux tableau intitulé le Printemps^ bien sûr cette fois qu'on ne lui redemanderait plus de valetaille romaine. Un beau cavalier et une belle dame, en costume du xvi® siècle, se sont assis l'un près de l'autre sur le gazon étoile de pâquerettes, après une promenade dans la campagne en fleur; ils devisent d'amour, car la dame semble rougir un peu et détourner légèrement la tète comme sous la menace d'un baiser. Il y aura une petite lutte, mais tout s'arrangera, on peut le prévoir. Un épagneul, avec ce sentiment du groupe amical qui distingue le chien, est venu poser sa tète sur les genoux de son maître, et réclame, lui aussi, une caresse, une parole flatteuse. Tout cela est fin, délicat, charmant, et jamais plus frais paysage n'encadra plus gracieuses figures.
Sous ce titre : Iles du Rhin, M. Jundt a envoyé au Salon une toile d'un charme exquis et poétique. Dans le fouillis de roseaux, d'osiers et d'aunes qui couvrent ces îles, que souvent le Rhin submerge à travers les fumées vaporeuses du matin, s'avancent, écartant les branches, deux jeunes filles, en costume d'Alsace ou de la forêt Noire, avec une charmante
petite mine effrayée ; elles ont entendu un frémissement, un bruit dont elles ne se rendent pas compte. De Taulre côté, deux biches venant boire au fleuve ooft éprouvé la même impression et se sont arrêtées, inquiètes, Toreille au guet, humant Tair, et effrayées de rencontrer là les jeunes filles. Rien de plus charmant que ces deux timidités s*alarmant Tune Tautre.
La Promenade sur la voie des TonibeaxiJ^, à Pompéi, de M. Gustave Boulanger, n'a pas la mélancolie que son titre, dans les idées modernes, pourrait faire supposer. Ce sont des élégantes antiques (non pas vieilles) qui vont faire, en grande toilette, ce qui à Pompéi équivalait au tour du lac, que nos grandes et petites dames se croient obligées d'accomplir chaque jour. Elles sont suivies de leurs esclaves, de leurs négresses et de leurs porteurs ; les rues de Pompéi ne permettent pas les calèches à huit ressorts, mais le luxe est le même, seulement de meilleur goût et de plus pur style. Les Ârlhurs non plus ne manquent pas, mais ils portent des noms en ^us comme les savants du XVI® siècle et valent mieux que les petits crevés. M. G. Boulanger, avec sa fine érudition gréco-latine, très au courant de ce que l'antiquité appelait mundus muliebris, a su donner beaucoup de charme à cette petite résurrection de la vie pompéienne.
De la Grande-Grèce, M. Gustave Boulanger nous fait passer en Algérie et nous mon Ire El Hiasseub,
conteur arabe, assis au seuil <1*uq gourbi et tenant sous le charme de sa parole un groupe d'auditeurs émerveillés. L'artiste excelle à rendre ces figures si nobles et si pures , qui ressemblent dans leur burnous à des statues antiques descendues de leurs piédestaux. Presque tous les peintres qui ont parcouru TAlgérie l'ont considérée au point de vue de la couleur, sans beaucoup se préoccuper du dessin. M. G. Boulanger s'est appliqué à rendre la forme si sculpturale et le grand style de ces races que n'a point . déformées la civilisation.
On en peut dire autant de M. Gérome, ce fin dessinateur qui cherche en Orient des types caractéristiques, médailles ayant conservé nette Tempreinte du coin primitif. Le Marchand amdulantau Caire y tout en vendant son bric-à-brac oriental, conserve une rare majesté ; on en ferait aisément un patriarche, Abraham ou Jacob, dans un tableau biblique. La Promenade de Harem nous fait voir une cange fendant le Nil sous l'effort de dix rameurs ; une cabine posée sur la barque cache les mystérieuses beautés entrevues derrière les rideaux , et sur la poupe un musicien accroupi chante, en s'accompagnant de la guzla, une de ces cantilènes nasillardes d'un charme si pénétrant pour les oreilles barbares, et que nous aimons beaucoup aussi, dût cet aveu dénué d'artifice nous attirer le mépris des musiciens. La cange file sur l'eau transparente et claire le long de la rive
vaporeuse, dans une sorte de brouillard lumineux d'un effet magique. La barque semble baigner à la fois dans Teau et dans Tair. Ces effets, qui paraissent presque invraisemblables aux yeux qui ne sont pas habitués aux tendresses de ton des pays de lumière, sont rendus par M. Gérome avec une vérité extrême.
Quel magnifique portrait que celui de M. Charles Garnier, par M. Baudryl quelle fierté de dessin, quelle énergie de couleur , quelle aisance de pose et quelle certitude magistrale d'exécution I Nous ne parlons pas de la ressemblance, elle est criante; cette belle peinture, un vrai chef-d'œuvre, ne craindrait le voisinage d'aucun maître italien. Citons, nous ne pouvons faire davantage, les portraits de M""^ de C. et de M""^ la marquise de B., de Cabanel, d'une distinction si exquise; les portraits de M. le comte de Nieuwerkerke et de M. le général Fleury, de M. Edouard Dubufe, qui a montré qu'il savait faire autre chose que de jolies femmes et des étoffes chatoyantes; la dame en noir qui ôte son gant, de M. Carolus Duran, énergique et solide peinture; le portrait de M. Duruy, de M^^^ Nélie Jacquemard, d'une ressemblance si vivante; un portrait de M. Bussy et de M°*^ de P., par Bonnegrâce, d'une belle et chaude couleur; ceux de M""^ la comtesse de J. S. et de la marquise de V. de Giacomotti, d'une si haute élégance, et arrivons au paysage, qui, à lui seul, exige-
rait quatre ou cinq articles, et auquel nous ne pouvons consacrer que quelques lignes. Paul Huet, nous commencerons par lui, pour rendre aux morts l'honneur qui leur est dû, a une belle exposition posthume, deux paysages empreints de cette poésie mélancolique que personne n'exprimait mieux que lui : « Le Laita à marée haute, dans la forêt de Quimperlé, et des pécheurs tirant une seine sur la grève de Houlgate. » La toile que M. Chintreuil, cet artiste d'un goût si fln et trop peu compris jusqu'à présent, intitule Y Espace est vraiment l)ien nommée. C'est une immense plaine ondulée de collines vers Thorizon, et dont les plans se succèdent et s'enveloppent avec un merveilleux artifice de perspective aérienne. Les coups de soleil, les ombres de nuages y tracent des zones contrastées qui font bien sentir l'énorme profondeur de l'étendue enfermée dans le cadre.
