L’OCÉAN PACIFIQUE
VU DI Li EHilRE DU INDES.
Quand on a séjourné toute une année sur la chaîne des Anlis ou Andes (‘), entre 4° de latitude nord et 4° de latitude sud , dans les plateaux de la Nouvelle-Grenade , de Pastos et de Quito, conséquemment à une hauteur moyenne de huit à douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on se réjouit, en passant par le climat plus doux des forêts de quinquinas de Loxa, de descendre peu à peu dans les plaines du fleuve supérieur des Amazones, dans un monde inconnu, riche en superbes espèces végétales. La petite ville de Loxa a donné son nom à la plus efficace de toutes les écorces fébrifuges, au quina ou cascarilla fina de Loxa. C’est le produit précieux de l’arbre que nous avons décrit scientifiquement sous le nom de cinchona conduminea, et que l’on appelait autrefois cincliona officimlis, d’après l’opinion erronée que tous les quinquinas du commerce venaient d’une seule et même espèce d’arbre. Ce
n’cst que vers le milieu du dix-septième siècle que l’écorce de quinquina fui introduite en Europe ; selon Sébastien Badus, elle fut apportée, en 1632, à Alcala de Hénarès, ou à Madrid, en 1640, par la comtesse de Chinchon (a), vice-reine du Pérou, guérie de la fièvre intermittente à Lima!, et accompagnée de son médecin, Juan dcl Vego. Le meilleur quinquina de Loxa croît à deux ou trois milles au sud-est de celle ville, sur les montagnes d’Uritusinga, de Villonaco et de Rumisilana, dans du schiste micacé et du gneiss, à la hauteur moyenne de cinq mille quatre cents à sept mille deux cents pieds, c’est-à-dire à peu près à la hauteur de l’hospice de la Grimscl et du Passage du Grand-Saint-Bernard. Les petites rivières de Zamora et Cachiyacou forment dans ces montagnes les véritables limites des bois de quinquina.
On coupe l’arbre pendant sa première floraison, c’est-àdire dans la quatrième ou septième année, suivant qu’il est venu d’un rejeton vigoureux ou de semis. Nous apprîmes avec étonnement qu’à l’époque de notre voyage il ne se cueillait annuellement autour de Loxa, pour le compte du roi, que cent dix quintaux d’écorce de cinchona condaminea, par les collecteurs de quinquina, nommés cascarilleros ou cazadores de quina, chasseurs de quinquina. Rien de cet inestimable produit ne fut alors versé dans le commerce: tout fut expédié de Payla, port de l’océan Pacifique, autour du cap Horn, et envoyé à Cadix pour l’usage de la cour. Pour livrer seulement ces onze mille livres espagnoles d’écorce on abattait annuellement huit à neuf cents arbres à quinquina. — Les troncs vieux et épais deviennent de plus en plus rares ; mais la végétation est si vigoureuse, que les jeunes tiges actuellement utilisées atteignent cinquante à soixante pieds de haut sur six pouces à peine de diamètre. Ce bel arbre , orné de feuilles ayant cinq pouces de long sur deux de large, tend toujours à élever sa cime au-dessus des arbres touffus, au milieu desquels il se trouve confondu. Les feuilles du sommet, agitées par le vent, brillent d’un éclat rougeâtre, qui se voit de fort loin. La température moyenne des bois de cinchona condaminea oscille
entre 12° ’/a et 15° Réaumur, ce qui est à peu près la température moyenne annuelle de Florence et de l'île de Madère ; seulement aux environs de Loxa on n’observe pas les extrêmes de chaleur et de froid qu’on éprouve dans ces deux endroits de la zone tempérée. La comparaison du climat sous des latitudes très-différentes avec le climat des plateaux de la zone tropicale offre généralement des résultats peu satisfaisants.
En quittant le noyau des montagnes de Loxa pour descendre au sud-sud-est, dans la vallée chaude du fleuve des Amazones, on est obligé de franchir les Paramos du Chuiucanas, de Guamani et d’Yamoca, solitudes dont nous avons parlé ailleurs, et auxquelles on donne, dans les parties méridionales de la chaîne des Andes, le nom de Puna, de la langue quichua. La plupart de ces montagnes ont plus de neuf mille cinq cents pieds d’élévation ; elles sont exposées aux tempêtes, souvent enveloppées, durant des journées entières, d’un épais brouillard, ou ravagées par des grêles épouvantables ; l’eau s’y congèle, non-seulement en grains polymorphes , ordinairement aplatis par la rotation , mais aussi en plaques minces, isolées ( papa-cara ), qui blessent le visage et les mains. Pendant ces phénomènes météorologiques j’ai vu quelquefois le thermomètre descendre jusqu’à 7° ou 5° (au-dessus du point de congélation), et la tension électrique de l’atmosphère, mesurée avec l’électromètre de Voila, passer en peu de minutes du positif au négatif. Au-dessous de 5° la neige tombe en gros flocons, trèsécarlés les uns des autres; elle disparait au bout de quelques heures. Les arbustes myrtiformes, à branches rares et à feuilles petites, la grosseur et l’abondance des fleurs, la fraîcheur perpétuelle de tous les organes imprégnés d’un air humide, donnent à la végétation des Paramos un caractère physionomique particulier. Aucune végétation alpestre dans la zone tempérée ou froide n’est comparable à celle des Paramos de la chaîne des Andes tropicales.
Ce qui ajoute encore à l’aspect sévère des solitudes des Cordillères, ce sont les restes admirables, inattendus, d’une route gigantesque, œuvre des Incas, qui, dans une longueur
de plus de deux cent cinquante milles géographiques, faisait communiquer entre elles toutes les provinces de l’empire. On rencontre çà et là, le plus souvent à des distances égales, des édifices construits en pierre bien taillée, espèces de caravansérails, nommés tarnbos ou inca-pilca (de pircca, mur?). Quelques-uns de ces édifices ont des enceintes fortifiées; d’autres sont disposés en établissements de bains, avec des conduits d’eau chaude; enfin les plus grands étaient destinés à la famille du souverain lui-même. Déjà au pied du volcan Cotopaxi, près de Callo, j’avais mesuré avec soin et dessiné de ces habitations si bien conservées, que Pedro de Cieca, au seizième siècle, appefoilAposentosde Mulalo (5). Au passage des Andes, entre Alausi et Loxa, nommé Paramo del Assuay , a. quatorze mille cinq cent soixante-huit pieds (chemin très-fréquenlé sur la Ladera de Cadlud, presque à la même hauteur que le mont Blanc), nous eûmes dans le plateau del Pullal beaucoup de peine à faire avancer, par un terrain marécageux, nos mulets chargés, pendant que nos yeux étaient constamment fixés, dans une étendue de plus d’un mille d’Allemagne , sur les vestiges superbes de la chaussée des Incas, large de vingt pieds: elle reposait sur des assises profondes et était pavée en trappe porphyrique, pierre brune, bien taillée. Ce que j’ai vu des roules romaines, en Italie, dans le midi de la France et en Espagne, n’était pas plus imposant que ces ouvrages des anciens Péruviens; à cela il faut ajouter que ces derniers ouvrages se trouvent, d’après mes mesures barométriques, à une élévation de douze mille quatre cent quarante pieds, qui dépasse de plus de mille pieds celle du pic de Ténériiïe. C’est à la même hauteur que se trouvent, sur l’Assuay, les débris du palais de l’Inca Tupac Yupanqui, connus sous le nom de Paredones del Inca. De là la chaussée se dirige au sud vers Cuença, et aboutit au Canar (*), petite forteresse, bien conservée, qui date probablement de l’époque du même Tupac Yupanqui ou de son fils guerrier, Huayna Capae.
Nous avons vu des ruines, plus belles encore, d’anciennes routes péruviennes, entre Loxa et le fleuve des Ama-
zones, près des Bains des Ineas, sur le Paramo de Chulucanas, non loin de Guancabamba , el aux environs d’Ingatambo près de Pomahuaca. Les débris de la roule des Incas près de Pomahuaca sont Irès-peu élevés: je les ai trouvés à neuf mille cenls pieds au-dessous de ceux du Paramo del Assuay. La distance est, en ligne droite, d’après les latitudes astronomiques, exactement de quarante-six milles géographiques, el la montée dépasse de trois mille cinq cents pieds la hauteur du passage du mont Cenis, au-dessus du lac de Côme. De ces roules pavées, garnies de pierres plates, recouvertes même dans quelques endroits, de graviers cimentés (*) (roules macadamisées), les unes traversaient la plaine large el aride entre le littoral el la chaîne des Andes, les autres longeaient le col des Cordillères. Des bornes, placées à des intervalles égaux, indiquaient souvent les distances. Les rivières el les précipices étaient franchis sur des ponts de pierre, de bois ou de cordes ( puentes de hamaca ou de maroma ) ; des aqueducs fournissaient de l’eau aux larnbos (hôtelleries) el aux citadelles. Ces deux systèmes de routes aboutissaient à Cuzco, point central, siège du grand empire (à 13° 31 de latitude sud). Cette capitale est indiquée à dix mille six cent soixante-seize pieds audessus du niveau de la mer, sur la carte de la Bolivie par Pentland. Les Péruviens ne faisaient pas usage de voilures; leurs roules ne devaient servir qu’aux marches de troupes, aux porte-faix el aux innombrables lamas, portant des charges légères. C’est pourquoi on y trouve, sur des pentes rapides, de longues files de gradins et des places où le piéton peut se reposer. Francisco Pizarro cl Diego Almagro, qui dans leurs lointaines expéditions, se servaient avec tant d’avantage des roules militaires des Incas, rencontraient des obstacles particuliers au passage de la cavalerie espagnole dans ces gradins el escaliers pratiqués dans le sol (6). Ces obstacles étaient d’autant plus grands que les Espagnols, au commencement de leur conquête, n’ern- - ployaient que des chevaux au lieu des mulets prudents qui vont pour ainsi dire à pas réfléchis. Ce n’est que plus tard que les mulets devinrent en usage dans la cavalerie.
Sarmiento , qui eut l’occasion d'admirer les routes des Incas dans leur état d’intégrité, se demande dans sa Relation, qui resta longtemps inutilement enfouie dans la Bibliothèque de l’Escurial, « comment un peuple, ignorant l’usage du fer, a pu exécuter de si grands et de si magnifiques chemins ( caminos (an grandes y tan sovervivos), de Cuzco à Quito et de Cuzco à la côte du Chili. » Puis il ajoute: « L’empereur Charles-Quint, avec toute sa puissance , ne ferait pas une partie de ce qu’a pu faire le régime bien organisé des Incas avec ses peuplades soumises. » Le plus cultivé des trois frères Pizarro, Hernando, qui expia scs méfaits par vingt ans de captivité à Médina del Campo et mourut centenaire, en odeur de sainteté (en olor de santitad ), s’écrie: « Dans toute la chrétienté on ne voit d’aussi belles roules que celles que nous admirons icL » Les deux antiques résidences Cuzco et Quito sont éloignées l’une de l’autre, en droite ligne (du sud-sud-est au nord-nord-ouest) , de deux cent vingt-cinq milles géographiques; en y comprenant les nombreuses courbures du chemin , Garcilasso de la Vega et d’autres conquistadores comptent cinq cents léguas. Malgré la longueur de la roule, Huayna Capac, dont le père avait conquis Quito , fit venir (d’après un témoignage, très-authentique, du licencié Polo de Ondegardo) pour ses constructions princièrcs à Quito certains matériaux de Cuzco. J’ai moi-même trouvé à Quito cette tradition répandue parmi les indigènes.
