‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 9 sur 83 · LA FRANCE AVANT LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LA FRANCE AVANT LA RÉVOLUTION

lEN des gens ont raconté l'histoire de la grande révolution du peuple et des bourgeois contre les nobles, en 1789. C'étaient des savants, des hommes d'esprit, qui regardaient les choses d'en haut. Moi, je suis un vieux paysan et je parlerai seulement de nos affaires. Le principal c'est bien veiller à ses propres affaires ; ce qu'on a vu soi-même on le sait bien ; il faut en profiter.

Vous saurez donc qu'avant la Révolution, l'office et seigneurie ^ de Phalsbourg avait cinq villages en dépendant : Vilschberg, Mittelbronn, Lutzelbourg, Hultenhausen, et Hâzelbourg ; que les gens de la ville, ceux de Vilschberg et de Hâzelbourg étaient de condition franche ; mais que ceux des autres villages, tant hommes que femmes, étaient serfs, et ne pouvaient sortir de la seigneurie, ou autrement s'absenter, sans la permission du prévôt.

Le prévôt rendait la justice à la maison com-

mune'; il avait droit de juger les personnes et les choses ; it portait l'épée et condamnait même à la potence.

C'est sous la voûte de la mairie où se trouve maintenant le corps de garde, qu'on mettait les accusés à la question, lorsqu'ils ne voulaient pas avouer leurs crimes. Le sergent du prévôt et le bourreau leur faisaient tellement mal, qu'on les entendait crier jusque sur la place. Et puis on dressait la potence un jour de marché, sous les vieux ormes, et le bourreau les pendait, en leur appuyant ses deux pieds sur les épaules.

Il fallait avoir le coeur bien endurci, pour penser seulement à faire un mauvais coup en ce temps !

Et Phalsbourg avait un haut passage, ce qui veut dire que chaque chariot de marchandises, comme drap, laine, ou autres choses semblables, payait un florin à la barrière ; chaque voiture d'échalas, planches, douves et autres bois charpentés, 6 gros de Lorraine^; chaque voiture de meubles riches, comme velours, soie, drap fm, 30 gros ; un cheval chargé, 2 gros ; une hotte de marchandises, ^ gros ; la charretée de poisson ^ florin ; la charretée de beurre, d'oeufs, de fromage, 6 gros ; chaque muid de sel, 6 gros ; &c.

Ainsi les gens de Phalsbourg ou des environs ne pouvaient manger, boire, ou se vêtir, sans payer une somme ronde aux ducs de Lorraine.

Ensuite venait la gabelle, c'est-à-dire que tous les hôteliers, aubergistes et taverniers demeurant à Phalsbourg, ou dans les villages en dépendant " étaient tenus de payer à Son Altesse six pots de vin ou bière, pour chaque mesure encavée ou vendue. Ensuite se touchaient pour Son Altesse les lods et ventes,^ savoir : à la vente des maisons ou héritages, 5 florins pour 100. Ensuite le mesurage des grains, ce qui signifiait que tous les grains : blé, seigle, orge, avoine, vendus à la halle, devaient un sou par rézal ^ à Son Altesse.

Ensuite se payait l'étalage des foires. On en comptait trois par an : la première, à la Saint-Mathias ; la seconde, à la Saint-Modestie : la troisième, à la Saint-Gall. Deux sergents visiteurs taxaient la place à tant, pour bénéfice de Son Altesse.

Ensuite venaient les poids de la ville : pour le cent de laine, farine ou autres marchandises, un sou ; puis les amendes qui se plaidaient ^ par-devant le prévôt, mais que les conseillers de Son Altesse jugeaient et taxaient à son profit ; puis le droit de

glandage et paisson ; les droits d'affouage, les droits de foulon et battant,^ la grosse dîme,^ pour les deux tiers à Son Altesse, et pour l'autre tiers à l'Eglise ; la petite dîme, en blé, pour l'Eglise seule, mais dont Son Altesse finit par lui retirer la connaissance," parce qu'elle s'aimait encore mieux que l'Eglise. * * *

Les ducs établirent aussi par lettres patentes plusieurs corporations à Phalsbourg ; c'étaient des espèces d'associations entre gens du même métier, en vue d'empêcher tous les autres de travailler de leur état, et conséquemment de pouvoir dépouiller le public entre eux, sans encombre.