M. Cabat conserve toujours son grand style à la Poussin et la mélancolie un peu triste de ses grands arbres au feuillage sombre. M. Daubigny a exposé Une mare dans le Monoan et Un verger^ sur lequel le printemps a secoué sa neige blanche et rose. M. Camille Bernier s'est mis, par la Lande de Kerlagadic et sa Fontaine en Bretagne^ au premier rang des paysagistes. La Passée du grand gibier et les Roseaux^ deiM. Hanoteau, sont des toiles d'un rare mérite et d'une sincérité parfaite. M. Potter cherche la couleur et la trouve dans ses Plaines de la Camargue
et son Soir d'Italie. Quittant la forêt idyllique où il se comptait, M. Français nous donne Une vue du mont Blanc, prise de Saint-Cergues, dans le Jura. M. Lansyer expose le Château de Pierre fonds, etc.
M. NazoD, qui a toujours apporté dans le paysage un goût fln et rare, expose cette année une Lisière de bois et un Intérieur de forêt, La lisière de bois est d'une grande vérité d'aspect, mais Tintérieur de forêt nous séduit davantage. Il y a là un effet difficile à rendre, franchement abordé et très réussi. Les peintres évitent, par prudence, ces jeux de lumière éparpillée et tombant dans l'ombre comme les éclats d'un miroir. On est en été, au milieu du jour, et le soleil brise sur le dôme des arbres ses rayons qui rejaillissent de branche en branche, de feuille en feuille et se répandent sur le gazon, pareils aux pièces d'or qu'un Jupiter prodigue sèmerait du haut de l'Olympe pour éblouir quelque Danaé bocagère ; il fallait un vif sentiment de la couleur pour donner a ce papillotage l'harmonie qu'il a dans la réalité.
\j'Été^ forêt de Durham, en Angleterre, de M. Mac- Callum, surprend les yeux et déroute toutes nos
habitudes de peinture. C*est le procédé des pré-ra' pAaélistes appliqué au paysage dans sa rigueur absolue : un coin de nature étudié avec un acbarne<ment scrupuleux, une sincérité microscopique de détail, une outrance de fini, qui sont l'antipode de la manière sommaire, expéditive et souvent par trop lâchée de nos paysagistes continentaux. Cela représente un chêne plusieurs fois centenaire, poussé dans un terrain rougeâtre, hérissé de roches grises. Les blocs ont gêné les racines, qui se recourbent crispées et noueuses comme les doigts d*une des cent mains de Briarée, ou, si cette comparaison mytholc^ique vous déplait, comme d'énormes serpents à demi enfoncés dans leurs trous. Une lumière implacable, d*une crudité blanche, découpant les ombres à Temporte-pièce, accuse avec une force que notre vue, habituée aux à peu près, trouve excessive, leà rugosités du tronc, le rèche des mousses desséchées, le luisant des feuilles vernies de chaleur, les moindres accidents du terrain aride et rougeâtre. Au premier coup d'oeil on est choqué : le vrai semble parfois si étrange ! mais bientôt il se dégage de cette bizarre peinture une secrète puissance qui vous subjugue. On sent qu'il faut une rare énergie pour s'assimiler aussi complètement la nature, tttons, en outre, une admirable aquarelle du même M. Mac-Callum, un Chêne dans la forêt de Windsor. Nous avouons aimer beaucoup le LU du Vitznauer-
bac (lac des Quatre-Cantons), de M. Robiaet, qui rentre dans cette manière consciencieuse et serrée que nous préférons à ces vagues ébauches, moins faites que des décors de théâtre et où l'on ne cherche que l'effet, la tachey comme on dit.
Ce lit du Vitznauerbac, malgré son nom formidable, n'est qu'un entassement de pierres et de cailloux au fond d'un étroit ravin tapissé de plantes dont l'humidité favorise le développement. L'endroit ressemble fort à ce que les paysans appellent chez nous un m, et il n'y aurait peut-être pas eu besoin d'aller chercher ce site en Suisse. Le Vitznauerbac est à moitié tari, et son maigre filet d'eau circule à Taise dans son lit à sec ; mais avec quelle sincérité M. Robinet a exprimé tous ces menus détails ! Chaque pierre est un portrait, et le moindre caillou, sous son pinceau, a une individualité. On sait si c*est un silex, un granit, un fragment de marbre roulé.
Malgré l'aimable plaisanterie de Joseph Prudhomme sur le plat d'épinards, il faut cependant convenir qu'à la fin du printemps et au commencement tout au moins de Tété, le feuillage des arbres est vert, décidément vert, et l'on doit louer M. César de Cock du courage avec lequel il fait endosser cette verte livrée à ses forêts, à ses bois, à ses cresson? nières si froides et si limpides. La Fin de la jowtWf danslelois^ à Longueville, en Normandie ; le J/a^i^ dans le dois, à Sèvres, sont pleins de sève, de fraî-
cheup et de vie végétale. Les arbres n*y affectent pas cette couleur d'épouge pourrie que les faux connais* seurs prennent pour de la chaleur de ton.