Là où la configuration du sol présente à l’homme de grands obstacles à vaincre, la force s’accroît avec le courage des peuples entreprenants. Sous le système despotique de centralisation des Incas la sécurité et la promptitude des communications, surtout pour la mobilisation des troupes, était une condition importante de gouvernement. De là l’établissement de grandes roules et un système postal très-perfectionné. Chez des peuples qui occupent des degrés très-différents de civilisation on voit l’activité nationale prendre de préférence certaines directions ; mais le développement prodigieux de cette activité dans un sens particulier ne décide nullement de tout l’état de la civili-
salion. Les Égyptiens, les Grecs (7), les Étrusques, les Romains, les Chinois, les Japonais cl les Hindous nous offrent à cet égard des exemples frappants. Il est difficile de dire combien de temps il a fallu aux Péruviens pour construire leurs routes monumentales. Les grands travaux exécutés dans la partie septentrionale de l’empire des Incas , sur le plateau de Quito , doivent avoir été accomplis en moins de trente ou trente-cinq ans, dans la courte période qui tombe entre la soumission du souverain de Quito et la mort de l’Inca Iluayna Capac. Quant aux roules méridionales, péruviennes à proprement parler, l’époque de leur établissement est enveloppé de profondes ténèbres.
On fait ordinairement remonter l’apparition mystérieuse de Manco Capac à quatre cents ans avant le débarquement de Francisque Pizarro à l’île de Puna (en 1532), par conséquent vers le milieu du douzième siècle ou à peu près deux eenls ans avant la fondation de la ville de Mexieo (Tenoclilillan) ; quelques historiens espagnols comptent même cinq cents à cinq cent cinquante ans au lieu de quatre cents. Mais les annales de l’empire du Pérou ne parlent que de treize princes de la dynastie des Incas, dont le règne ne saurait, comme Prescotl le fait très-judicieusement observer, remplir un espace de quatre cents à cinq cent cinquante années. Quetzalcoatl , Bolschica et Manco Capac sont les trois personnages mythiques auxquels se rattachent les débuts de la civilisation chez les Aztèques, chez les Muyscas (plus exactement nommés Chibchas ) et les Péruviens. Quelzalcoall, grand prêtre de Tula, barbu, vêtu de noir, plus lard pénitent sur une montagne près de Tlaxapuchicalco, vient de la côte de Panuco, conséquemment de la côte orientale d’Anahuac, à la haute terre du Méxique. Bots-chica, ou plutôt le messager divin (8) Nemlerequeleba (un bouddha des Muyscas), barbu, à long vêtement, arrive des steppes herbeuses, situées à l’est des Andes, sur le plateau de Bogota. Avant Manco Capac il y avait déjà quelque civilisation sur le rivage pittoresque du lac de Titicaca. Le château fort de Cuzco, sur la colline de Sacsahuaman, était une
imitation des édifices plus anciens de Tiahuanaco. C’est ainsi que les Aztèques imitèrent les pyramides des Toltèques et ceux-ci les pyramides des Olmèques (Hultnèqueg); et en remontant ainsi dans le passé on arrive sur un terrain historique, à Mexico, au sixième siècle de notre ère. La pyramide à gradins des Toltèques à Cholula, reproduit, selon Siguenza, la forme de la pyramide à gradins desllulmèques à Tcotihuacan. Voilà comment on renoue la chaîne des temps à travers les couches de civilisation superposées; et comme dans les deux continents la conscience des nations s’est révélée à des époques différentes, le fantastique règne des mythes précède pour chaque nation immédiatement la science historique.
Malgré le tribut d’admiration que les premiers conquistadores ont payé aux roules et aux aqueducs des Péruviens, non-seulement ils n’ont entretenu aucun de ces ouvrages, mais ils les ont même insolemment détruits. La destruction de ces routes et aqueducs, devenue une cause de stérilité par suite du manque d’eau, fut plus rapide sur le littoral que sur la chaîne des Andes ou dans les vallons profonds qui sillonnent celle chaîne. Les Espagnols se servaient des belles pierres de taille pour de nouvelles constructions. Depuis les rochers syénitiques de Zaulaca jusqu’à la vallée de San-Felipe, riche en fossiles (au pied du neigeux Paramo de Yamorca), nous fûmes, à cause des nombreuses sinuosités, obligés de passer vingt-sept fois le rio de Guanca- Bamba, qui se jette dans le fleuve des Amazones. Dans ces longues journées nous eûmes de nouveau constamment devant nos yeux, sur une pente rocailleuse escarpée, les débris de maçonnerie de la chaussée droite des Incas avec leurs tambos. Le torrent, à peine de cent vingt à cent quarante pieds de large, était si rapide, que nos mulets pesamment chargés couraient souvent risque d’être entraînés. Ils portaient nos manuscrits, nos plantes desséchées, enfin tout ce que nous avions recueilli depuis un an. On comprend que l’on devait sur l’autre rive attendre avec une anxiété extrême que le train de dix-huit à vingt bclcs de somme eût échappé au péril.
Ce même rio de Guancabamba sert dans son cours inférieur, où il a beaucoup de cataractes, à un mode de correspondance bien singulier avec le littoral de l’océan Pacifique. Pour expédier promptement le petit nombre de lettres qui viennent de Truxillo pour la province de Jaen de Bracamoros, on emploie un courrier nageur, ou, comme on l’appelle dans le pays, el correo que nada. Ce courrier, qui est ordinairement un jeune Indien , met deux jours à nager de Pomahuaca à Tomcpenda ; il traverse d’abord le i io de Chamaya (c’est ainsi qu’on appelle le cours inférieur du rio de Guanca-Bamba), puis le fleuve des Amazones. Les lettres qui lui sont confiées, il les met soigneusement dans un grand mouchoir de colon, qui lui enveloppe, comme un turban , la tète. Quand il rencontre des cataractes, il quille la rivière, et en fait le détour à travers les bois voisins. Pour moins se fatiguer à la nage, il tient souvent sous un bras une planche de bois léger ( ceiba, palo de balsa), de la famille des bombacées. Le nageur est quelquefois accompagné d’un ami. Ni l’un ni l’autre n’ont besoin d’emporter des provisions ; car ils sont traités hospitalièrement dans les cabanes éparses, abondamment entourées d’arbres fruitiers, qui ornent les beaux huertas de Pucara el Cavico.
La rivière est heureusement exemple de crocodiles ; on rencontre ces reptiles dans le cours supérieur du fleuve des Amazones, seulement au-dessous de la cataracte de Mayasi. Ces monstres paresseux aiment les eaux tranquilles. D’après mes observations, la chute du rio de Chamaya, depuis la passe (Paso) de Pucara jusqu’à son embouchure dans le fleuve des Amazones, au-dessous du village de Choros, n’a pas moins de seize cent soixante-huit pieds dans le court trajet de treize milles géographiques (9). Le gouverneur de la province de Jaen de Bracamoros m’a assuré que rarement des lettres étaient égarées ou mouillées par celle singulière poste aquatique. Peu de temps après mon retour du Mexique, j’ai en effet reçu moi-même à Paris des lettres qui m’étaient envoyées de Tomcpenda par la voie indiquée. Beaucoup de tribus indiennes qui habi-
lent les rives du fleuve supérieur des Amazones voyagent par compagnies, en descendant la rivière à la nage. J’eus l’occasion de voir ainsi dans l’eau trente à quarante têtes (hommes, femmes et enfants) de la tribu des Xibaros, venir aborder à Tomcpenda. Le correo que nada retourne par terre, en suivant le chemin pénible du Paramo del Paredon.
A mesure que l’on approche du climat chaud du bassin des Amazones, on se réjouit de l’aspect d’une belle cl luxuriante végétation. Nulle part nous n’avions vu, pas même dans les îles Canaries ni sur le littoral chaud de Cumana et de Caracas, de plus beaux citronniers (le citrus aaralium, Risso, en beaucoup plus grand nombre que le citrus vulgaris , Risso) que dans les Huertas de Pucara. Chargés d’innombrables fruits dorés, ils y atteignent soixante pieds de haut. Leurs branches étaient ascendantes, à peu près comme celles du laurier, au lieu d’être en cime arrondie. Non loin de là, du côté de la passe de Cavico, nous fûmes frappés d’un spectacle inattendu. Nous vîmes un taillis composé de petits arbres, à peine de dix-huit pieds de haut, portant en apparence des feuilles, non pas vertes, mais entièrement rose ; c’était une espèce nouvelle du genre Bougainvillœa , établi par Laurent de Jussieu d’après un échantillon brésilien de l’herbier de Commerson. Mais en réalité ces arbres étaient presque entièrement dépourvus de feuilles : ce que de loin nous avions pris pour des feuilles, était des touffes de bractées (feuilles florales) d’un rose clair. Ce coloris, par sa pureté et sa fraîcheur, différait entièrement de celui que nous offrent en automne plusieurs de nos arbres forestiers. Une seule plante de la famille austro-africaine des proléacées, le rhopala ferruginea, descepd ici des hauteurs froides du Paramo de Yamoea dans la chaude plaine de Chamaya. Nous y avons souvent rencontré le porlieria hygrometrica, à feuilles délicatement pennées (famille des zygophy liées); en fermant ses folioles, il annonce, mieux que toutes les mimosacées, un changement de temps imminent. Cette plante nous a rarement trompés.
A Chamaya nous trouvâmes des radeaux ( balsas ) tout prêts, qui devaient nous conduire à Tomependa pour y
déterminer la dilïérence de longitude entre Quito et l’embouchure du Chincliipc, ce qui, à cause d’une ancienne observation de La Condamine (,0), était de quelque importance pour la géographie de l’Amérique méridionale. Nous couchâmes, comme d’ordinaire, à la belle étoile , au bord sablonneux ( P/aya de Guayanchi ) du confluent du rio de Chamaya et du fleuve des Amazones. Le lendemain nous descendîmes ce fleuve jusqu’à la cataracte cl la passe étroite ou Pongo de Rcnlema ( puncu , porte, dans l’idiôme quichua), où des blocs de conglomérat entassés opposent au courant une barrière de rochers. J’établis une ligne de station sur la rive plate et sablonneuse, et à Tomependa je ne trouvai au fleuve des Amazones, si puissant à l’est, qu’un peu plus de treize cents pieds de large. Sa largeur n'est même que de cent cinquante pieds dans le célèbre Pongo de Manserilsche, entre Santiago et San-Borja, gorge assombrie dans quelques points par un toit de feuillage, par des rochers qui la surplombent, et où se brise et disparaît le bois flottant, composée d’une multitude de troncs d’arbres. Les rochers qui forment tous ces Pongos éprouvent bien des changements dans le cours des siècles. C’est ainsi que le Pongo de Renlema, plus haut mentionné, fut en partie rompu par les hautes eaux, un an avant mon voyage ; les riverains du fleuve des Amazones ont même conservé, par tradition, le souvenir de la chute de rochers très-élevés de tout le Pongo, arrivée au commencement du dix-huitième siècle. Le cours du fleuve fut subitement arrêté par cet éboulement, et dans le village de Puyaya, situé au-dessous du Pongo de Rcnlema, les habitants virent avec épouvante son vaste lit à sec. Après un petit nombre d’heures, l’eau rompit la digue. On ne suppose pas que ce mémorable phénomène ail été produit par un tremblement de terre. Enfin , le puissant fleuve travaille sans relâche à améliorer son lit; et on peut se faire une idée de sa force en le voyant, malgré sa largeur, s’élever de plus de vingtcinq pieds dans l’espace de vingt à trente heures.