L'apprentissage était de trois, quatre et même cinq ans ; on payait grassement le maître pour être admis au métier ; et puis, après avoir fait son chef d* oeuvre et reçu sa patente, on traitait le prochain comme on avait été traité soi-même.

Les soldats de la garnison, avec leurs grands chapeaux à cornes, leurs habits blancs, râpés, tombant jusque sur les talons, étaient les plus misérables de tous ; ils ne mangeaient qu'une fois par jour. Les taverniers et les gargotiers mendiaient, de porte en porte, les rogations des ménages pour

ces pauvres diables. Cela se passait encore ainsi quelques années avant la Révolution.

Les gens étaient hâves, minables ; une robe passait en héritage de la grand'mère à la petite-fille, et les souliers du grand-père, au petit-fils.

Dans les rues, pas de pavés ; la nuit, pas un réverbère ; aux toits, pas de chenaux ; les petites vitres éborgnées, fermées depuis vingt ans avec un morceau de papier. Au milieu de cette grande misère, le prévôt qui passe en toque noire, et monte l'escalier de la mairie, les jeunes officiers nobles, qui se promènent en petit tricorne, habit blanc, l'épée en travers du dos ; les capucins avec leurs longues barbes sales, leurs robes de bure, sans chemise, et le nez rouge, qui s'en vont par troupes au couvent, où se trouve aujourd'hui le collège.

* * * Tout cela, je l'ai présent à l'esprit, comme si c'était hier, et je crie en moi-même : " Quel bonheur pour nous autres malheureux, que la Révolution soit venue et principalement pour nous paysans ! " Car si la misère était grande en ville, celle de la campagne dépassait tout ce qu'on peut se figurer. D'abord les paysans supportaient les mêmes charges que les bourgeois ; ensuite ils

en avaient une quantité d'autres. Dans chaque village de Lorraine, il existait une ferme du seigneur ou du couvent ; toutes les bonnes terres appartenaient à cette ferme ; les plus mauvaises seules restaient aux pauvres gens.

Et les malheureux paysans ne pouvaient pas même planter ce qu'ils voulaient dans leurs terres ; les prés devaient rester en prés, les terres de labour, en labour. Si le paysan changeait son champ en pré, il privait le curé de sa dîme ; s'il mettait son pré en champ, il diminuait les terrains de parcours " ; s'il semait du trèfle dans les jachères, il ne pouvait défendre au troupeau du seigneur ou du couvent d'y venir pâturer. Ses terres étaient grevées " d'arbres fruitiers, qui se louaient tous les ans au profit du seigneur ou de l'abbaye ; il ne pouvait pas détruire ces arbres, et même il était tenu de les remplacer dans l'année, quand ils périssaient. L'ombre de ces arbres, le dommage causé pour la récolte des fruits, l'émpêchment de labourer, à cause de la souche et des racines, lui causaient une grande perte.

Et puis les seigneurs avaient le droit de chasser ; de traverser les moissons, de ravager les récoltes

dans toutes les saisons ; et le paysan qui tuait une seule pièce de gibier, même sur son propre champ, risquait les galères."

Le seigneur et l'abbaye avaient aussi le droit de troupeau à part, ce qui signifiait que leur bétail allait à la pâture une heure avant celui du village. Le bétail du paysan n'avait donc que le reste et dépérissait.

La ferme du seigneur ou de l'abbaye avait de plus le droit de colombier ; ses pigeons innombrables couvraient les champs. Il fallait semer double chanvre, double pois, double vesces pour espérer une récolte.

Après cela, chaque père de famille devait au seigneur, dans le cours de l'an, quinze bichets " d'avoine, dix poulets, vingt quatre oeufs. Il lui devait pour son compte trois journées de travail, trois pour chacun de ses fils ou domestique, et trois par cheval ou chariot. Il lui devait de faucher sa prairie autour du château, de faner son foin et de le charroyer à sa grange au premier son de la cloche, sous peine de cinq gros d'amende pour chaque défaillance. Il lui devait aussi le transport des pierres et du bois nécessaires aux réparations de

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la ferme ou du château. Le seigneur le nourrissait d'un croustillon ^^ de pain et d'une gousse d'ail par journée de travail.