De ces sites, qui nous sont familiers, nous allons, s'il vous plaît, passer en Amérique, sous la conduite de M. Biersladt, et assistera Un orage dans les montagnes Rocheuses, Ce qui frappe d'abord, c'est Téchelle énorme de cette nature comparée a la nôtre. Les arbres y ont trois cents pieds, les montagnes y dépassent le mont Blanc de toutes les épaules ; les lacs y sont des océans, et Torage s'y déroule avec son armée de nuages dans des cirques d'une grandeur colossale. Celui que nous peint M. Bierstadt tourbillonne au-dessus d'un lac dont les eaux ont pris le noir bleu de l'acier ; il fait frissonner comme des herbes les forêts d'arbres gigantesques et couvre les flancs des montagnes d'une marée montante de vapeurs sombres, tumultueuses comme le chaos; mais les blancs sommets inaccessibles reparaissent au-dessus de ce déchaînement de la tempête comme des îles de neige qui flotteraient dans le ciel. Tout cela est peint avec une netteté et une décision parfaites, dans une manière se rapprochant du faire de Calarae, qu'il faut bien reconnaître encore pour le maître en fait de nature alpestre. M. Bierstadt, né 4||pi États-Unis, nous a montré le meilleur spécimen de peinture américaine que nous ayons encore vu, joignant la qualité de l'exécution à l'intérêt du site.
H. Aaastasi, dont les premiers paysages s*argentalent au clair de lune de Van der Neer, après être, allé prendre un bain de lumière en Italie, nous revient amoureux du gai soleil et des vives couleurs. Rien de plus joyeux et de plus amusant à Tœil que son expédition du Rawing-Club^ prenant possession d'une lie. Les fraîches toilettes, les vareuses rouges pétillent et flambent parmi les herbes ensoleillées ; Teau diamantée étincelle. C'est un vrai bouquet de palette. Nous en dirons autant de la Maison aux lauriers-roses.
Est-il bien nécessaire de proclamer que les Souvenirs de VUle-d'Avrajfy de Corot, peints dans cette teinte grise argentée qui est la dominante de l'artiste, sont charmants et poétiques? On le sait bien, et chaque variation de ce motif est la bien venue. La Liseuse offre cette curiosité, chez Corot, que la figure domine ici le paysage. Bien qu'assez incorrecte de dessin, la liseuse plait par sa naïveté de sentiment et sa sincérité de couleur rustique; c'est bonhomme, pour nous servir d'un mot de l'argot des ateliers qui rend mieux notre pensée que tout autre, et que Corot emploie souvent.
Après avoir fait plusieurs excursions dans le domaine de l'histoire et du genre. M, deCurzon revient au paysage, où il est maître, et il a exposé €m vue prise sur la côte de Sorrente, dans le golfe de Naples, et les bords du Ciain, à Poitiers, d'une fer-
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meté de dessia superbe et d'une couleur solide et vraie.
Mais arrêtoQS-DOus sur cette pente aisée du paysage, nous n*en finirions jamais. Les paysages excellents abondent au Salon. C'est le genre le plus cultivé aujourd'hui. L'ennui d'une civilisation extrême, où sa place se circonscrit de plus en plus, rejette l'homme au sein de la nature; il y aspire, du moins, comme à une sorte d'Éden idéal oii les contraintes seraient moins pesantes. Les civilisations jeunes, occupées des dieux et des héros, aperçoivent à peine le paysage ou ne le placent que comme fond derrière leurs figures. Revenons donc, puisqu'un examen complet serait impossible, aux toiles où l'action humaine prédomine.
Un Coin de marcM à Munich^ de M. Pille, révèle un artiste de tempérament, un coloriste de race. Certes, il ne faut pas chercher la beauté parmi ces commères qui s'empressent autour des étalages de légumes et de victuailles, quoique nous y ayons rencontré jadis plus d'une jolie servante capable de poser pour Marguerite au puits ou au jardin ; mais quelle exubérance de viel Comme cela piaille, comme cela grouille et fourmille ! L'Intérieur fla-mand au xvu^ siècle se fait remarquer par les mêmes qualités de robustesse et de couleur.'
La peinture est un art sérieux, qui n'a pas le petit mot pour rire, et c'est avec une réserve extrême
qu'il faoi y hasarder une pointe de comique. M. Vi^ bert est un homme d'esprit et, ce qui vaut mieux, un artiste de talent ; il s*arrète juste à point, dans ses tableaux, charmants d'ailleurs, sur la vie monacale. Encore aimerions-nous mieux que ce côté ironique ne s'y trouvât pas. Le Retour de la dîme est une toile qui ne perdrait rien à rester grave. La jeune Italienne qui s'efface contre la paroi du rocher pour laisser le passage libre aux moines juchés sur leurs ânes chargés des dépouilles opimes du canton, est parfaite de naïveté candide et dévote. Elle est de plus fort jolie ; mais pourquoi ce regard libertin du frère quêteur, qui gâte tout, a notre sens? Ce serait bon dans un conte de Boccace ou de La Fontaine.
Ce que nous disons là pourrait bien s'appliquer aussi à la Rentrée au couvent^ de M. Zamacoïs. Cet artiste d'un talent si fin frise parfois la caricature. Il est vraiment trop ingénieux pour un peintre. Certes, il est difficile de ne pas sourire en voyant ce bon père lutter si vaillamment avec la bourrique rétive qui a jeté à terre sa charge de poulets, de choux et de viandes. L'hilarité des autres moines est bien justifiée. Mais passons sur cette gaminerie, et louons la justesse d'observation, l'exactitude de couleur lo-^ cale et l'excellente couleur de cette petite scène, qui n'eut rien perdu à rester sérieuse.