Nous demeurâmes dix-sepl jours dans la vallée chaude du Maranon supérieur ou fleuve des Amazones. Pour se
rendre de là au bord de l’océan Pacifique, on gravit la chaîne des Andes là où elle est coupée par X équateur magnétique, entre Micuipampa et Caxainarca (à 6° 57 de latitude sud, et 80° 5{y longitude), d’après mes observations d’inclinaison de l’aiguille aimantée. En continuant à monter, on arrive aux fameuses mines d’argent de Cbota ; de là on commence à descendre, sauf quelques interruptions, dans la dépression du Pérou, en passant par l’ancienne Caxamarca, qui fut, il y a trois cents ans, le théâtre le plus sanglant de la conquête espagnole, puis par Aroma et Gangamarca. Ici, comme presque partout dans la chaîne des Andes et dans les montagnes mexicaines, les plus grandes élévations sont pittoresquement caractérisées par des saillies rocheuses de porphyre et de trachyle; les masses de porphyre sont de préférence fendues en puissantes colonnes. Ces roches donnent à la chaîne tantôt une apparence déchiquetée , tantôt la forme d’un dôme. Elles ont ici coupé la formation calcaire , qui , en deçà et au delà de l’équateur, dans le nouveau monde prend une extension si énorme, et appartient, suivant les belles recherches de Léopold de Buch, au terrain crayeux. Entre Guambos et Monlan, à douze mille pieds au-dessus de la mer, nous trouvâmes des coquilles fossiles pélasgiques (H)(des ammonites de quatorze pouces de diamètre, le grand pecten alatus, des coquilles d’huîtres, des oursins, des isocardes et l 'exogyra polygona). Tant près de Tomependa, dans le bassin du fleuve des Amazones , que près de Micuipampa, d’au moins neuf mille neuf cents pieds plus élevé, nous avons cueilli une espèce de cidaris qui, selon Léopold de Buch, ne saurait être distinguée de celle que Brongniart avait rencontrée dans l’ancienne craie, près de la Perle du Rhône. C’est ainsi que dans la chaîne d’Amuich du Dageslan Caucasien la craie des rives du Sulak, à cinq cents pieds à peine au-dessus de la mer, se voit encore sur le Tehunum, à neuf mille pieds de hauteur, pendant que Xostrea déluviana, Goldf., et les mêmes couches crayeuses se retrouvent au sommet de Sehagdagh , à treize mille quatrevingt-dix pieds d’élévation. Les excellentes observations
d’Abieb sur le Caucase confirment donc, d’une manière éclatante, l’opinion de Léopold de Buch sur la distribution alpestre de la craie.
En quittant Monlan, métairie solitaire, entourée de troupeaux de lamas, nous continuâmes, vers le sud, à monter la pente orientale des Cordillères, et nous atteignîmes un plateau où la montagne argentine de Gualgayoc, centre des fameuses mines de Chola, offrit à la nuit tombante un aspect étrange. Le Cerro de Gualgayoc, séparé du mont calcaire Cormolalsche par une vallée profonde (que brada), est un roc isolé de pierre eornéenne, traversé par d’innombrables fdons d’argent la plupart convergents, très-abrupte, et taillé presqu’à pic au nord et à l’ouest. Les galeries les plus élevées sont à quatorze cent quarante-cinq pieds audessus du niveau du Socabon de Espinachi. Le contour de la montagne est interrompu par d’innombrables pointes lurriformes et pyramidales. Aussi le sommet porte-t-il le nom de Ims Puntas. Celle situation contraste de la manière la plus frappante avec « le doux aspect » que le mineur trouve habituellement aux contrées qui abondent en métaux. « Notre montagne , disait un riche propriétaire de mines, chez lequel nous fîmes une halle, est là comme un château enchanté, como si fume un castillo encantado. » Le Gualgayoc rappelle un cône de dolomite ou plutôt le col fissuré du Monserale en Catalogne, dont mon frère a fait une description si gracieuse. Le mont Gualgayoc est percé en tous sens jusqu’à la cime par plusieurs centaines de galeries. La roche silicieuse même offre des fentes naturelles, à travers lesquelles un observateur placé au pied de la montagne aperçoit la voûte céleste, qui à cette hauteur est d’un bleu très foncé. Le peuple donne à ces fentes le nom de fenêtres, las ventanillas de Gualgayoc. On nous montra sur les parois trachytiques du volcan de Picbincha des fenêtres semblables, ventanillas de Pichincha. Les nombreuses cabanes et les maisonnettes des mineurs suspendues comme des nids au penchant du Gualgayoc, là où le sol permettait d’établir une habitation, ajoutent encore à la singularité du tableau. Les ouvriers, chargés de bottes,
vont par des sentiers périlleux, escarpés, porter les minerais jusqu’aux lieux où ils les soumettent au procédé d’amalgamation.
Dans les premières trente années de leur exploitation (de 1771 à 1802), les mines paraissent avoir fourni plus de 52 millions piastres d’argent. Des vestiges d’anciens travaux montrent que les Péruviens exploitaient déjà , avant l’arrivée des Espagnols, la quarzile, malgré sa dureté, pour en tirer, sur le Cerro de la Lin et le Chupiquiyacu , une galène très-argentifère, et sur le Curimayo (où la quarzile renferme, comme l’ilacolumile brésilienne, du soufre), pour en tirer de l’or. Nous habitions ,. près des mines , la petite ville de Micuipampa, située à onze mille cent quarante pieds au-dessus de la mer. Bien que cet endroit ne fût qu’à 6° 45 de l’équateur , l’eau y gelait , une grande partie de l’année , dans chaque maison, pendant la nuit. Trois à quatre mille hommes vivent dans cette solitude dénuée de végétation; ils n’y cultivent que quelques espèces de choux et une salade délicieuse ; tous les autres vivres leur sont amenés des vallées chaudes. A ces hauteurs désertes, comme dans toutes les villes de mines du Pérou, l’ennui porte la classe riche et peu cultivée à se distraire par le jeu, si funeste, des caries et des dés. Une fortune promptement acquise est encore plus vite dissipée. Tout rappelle ici ce soldat de l’armée de Pizarro qui, après le pillage du temple à Cuzco, se plaignit d’avoir dans une seule nuit perdu au jeu « un gros morceau du soleil » (lame d’or). A Micuipampa, vers huit heures du malin le thermomètre marquait 1°, et à midi, 7® Réaumur. A celte hauteur nos trôuvàmes, à notre grande surprise, au milieu de Yichhou, graminée délicate (peut-être notre stipa eriostachya) , une belle calcéolaire ( calceolaria sibthorpioid.es).
Près de Micuipampa, dans un plateau nommé Llanos ou Pampa de Navar, on a retiré immédiatement de dessous le gazon, comme entrelacé avec les racines de graminées alpestres, dans une étendue de plus d’un quart de mille , des masses énormes d’un riche minerai rouge d’or ainsi que de l’argent natif filiforme (à l’état de remolinos, clavos
el vêlas manteadas). A l’ouest du Purgatorio, près de Quebrada de Chiquera, est un autre plateau, qu’on nomme Choropampa, c’est-à-dire le camp de coquillages ( churu signifie , dans l’idiome quichua , coquillage , particulièrement quelques petites espèces comestibles, hostion mexillon ). Ce nom indique l’existence de fossiles dans la formation crayeuse ; ces fossiles y sont en si grande quantité, qu’ils attirèrent de bonne heure l’attention des indigènes. C’est là qu’on a trouvé, presqu’à fleur de terre, un trésor d’or natif, richement enveloppé de fils d’argent, ce qui prouve que beaucoup de minerais sortis par des fentes ou filons de l’intérieur du sol , sont indépendants de la nature de la roche environnante et de l’âge relatif des formations coupées. Dans le Cerro de Gualgayoc et à Fuentestiana le terrain abonde en eau, tandis que dans le Purgatorio il règne une sécheresse extrême. Malgré l’élévation des couches au-dessus de la mer, je fus étonné d’y trouver la température de la mine à i5° 8' Réaumur , pendant que l’eau de la mine voisine , mina de Guadalupe , marquait environ 9 degrés. Comme à l’air libre, le thermomètre ne monte pas au delà de 4 ° Qi , on comprend que les ouvriers mineurs, nus, et livrés à des travaux pénibles, appellent suffocante la chaleur souterraine du Purgatorio.
Le chemin étroit de Micuipampa à Caxamarca, antique ville des Incas, est à peine praticable pour les mulets. Cette ville se nommait primitivement Cassamarca ou Kazaniarca, c’est-à-dire ville glaciale : le mot marca, signifiant lieu, appartient au dialecte septentrional, au chinchaysuyo ouchinchasuyu, pendant que dans l’idiome quichua, en général , il signifie étage d’une maison, protecteur et garant. Le chemin nous conduisit, cinq à six heures durant, par une rangée de Paramos, où nous fûmes presque continuellement, exposés à la fureur des ouragans el à ces grêlons à vives arêtes si communs dans la chaîne des Andes. La route se maintient presque constamment entre neuf et dix mille pieds de hauteur. Elle fut pour moi l’occasion d’une observation magnétique d’un intérêt universel: elle me servit à déterminer le point où l’inclinaison boréale de l’aiguille aiman-
léc passe à l’inclinaison australe, par conséquent l’endroit où le voyageur coupe l’cquateur magnétique (,9).
Arrivé enfin à la dernière de ces solitudes montagneuses , le Paramo de Yanaguanga , on plonge avec joie le regard dans la vallée fertile de Caxamarca. C’est une vue ravissante : la vallée , au fond de laquelle serpente une petite rivière, est un plateau ovale , de six à sept milles carrés. Cette vallée ressemble au plateau de Bogota, et probablement, comme celui-ci, c’est l’ancien lit d’un lac. 11 ne manque ici que la fable du magicien Bolschica ou Idacanzas, et du grand-prêtre d’Iraca, qui ouvrit aux eaux de Tcquendama une voie à travers les rochers. Caxamarca est de six cents pieds plus élevée que Santa-Fé-de-Bogota, conséquemment presque aussi élevée que la ville de Quito ; mais , protégée tout alentour par des montagnes, Caxamarca jouit d’un climat beaucoup plus doux. Le sol est extrêmement fertile , rempli de champs et de jardins, ornés d’allées de saules, de variétés de dalura à grandes fleurs rouges, blanches et jaunes, de mimosa et de beaux arbres quinuar (notre polylepis villosa, rosacée voisine des alchemilla et sanguisorba). Dans la Palmpa de Caxamarca le froment rapporte , en moyenne, quinze à vingt fois sa semence. Mais quelquefois l’espoir d’une riche moisson est anéantie par les gelées nocturnes. Ces gelées, provenant de ce que la chaleur sous un ciel serein rayonne vers les couches minces d’une atmosphère sèche, atténuée, ne sont pas sensibles dans les demeures abritées.
