‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 43 sur 83 · JUGEMENT DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

JUGEMENT DE LOUIS XVI

Chargé de l'ordre de la Convention, le maire de Paris arrive au Temple le 11 décembre, à onze heures, et après avoir fait prévenir le roi de sa prochaine visite, il donne l'ordre qu'on lui enlève son fils. Ce fut pour Louis XVI. une amère douleur ; il resta longtemps la tête appuyée sur une de ses mains, plongé dans une sombre tristesse. Enfin, à une heure, le maire entra dans sa chambre avec une suite nombreuse, et dit au roi qu'il venait le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu du décret dont il lui donna lecture. Le roi lui dit : " Capet^ n'est pas mon nom, c'est le surnom d'un de mes ancêstres. On aurait pu, du moins, me laisser mon fils, monsieur, pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre. Je vais

VOUS suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main."

Il arriva, ainsi entouré, à la Convention, vers deux heures et demie. Barrère présidait. Quelques membres, à la vue du roi, se levèrent par respect, mais les tribunes crièrent Assis ! Louis XVI. était vêtu d'une redingote blanche d'une étoffe commune ; sa contenance était calme et intrépide : il s'assit dans un fauteuil qu'on avait préparé pour lui, et écouta.

Barrère lui lut lentement et d'une voix mal assurée l'acte d'accusation, intitulé : Acte énonciatif des crimes de Loîiis. Barrère s'arrêtait à chaque alinéa et lui disait : " Qu'avez-vous à répondre ? "

Sur tous les points, Louis répondit avec autant de présence d'esprit que de calme, et en très-peu de mots. Toutes ses réponses peuvent se résumer ainsi : " Cet acte de ma part était conforme aux lois " ; ou : " Cette imputation est fausse " ; ou : " Je n'ai point connaissance de ce fait."

Après l'interrogatoire, qui dura deux heures, Louis, en se retirant, dit : " Je demande à être assisté d'un conseil." * * *

Tronchet accepta avec empressement ; Target écrivit à la Convention qu'il refusait, et signa sa lettre, le républicain Target. Après cette lettre, fut lue à la Convention celle que venait d'adresser spontanément à son président l'illustre Lamoignon de Malesherbes,'^ qui avait été, en même temps que Turgot,^ ministre de Louis XVI.; Malesherbes avait alors soixante-douze ans. Voici sa lettre : " Citoyen président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI. un conseil pour le défendre, et si elle lui en laisse le choix ; dans ce cas-là je désire que Louis XVL, sache que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la Convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me croire un personage assez important pour qu'elle s'occupe de moi ; mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde : je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse ; si je connaissais un moyen possible pour lui faire connaître mes dispositions, je ne prendrais pas la liberté de m'adresser à vous. J'ai pensé que dans la place

que vous occupez, vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis."

Cette démarche de Malesherbes, bientôt annoncée au roi, fut pour lui une bien douce consolation. Dès le surlendemain, on permet au roi de voir ses conseils, et aussi d'avoir de l'encre et du papier, dont il avait été privé jusqu'alors. Quand Malesherbes entra, le roi, quittant un volume de Tacite ouvert devant lui sur une petite table, le serra dans ses bras ; les yeux du roi étaient humides ; ceux de Malesherbes se remplirent de larmes, et le roi dit : '^ Votre sacrifice est d'autant plus généreux que vous exposez votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne. J'en suis sûr, ils me feront périr ; ils en ont le pouvoir et la volonté ; n'importe, occupons-nous de mon procès comme si je pouvais le gagner, et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache."

Onze jours seulement étaient accordés aux défenseurs pour préparer leur œuvre. Ils s'adjoignirent Desèze,^ alors âgé de quarante-deux ans, avocat d'une élocution facile et brillante, qui se chargea de porter la parole. Louis XVI. pendant

tout ce temps, refusa de descendre au jardin : "La promenade," dit-il, " ne m'était agréable que lorsque j'en jouissais avec ma famille." Néanmoins il ne laissait jamais échapper ni plaintes ni murmures ; il avait déjà pardonné à ses oppresseurs. Depuis plusieurs jours, on lui avait retiré ses rasoirs ; on se décida enfin à les lui rendre deux ou trois jours avant son jugement, mais en décidant qu'il ne pourrait s'en servir qu'en présence des délégués de la Commune. Louis XVI. se préparait sérieusement à sanctifier sa dernière heure ; madame Elisabeth lui avait indiqué l'adresse d'un prêtre qui n'avait point prêté serment et à qui elle avait eu recours : c'était l'abbé Edgeworth de Firmont. Le roi chargea Malesherbes d'aller le trouver pour le disposer au pieux service qu'il aurait à lui rendre quand le moment serait venu : " Voilà," dit le roi en souriant, "une commission bien étrange pour un philosophe comme vous ; car je sais que vous l'êtes ; mais si vous étiez à ma place, je vous souhaiterais les mêmes sentiments de religion, qui vous consoleraient mieux que la philosophie."