Nous ne savons si Vlntérieur de ménagerie de
M. Brunet-Houard est le début de l'artiste au Salon. Notre mémoire ne nous rappelle aucun tableau signé de ce nom, qui nous eût frappé sans doute. En tout cas^ M. Brunet-IIouard a exposé une franche et saine peinture, remarquée de tout le monde et méritant qu'on s*y arrête. Un garçon belluaire, sous la tente d'une ménagerie foraine, dépèce, aidé d'un camarade, un cheval, dont là chair doit servir au déjeuner des animaux. Les convives sont rangés tout autour dans leurs cages respectives. Sans être aussi affamés que les lions de Daniel, qui « n'avaient pas mangé depuis trois jours, » ils semblent avoir fort bon appétit et trouver que le repas tarde bien à venir : le lion allonge sa patte monstrueuse hors des barreaux ; le tigre se rase au fond de sa cage comme s'il allait bondir sur sa proie ; l'ours blanc de la mer du Nord se dandine frénétiquement ; les hyènes se culbutent pêle-mêle avec les loups ; les yeux pétillent, les griffes s'aiguisent, les gueules ont des rictus formidables. Quelle faim sauvage et féroce! On ne saurait imaginer l'incroyable fmesse de ton de toutes ces bêtes, entrevues dans la pénombre que tamise le velarium en toile de la baraque, et dont les types fauves indiquent une rare justesse d'observation.
Le garçon qui pose la main sur la hanche, attendant les quartiers saigneux que découpe i'équarrisseur, est d'un galbe superbe. Un belluaire romain
dans les caves à bètes féroces du Colisée ne serait pas plus fier.
M. Vautier, qui porte un nom français, et qui, né en Suisse, appartient à Técole du Dusseldorf, excelle dans la mise en scène de ces petits drames rustiques qu'il peint avec la finesse d'observation d'un Wilkie. La Rixe apaisée représente la fin d'une querelle de cabaret qui ne demanderait qu'à recommencer. On a séparé les combattants ; les femmes sont intervenues et l'ordre a été rétabli; mais on se regarde de part et d'autre avec des yeux farouches et la réconciliation ne semble pas bien sincère.
Sur une toile inutilement énorme, M. Isabey a peint une Tentation de saint Antoine à grand orchestre, qui gagnerait à être resserrée dans un cadre plus étroit. Une armée de diablesses sous forme de Véuus, de nymphes, de bacchantes, assaillent le saint ermite, réfugié près d'un autel défendu par une légion d'anges. Pourquoi tout ce monde, tout ce tapage, tout ce ruissellement de vaisselle d'or, de fruits vermeils, de vins brillants comme du rubis dans le cristal? La tentation est essentiellement solitaire, V(B solif dit l'Écriture. Elle se glisse, à pas sourds, jusqu'au seuil de votre chambre ou de votre caverne ; elle entre furtive, taciturne, à cette heure où rôde le démon de midi, redouté des anachorètes. Elle entr'ouvre lentement sa tunique, laissant deviner plus qu'elle ne montre, prête à se retirer au moindre
geste de dédain, car elle sait que son souvenir est plus redoutable que sa présence. Pour tenter un saint et même un homme du monde, une femme seule est plus dangereuse que tout le corps de ballet de rOpéra.
Quittant Le Caire, où il avait pris ses quartiers, M. Mouchot est venu à Rome et nous montre les Ruines de l'arc de Titus, énergique et forte peinture. De sauvages paysans de la Sabine, piquant leurs buffles, passent sous Tare de marbre qui vit défiler les chars d'or du triomphe et les civières portant les vases sacrés du temple, Tarche sainte et le chandelier à sept branches.
Le nom de M. Mouchot nous servira de transition pour passer au groupe des orientalistes. M. Guillaume t a fait le Labourage et la Famille en Algérie y grande toile qui rappelle un peu le Massacre de Scio^ d'Eugène Delacroix ; M. Huguet, les Femmes chez les Ouleds-Nayls, peinture d'une lumière éclatante ; M. Belly, une Fête religieuse au Caire; Berchère, le Halage sur la digue du canal Menzaleh ; Brest, la Fontaine des Eaux Douces d'Asie et 8ur le Bosphore; Tournemine a abandonné l'Asie Mineure pour se réfugier dans l'Inde ; au lieu de flamants roses, il peint des éléphants. Delamarre continue à faire concurrence à Lam-quoi, le peintre de Canton. La caravane va toujours son chemin. Nous lui souhaitons de ne pas laisser trop de carcasses de
chameaux sur le bord de la route. Nous voici arrivé au terme de notre excursion à travers ce domaine immense de Tart, et comme tous les voyageurs qui veulent aller d'un point à un autre, nous avons été forcé de nous interdire les excursions à droite et à gauche, regrettant bien des sites curieux ; mais qu'y faire?
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
dit Boileau.
Dans deux prochains et derniers articles, nous parlerons de la sculpture, très remarquable cette année.
La sculpture» conime la peinture, est très remarquable cette année. Parmi les meilleures statues se place au premier rang le Désespoir, de M. Perraud, récompensé de la grande médaille d'honneur. Le Désespoir, que nous avions déjà vu sous la forme du plâtre et qui a pris en marbre une extrême pureté de lignes, a ce mérite de traduire une idée moderne avec une perfection de beauté antique. C'est un jeune homme assis au bord de la mer, un Icare tombé du haut de son rêve, qui laisse flotter devant lui un regard que n'anime plus aucune passion, aucun amour, aucun souvenir même. Il a donné sa démission de la vie et les heures pour lui se succèdent indistinctes et monotones comme les flots de la mer qui viennent à ses pieds lécher les cailloux. Son corps, n'étant plus soutenu par la volonté, s'abandonne et s'affaisse à demi dans une pose de grâce languissante. Rien de plus fin et de plus délicat que l'étude de cette jeune nature un peu amai-
grie et qui laisse entrevoir des muscles que Taction développerait si le découragement n*amenait pas l'oisiveté. Le dos, courbé légèrement par l'attitude, est admirable de modelé, et la tête, d'une mélancolie navrante que le marbre a rarement exprimée, justifie et fait comprendre le titre de la statue.