De petites cimes de porphyre, jadis peut-être les îles de l’ancien lac, s’élèvent dans le nord de la plaine, et coupent de puissants dépôts de grès. C’est sur l’une de ces cimes de porphyre, le Cerro de Santa- Polonia, que nous jouîmes d’un panorama délicieux. L’antique résidence d’Alahuallpa est de ce côlé-là entourée de vergers et de champs de luzerne ( medicago saliva, campos de alfalfa), arrosés comme des prairies. Au loin on aperçoit les colonnes de vapeurs qui s’élèvent des eaux thermales' de Pullamarca , encore aujourd’hui connues sous le nom de banos del Inca. J’ai trouvé la température de ces sources sulfureuses à 55° 2' de
Réautnur. Atahuallpa passa une partie de l’année dans le palais des bains, dont quelques faibles restes ont échappé à la fureur destructive des conquistadores. Le grand cl profond bassin ( el tragadero) où , selon la tradition , on avait plongé et toujours cherché en vain une chaise d’or, me paraissait, à cause de sa forme régulière, arrondie, être artificiellement taillé dans le grès , au-dessus d’une des ouvertures thermales.
Il ne s’est conservé de même que de faibles vestiges du château et du palais d’Ataluiallpa dans la ville, ornée de belles églises. La soif de l’or, qui déjà vers la fin du seizième siècle, à la recherche de trésors enfouis, faisait renverser des murs el ébranler les fondements de tous les édifices , a contribué à en bâter la destruction. Le palais de l’Inca était situé sur une colline de porphyre, tellement déchiquetée à sa surface, c’est-à-dire à sa saillie externe, que l’habitation principale était comme environnée de murailles. Sur une partie des ruines on a bâti une prison el l’hôtel de ville (la casa del gabildo ). Les plus considérables de ces ruines, bien que seulement hautes de treize à quinze pieds, sont en face du couvent de Saint-François ; elles se composent, comme on peut le voir dans l’habitation des caciques, de belles pierres de taille , de deux à trois pieds de long, posées les unes sur les autres sans ciment, tout comme dans l’Inca-Pilca ou château-fort du Canar dans le plateau de Quito.
On a pratiqué dans la roche porphyrique un puits qui conduisait jadis dans des chambres souterraines et dans une galerie, d’où Ton parvenait, dit-on, à la cime porphyrique de Sanla-Polonia, déjà mentionnée. Ces dispositions indiquent des préoccupations militaires pour s’assurer une retraite certaine. Au reste, c’était une coutume très-répandue, chez les anciens Péruviens d’enfouir les choses précieuses. Aussi trouve-l-on encore des appariements souterrains sous beaucoup de maisons particulières à Caxamarca.
On nous montra des escaliers taillés dans le roc el un endroit nommé le bain de pied de Pinça (cl lavadero de los piès .) L’ablution des pieds du prince était accompagnée
de cérémonies d’étiquette fort ennuyeuses (ls). Les édifices secondaires, qui suivant la tradition , étaient destinés au nombreux domestique de l’Inca, ont été également bâtis, en partie du moins, avec des pierres de taille et garnis de faîtes ; les autres sont construits en tuiles bien façonnées , alternant avec du ciment siliceux ( muros y obru de tapia). Dans ces dernières constructions se voient des voûtes pariétales, dont j’avais longtemps, quoique peut-être à tort , révoqué en doute la haute antiquité.
Dans l’édifice principal, on montre encore l’appartement où l’infortuné Alahuallpa fut détenu pendant neuf mois (depuis novembre 1552) (u). On montre aussi aux voyageurs le mur où il avait marqué la hauteur jusqu’à laquelle il avait promis de remplir la chambre d’or pour racheter sa liberté. Xerez, dans sa Conquista del Peru, conservée par Barcia, Hernartdo Pizarro, dans ses lettres, et d’autres écrivains d’alors , varient beaucoup sur celle indication. Le prince, tourmenté, s’engagea « à faire ramasser de l’or en barres, en lames, en vases, pour en faire un las aussi haut qu’il pourrait l’atteindre avec la main. » Quant à la chambre même, Xerez lui donne vingt-deux pieds de long sur dix-sept de large. Tout ce qui a été retiré de trésors des temples du Soleil à Cuzco, à Huaylas, à Huamachuco et à Pachaeamac depuis le moment de l’invasion jusqu’au 29 août 1555, jour fatal où périt l’Inca, Garcilasso de la Vega (qui quitta le Pérou en 1500, à l’âge de vingt ans) l’estime à 5,858,000 ducados de oro (1S).
Dans la chapelle de la prison , qui , comme je viens de le dire , a été bâtie sur les ruines du palais de l’inca , on montre avec horreur aux gens crédules une pierre marquée de « taches de sang ineffaçables. » C’est une plaque trèsmince, de douze pieds de long, placée devant l’autel , et provenant probablement des carrières de porphyre et de trachyte des environs. On ne permet pas d’en détacher un fragment pour l’examiner de plus près. Les fameuses taches de sang, au nombre de trois ou quatre, ne paraissent être que des incrustations de hornblende ou de pyroxène dans la pâte de la roche. Le licencié Fernando Monlcsinos , qui
visita le Pérou cent ans à peine après la prise de Caxamarca, répandit déjà la fable qu’AtahualIpa avait été décapité dans sa prison, et que l’on voyait encore les traces de son sang sur une pierre où eut lieu le supplice. Ce qu’il y a de certain , et ce que confirment de nombreux témoins oculaires, c’est que l’Inca abusé se fit, pourn’êlre pas brûlé vif , baptiser sous le nom de Juan de Alahuallpa par son abominable persécuteur , le fanatique dominicain Vincent de Valverde. Il mourut par (la strangulation ( el garrote ) , publiquement, à la face du ciel. Suivant une autre tradition, on éleva une chapelle sur la pierre où Alahuallpa fut étranglé, et son corps repose sous celte pierre. Dans ce cas, les prétendues taches de sang restent sans doute inexpliquées. Mais le corps même d’Alahuallpa n’a jamais été enterré sous celle pierre: après des funérailles solennelles et une messe des morts, à laquelle les frères Pizarro assistèrent, hélas! en habits de deuil, il fut d’abord inhumé dans le cimetière du couvent de Saint-François ( convenlo de San-Francisco ) , et plus tard transporté à Quito, ville natale d’Alahuallpa. Cette translation eut lieu d’après le vœu exprès de l’Inca mourant. A celte occasion, son ennemi personnel, le rusé Ruminavi (œil de pierre, de rtimi, pierre, el navi, œil, dans l’idiôme quichua, à cause d’une verrue qui lui défigurait un œil) fit exécuter à Quito, par des raisons politiques , une grande pompe funèbre.
Les ruines monumentales d’une magnificencc'passées sont habitées, à Caxamarca, par quelques descendants du monarque, par la famille du cacique indien, nomme Astorpilco, dans le dialecte quichua de Curaca. Celte famille vil dans un état voisin de la misère , pleine de résignation et sans murmurer contre un sort fatal, immérité. Personne à Caxamarca ne conteste l’authenticité de sa descendance d’Alahuallpa par la branche féminine, mais des traces de barbe paraissent indiquer un mélange de sang espagnol. Huascar et Alahuallpa, qui avant l’invasion des Espagnols occupaient le trône de leur père, le grand Iluayna-Capac, un peu trop libéral pour un fils de soleil (,6), ne laissèrent pas d’enfants légitimes. Huascar fut tué par ordre secret de son frère
Ataliuallpa, dont il était devenu le prisonnier dans les plaines de Quipaypan. On ne connaît pas non plus de descendance mâle pour les deux autres frères d’Atahuallpa , ni pour le jeune et faible Toparca, que Pizarro fit, à l’automne 1533, couronner Inca, ni pour l’entreprenant Mance-Capac, couronné et rebelle. Ataliuallpa laissa un fils , baptisé sous le nom de don Francisco, qui mourut en bas âge, et une fille, dona Angelina, avec laquelle, François Pizarro , dans le tumulte de la guerre , engendra un fils , qu’il chérissait beaucoup ; c’était donc le petit-fils du monarque supplicié. Outre la famille d’Aslorpilco, avec laquelle j’entretenais des relations à Caxamarca , on désignait aussi , à l’époque de mon séjour, les Carguaraicos et les Titu-Buscamayla comme parents de la dynastie des Incas. Mais la famille des Buscamaylaest maintenant éteinte.
Le fils du cacique Aslorpileo, jeune homme de dix-sepl ans, à mine éveillée, m’accompagnait dans les ruines du palais paternel ; il vivait très-pauvrement , et avait son imagination remplie des splendides trésors enfouis sous les décombres sur lesquelles nous marchions. 11 me racontait comment un de ses aïeux avait un jour conduit son épouse, les yeux bandés, à travers un labyrinthe taillé dans le roc, dans les jardins souterrains de l’Inca. Là, dit-il, elle vil artificiellement imités en or très pur des arbres chargés de feuillage et de fruits, des oiseaux assis sur des branches et la chaise d’or tant cherchée (una de las andas ) d’Atahuallpa. Le mari défendit à sa femme de toucher à ce travail magique, parce que le moment depuis longtemps prédit de la restauration de l’empire des Incas n’était pas encore venu, et que celui qui avant ce moment aurait voulu se l’approprier serait mort dans la même nuit. Ces contes fantastiques et songes dorés du jeune homme étaient fondés sur de vieux souvenirs et les traditions du passé. Des témoins oculaires, tels que Ciaça de Léon, Sarmiento, Garcilasso et d’autres historiens de la conquisla ont diversement peint le luxe des jardins d’or artificiels (jardines à huerlas de oro). Un en trouva dans le temple du Soleil à Cuzco, à Caxamarca et dans la vallée délicieuse de Yucay, séjour favori de la fa-
mille impériale. Lorsque les jardins d’or n’étaient pas sousterrains, on voyait des végétaux vivants à côté des plantes artificielles. Parmi ces dernières on cite particulièrement la haute lige du maïs et ses fruits en massue ( mazorcas ), comme d’une exécution parfaite.
Le ton naïf avec lequel le jeune Âslorpilco m’assurait qu’il y avait sous mes pieds, un peu à droite de la place où je me tenais, un guanto à grandes fleurs (dalura en arbre), œuvre artificielle en fils et lames d’or, couvrant de ses branches le lieu de repos de l’Inea, fit sur moi une impression triste et profonde. C’est ainsi que l’on se console dans le malheur par des illusions et des chimères. « Toi et les parents, demandai-je au jeune homme, si pauvres, n'avez-vous pas quelquefois envie de chercher les trésors de ces jardins, à l’existence desquels vous croyez si fermement?» La réponse fut si simple, et rendit si bien cette résignation calme propre à la race aulochlhone , que je l’ai consignée en espagnol dans mon journal de voyage. La voici: « Une pareille envie ( tal antojo ) ne nous vient point; le père dit que c’est un péché ( que fuese pecado ). Si nous avions les branches d’or avec tous leurs fruits d’or, les voisins blancs bous persécuteraient et nous nuiraient. Nous possédons un petit champ et du bon froment ( buen trigo). » Le lecteur, je l’espère, ne me blâmera pas d’avoir rapporté ici les paroles du jeune Aslorpilco et ses rêves dorés.
