‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader. Edited with notesChapitre 18 sur 81 · LES ÉMEUTES EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LES ÉMEUTES EN PROVINCE

Les gens de la campagne ont demandé et reçu tous les papiers terriers," les ont apportés et brûlés.

Quand ils n'ont plus vu que des cendres sous leurs yeux, ils ont dit, ils ont crié que ce n'était pas

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là les bons papiers, qu'on les avait cachés ; qu'on n'avait qu'à les apporter ou à les indiquer : les demander, menacer, et fondre sur les châteaux, ce n'a été l'affaire que d'un instant. Celui de M. Pierreclaud a été ravagé, pillé, et saccagé avec un acharnement inconcevable. On a brisé les meubles, coupé, haché la vaisselle et l'argenterie, déchiré en lambeaux et en mille morceaux les rideaux, les tentures ; enfin, la rage s'est portée sur les murs qu'on a entr'ouverts et renversés en plusieurs endroits. Lorsque leur fureur n'a plus trouvé d'aliments sur ces débris ils se sont répandus comme des loups, dans les villages, sont entrés dans les églises, ont pris les vases sacrés, foulé aux pieds les saintes hosties, et de là, passant chez les curés, chez les bourgeois, ils se sont fait donner à manger et à boire. Après s'être enivrés ils sont descendus pêlemêle dans les caves, ont enfoncé en tombant tous les tonneaux qui s'y trouvaient. Le vin a coulé à flots de toutes parts et est venu refluer jusqu'à leurs pieds : c'est ce qu'ils voulaient. Ils couraient dedans et s'écriaient : Abreuvons-nous donc dans une marée de vin. Il n'est pas possible de vous peindre le ravage et le dégât qu'ils ont fait.

6â LA CONSTITUANTE,

Il y a actuellement dans cette auberge, la Ville-de- Lyon, une personne qui malheureusement est un seigneur, avec sa femme, sa famille, trois domestiques, et un enfant de quelques mois, qui échappèrent presque nus de leur château livré aux flammes, au milieu de la nuit ; toutes leurs propriétés sont perdues excepté leurs terres : cette famille était cependant estimée et chérie des voisins, possédait plusieurs vertus capables de captiver l'amour des pauvres, et n'était coupable d'aucune oppression qui pût exciter leur malveillance. ^ * ni * * :¥

Ce paysan, qui est un riche propriétaire, avait demandé une garde pour protéger sa maison, dans un village où il y avait beaucoup d'incendies et de pillages. Les excès qui ont eu lieu dans la campagne, vers les montagnes et le Vésoul, sont en grand nombre, et choquants. Plusieurs châteaux ont été volés et pillés, les seigneurs chassés comme des bêtes sauvages, leurs femmes et leurs filles violées, leurs papiers et leurs titres brûlés et leurs propriétés détruites, et ces horreurs n'ont pas été exercées sur des personnes notées odieuses à cause de

leur conduite passée, mais c'était une fureur aveugle inspirée par l'amour du pillage. Des voleurs, des galériens et des scélérats de toute espèce, ont excité les paysans à commettre toutes sortes d'outrages. Plusieurs personnes à la table d'hôte m'informèrent qu'on avait reçu des lettres du Maçonnais, du Lyonnais, de l'Auvergne, et du Dauphiné, etc, qui annonçaient les mêmes forfaits, et qu'on s'attendait à les voir commettre dans tout le royaume. ******

Le chevalier d'Ambly fut également enlevé de son château ; on le dépouilla de tous ses vêtements, on le traîna nu dans son village, on retendit ensuite par terre ; une partie de ses bourreaux lui arracha les sourcils et les cheveux, tandis que l'autre dansait autour de lui ; on le jeta ensuite sur un tas de fumier, parce qu'on le crut mort. Il ne dut la conservation de sa vie qu'à cette erreur.

Le marquis d'Ovmenau, vieillard paralytique, fut chassé la nuit de son château et poursuivi de ville en ville, traînant avec lui ses deux filles toujours prêtes à se jeter entre les assassins et leur père. Il arriva enfin avec elles à Bâle, mourant, et n'ayant échappé que par miracle.

Mme. de Bathilly forcée, la hache sur la tête, de donner ses titres et même sa terre.

Mme. de Listenay est forcée au même abandon, ayant la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds.

* Le comte de Monjustin et sa femme, ayant pendant trois heures le pistolet sur la gorge, sont tirés de leur voiture pour être jetés dans un étang, lorsqu'un régiment qui passait les sauva.

Le baron de Montjustin, l'un des vingt-deux gentilshommes populaires, est suspendu pendant une heure dans un puits, et entend délibérer si on le laisserait tomber, ou si on le ferait périr d'une autre mort.