Il est difficile de rêver une figure plus attrayante et plus sympathique que la Femme adultère^ de M. Cambos. Tout le monde aurait pour elle l'indulgence du Sauveur, et même, fût-on sans péché, on ne lui jetterait pas la première pierre. Elle est agenouillée dans une pose craintive et suppliante, les bras croisés au-dessus de sa tête comme pour se préserver de la lapidation dont la menacent les Pharisiens. Son visage charmant s'aperçoit à travers une transparente pénombre, et la lumière glisse de sa poitrine palpitante jusque sur ses genoux ployés, ce qui produit un effet de coloration très heureux. Des étoffes, souples et légères, semblables à ces chemises de gaze et à ces crépons rayés qu'on emploie encore en Orient, enveloppent sans les cacher des formes riches et voluptueuses, qui rappellent avec plus d'élégance la beauté des juives d'Alger et de Constantine. On dirait que M. Cambos a été frappé, à l'Exposition universelle, de l'habileté avec laquelle les sculpteurs italiens maniaient le ciseau, et qu'il n'a pas voulu que l'art français restât en arrière de ce côté. Son marbre est merveilleusement
LE SALON DE l&d9. 321
travaillé et, comme une cire ductile, il semble s*ètre modelé sous le pouce du sculpteur sans Tintermédiaire d*un outil. Les draperies sont fripées et froissées comme avec la main, et il semble qu'on voie sur les bras, les épaules et la poitrine, le grain même de Tépiderme.
\2 Enfance d'Annidal, de M. d'Épinay, groupe en bronze, se distingue par la nouveauté du sujet que Tart n'a pas traité encore ; du moins notre mémoire ne nous signale aucune statue, aucun tableau fait sur ce motif. Mais ce n'est pas seulement la nouveauté qui le recommande. Il y a beaucoup d'énergie et de vigueur dans la manière dont cette composition est traitée. Le petit Annibal s'est pris de lutte avec un grand aigle qu'il serre à la gorge pour l'étrangler. En vain l'oiseau le frappe de ses fortes ailes et l'égratigne de ses puissantes serres. Insensible à la douleur, l'héroïque enfant ne lâche pas prise et montre déjà l'opiniâtreté de courage qu'il déploiera plus tard dans ses combats contre l'aigle romaine. Le caractère africain du petit Annibal est très bien compris. Sa tête à demi rasée a une expression d'indomptable ténacité et son jeune corps maigre annonce une vigueur que rien ne lassera. On peut lui reprocher quelques lignes anguleuses, quelques détails anatomiques trop fortement accusés, mais l'ensemble a du mouvement et de l'originalité. L'aigle est superbe, ornithologiquement et sculpturalement.
dans sa fureur impuissante, avec son bec entr'ouvert, son regard fauve et son hérissement farouche.
Héhé endormie, de M. Carrier-Belleuse , nous montre aussi un aigle ; mais celui-là n'est pas un sauvage et féroce oiseau d'Afrique dépeçant son Ganymède au lieu de l'enlever au ciel ; c'est l'aigle de Jupiter, Jupiter lui-même peut-être, veillant avec une bonté amoureuse sur le sommeil d'Hébé. La fraîche déesse, symbole de la jeunesse éternelle, qui verse le nectar aux olympiens rassasiés d'ambroisie, s'est assoupie sur le trône d'or forgé par Vulcain au maître des dieux. Sa main a laissé échapper sa coupe, et près d'elle gît le vase aux formes élégantes qui contient le divin breuvage. Le corps de la jeune déesse est nu jusqu'aux hanches, et ses petits pieds, n'atteignant pas les marches du trône, se devinent sous les plis transparents de la draperie.
L'auteur de la Femme piquée par un serpent, de la Bacchante et de Y Ariane, M. Clesinger, s'est passé le caprice d'une statue polychrome, coquettement ornée de bijoux précieux. Cela n'eût pas surpris les contemporains de Phidias, qui mêlait l'or, l'argent et l'ivoire dans la même figure et n'a probablement jamais taillé le marbre. La Minerve du Parlhénon et le Jupiter d'Olympie étaient des statues chryséléphantines. Cette alliance ne semblait pas de mauvais goût aux Grecs et aux Romains, mais les
yeux modernes ont de la peine à s'y habituer. La Pallas-Âthéné, restituée par Simart, d'après les indications de M. le duc de Luynes, fut trouvée plus étrange que belle, malgré Tincontestable talent de l'artiste. Avec la simple pâleur du marbre, elle eût enlevé tous les suffrages. La couleur choque toujours un peu les peuples de civilisation raffinée qui se plaisent aux teintes neutres ou sobres, comme plus distinguées^ c'est-à-dire de celles que ne choisiraient pas un paysan, un sauvage, un barbare ou tout être encore naïf. Nous ne partageons pas cette antipathie contre la coloration, et la Cléopâlre de M. Clesinger nous plaît avec sa calasiris d'un vert glauque, ses chairs légèrement rosées, ses colliers, ses bracelets et sa ceinture en véritable émail; nous aimons ses yeux, dans lesquels une pierre de lazulite figure la prunelle ; l'oxyde bistré qui brunit ses cheveux ne nous horripile en aucune façon. Qujimporte, si le lotus qu'elle tient à la main n'est pas découpé dans le marbre, mais est représenté par une fleur d'or et d'émail? Ne voit-on pas encore aux flgures du Parthénon et autres figures antiques des trous destinés à sceller des étoiles, des baudriers, des épées, des mors de chevaux en métal doré? L'artiste a intitulé sa statue : « Cléopâlre devant César. » Sachant l'attrait de l'étrange, la reine, pour charmer plus sûrement le vainqueur, s'est costumée à Tégyptienne et parée comme la déesse Isis ; mais croyez que malgré
3i4 TABLEAUX A LA PLUME.
la richesse et la perfection des bijoux ciselés par M. Froment Meurice fils, la plus grande séduction de Cléopàtre est encore dans son beau torse, modelé avec une incomparable finesse ; dans ses bras d'un galbe charmant ; dans ses pieds faits pour marcher sur les nuées, dans son visage immobile et fixe comme celui des divinités. Elle pourrait envoyer Iras ou Charmîon laver au Nil sa calasiris verte et reprendre sa chevelure de marbre blanc qu'elle n'en serait pas moins belle.