La croyance, si répandue parmi les indigènes, que c’est un péché qui porterait malheur à toute une génération si on voulait s’emparer des trésors ensevelis, propriété des Incas, se rattache à une autre croyance, particulièrement des seizième et dix-septième siècles, la croyance au rétablissement de l’empire des Incas. Toute nation opprimée espère sa délivrance ou le rétablissement de l’ancien régime. La fuite de Manco-lnca, frère d’Alahuallpa, dans les forêts de Vilcapampa, sur le revers des Cordillères orientales, et le séjour de Sayri-Tupac et d’Inca-Tupac-Amaru dans ces retraites sauvages, ont laissé des souvenirs durables. On croyait qu’il y avait des descendants de la dynastie détrônée établis entre les rivières Apurimac et Béni, ou en-
core plus à l’esl, dans la Guyane. La fable d’Eldorado, propagée de l’ouest à l’est, et de Manoa, la ville d’or, renchérissait encore sur ces chimères. Raleigh en cul l’imagination tellement enflammée, « qu’il voulait entreprendre une expédition dans l’espoir de conquérir la ville insulaire ( impérial and golden cily), y placer une garnison de trois à quatre mille Anglais, cl imposer à Yemperor of Guiana, qui, comme descendant d’Huayna-Capac, devait tenir une cour magnifique , un tribut annuel de trois cent mille livres sterling pour la promesse de restaurer le trône de Cuzco et de Caxamarca. » Ces espérances d’un rétablissement de l’empire des Incas (n) se rencontrent par tout où règne l’idiome quichua, dans les esprits de beaucoup d’indigènes, qui connaissent un peu leur histoire nationale.
Nous demeurâmes cinq jours dans la ville de l’inca Alahuallpa, laquelle comptait alors à peine sept à huit mille habitants. La quantité de mulets qu’exigeait le transport de nos collections, et le choix soigné des guides qui devaient nous conduire à travers la chaîne des Andes jusqu’à l’entrée du long et étroit désert du Pérou ( desierto de Sechura), retardèrent notre départ. Le passage des Cordillères se fit du nord-est au sud-ouest. A peine a-l-on quitté le délicieux plateau de Caxamarca, ce lit d’un ancien lac, que pendant une montée de neuf mille six cents pieds on est frappé d’étonnement à l’aspect de deux cimes de porphyre grotesques, l’Aroma et le Cunturcaga ( caga ou kacca signifie rocher, en quichua), séjour favori du puissant vautour connu sous le nom de condor. Ces cimes se composent de colonnes de cinq à sept pans, hautes de trente-cinq à quarante pieds, en partie articulées et courbées. Le cerro Arona est surtout pittoresque : par la distribution des colonnades superposées, souvent convergentes, il ressemble à un édifice de deux étages, surmonté d’une masse rocheuse compacte, en guise de dôme. Ces éruptions de prophyre et de trachylc caractérisent singulièrement, comme nous l’avons déjà dit, la crête des Cordillères, et donnent à celte chaîne une physionomie toute différente des Alpes de la Suisse, des Pyrénées et de l’Altaï sibérien. -
De Cunturcaga et Aroma on descend en zigzgags une pente de rochers escarpés, et après six mille pieds de descente on arrive dans la vallée étroite de la Madeleine, dont le sol est cependant encore à quatre mille pieds au-dessus de la mer. Quelques chétives cabanes, entourées de ces arbres cotonneux ( bombax discolor ) que nous avions vus pour la première fois sur les bords du fleuve des Amazones, forment ce qu’on appelle un village indien. La végétation rabougrie de la vallée ressemble assez à celle de la province Jaen de Bracamoros; nous y cherchâmes en vain les buissons rouges de bougainvillea. Cette vallée est une des plus profondes que je connaisse dans la chaîne des Andes. C’est une véritable vallée transversale, dirigée de l’est à l’ouest, encaissée entre les hauteurs d’Aroma et de Guangamarca. On y voit paraître de nouveau cette formation quarlzeuse qui fut longtemps pour moi un problème: nous l’avions déjà observée à onze mille pieds de haut dans le Paramo de Yanaguanga, entre Micuipampa et Caxamarca; sur le revers occidental des Cordillères elle atteint une puissance de plusieurs milliers de pieds. Depuis que Léopold de Bucl» nous a montré que la craie est aussi très-répandue dans la chaîne la plus élevée des Andes, en deçà et audelà du détroit de Panama, nous admettons que cette formation quartzeuse, changée peut-être dans sa texture par quelque action volcanique, appartient au grès compacte, intermédiaire entre la craie supérieure et le gault et greensand. En sortant de la vallée de la Madeleine nous eûmes, à l’ouest, à gravir pendant deux heures et demie, une pente rocheuse de quatre mille huit cents pieds, située en face des groupes porphyriques de l’Alto de Aroma. Nous éprouvâmes un changement de climat d’autant plus sensible, que nous avions été sur celte pente souvent enveloppés d’un brouillard glacial.
Après avoir erré dix-huit mois dans l’intérieur des montagnes, nous eûmes le désir bien naturel de jouir de l’aspect libre de la mer; ce désir avait été alimenté encore par les illusions auxquelles nous étions souvent entraînés. De la cime du volcan de Pichincha , d’où la vue s’étend par-dessus les forêts épaisses de la Provincia de las
Esmeraldas, on ne distingue plus nettement l’horizon de la mer, à cause de la trop grande distance du littoral au point où l’on est placé. Le regard plonge de là dans le vide, comme du haut d’un ballon aérostatique. On croit entrevoir, mais on ne distingue plus rien. Quand nous eûmes atteint, entre Loxa et Guanca-Bamba, le Paramo de Guamani , où gisent épars les débris- de beaucoup d’édifices d’incas, les muletiers nous assuraient que nous apercevrions la mer, au delà de la plaine, au delà des dépressions de Piura et de Lambajèque; mais un brouillard épais voilait la plaine et le littoral lointain. Nous vîmes seulement des masses de rochers de formes bizarres surgir et disparaître tour à tour, comme des îles au-dessus d’une mer de brume ondoyante; spectacle pareil à celui dont nous avions joui sur le pic de Ténérifïe. Nous eûmes à subir à peu près les mêmes illusions au passage du Guangamarca dans les Andes. Pendant que nous nous élevions, poussés par l’espérance, vers le puissant col de la montagne, les guides, qui n’étaient pas tout à fait sûrs de leur chemin, nous promettaient d’heure en heure l’accomplissement de nos vœux. La couche de brouillard qui nous enveloppait paraissait par intervalles se dissiper; mais bientôt la vue était de nouveau bornée par quelque saillie de rochers menaçants.
Le désir que l’on a de voir certains objets ne dépend pas seulement, il s’en faut, de leur grandeur, de leur beauté ou de leur importance; il s’y mêle dans chaque homme, accidentellement à beaucoup d’impressions de la jeunesse une vieille prédilection pour certains travaux, le penchant pour les choses lointaines et pour une vie agitée. Des difficultés en apparence insurmontables leur prêtent un charme nouveau. Le voyageur jouit d’avance du moment où il verra la Croix du Sud, les nues de Magellan, qui tournent autour du pôle austral, la neige du Chimborazo, la colonne de fumée des volcans de Quito, un bois de fougères en arbres, le calme de l’Océan. Les jours de ces impressions ineffaçables , si vivement désirées , font époque dans la vie d’un homme. Ces choses se sentent et ne se raisonnent pas. Le désir de contempler l’océan Pacifique du haut de la chaîne
des Andes esl ravivé par un souvenir de l’enfance, par le récil de l’expédition hardie de Vasco Nunez de Balboa (,8)f de cel homme heureux, qui, suivi de François Pizarro, fui le premier des Européens à apercevoir, des hauteurs de Quarequa sur l’isthme de Panama , la partie orientale de l’océan Pacifique. On ne pourrait certes pas appeler pittoresques les bords de roseaux de la mer Caspienne, là où je les vis pour la première fois au delta et à l’embouchure du Wolga; et cependant leur aspect me réjouissait, parce que, dans ma première jeunesse, j’aimais tant à contempler sur les caries la forme de celte mer intérieure de l’Asie. C’est ainsi que des impressions de l’enfance ou des souvenirs accidentels (,9) de la vie peuvent plus lard déterminer des entreprises sérieuses et devenir le mobile de travaux scientifiques.
Après avoir franchi bien des ondulations du sol, nous atteignîmes enfin le point le plus élevé de l’Alto de Guanyamarca. La voûte céleste longtemps voilée s’éclaircit soudain: une forte brise sud-ouest dissipa le brouillard. L’azur foncé de l’air atténué des montagnes perçait entre les flocons serrés des plus hauts nuages. Toute la pente occidentale des Cordillères près de Chorillos et de Cascas, couverte d’énormes blocs de quartz de douze à quatorze pieds de longueur , les plaines de Chala et de Molinos jusqu’au rivage près de Truxillo, gisaient là comme sous nos yeux. Nous aperçûmes alors pour la première fois l’océan Pacifique; nous l’aperçûmes distinctement, reflétant près du littoral beaucoup de lumière, et reculant les bornes de l’horizon dans un vague lointain. La joie vive que je partageai avec mes compagnons de voyage, Bonpland et Carlos Montufar, nous fit oublier d’ouvrir le baromètre sur l’Alto de Guangamarca. D’après l’observation que nous fîmes un peu au-dessous de celte cime, dans une métairie isolée, le Halo de Guangamarca, le point d’où nous aperçûmes d’abord la mer, ne doit pas être à plus de huit mille huit cents ou neuf mille pieds.
L’aspect de l’océan Pacifique eut quelque chose de solennel pour celui qui devait une partie de son éducation et ses désirs naissants à l’un des compagnons du capitaine Cook.
Georges Forsler était depuis longtemps initié aux plans de mon voyage quand j'eus l’avantage de visiter, sous sa conduite, pour la première fois l’Angleterre, il y a plus d’un demi-siècle. Les descriptions si attrayantes d’Otahiti par Forsler avaient excité dans le nord de l’Europe une vive curiosité pour tout ce qui intéressait les îles de la mer du Sud. Feu d’Européens avaient eu jusque alors le bonheur de visiter ses îles. Je pouvais aussi nourrir l’espoir d’y aborder sous peu; car mon voyage à Lima avait le double but d’observer le passage de Mercure sur le disque du soleil , et de remplir la promesse faite, avant mon départ de Paris, au capitaine Baudin de l’accompagner dans sa circumnavigation dès que la république française aurait offert pour cela la somme d’argent nécessaire.
Les journaux de l’Amérique septentrionale avaient répandu dans les Antilles la nouvelle que les deux corvettes le Géographe et le Naturaliste doubleraient le cap Horn, et viendraient aborder à Callao de Lima. A cette nouvelle j’abandonnai, à la Havane, où je me trouvais alors après l’accomplissement de mon voyage de l’Orénoquc, mon premier plan, qui était de me rendre par le Mexique aux îles Philippines. Je louai sur-le-champ un bâtiment, qui me transporta de l’ile de Cuba à Carlhagène (Cartagena Indias). Mais l’expédition de Baudin prit une route toute différente de celle qui avait été annoncée et attendue : au lieu de doubler le cap Horn, d’après le plan arrêté à l’époque où Bonpland et moi devions en faire partie, elle doubla le cap de Bonne-Espérance. L’un des buts de mon voyage au Pérou et du dernier passage de la chaîne des Andes fut ainsi manqué; mais en revanche je fus favorisé par un beau temps, si rare pendant la mauvaise saison dans la contrée brumeuse du bas Pérou, ce qui me permit d’observer à Callao le passage de Mercure sur le disque du soleil. Cette observation a été de quelque importance pour la détermination exacte de la longitude de Lima (3°) et de la partie sud-ouest du nouveau continent. C’est ainsi que la complication de circonstances fâcheuses porte souvent en élle le germe d’un ample dédommagement.
