LETTRE V
M. DIDEROT A M. FALGONET.
Il fiit un temps , mon ami , où un littérateur, jaloux de la perfection de son travail , le gardait vingt ans , trente ans dans un portefeuille. Cependant une jouissance idéale remplissait la jouissance actuelle dont il se privait. Il vivait sur l'espérance de laisser après lui un ouvrage et un nom immortel. Si cet homme est un fou, toutes mes idées de sagesse sont renversées.
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Mais 9 dites-moi^ quelle est la ressource et cpiel jugement vous portez d'un de mes amis? Il s'est préparé pendant vingt années, et il a travaillé pendant dix à un des plus beaux ouvrages , à mon sens , qui existent; de la philosophie la plus vraie, la plus sch lide, la plus franche. Sa préface commence par ces mots : Ami , quand tu me liras y je ne sm*ai plus ; mms dans ce momsnt où je suis y je pense que tu ne pourrai refuser une larme à mn mémoire ^ et mon âms en, tressaille de joie.
Cher Falconet , Touvrage que vous avez fait y et qui passera à la postérité , est une lettre que vous" écrivez à un ami qui est aux Indes , qui la recevra sûrement , mais que vous ne reverrez plus. Il est doux d'écrire à son ami , il est doux de penser qu'il recevra notre lettre et qu'il en sera touché.
J^otre postérité est une loterie que je ne verrai jamais tirer. Je ny m^ts point.. ^...
Vous y mettez malgré vous. , et votre billet
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est bon 9 et tous ne sauriez l'ignora. Je vois seulement que vous dédaignez une poiv tion de votre lot. Avez-vous raison ?
Si vous aviez exécuté pour Londres ou votre statue de V^Amitié^ ou celle de saint Ambroise , ou celle qui étend un pan de sa robe sur des fleurs d'hiver, l'admirajtion des Français ne vous garantirait -elle pas l'admiration générale des Anglais ? Ne jouiriez -vous pas de leur sufirage avant de l'avoir obtenu, et ne seriez-rvous pas injuste envers les Français et les Anglais, si le succès de votre ouvrage était douteux pour vous? Hé bien, Londres, où vous avez envoyé un chef-d'œuvre dont vous ne recevez point de nouvelles , c'est lia postérité.
AppeUerons-Thouà postérité deux ou trois siècles ? R nous faut mw pérennité bien et dûment (constatée.... Encore une fois , elle l'est. La lumière peut changer de contrée , mais elle ne peut pkis s'éteindre.
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Entassez Suppositions sur suppositions^ accumulez gu€*res sur guerres; à dêis troubles intermifiables faites succéder d<^s trou^ blés interminables ; jetez sur Fûnivers un esprit de vertige général , et je vous donn% cent mille ans pour perdre les ouvrages et le nom de Voltaire ; vous ne réussirez qu'à «n akérér la prononciation.
Oest un réi^ que 'votre postérité Ce
n'est point un rêve ; ou lés espérances fondées sur le mérite de nos productions y ou la comparaison dç ces productions avec celles des anciens , où l'éloge égal que nosi ^contemporains fbnt des unesi et des autres y ou les lumières et le boii goût de ces contemporains y OU les lumières et le bon goût des autres artisibes vos envieux et vos rivaux y OU la constance «de la nature que vous avez imitée y ou tout ôe qui peut aujourd'hui garantir à un habile homme le succès et la durée de son nom et de sou ouvrage, sont aussi des rêves-
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Et puis^ qua de^ commuriy dites-votis , le nom que je porte (wec la sensation déli' cieuse que jéprotwe à penser que mon Iphigénie * fera pleurer à jamais les homr-
mes? Les homines, entendez-vous?-^
jamais, entendez - tous ? C'est ainsi que Racine se parlait à lui-même.
Je reçois des éloges éclairés et sincères^
ajoutez -TOUS. Je les distingue sans en
être affecté A^ec une pareille surdité
pour ceux qui crient à mon oreille, comrment vouUthvous que j'entende des sons lointains ? Si le fait est /vrai, il est sans réplique. Que je vous plains I vous n'êtes pas. heureusement né. L'éloge de votre propre cœur est le seul qui vous reste y et cet éloge n'enivre pas. Vous n'aimez donc , vous n'estimez donc personne ? Combien de voix qui n'arrivent point à mon âme sans la troubler : et celle de mon ami y et celle de mon
^ Falconet avait fait une statue d'Ipbigénie.
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amie y et celle de mon concitoyen , et celle de rétrariger, et celle de la. postérité qui me console de toute la peine. que j'ai soufferte pendant vingt ans I
Qu'est-ce qui soutenait les Roger et François Bacon ^ tant d'autres qui ont été persécutés dans des âges éclairés^ tant d'autres qui ont cQnsumé leur vie parmi des contemporains incapables d'apprécier leurs travaux , tant d'autres que la nature condamnait au malheur, en leur accordant un génie précoce pour lieur siècle ? Us étaient ou ignorés , ou méprisés , ou calomniés , ou pauvres, ou tourmentés. Ils voyaient que de long-temps ils ne seraient compris , évalués, estimés. Cependant ils continuaient de souffrir et de travailler. Parmi une infinité de motifs de constance, vous n'en exclurez pas du moins le seul qu'ils aient unanimement allégué : c'est que le temps de la justice viendrait. Il est venu ce temps qu'ils avaient prédit , et justice s'est faite. Rien
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de si sincère et de si commun c|tie l'appel a la postérité 9 et quand il est légitime ^ il n'est point mis au néant.
Et tous ceux qui ont consacré leur vie à des ouvrages posthumes y et qui n'ont espéré de leurs travaux que la bénédiction des siècles a venir, voilà les hommes que vous appelez des /bus^ des insensés ^ des r^i^eurs : les plus généreux des hommes y les âmes les plus fortes y les plus élevées y les moins mercenaires! Envieri^vous à ces mortels illustres leur unique salaire, la pensée douce qu'ils seraient un jour honorés ?
Et ces philosofdîes y et ces ministres y et ces hommes véridiques qui ont été la victime des peuples furieux , des tyrans forcenés , quelle consolation leur restait-il en mourant? C'est que le préjugé passerait, et que la postérité reverserait l'ignominie sur leurs ennemis. postérité sainte et sacrée ! soutien du malheureux qu'on op-
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prime ; loi qui es juste , toi qu'on ne corrompt point , qui venges Fhomm^e de bien , qui démasques l'hypocrite, qui traînes le tyran; idée sûre, idée consolante, ne m'abandonne jamais. La postérité pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux.
« Mes amis, le ciel nous a réservés pour i< donner un exemple mémorable à l'avenir • » Voilà les premiers mots de la harangue d'un soldat rom^ain résolu de se tuer plutôt que de mettre bas les armes , et exhortant ses csimarades à l'imiter.
Sans doute cet atome qu'on appelle le génie est un élément incoercible. Sans doute il jr a dans V objet même de son at^ tention un germe d émulation; peut-être travaille-t^il malgré lui; mais comptez que l'homme précoce vit , boit , ^lange avec les stupides qui l'environnent, mais converse avec l'avenir : c'est à ceux qui ne sont pas encore qu'il adresse loujotu's la parole.
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