Éloa, cette vaporeuse création d'Alfred de Vigny, le plus éthéré des poètes romantiques, cet ange femelle, née d'une larme du Christ et qui n'apparaît à l'imagination que comme une lueur nacrée et rosée, ne semblait pas prêter beaucoup à la sculpture, qui demande avant tout des formes arrêtées et palpables. M. Pollet a cependant trouvé moyen de composer un très beau groupe en représentant Éloa enlevée par Lucifer, et descendant du ciel dans l'abîme pour y consoler son cher damné. Des âmes si pures ne tombent que par pitié; le malheur seul, le malheur irrémédiable, peut les réduire. Eloa contraste, par sa grâce élégante et chaste et son expression de tendresse, avec les formes musculeuses de l'ange déchu, chez qui le démon reparait à mesure qu'il approche de l'enfer, et la joie méchante du triomphe illuminant son masque crispé.
Le Ghierrier grec au repos, de M. Leenhoff, est un
morceau excellent et du plus pur style antique. Ce sera, si vous voulez, Achille assis devant sa tente et ne voulant plus se mêler de la guerre de Troie, parce qu*on lui a enlevé Briséis. L'artiste ne le dit pas, mais la figure qu'il a modelée est assez belle pour cela.
M. Lebourg a fait le Centaure Eurytion enlevant la fiancée de Pirithous, et M. Schœnwerck le Cetirtaure Nessus enlevant Béjanire. Il y a de Ténergie et du mouvement dans ces deux groupes qui semblent se faire pendant.
On doit mentionner avec éloge le Diénécès mourantj de M. Lepère, une noble et correcte figure en marbre, d'un beau sentiment, et qui n'a d'autre défaut que de rappeler un peu, par le jet de la pose, le Soldat de Marathon qu'on voit aux Tuileries.
VOphélia de M. Falguière, l'auteur du jeune garçon dont le coq a remporté le prix, est, chose rare, une sculpture vraiment romantique. Pour personnifier l'idéale création de Shakspeare, l'artiste ne pouvait mieux faire que d'emprunter les traits de M^^® Nilsson, qui est presque la compatriote du jeune prince de Danemark, et a si bien représenté la douce fille de Polonius, qu'il est impossible désormais de se la figurer sous un autre aspect. Quel air d'égarement dans cette tête charmante I quelle élégance folle et décousue dans cet ajustement bizarre I quel accablement douloureux dans cette pose à l'abandon que ne gouverne plus la volonté I
Inventer une pose nouvelle, un aspect inattendu n*est pas chose facile dans la statuaire, où les lois de la statique interdisent des attitudes que la peinture peut risquer sans crainte. Le Narcisse de M. HioUe a ce mérite. Penché sur le bord de la source dans laquelle 11 se mire et soutenu par le terrain que foulent sa poitrine et son ventre, il déplace une grande ligne dorsale d'une élégance exquise. Les attaches des épaules, les emmanchements des bras ont de la fmesse et de la nouveauté.
^ Thésée précipitant le brigand Scyron du haut des rochers dans la mer, de M. Ottin, est un sujet qui demande un grand luxe de musculature, et que peuvent seuls aborder ceux qui ont fait d'excellentes études anatomiques. M. Ottin a tout ce qu'il faut pour cela, et son groupe est une forte et vigoureuse sculpture.
\, Il faut citer encore le Petit Buveur, de M. Moreau- Vauthier, une œuvre pleine de vérité et de grâce naïve; \q Repos, de M. Mathurin-Moreau, qui rappelle un peu, et ce n'est pas un mal, la NuitAe Michel-Ange; la Venais au jugement de Paris, de M. Emile Thomas, où l'on trouve comme un souvenir de la grâce de Canova ; le Bacchus inventant la comédie et coloriant un masque, de M. Tournois ; Y Amour et Psyché, de M. Dalou, groupe jeune et délicat, symbole des premières amours; la Bac-chante, de M. Marcellin^ allant au ^çrifice dans les
bois du Cythéron, montée sur une panthère, morceau d'une grande importance et d'un pur sentiment antique; le Mercure tuant Argus^ de M. Marins Montagne; \à Jeune homme à Vèmerillon, de M. Thabard ; le Jeune braconnier^ de M. Charles Gauthier, et, parmi les bustes, celui de M. Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, par M. Gfirpeaux, une merveille de ressemblance, un bronze qui vit et qui palpite. N'oublions pas un portrait d'enfant, médaillon en bronze de M. Auguste Préault, d'une souplesse de modelé extraordinaire, et un buste d'enfant dans Une couronne de fleurs, de M. Clément, destiné à un tombeau, d'une grâce tendre et mélancolique, et terminons par le Tigre terrassant un crocodile, de M. Caïn, le seul animalier qui puisse lutter avec Barye et Fremiet. M. Caïn ne se contente pas de représenter fidèlement les lions, les tigres et les crocodiles, il leur donne du style et de la grandeur. Le combat auquel il nous fait assister entre le redou table félin et le monstre squameux a, malgré la violence de la lutte, un équilibre monumental. Les animaux de M. Caïn nous font parfois, par la simplicité harmonieuse de leurs lignes, penser au Sphinx de granit rose, à croupe évasée, de la haute Egypte.
Les Bohémiens faisant danser de petits cochons devant Louis XI malade, de M. Comte, ne peuvent se regarder sans rire, quoiqu*au fond ce soit une peinture sérieuse. Un grand drôle basané, jouant simultanément du tambourin et du fifre, fait danser près du lit où repose le roi deux jeunes cochons habillés à la mode du temps, le seigneur en surcot mi-parti et la dame coiffée à la Hennin. On ne saurait rien imaginer de plus drôle. D'autres acteurs grognants, costumés dans le même style, attendent leur tour d'entrer en scène, sous la garde d'une jeune gitana fauve comme un noir de Cordoue. Les familiers et les serviteurs rient à se tenir les côtes, et un faible sourire voltige sur les lèvres paies du mourant ; et le médecin parait compter sur TeiTet salutaire de ces distractions bizarres, que deux moines marmottant des prières sous le manteau de la cheminée n'ont pas Tair de trouver de leur goût.