ÉCLAIRCISSEMENTS ET ADDITIONS
(') Page 385. Sur le col des Antis ou Andes.
L’Inca Garcilasso, qui connaissait bien sa langue natale et se plaisait aux étymologies, nomme toujours les Andes las montanas de los Aniis. Il dit positivement que cette grande chaîne de montagnes, à l’est de Cuzco, avait reçu son nom de la tribu des Antis et de la province Anti, située à l’est de la résidence des Incas. La division quaternaire de l’empire péruvien, d’après les quatre points cardinaux, à compter de Cuzco, n'empruntait pas sa terminologie à ces noms, très détaillés, tirés de celui du soleil: intip llucsinanpata , inlip yaucunanpata , intip chauluta chayananpata , intip chaupunchau chayananpata, signifiant, en quichua, est, ouest, nord, et sudj elle l’empruntait aux noms des provinces et tribus (provincias llamadas, Anti, Cunti, Chiuchay Colla), qui sont situées à l’est, à l’ouest, au nord et au sud de l’ombilic (ville de Cuzco) de l’empire. Les quatre parties de l’empire théocratique des Incas s’appellent donc Anlisuyu, Cuntisuyu, Chinchasuyu et Collasuyu. Le mot suyu signifie rainure et partie. Malgré sa distance considérable, Quito faisait partie de Chinchasuyu; et ces Suyu s’étaient de plus en plus agrandis, depuis que les Incas avaient, par leurs guerres religieuses, popularisé leurs croyances, leur langue et leur sys-
tème de centralisation. C'est aux noms des provinces voisines que se rattachait l’idée des points cardinaux. Nombrar aquellos partidosera lo mismo, dit Garcilasso; que decir al oriente 6 al ponerte. La chaîne neigeuse des Andes était, d'après cela, une chaîne orientale. La prooincia Anli da nombre à las montanas de los Antis. Llamâron â la parte del oriente Anlisuyu, por la quai tambien llaman Anti à toda laquella gran Cordillera de Sierra Nevada que pasa al oriente del Peru, por dar à entender que estd al oriente ( Commenlarios reales, t. I, p. 47 et 122). Des écrivains plus récents ont voulu faire dériver le nom d'Andes de ante, cuivre, en quichua. Le cuivre était en effet un métal très-important pour un peuple qui, pour la fabrication des instruments tranchants, se servait, non pas du fer, mais d’un alliage de cuivre et d’étain. Mais indépendamment de ce que le nom de montagnes cuivreuses n’est guère applicable à toute la chaîne des Andes, le mot ante, associé à d’autres mots, conserve, comme le fait très-bien observer le professeur Buscbmann, l’a finale. Ainsi, Garcilasso dit positivement: Anta, cobre, y Axtamarca, provincia de cobre. En général, la forme et la composition des noms dans l’antique idiome des Incas (quichua) sont si simples, qu’il ne saurait s'agir ici d’une transformation de l’a en f: anta (cuivre) et Anti ou Ante (pays, montagne, ou habitant des Andes) sont et restent donc des noms tout à fait distincts. Les vocabulaires indigènes définissent Anti ou Ante: la tierra de los Andes, el Indio hombro de los Andes , la sierra de los Andes. Quant à la signification réelle, littérale de ce mot, on l’ignore complètement. On trouve anti en composition avec d’autres noms, dans antisuyu, anleruna, indigène des Andes, anleunccuy ou antionccuoy, maladie des Andes (mal de los Andes pestifero).
(’) Page 384. La comtesse de Chinchon.
Lt» comtesse de Chinchon était l’épouse de don Geroniino Fernandez de Cabrera, Bobadilla y Mendoza, comte de Chinchon, qui comme vice-roi gouvernait le Pérou de 1629 à 1639. La guérison de la vice-reine tombe dans l’année 1638. Une tradition répandue en Espagne, mais que j’ai souvent entendu contester à L'exa, désigne un corrégidor du cabildo de Loxa, Juan Lopez de Ganizarès, comme la personne qui aurait la première apporté l’écorce de quinquina à Lima, et généralement recommandé comme un médicament. J’ai entendu soutenir à Loxa que la vertu bienfaisante du quinquina était depuis longtemps, quoique pas
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aussi généralement , connue dans les montagnes. Dès mon retour en Europe j’ai émis des doutes sur la découverte de l’écorce fébrifuge que les indigènes auraient faite aux environs de Loxa, parce que les Indiens qui habitent les vallées voisines, où régnent tant de fièvres intermittentes, ont encore aujourd'hui cette écorce en aversion (Voy. mon Mémoire sur les foréls de quinquinas dans le Magazin de la Société des Naturalistes de Berlin , an. I, 1807, p. 39). Quant à la fable d’après laquelle la propriété médicamenteuse du quinquina aurait été révélée aux indigènes par des lions qui pour se délivrer de la fièvre intermittente auraient rongé l’écorce de quinquina ( Histoire del'Acad. des Sciences, année 1738, Paris, 1740, p. 233), elle parait être d’une origine tout à fait européenne, et venir des moines. On ne sait rien « de la fièvre des lions » dans le nouveau continent: là le grand lion d’Amérique {felis concolor) et le petit lion des montagnes (puma), dont j'ai vu les traces dans la neige, ne deviennent jamais, apprivoisés, un sujet d’études, et les différentes espèces de felis tant de l’ancien que du nouveau monde n'ont guère l'habitude de ronger l’écorce des arbres. Le nom de poudre de la comtesse ( pulvis comitissae), que reçut d’abord ce remède, distribué par la comtesse de Chinchon, fut plus tard changé en celui de poudre des jésuites, ou poudre de cardinal, parce que le cardinal de Lugo, procureur général de l'ordre des jésuites, avait répandu ce médicament pendant un voyage en France; il l'avait recommandé au cardinal Mazarin, d'autant plus vivement que les jésuites commençaient dès lors à faire de l’écorce de quinquina, qu'ils se procuraient par les missionnaires, un commerce très-lucratif. 11 est inutile d’ajouter que les médecins protestants, soit intolérance religieuse, soit haine contre les jésuites, disculèrent longtemps sur l’utilité ou les dangers de l’écorce fébrifuge.
(’) Page 386, Aposentos de mulalo.
Voy. sur les aposentos, habitations, auberges ( tampu en quichua, d'où l’espagnol lambo), Cieça, Chronica del Peru, cap. xli (édit, de 1354, p. 108), et mes rues des Cordillères, pl. XXIV.
(4) Page 386. La forteresse du Canar.
Cette forteresse est située près de Turche, à une hauteur de neuf mille neuf cent quatre-vingt-quatre pieds. J en ai donné un dessin dans mes rues des Cordillères , pl. XVU (Comp. aussi Cieça, cap. xuv, pl. 1, p. 120). Non loin de la fortaleza del Ca-
nar, on voit, dans la fameuse Vallée du Soleil, Tnti-Guaycu (en quichua Buaycco), le rocher sur lequel les indigènes croient voir une image du soleil; on y voit aussi le banc mystérieux que l’on nomme Inga Chungana (IncaChuncana) , le jeûne de l’Inca. J’ai dessiné l’un et l’autre, voy. Vues des Cordillères, pl. XVIII et XIX.
(“) Page 587. Routes pavées, recouvertes de graviers cimentés.
Comp. Velasco, Historia de Quito, 1844, t. I, p. 126-128, et Prescolt, Bist. of the Conquest of Peru, vol. I, p. 157.
(®) Page 387. Dans ces gradins et escaliers pratiqués dans le sol.
Voy. Pedro Sancbo, dans Ramusio, vol. III, fol. 404, et les extraits des lettres manuscrites de Ilernando Pizarro, que le grand historien de Boston a été à même d’utiliser: Prescott, vol. I, p. 444: El camino de las sierras es eosa de ver, porque en ver dad en tierra tan fragosa en la cristiandad no se han visto tan hermosos caminos, loda la mayor parte de calzadS.
(7) Page 389. Les Grecs et les Romains nous offrent à cet égard dex exemples frappants.
« Les Grecs, dit Strabon (lib. V, p. 233 edit. Casaub.), en bâtissant des villes avaient surtout en vue la beauté et la solidité, tandis que les Romains songeaient à ce que les premiers négligeaient: ils pavaient les rues, construisaient des aqueducs et des fossés pour l’écoulement des immondices de la cité dans le Tibre. Us pavaient aussi toutes les routes, afin que des chars pussent commodément transporter la cargaison des navires. »
(*) Page 389. Le messager divin, Nemlerequeteba.
La civilisation du Mexique (pays des Aztèques d’Anahuac) et la théocratie péruvienne de l’empire heliaque des Incas ont tellement occupé l’attention de l’Europe, qu’on a longtemps presque entièrement oublié les vestiges d’une civilisation naissante chez les montagnards de la Nouvelle-Grenade. C’est un sujet que j’ai traité en détail dans les Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l'Amérique (édit. in-8°), t. Il, p. 220-267 . Le système gouvernemental des Muyscas de la Nouvelle-Grenade rappelle la constitution du Japon, le rapport entre le souverain temporel (le kubo ou seogun à Jedo) et le daïri, personnage saeré à Myako. Lorsque Gonzalo Ximenez de Quesada s’avança jus-
qu'au plateau de Bogota ( Bacala signifie la lisière des champs cultives, sans doute à cause du voisinage du revers des montagnes), il y rencontra trois pouvoirs, dont les rapports sont restes un peu obscurs. Le chef spirituel était le grand prêtre électif d'Iraca ou de Sogamoso (Sugamuxi, lieu de disparition de Nemterequeteba) ; les princes temporels étaient le zake ou zaque de Ilunsa (Tunja) et le zipa de Funza. Ce dernier parait avoir été primitivement un vassal du zaque.