Voilà ce qu'on appelait la corvée.^®

Si je parlais encore du four banal," du moulin banal, du pressoir banal, où tout le village était forcé d'aller cuire, moudre ou presser, moyennant une redevance, bien entendu ; si je parlais du bourreau, lequel avait droit à la peau de toute bête morte ; et enfin de la dîme, ce qu'on peut se figurer de pire, puisqu'il fallait donner aux curés la onzième gerbe, alors qu'on nourrissait déjà tant de religieux, moines, chanoines, carmes, capucins et mendiants de tous les ordres ; si je parlais de toutes ces charges, et de mille autres, écrasant les populations des campagnes, cela ne finirait pas !

On aurait cru que les seigneurs et les couvents avaient entrepris d'exterminer les malheureux paysans, et qu'ils cherchaient tous les moyens d'y parvenir.

Eh bien, la mesure n'était pas encore pleine !

Tant que notre pays était resté sous la domination des ducs, les droits de Son Altesse, ceux des seigneurs^ abbayes, prieurés, couvents d'hommes

et de femmes, suffisaient déjà pour nous accabler ; mais après la mort de Stanislas ^^ et la réunion de la Lorraine à la France, il fallut ajouter ; la taille du roi," — c'est-à-dire que le père de famille devait douze sous par tête d'enfant, et autant par domestique ; — la subvention du roi, tant pour les meubles ; — le vingtième du roi, ce qui signifiait le vingtième du produit net de la terre ; mais de la terre du paysan seul, car le seigneur et le clergé ne payaient pas le vingtième ; — puis la ferme "° sur le sel, sur le tabac, dont le seigneur et les religieux étaient aussi exempts ; et la gabelle du roi, ou droits réunis.

Encore si les princes, les seigneurs les couvents d'hommes et de femmes, — qui gardaient les meilleures terres depuis des siècles, en forçant les malheureux paysans de labourer, de semer, de récolter pour eux, et de leur payer en outre des droits, redevances et impositions de toute sorte ! — s'ils avaient employé leurs richesses à tracer des routes, à creuser des canaux, à dessécher des marais, à bonifier le sol par des engrais, à bâtir des écoles et des hôpitaux, ce n'aurait été que demimal ; mais ils ne songeaient qu* à leurs plaisirs, à

leur orgueil, à leur avarice. Et quand on voyait un cardinal Louis de Rohan, un prince de l'Eglise, comme on disait, vivre dans la débauche à Saverne, se moquer des honnêtes gens, faire battre par ses laquais les paysans sur la route, devant sa voiture ; quand on voyait à Neuviller, à Bouxviller, à Hildeshausen, les seigneurs élever des faisanderies, des orangeries, des serres chaudes, faire des jardins d'une demi-lieue, pleins de vases en marbre, de statues et de jets d'eau, pour ressembler au roi de Versailles : quand on voyait ces files de carmes déchaussés, de cordeliers, de capucins,'^' mendier et se goberger depuis le premier jour de l'an jusqu' à la Saint Sylvestre '^^; — quand on voyait les baillis, les prévôts, les sénéchaux, les garde-notes et justiciers de toute sorte, ne s'inquiéter que de leurs épices, et vivre sur les inscriptions et amendes ; — quand on voyait mille choses pareilles, c'était bien triste ! * * * d'autant plus triste, que les fils des paysans seuls soutenaient tout cela contre leurs parents, contre leurs amis et contre eux-mêmes.

Une fois dans un régiment, ces fils de paysans oubliaient les misères du village ; ils oubliaient leurs mères et leurs soeurs ; ils ne connaissaient plus que

leurs officiers, leur colonel; des nobles qui les avaient achetés, et pour lesquels ils auraient massacré le pays, en disant que c'était l'honneur du drapeau. Pourtant aucun d'eux ne pouvait devenir officier : — les vilains " n'étaient pas dignes" de porter l'épaulette ! — mais après s'être fait estropier dans une bataille, ils avaient la permission d'aller mendier ! Les fmauds, postés dans quelque taverne, tachaient de racoler ^^ des conscrits et de garder les primes ; les plus hardis arrêtaient " sur les grandes routes. Il fallait envoyer les gendarmes, et même quelque fois une ou deux compagnies contre eux. J'en ai bien vu pendre une douzaine à Phalsbourg, presque tous de vieux soldats, licencié après la guerre de Sept ans. Ils avaient perdu l'habitude du travail, ils ne recevaient pas un liard de pension, et furent tous pris à Vilschberg, en revenant d'arrêter une patache sur la côte de Saverne.