, Le roi passa les trois derniers jours à rédiger son testament, qu'il mit au net^ et transcrivit d'un bout à l'autre le jour de Noël, veille du jugement.

" Je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemies, sans que je leur en aie donné sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu'à ceux qui, par un faux zèle, ou un zèle mal entendu, m'ont fait beaucoup de mal.

" Je recommande à Dieu ma femme et mes enfants, ma sœur, mes tantes, mes frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par quelque autre manière.

" Je prie Dieu de jeter particulièrement des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde périssable.

" Je recommande mes enfants à ma femme ; je n'ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux ; je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci, s'ils sont condamnés à les éprouver, que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l'éternité.

"Je prie ma sœur de vouloir bien continuer

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sa tendresse à mes enfants, et de leur tenir lieu de mère, s'ils avaient le malheur de perdre la leur,

" Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés pendant le cours de notre union ; comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.

" Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu'elle se donne pour eux en mémoire de moi. Je les prie de regarder ma sœur comme une seconde mère.

" Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ces concitoyens ; qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve ; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en régnant suivant les lois, mais en même temps qu'un roi ne peut se faire respecter et faire le bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il

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a l'autorité nécessaire ; qu'autrement, étant lié dans ses opérations, et n'inspirant pas de respect, il est plus nuisible qu'utile.

" Je recommande à mon fils d'avoir soin de toutes les personnes qui m'étaient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera lui en laisseront les facultés ; de songer que c'est une dette sacrée que j'ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu'il y a plusieurs personnes de celles qui me sont attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient, et qui ont même montré de l'ingratitude. Mais je leur pardonne (souvent, dans les moments de trouble et d'effervescence, on n'est pas maître de soi) ; et je prie mon fils, s'il en trouve l'occasion, de ne songer qu'à leur malheur. Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un attachment véritable et désintéressé. D'un côté, si j'ai été sensiblement touché de l'ingratitude et de la déloyauté de ceux à qui je n'avais jamais témoigné que des bontés, à eux, à leurs parents ou amis ; de l'autre, j'ai eu de la consolation à voir l'attachement et l'intérêt gra-

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tuit que beaucoup de personnes m'ont montrés ; je les prie d'en recevoir tous mes remercîments. Dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si je parlais plus explicitement ; mais je recommande spécialement à mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître. Je croirais calomnier cependant les sentiments de la nation, si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j'ai eu tout lieu de me louer, depuis qu'il est avec moi ; comme c'est lui qui est resté avec moi jusqu'à la fin, je prie MM. de la Commune de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre, et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la Commune.

" Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J'ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes ; que celles-là jouissent dans leurs cœurs de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser.

"Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet, et Desèze, de recevoir ici tous mes remercîments, et l'expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu'ils se sont donnés pour moi.

"Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.

" Louis."

Le lendemain, mercredi 26 décembre, eut lieu la comparution de l'accusé devant ceux qui s'étaient faits ses juges. Il fut conduit à la barre, accompagné de ses trois défenseurs et escorté des chefs de la commune. Le silence le plus profond régnait dans la salle.

Le président, Defermon, lui dit :

" Louis, la Convention a décrété que vous seriez entendu définitivement aujourd'hui."

Le roi répondit :

" Mon conseil va lire ma défense."

Desèze alors lut le discours qu'il avait composé, et qui a été imprimé tel exactement qu'il l'a lu.

Cette lecture dura deux heures.

Ce discours, remarquable par une dialectique serrée et irréfutable, n'offre aucun mouvement ora-

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toire ; le roi avait obligé son avocat de supprimer tous les passages pathétiques : " Je ne veux pas," avait-il dit, "les attendrir."

L'orateur établit d'abord les principes relatifs à l'inviolabilité de la personne royale prononcée par la Constitution ; la suppression de la royauté place Louis au rang des autres citoyens, mais seulement pour les faits postérieurs à cette suppression. Il termine cette première partie en disant que si Louis est considéré comme un simple citoyen, aucune puissance n'a droit de lui ravir les garanties accordées par la loi à tout citoyen :

" Je vous demanderai où sont toutes ces précautions religieuses que la loi a prises pour que le citoyen, même coupable, ne fût jamais frappé que par elle.