Les Muyscas avaient une véritable chronologie, avec une inlercallation pour corriger l’année lunaire; ils faisaient usage de petits disques ronds d’or fondu, en guise de monnaies (que nous cherchons en vain chez les anciens Égyptiens, si civilisés); ils avaient des temples du Soleil à colonnes de pierre, dont on a récemment découvert les débris dans la vallée de Leiva. (Joaquin Acosta, Compendio historico del descubrimienlo de la Nueva Granada, 1848, p. 188, 190, 206 et 208; Bulletin de laSociétè de Géographie de Paris, 1847, p. 114.) La tribu des Muyscas devrait être toujours désignée sous le nom de Chibchasj car Muysca dans l’idiome chibcha signifie tout simplement hommes. C’est à Bochica (Botschica) et à Nemlerequeteba , deux personnages mythiques, souvent confondus l’un avec l’autre, que l’on attribue l’origine et les éléments de cette civilisation importée. Le premier est encore plus fabuleux que le second; car Botschica seul est regardé comme une divinité et assimilé au soleil. Sa belle compagne Chia ou Huythaca causa par ses artifîces magiques l’inondation de la vallée de Bogota. C’est pourquoi Botschica l’exila du monde, et la condamna à tourner, comme lune, autour de la terre. Botschica, frappant les rochers de Tequendama, donna une issue aux eaux, près du Camp des Géants (Campo de Gigantes), où à huit mille deux cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, on trouve dans le sol des ossements de mastodontes. Ces animaux, à ce que prétendent le capitaine Cochrane ( Journal of a Résidence in Colombia, i82o, vol. II, p. 390) et M. John Ranking ( Historical Researches on the Conquest of Peru, 1827, p. 397), vivent encore dans les Andes, où ils perdent ainsi leurs dents (sic). — Nemterequetcba, qui se nomme Chinzapogua ( enviado de Dios), est un simple mortel: un homme barbu, qui vint de l’est, de Pasca, et disparut à Sogamoso. C’est tantôt à lui, tantôt à Botschica qu’on attribue la fondation du sanctuaire d’Iraca; et comme Botschica parait aussi avoir porté le nom de Nemlerequeteba, la confusion s’explique facilement.
Le colonel Acosta, mon ancien ami, cherche dans son ouvrage, si instructif ( Conipendio de la Hist. de la Ruera Granada, p. 185), à prouver par la langue chibcha « que la pomme de terre (so- 4 lanum tuberosum) doit être considérée comme indigène de la Nouvelle-Grenade, parce qu’à Usmé elle s'appelle yomi, uom indigène, non péruvien, et qucQuésada la trouva déjà en 1537 cultivée dans la province de Vêlez, à une époque o à cette plante ne pouvait guère avoir été apportée du Chili, du Pérou et de Quito. »» Mais je rappellerai que l'invasion des Péruviens et la prise de possession de Quito eurent lieu avant 1525, année de la mort de l’Inca Huayna-Capac. Les provinces méridionales de Quito tombèrent même au pouvoir de Tupac-Inca-Yupanqui déjà vers la fin du quinzième siècle (Prescott, Conquest of Peru, vol. I, p. 332). L’histoire de l’introduction de la pomme do terre en Europe est encore, hélas 1 bien obscure. On continue à attribuer assez généralement le mérite de celte introduction au héros marin sir John Hawkins, qui passe pour avoir apporté la pomme de terre, en 1563 ou 1565, de Santa-Fé. Il parait plus certain que sir Walter Ralegh planta les premières pommes de terre dans sa ferme de Youghal en Irlande, et qu’on l’introduisit de là dans leLancashire. — Quant au bananier (musa), qui depuis l'arrivée des Espagnols se cultive dans toutes les contrées chaudes de la Nouvelle- Grenade, le colonel Acosta pense (p. 205) qu’avant la conquisla on ne le trouvait qu’à Choco. — Voy. aussi Joaquin Acosta, p. 189, sur le nom de Cundinamarca, qu’une fausse érudition fit donner en 1811 à la jeune république de la Nouvelle-Grenade, » nom plein de songes dorés (suenos dorados ), » et qui est plutôt Cundirumarca (non Cunturmarca , Garcilasso, lib. VHI, cap. n). Louis Daza, qui faisait partie de la petite armée d'invasion, venant du sud sous la conduite du conquistador Sébastien de Belalcazar, avait entendu parler d’un pays lointain, de Cundirumarca, riche en or, habité par la tribu des Cbicas, dont le prince avait imploré le secours d’Alahuallpa à Caxamarca. Ces Chicas, on les a confondus avec les Chibchas ou Muyàcas de la Nouvelle-Grenade, cl on a ainsi appliqué à ce pays le nom d’une contrée plus méridionale, inconnue.
(°) Page 391. La chute du rio de Chamaya.
Voy. mon Recueil d’Observat. Astron., vol. I, p. 304; nivellement barométrique n° 256-242. J’ai dessiné le Courrier nageur, nouant le paquet de lettres autour de sa tête dans les Vues des Cordillères, pi. XXXI.
(,#) Page 393. Ce qui était de quelque importance pour la géographie de l'Amérique , à cause d'une ancienne observation de La Condamine.
J'avais l’intention de rattacher Tomepcnda, point de départ du voyage de La Condamine, et la détermination de ce lieu sur le fleuve des Amazones, chronomclriquement, à Quito. En juin 1743, c’est-à-dire cinquante-neuf ans avant moi, La Condamine était à Tomependa, lieu que je trouvai, par les observations des étoiles faites pendant trois nuits, à 3° 31' 28" latitude sud, et à 80° 56' 57" longitude. La longitude de Quito était inexacte, ainsi que l’a montré Oltmanns par mes propres observations après avoir de nouveau calculé toutes les anciennes (Humboldt, Recueil d'Observ. Aslron., vol. II, p. 309-359); cette erreur était, jusqu’à mon retour en France, de 50' V* minutes d’arc. Les satellites de Jupiter, les distances lunaires et les éclipses de lune donnent une concordance satisfaisante; tous les éléments du calcul ont été exposés au public. La longitude trop orientale de Quito fut transportée par La Condamine, à Cucnça et au fleuve des Amazones. « Je fis, dit La Condamine, mon premier essai de navigation sur un radeau (balsa), en descendant la rivière de Chincliipe jusqu’à Tomependa. Il fallut mécontenter d’en déterminer la latitude et d’en conclure la longitude par les routes. J’y fis mon testament politique, en rédigeant l’extrait de mes observations les plus importantes. » (Journal du Voyage fait à l’Êqualeur, 1731, p. 186.)
(") Page 594. A douze mille pieds au-dessus de la mer nous trouvâmes des coquilles fossiles pélasgiques.
Voy. mon Essai géognostique sur le gisement des roches, 1823, p. 236. Quant à la première détermination zoologique des fossiles contenus dans l’ancienne craie de la chaîne des Andes , voy. Léop. de Buch; Pétrifications recueillies en Amérique par Alex, de Humboldt et Charles Degenhardl, 1839, in- fol., p. 2-3, 5, 7, 9, 11, 18-22. Pentland trouva des coquilles fossiles, de la formation silurienne, en Bolivie, sur le Nevado de Antakaua, à une hauteur de seize mille quatre cent pieds (Mary Somerville, Physical Geography, 1849, vol. I, p. 185).
(“) Page 398. Point où la chaîne des Andes est coupée par l’équateur magnétique.
Voy. ma Relation hist. du Voyage aux régions équinoxiales, t. III. p. 622, et Cosmos, t. I, p. 149 et 571-374, où il y a, par er-
reur typographique, d'abord 48° 40, puis 80° 40', au lieu de 80° 54' de longitude.
(**) Page 400. Cérémonies d’étiquette ennuyeuses.
Conformément à une ancienne étiquette, Atahuallpa ne crachait jamais par terre, mais dans la main de l’une des plus nobles dames de son entourage; « tout cela, ajoute Garcilasso, par raison de majesté. » El Inca nunca cscupia en el suelo, sino en la mano de una senora mui principal , por magestad. ( Garcilasso, Comment. Reales, p. II, p. 46.)
(**) Page 400. Captivité d’ Atahuallpa.
Sur sa demande, et peu de temps avant son exécution, on conduisit l lnca hors de sa prison, pour lui faire voir une grande comète. « La comète vert noirâtre, de l’épaisseur d’un homme (una comela verdinegra, poco menos gruesa que el cuerpo de un hombre , Garcilasso, p. II, p. 44), qu’Atahuallpa vit avant de mourir, en juillet ou août 1555, il la prit pour la même comète fatidique qui avait apparu à l’époque de la mort de son père, Huayna-Capac. C’est certainement la comète observée par Appien (Pingré, Comélographie, t. I, p. 496, et Galle, catalogue de toutes les routes de comètes jusqu’à présent calculées, dans 01bers, Leichteste Méthode die Bahn eines Comelen zu berechnen , 1847, p. 206), et qui sur le ciel boréal figurait, le 21 juillet, dans la constellation de Persée, en quelque sorte'le glaive que Persée tient dans la main droite (Madler, Astronomie, 1846, p. 507; Schnurrer, Die Chronik der Settchen in Verbindungen mit gleichzeitigen Erscheinungen, 1825, t. II, p. 82). L’époque de la mort de l’Inca Huayna-Capac est, selon Robertson, incertaine; mais, d’après les recherches de Balboa et Velasco, elle coïncide avec la fin de l’année 1525, et les données d’IIévélius ( Cometogra phia, p. 844) el de Pingré (t. I, p. 485) sont confirmées par le témoignage de Garcilasso (p. I, p. 521), ainsi que par la tradition qui s’était conservée parmi les amaulas (que son los filosofos de aquella republicà). — J’ajouterai ici subsidiairement qu’Oviedo soutient seul, quoiqu’à tort, dans la suite inédite de son ffisloria de las Indias,que le véritable nom de l’Inca n’était pas Atahuallpa, mais Atabaliva, (Prescolt, Conquesl of Peru, vol. I, p. 498.)
("*) Page 400. Ducados de oro.
C’est sur l’autorité de Garcilasso de la Vega (Commentarios reales de los Incas, parte III, 1722, p. 27 et 57) que cette somme
a été indiquée dans le teste. Mais les données du père Blas Valero et de Gomara ( Historia de las Indias, 1533, p. 67) s’en éloignent beaucoup. Voy. mon Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, seconde édit., t. 111, p. 424. Il est en même temps difficile de déterminer exactement la valeur du ducado castellano ou peso d'oro ( Essai pol., t. III, p. 571 et 577 ; Joaquin Acosta, Descubrimiento de la Nueva Grenada, 1848, p. 14). Le judicieux historien Prescott eut à sa disposition un manuscrit portant le litre significatif: Acta de Reparticion del Rescate de Atahuallpa. Quand cet historien évalue toutes les dépouilles péruviennes que se partagèrent les frères Pizarro et Âlmagro à la somme énorme de trois millions et demi de livres sterling, il faut y comprendre à coup sûr l’or de la rançon ainsi que l’or retiré des divers temples du Soleil et des jardins féeriques (huertas de oro). (Prescott, Conquest of Peru, vol. I, p. 464-477.)
('*) Page 401. Le grand nuayna-Capac,mais un peu trop libéral pour un fils du Soleil.