Bœufet chien, de M. J. Bonheur, représente un
bœuf qu*un dogue a saisi par Toreille en évitant le coup de corne, et qui tâche, en secouant la tète, de se débarrasser de cette pendeloque incommode. Mais le chien tient bon et montre qu'il est de la race du fameux bouledogue Maroquin, premier sujet de l'ancienne barrière du Combat^ qui s'enlevait dans une roue de feu d'artifice à la force de la mâchoire. Le chien de M. Bonheur n'est pas un artiste^ c'est un chien naïf, suivant tout bonnement les instincts de la mère Nature, qui pousse l'espèce canine à mordre par l'oreille l'espèce bovine. Rien de plus vrai et de plus consciencieusement étudié que ce groupe d'animaux. Le chien vaut le bœuf, le bœuf vaut le chien. On sait avec quelle sincère fidélité la famille Bonheur, qu'elle peigne ou qu'elle sculpte, rend la tournure, l'attitude et la physionomie de ces braves bêtes a cornes, si puissantes et si douces, dont le pelage brun ou roux fait de si belles taches sur les prairies. On dirait que ces dignes artistes ont pour atelier une étable, tant ils rentrent profondément dans l'instinct de l'animal.
VOphélie de M. Falguière est la plus charmante statue romantique que l'imagination puisse rêver pour un monument idéal de Shakspeare, dont les trois autres angles seraient occupés par les images de Cordelia, de Desdemone et d'Imogène, les plus purs types de femme du grand poète. La pauvre fille qui a pu croire à l'amour d'Hamlet, et que le meurtre
de Polonius par le prince de Danemark en sépare à jamaiSi est debout dans une pose de morne égare- * ment, où la douleur combat avec la folle ; ses vêtements en désordre montrent un reste d'élégance, et la coquetterie féminine, qui survit à la raison perdue, a tressé cette couronne où les brins de paille se mêlent aux fleurs sauvages. Les yeux immobilisés par ridée fixe regardent sans voir, et sur les lèvres entr*ouvertes semble flotter le refrain de quelques-unes de ces ballades populaires qui font un si étrange contraste avec le langage pudique et réservé que tenait avant la folie la virginale sœur de Laerte. La statue de M. Falguière est à la fois TOphélie de Shakspeare et TOphélie de l'Opéra. Dans cette figure, qui personnifie si bien la beauté blonde et mélancolique du Nord, tout le monde reconnaît M"« Nils^on. On symbolise ordinairement THiver par un vieillard, « avec un feu de marbre sous la main, » comme dit le poète. Clodiôn a fait une Frileuse charmante, dont un mince petit chàle, entortillé autour de la tête et de la poitrine, livre le buste du corps à râpre morsure de la bise. La Cigale de M. Cambos reproduit la même idée avec d'ingénieuses variantes. M. Carlier représente l'Hiver par un jeune garçon encapuchonné d'un bout de manteau, qui ne doit pas beaucoup le protéger contre le froid. Une statue logique de l'Hiver demanderait à être emmitouflée de fourrures des pieds à la tête ; mais cela ne serait
guère sculptural. Le statuaire a besoin de nu, et M. Carlier a bien fait de laisser voir les cuisses et les jambes de son jeune garçon, dût-il grelotter et claquer des dents; d'ailleurs, dans le langage de la convention, que Tart doit parler souvent sous peine de n'être plus Fart, ce bout de manteau signifie un vêtement complet.
On ne saurait trop honorer la mémoire d'Ingres, qu'on pourrait appeler le dernier grand maître, au sens où ce mot était jadis entendu ; avec lui semble s'éteindre le flambeau de l'art sacré que chaque grand artiste, en mourant, tendait toujours allumé à son successeur. La tradition de Raphaël s'arrête à lui et il emporte l'ancien idéal admiré pendant tant de siècles. Il termine une évolution de l'esprit humain et ferme un cycle. A un tel homme il faut une tombe qui soit un monument, presque un temple, car il représente ce qu'il y a eu de plus pur et de plus haut dans l'art. A une époque où l'on était assez porté à dire comme lesjsorcières de Macbeth, — l'horrible est beau, le beau horrible, — il n'a pas senti sa foi vaciller un instant et il est resté le fervent adorateur de Phidias et de Raphaël.
M. Étex a eu Theureuse idée de faire servir dans son projet de tombeau l'apothéose d'Homère à l'apothéose d'Ingres. La magnifique composition du peintre, traduite en bas-relief et encadrée dans une sobre architecture grecque, se déploie avec toute- sa
majesté derrière la statue en bronze de l'artiste, assis sur un fauteuil, vêtu d'une robe de chambre, la palette au pouce et se retournant à demi vers l'œuvre qui est son plus beau titre de gloire ; ne mérite*t-il pas, par «on génie, d'être placé au bas de cette réunion d'immortels que préside Homère et où il s'était réservé, dans le dessin définitif qui complète la composition première, un petit coin modeste sous la figure d'un humble néophyte? N'a-t-il pas le droit de s'asseoir, maintenant que la mort l'a sacré, aux pieds de ce groupe sublime où figurent les grands maîtres de la Grèce et de Tltalie?
La statue d'Ingres est un chef-d'œuvre de ressemblance, et le tableau, en prenant la forme d'un immense bas-relief, n'a rien perdu de sa beauté et de son style. Quoique la saillie des figures soit très faible, le sculpteur a su conserver avec un art merveilleux tous les plans de la composition peinte. Il a, pour que la dernière pensée du peintre fût conservée, suivi religieusement le splendide dessin auquel le grand artiste, d'une main toujours ferme, a travaillé jusqu'au jour de sa mort, perfectionnant la perfection, pour ainsi dire. On retrouve dans le bas-relief de M. Étex la gracieuse figure d'Âspasie, Anacréon portant l'Amour sur son épaule et d'autres personnages qui manquaient au plafond d'Homère. Nous croyons que nul autre monument ne peut remplir aussi bien sa destination funèbre et glorieuse.