" Citoyens, je vous parle avec la franchise d'un homme libre ; je cherche parmi vous des juges et et je n'y vois que des accusateurs.

" Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c'est vous-mêmes qui l'accusez !

" Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vous avez déjà émis votre vote ! "

" Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vos opinions parcourent l'Europe !

" Louis sera donc le seul Français pour lequel il n'existera aucune loi, ni aucune forme !

" Il n'aura ni les droits du citoyen, ni les prérogatives du roi !

" Il ne jouira ni de son ancienne condition ni de la nouvelle !

" Je n'insiste pas sur ces réflexions ; je les abandonne à votre conscience."

L'orateur aborde ensuite la discussion des faits, qu'il divise en deux classes : ceux qui ont précédé l'acceptation par le roi de la Constitution de 1791, ceux qui l'ont suivie.

Il prouve que pendant ces deux époques les intentions de Louis ont été droites et pures, et, surabondamment, que les faits de la première seraient effacés par l'acceptation de la Constitution, nouveau pacte consenti entre la nation et le roi ; que, dans la seconde époque, sa conduite a toujours été constitutionnelle ;

Et, venant enfin à ce 10 août, que ceux qui l'avaient fait avaient l'audace de lui imputer :

" Qui donc ignore que dans cette journée Louis n'a pas été l'agresseur ; que depuis longtemps on préparait cette insurrection contre lui ; qu'il a été formé des ligues, signé des traités !

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" Dans cette salle même où je parle, on s'est disputé la gloire de la journée du lo août.

" Je ne viens point disputer cette gloire à ceux qui se la sont décernée ; je dis seulement qu'il est impossible que Louis ait été l'agresseur.

" Vous l'accusez pourtant !

" Vous lui reprochez le sang répandu !

" Vous voulez que ce sang crie vengeance contre lui !

" Contre lui qui a cette époque-là même, n'était venu se confier à l'Assemblée nationale que pour empêcher qu'il n'en fût versé !

" Contre lui qui, de sa vie n'a donné un ordre sanguinaire \

" Contre lui qui, îe 6 octobre, empêcha à Versailles ses propres gardes de le défendre !

" Contre lui qui, à Varennes, a préféré revenir captif plutôt que de s'exposer à occasionner la mort d'un seul homme !

" Contre lui qui, le 20 juin, refusa tous les secours qui lui étaient offerts, et voulut rester seul au milieu du people !

" Français, qu'est donc devenu ce caractère national, ce caractère qui distinguait vos anciennes mœurs, ce caractère de grandeur et de loyauté ?

" Mettriez-vous votre puissance à combler l'infortune d'un homme qui a eu le courage de se confier aux représentants de la nation elle-même ?

" N'auriez-vous donc plus de respect pour les droits sacrés de l'asile ?

" Entendez d'avance l'histoire qui dira à la renommée :

" Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur le trône l'example des moeurs ; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptrice ; il y fût économe, juste, sévère® ; il s'y montra toujours l'ami constant du peuple.

" Le peuple désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit ; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença par l'abolir lui-même dans ses domaines ; le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit ces réformes ; le peuple voulait que des milliers de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois ; le peuple voulut la liberté^ il la lui donna ! Il

vint même au-devant de lui par ses sacrifices ; et cependant c'est au nom de ce peuple qu'on demande aujourd'hui * * * Citoyens, je n'achève pas. * * * Je m'arrête devant l'histoire : songez qu'elle jugera votre jugement, et que le sien sera celui des siècles."

Après ce discours, le roi lut une note ainsi conçue : " Citoyens, on vient de vous exposer mes moyens de défense, je ne les renouvellerai point. En vous parlant peut-être pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien, et que mes défenseurs ne vous ont dit que la yérité. Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement ; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du lo août me sont attribués. J'avoue que les preuves multipliées que j'avais données dans tous les temps de mon amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours conduit, me paraissaient devoir prouver que je craignais peu de m'exposer pour épargner son sang et éloigner à jamais de moi une pareille imputation."

" N'avez-vous pas autre chose à ajouter pour votre défense ? " lui dit le président. — " Non." — '' Vous pouvez vous retirer." Il était une heure après midi.

Barrau, Révolution Française, Paris, 1874, pages 300-311, abrégées.

JOURNAL DE LA REPUBLIQUE [mARAT].

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