L'absence du soleil pendant la nuit excitait chez l’Inca des doutes de toute espèce sur l’empire universel de cet astre. Le père Blas Valera prit note de ce que l'Inca lui avait dit au sujet du soleil. En voici la substance: » Beaucoup d’hommes croient que le soleil est un être vivant et l'auteur de tout ce qui est ( el hacedor de todas las cosas ); mais celui qui veut accomplir quelque chose doit tenir à ce qu’il s’est proposé. Or, bien des choses se font en absence du soleil ; cet astre n’est donc pas l’auteur de tout. Il est aussi douteux que ce soit ün être vivant; car il tourne sans jamais se fatiguer (no se cansa). Si c’était un être animé, il se fatiguerait comme nous; et s’il avait un libre arbitre, il irait certainement aussi dans des régions célestes où nous ne le verrions plus. Le soleil est donc comme un animal attaché à une corde et parcourant toujours le même cercle (como una res atada que siempre hace un mismo cerco), ou comme une flèche qui ne va que du côté où on la lance, et non du côté où elle voudrait aller. «(Garcilasso, Comment. Reales, p. I,lib. VIII, cap. viii, p. 276.) L’idée d’un corps céleste sc mouvant circulaireinent comme s’il était attaché à une corde est vraiment surprenante. Huayna-Capac mourut à Quito, en 1525, sept ans avant l'arrivée des Espagnols, et laissa son empire à Iluascar (nom qui signifie cordé) et à Atahuallpa ( atahuallepa ou huallpa, signifio poulet ); et en partageant l'empire entre scs deux fils, Huayna- Capac s’est certainement servi, au lieu de res atada, de l’expres-
sion générale d'animal (attaché) d la corde. Même en espagnol res ne signifie pas toujours bétail, mais tout animal apprivoisé. Nous n’avons pas à examiner ici ce que le père Valera a pu mêler de son propre fonds aux hérésies de l'Inca, lorsqu’il cherchait, par scs prédications, à détourner les indigènes du culte dynastique, officiel, du soleil. Les classes inférieures du peuple devaient être sévèrement prémunies contre de pareils doutes; c’est ce qui résultait de l’esprit très-conservateur et des maximes gouvernementales de l’Inca Roca, du conquérant de la province de Charcas. Cet Inca ne fonda des écoles que pour les classes élevées, et défendit, sous des peines rigoureuses, au commun du peuple de s’instruire « afin qu’il ne devint pas trop orgueilleux et n’ébranlàt l’État. - (No es licilo que ensenen a los hijos de los plebeios las ciencias, parque la gente baja no se eleve y ensobervezca y menoscabe la republicaj Garcilasso, p. I, p. 276)- Telle fut la théocratie des Incas; elle a quelquo analogie avec la politique pratiquée dans les États libres méridionaux de l’Union américaine, dans les Slave-slates.
(”) Page 404. Empire rétabli des Incas.
J’ai traité ce sujet ailleurs, d’une manière détaillée Relut, hist., t. III, p. 703-705 et 713). Ralegh croyait savoir qu’il régnait au Pérou une vieille prophétie: « That from Inglaterra those Ingas shoulde be againe in time to corne reslored and deliuered from seruitude of the said conquerors. I am resolved thaï if there tcere but a smal army a foote in Guiana marching tovoards Manoa, the chiefe cilié of Inga lie would yield her majesty by composition so many hundred thousand pounds yearly, as should both defend ail enemies abroad and defray\all expences at home , and that he woulde besides pay a garrison of three or four thousand soldiers very royally to defend him against other nations. The Inga wil be brouglil to tribute with great gladnes. (Ralegh, The Discovery of the large , rich and beautiful empire of Guiana, performed in 1595, p. 191 et 137 de l’édit. de sir Robert Schomburgk, 1848.) A ce projet de restauration, qui des deux côtés promettait de si belles choses, il ne manquait qu’une dynastie à rétablir et à payer le prix de cette restauration.
(,0) Page 407. Expédition de fiasco Nunez de Balboa.
J’ai rappelé ailleurs ( Examen critique de l’Histoire et de la Géographie du nouveau continent, et des progrès de l’astrono -
mie nautique aux quinziéme et seizième siècles, t. 1, p. 349), que Christophe Colomb, dix ans avant l'expédition de Balboa , connaissait déjà l’existence de l'océan Pacifique et sa proximité de la côte orientale de Véragua. 11 avait été conduit à cette connaissance, non par des spéculations théoriques sur la configuration de l’Asie orientale, mais par les renseignements positifs qu’il tenait de la bouche des indigènes et qu'il avait recueillis pendant son quatrième voyage (du H mai 1502 au 7 nov. 1504). Dans ce quatrième voyage, l’amiral longea la côte de Honduras jusqu’au Puerto de Mosquitos , ou jusqu’à l'extrémité occidentale du détroit de Panama. Voici le récit des indigènes avec les commentaires de Christophe Colomb inscrits sur la carte rarissime du 7 juillet ISOô: « Non loin du rio deBelen, l’autre mer (l’océan Pacifique) se tourne (6oxa) vers les embouchures du Gange, de telle façon que le pays de l’^urea (c’est-à-dire du Chcrsonesus aurea de Ptolémée) est aux côtes orientales do Véragua ce que Tortosa (à l’embouchure de l'Èbre) est à Fuentarrabia (sur la Bidassoa) en Biscaye, ou ce que Venise est à Pise. >• Bien que Balboa aperçût le premier, le 25 septembre, l’océan Pacique du haut de la Sierra de Quarequa (Petrus Martyr. Epist. dxl, p. 296), ce ne fut que plusieurs jours après que Alonso Martin de don Benito, qui avait trouvé un chemin pour se rendre du mont Quarequa au golfe de San-Miguel, navigua sur l'océan Pacifique dans un canot. (Joaquin Acosta, Compendio hist. del Descubrimienlo de la Nuem-Granada, p. 49.)
Depuis que les États-Unis ont pris tout récemment possession d’une portion considérable de la côte occidentale du nouveau continent, et que la Nouvelle-Californie, actuellement appelée Haute-Californie (Upper- California) est devenue célèbre par ses richesses en or, on a senti plus vivement que jamais le besoin d’une communication des États atlantiques avec les régions occidentales par le détroit de Panama. Je regarde donc comme un devoir de rappeler de nouveau que le chemin le plus court, que les indigènes avaient montré à Alonso Martin de don Benilo, pour arriver au bord de l'océan Pacifique, appartenait à la partie orientale du détroit, et conduisait au golfe de San-Miguel. Nous savons que Christophe Colomb {Vida del Almiranle , por don Fernando Colon, cap. xc) cherchait un estrecho de Tierra firme, et dans les documents officiels que nous possédons des années 4505-1507, et surtout de 1514, il est fait mention do l’ouverture ( abertura ) et du passage ( pusso ) qui devaient conduire de là " aux Indes, pays des épices. » Occupé depuis
plus de quarante ans des moyens de communication entre les deux mers, j'ai, dans mes ouvrages imprimés ainsi que dans les mémoires que les États libres de l'Amérique Espagnole me firent l'honneur de demander, toujours insisté sur la nécessité d’examfner l’isthme liypsomëtriquement dans toute sa longueur, particulièrement là où il se joint au continent de l'Amérique méridionale par le Darien et l'ancienne province inhospitalière de Biruquète , et où la chaîne de l’isthme s'efface presque complètement entre l'Alrato et la baie de Cuprica (littoral de l’océan Pacifique). Comp. mon Atlas géographique et physique de la Relation historique, pl. XXII et XXIII; Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, t. III, p. 117-184, et Essai politique sur le royaume de la Nouvelle- Espagne t. I, 2P édit., 1828, p. 202-248.)
Sur mes instances, le général Bolivar fit, en 1828 et 1829, exécuter par Lloyd et Falmare un nivellement exact de l’isthme entre Panama et l’embouchure du rio Chagrcs ( Philosophical Transactions of the Royal Soc. of London, for the year 1830, p. 59-68). D’autres travaux, tels que tracés de canaux, de chemins de fer, d’écluses, de tunnels, ont été faits depuis lors par des ingénieurs français instruits et habiles, mais toujours dans la direction méridienne, entre Porto-Bello et Panama, ou à l’ouest, vers Chagres et Cruces. Mais les points les plus importants de l'est et du sud-est de l'isthme sont, des deux côtés du littoral, restés inaperçus. Tant que celte partie n’aura pas été représentée géographiquement par des déterminations exactes de latitude et de longitude, faciles à exécuter, et hypsométriquement en mesurant avec le baromètre les reliefs du sol, je regarde le jugement, aujourd’hui encore (en 1849) si diversement répété, savoir, que « l’isthme est impropre à l’établissement d’un canal océanique (canal qui aurait moins d’écluses que le canal calédonien), et, indépendamment des saisons, au libre passage des vaisseaux venant du Chili et de la Californie, ou de New-York et de Liverpool, » comme non fondé et tout à fait téméraire.
D’après les observations que la direction du dépôt hydrographique de Madrid a dès 1809 indiquées sur ses cartes, l’Ensenada de Mandinga, sur le littoral anlillien de l’isthme, s’avance si profondément au sud, qu’elle ne parait que de quatre à cinq milles géographiques (dont 15 par degré équatorial) éloignée des bords de l’océan Pacifique, à l’est de Panama. Sur le littoral opposé l’isthme présente un enfoncement semblable, formé
pur le golfe de San Miguel, où se jetle le rio Tuyra avec le Chu* cliunquc (Cbucunaque), son affluent. Ce dernier, dans son cours supérieur, se rapproche également jusqu'à quatre milles géographiques du bord de la mer des Antilles, à l'ouest du cap Tiburon. Des sociétés, disposées à faire des dépenses considérables, me consultent depuis plus de vingt ans sur le problème de l’isthme de Panama; mais jamais on n'a suivi le conseil, trèssimple, que j’avais donné. Tout ingénieur instruit sait que sous les tropiques on peut, avec les simples variations horaires du baromètre et même sans observations correspondantes, obtenir des résultats de mensuration exacts à soixante-dix ou quatrevingts pieds près. Il serait donc facile d’établir, pour quelques mois, au bord des deux mers, deux stations barométriques fixes correspondantes, et de comparer les instruments portatifs employés au nivellement préalable, tant entre eux qu’avec ceux des stations fixes. Il faudrait de préférence diriger les recherches là où les montagnes de séparation s'abaissent en collines vers la masse continentale de l’Amérique méridionale. En raison de leur importance pour le commerce du monde, on ne doit pas, comme on l’a fait jusqu’à présent, renfermer ces recherches dans un cadre étroit. Un grand travail qui embrasserait tout l’isthme oriental, et qui serait utile pour toute espèce d’établissement, pour le percement d’un canal aussi bien que pour la construction d’une voie ferrée, pourrait seul résoudre positivement ou négativement la question qui s’agite. On finira alors par où Von aurait dû, suivant mon conseil, commencer.
(,9) Page 407. Des souvenirs accidentels de la vie.
Voy. les moyens d’encouragement à l’étude de la nature, dans Cosmos, t. II, p. I.
(,0) Page 408. De quelque importance pour la détermination de la longitude de Lima.
A l’époque de mon expédition on admettait pour la longitude de Lima 16' 53", d’après les observations de Malaspina, publiées par le dépôt hydrographique de Madrid. Le passage de Mercure sur le disque du soleil, observé par moi, le 9 novembre 1802, à Callao, port de Lima (dans le Torreon septentrional del fuerte de San Felipe ), donna pour Callao, par la moyenne du temps écoulé entre l’entrée et la sortie, 5h 18' 16" 5; par le contact externe seul des bords des disques, 5*> 18” 18" (79° 34' 30"). Ce résultat du passage de Mercure a été confirmé par
Lartigue, Duperrey et le capitaine Fitz-Roy dans l’expédition de Y Aventure et du Beagle. Lartigue trouva Callao à 5l> 17' 58", Duperrey à 51' 18' 16", et Fitz-Roy à 5t> 18' 15". Comme j’ai déterminé par quatre voyages chronométriques la différence de longitude entre Callao elle couvent de San-Juan-deDios à Lima, l’observation du passage de Mcrcuredonnc pour Lima 5>» 17' 51" (79° 27' 45''). Comp. mon Recueil A' observations Astronomiques, vol. II, p. 397, 419 et 428, avec la Relation historique , t. 1U, p. 592.
PoUdïRi, juin 1849.