LE SAiON DE 1869. 333
Pendant longtemps, Iji statuaire ne s*est occupée que de Tidéal antique et des types divinisés par la Grèce ; il semblait que le reste du genre humain fût inconnu, et cependant les artistes grecs avaient pu voir des Égyptiens, des Persans, des Asiatiques, des nègres, des races diverses dont les formes méritaient d*être reproduites par le marbre ou Tairain ; mais, sans doute, le mépris qu'ils professaient pour les dariareSj c'est-à-dire pour tout ce qui n'habitait pas THellade, les avait empêchés de consacrer leur ciseau à reproduire ces natures regardées comme inférieures. Ce préjugé, qui excluait deTart les trois quarts de l'humanité, a persisté bien longtemps, on pourrait dire jusqu'à nos jours, et M. Cordier est un des premiers statuaires qui aient étudié et rendu les types exotiques. Là est son originalité. Il a trouvé dans ces races vierges des beautés qui peuvent soutenir la comparaison avec les beautés classiques, et des puretés de lignes qui ne le cèdent à aucun idéal. Cette année, il a composé une fontaine d'un goût tout nouveau pour quelque place du Caire ou quelque résidence d'été du khédive. Ce sont trois femmes adossées et reliées par des accessoires ingénieusement disposés, qui personnifient le fleuve Blanc, le fleuve Bleu et le Nil. La première est une Nubienne, la seconde une Abyssinienne et la troisième une Fellah. Rien n'est plus amusant à l'œil que cette variété de natures féminines, à la fois étranges et
belles. — Le Réveil, de M. Franceschi, est une chose charmante. Une jeune femme, à demi soulevée sur le bord de sa couche, regarde des colombes qui se bécquètent amoureusement. Elle sourit à leurs ébats et s'étire dans une pose de gracieuse nonchalance. Il y a chez M. Franceschi un grand sentiment d'élégance florentine ; il aime les lignes onduleuses et longues, les attitudes légèrement tourmentées qui donnent de la nouveauté au contour, et son Réveil n'est pas, comme on pourrait se l'imaginer, un coquet sujet de boudoir ; il y a là une sérieuse étude et le goût des belles œuvres de la Renaissance.
M. Jacquemart fait bien les chevaux et il fait bien aussi les hommes. Son Louis XII, guêtre jusqu'au genou, chevauche un fort roussin, comme on disait dans le style du temps et s'en va tranquillement à ses affaires, sans pose, sans emphase, avec la simplicité qui convient à ce roi bonhomme. Sa silhouette de bronze se détache nettement du fond où elle s'applique ; car ce Louis XII est une demi-ronde bosse équestre, comme le Jlenri IV de l'Hôtel de ville et le Napoléon III du nouveau Louvre.
M. Barre a envoyé, avec une statue en bronze de l'amiral Protêt, destinée à la ville de Shang-Haï, — où ne va pas maintenant la sculpture? -^ une très gracieuse statuette au quart de nature de S. A. I. Madame la princesse Mathilde. Ce n'est pas chose aisée de fondre un portrait dans une statue et de
concilier les exigences de Tart avec celles de la ressemblance; mais ici les lignes sculpturales du modèle facilitaient singulièrement la tâche de Tartiste, qui n'a pas eu besoin de recourir à ces arrangements plus ou moins prétentieux, dénaturant toujours le caractère dç la personne. Il a représenté tout simplement la princesse debout, un petit chien à ses pieds, un bras pendant le long du corps, l'autre appuyé sur une colonne tronquée, dans une robe dégageant les bras el les épaules, telle qu'elle était lorsqu'elle posait devant lui; pour faire une œuvre charmante, il n'a eu qu'à rester vrai.
La Fille de Celuta pleurant son enfant, de M. Boisseau, est une figure pleine de grâce et de sentiment, où peut-être le type indien n'est pas . assez nettement exprimé. Un plâtre ne peut' rendre la teinte à^wiiQ peaii-rouge ; mais, dans la configuration de la tête, dans la saillie des os, certaines particularités indiquent la race. Ainsi, l'on peut très bien faire un nègre en marbre blanc. Personne ne s'y tempera ; mais c'est là une critique que nous abandonnons volontiers, car la Celuta Ae^. Boisseau est charmante.
Dalilah^ de M. Frison, agenouillée, l'oreille au guet, les ciseaux à la main, attend que Samson dorme assez profondément pour lui couper cette chevelure qui fait sa force. Elle a dans le regard et dans la physionomie une sorte de joie maligne. Cela l'amuse
de venir à bout, elle, jeune fille aux membres frêles, de cet athlète invaincu qui fait trembler les Philistins les plus robustes et lève les portes des villes sur ses épaules musculeuses. M. Frison a donné à sa Dalilah un caractère de courtisane orientale qui est bien dans la couleur du sujet.
C'est une élégante statue que le Moissoimev/r de M. Perrey, faisant tomber la dernière goutte de la corne qui renferme sa boisson. La chaleur est grande, et le soleil bronze de ses rayons le corps svelte et vigoureux du jeune élève de Triptolème.
On peut appliquer les mêmes éloges au Jeuvs homme à VémeriUon^ de M. Thabard, qui semble le pendant naturel du Moissonneur de M. Perrey, et qu'on avait placés vis-à-vis l'un de l'autre dans le jardin de la sculpture. Du bout d'une baguette, il agace l'oiseau de proie perché sur son poing, ce qui produit une ligne bien développée depuis la main jusqu'au pied et donne un profil charmant à la statue.
( V Illustration^ mai-juin 1869.)