Chacun se représente maintenant l'ancien régime : — les nobles et les religieux avaient tout, le peuple n'avait rien.

Erckmann — Chatrian, Histoire d'uii Paysan [21® Edition], Vol. I., chapitre premier, abrégé.

IMAGINEZ vous, je vous prie, le paysan français du dixhuitième siècle, ou plutôt celui que vous connaissez ; car c'est toujours le même : sa condition a changé, mais non son humeur. Voyez-le tel que les documents que j'ai cités l'ont dépeint, si passionnément épris de la terre qu'il consacre à l'acheter toutes ses épargnes et l'achète à tout prix. Pour l'acquérir il lui faut d'abord payer un droit, non au gouvernement, mais à d'autres propriétaires du voisinage, aussi étrangers que lui à l'administration des affaires publiques, presque aussi impuissants que lui. Il la possède enfin ; il y enterre son coeur avec son grain. Ce petit coin du sol qui lui appartient en propre dans ce vaste univers le remplit d'orgueil et d'indépendance. Surviennent pourtant les mêmes voisins qui l'arrachent à son champ et l'obligent à venir travailler ailleurs sans salaire. Veut-il dé-

fendre sa semence contre leur gibier : les mêmes l'en empêchent ; les mêmes l'attendent au passage de la rivière pour lui demander un droit de péage. Il les retrouve au marché, ou ils lui vendent le droit de vendre ses propres denrées ; et quand, rentré au logis, il veut employer à son usage le reste de son blé, de ce blé qui a crû sous ses yeux et par ses mains, il ne peut le faire qu'après l'avoir envoyé moudre dans le moulin et cuire dans le four de ces mêmes hommes. C'est à leur. faire des rentes ^® que passe une partie du revenu de son petit domaine, et ces rentes sont imprescriptibles et irrachetables.

Quoi qu'il fasse, il rencontre partout sur son chemin ces voisins incommodes, pour troubler son plaisir, gêner son travail, manger ses produits ; et quand il a fini avec ceux-ci, d'autres, vêtus de noir, se présentent, qui lui prennent le plus clair de sa récolte. Figurez-vous la condition, les besoins, le caractère, les passions de cet homme, et calculez, si vous le pouvez, les trésors de haine et d'envie qui se sont amassés dans son coeur.

La féodalité était demeurée la plus grande de toutes nos institutions civiles en cessant d'être

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une institution politique. Ainsi réduite, elle excitait bien plus de haines encore, et c'est avec vérité qu'on peut dire qu'en détruisant une partie des institutions du moyen âge on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait. * * *

Ce gouvernement de l'ancien régime, qui était, ainsi que je l'ai dit, si doux et parfois si timide, si ami des formxcs, de la lenteur et des égards, quand il s'agissait des hommes placés au dessus du peuple, est souvent rude et toujours prompt quand il procède contre les basses classes, surtout contre les paysans. Parmi les pièces qui me sont passées sous les yeux, je n'en ai pas vu une seule qui fît connaître l'arrestation de bourgeois par l'ordre d'un intendant ^' ; mais les paysans sont arrêtés sans cesse à l'occasion de la corvée, de la milice, de la mendicité, de la police, et dans mille autres circonstances. Pour les uns, des tribunaux indépendants, de long débats, une publicité tutélaire ; pour les autres, le prévôt, qui jugeait sommairement et sans appel.

*' La distance immense qui existe entre le peuple et toutes les autres classes," écrit Necker en 1785, aide à détourner les yeux de la manière avec laquelle

on peut manier l'autorité vis-à-vis de tous les gens perdus dans la foule. Sans la douceur et l'humanité qui caractérisent les Français et l'esprit du siècle, ce serait un sujet continuel de tristesse pour ceux qui savent compatir au joug dont ils sont exempts."

De Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution^ Paris, 1877, page 225.

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