Gustave Bord, La Prise de la Bastille^ Paris, 1882, pages 97-98.

NUIT DU 4 ApÛT, 1789.

Ce fut un mardi, à huit heures du soir, dans Versailles, que s'ouvrit une des plus mémorables séances dont l'histoire des assemblées ait conservé le souvenir. Le Chapelier présidait. * * * Quelques visages portaient la trace d'une préoccupation inaccoutumée ; sur les bancs de la noblesse on se parlait à voix basse ; plusieurs cher^

chaient Mirabeau, ils s'étonnaient de son absence.

Target " se leva. Il était chargé de lire un projet de proclamation qui demandait respect pour les personnes et les propriétés.

A peine Target a-t-il achevé, que le vicomte de Noailles demande impétueusement la parole : " On veut protéger les personnes, garantir les propriétés, fonder le règne de la loi, éteindre l'incendie allumé aux quatre coins de la France ? Eh bien, qu'on fasse trêve aux exhortations vaines. Le salut * * * c'est la justice, c'est-à-dire :

" L'égalité dans l'impôt ;

" La destruction des privilèges qui écrasent le peuple ;

" L'abolition des droits féodaux, moyennant rachat ; "

" L'abolition, sans rachat, des corvées seigneuriales, des mainmortes," de toutes les servitudes personnelles." "

Un cultivateur parut à la tribune. Son geste était rude et sa figure austère ; il portait un habit de paysan ; il se nommait Le Guen de Kérengal, on ne l'avait jamais entendu. Tous prêtèrent

l'oreille. Lui, non pour prononcer un discours, mais pour faire un acte : " Qu'on nous apporte ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'humanité, qui forcent des hommes à s'atteler à une charrette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres en vertu desquels des hommes passent les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux seigneur." — " Oui, oui ! " crièrent les tribunes frémissantes.

Au député breton un député franc-comtois succède, et tout ce que fournissaient, en souvenirs de sang, les archives du régime féodal, il le met sous les yeux de l'Assemblée. * * *

Le duc du Chatelet proposa de convertir les dîmes en redevances pécuniaires ; le vicomte de Beauharnais, de proclamer tous les citoyens admissibles aux fonctions publiques ; le comte de Custine, de mettre le prix du rachat des droits féodaux à un taux moins élevé que le denier trente," indiqué par M. d'Aiguillons ; le duc de La Rochefoucauld, de délivrer les noirs des colonies ; M. Cotin, de supprimer les justices seigneuriales ; M. de Richer, d'abolir la vénalité des offices.

Barère fit don à ses concitoyens de la finance de sa charge. Ceux qui n'avaient aucun sacrifice personnel à faire prenaient la parole pour en exprimer leur douleur. "J^ suis comme Catulle," " dit le comte de Virieu, "je n'ai qu'un moineau ; je l'offre." — "Il est ici," répondit quelqu'un, "plus d'une Lesbie prête à l'accepter." C'était la grâce dans l'enthousiasme. Des applaudissements prolongés se firent entendre ; la suppression des colombiers " dans tout le royaume fut votée par acclamation. " Et nous aussi," dit le curé Thibault, " nous voulons venir en aide au peuple. Le peu que nous avons, nous l'offrons de bon cœur. Nous abandonnerons le casuel." " A ces mots, ce fut un attendrissement général : " Non, non," répondent une foule de voix ; " la patrie est reconnaissante de l'offrande du pauvre, mais elle ne l'accepte pas." Sur la motion de Duport, il fut décidé que la dotation des prêtres de campagne serait augmentée. On n'applaudissait plus, on pleurait.

Le président avait invité le clergé à se prononcer : l'évêque de Nancy déclare qu'il donne une approbation entière au rachat des féodalités ecclésias tiques, à condition que le prix sera employé en fondation pour le soulagement des pauvres. A son

tour, l'évêque de Chartres décrit en vives images la détresse des populations rurales ; il montre le cultivateur forcé d'assister en silence au spectacle de ses champs ravagés par les meutes du seigneur voisin ; il demande l'abolition du droit exclusif de chasse. Aussitôt, des bancs de la noblesse, part un cri d'adhésion, un cri puissant et passionné. L'Assemblée se lève, dans un invincible transport. La pâleur des grandes inspirations couvrait tous les visages ; une sorte de feu divin jaillissait de tous les regards ; on s'encourageait mutuellement à être heureux par la justice, à être forts par l'amour : une invisible main semblait avoir, du moins pour un instant, écarté le voile qui dérobe aux sociétés imparfaites la vue des horizons lumineux. * * * Il fut décidé qu'on frapperait une médaille " ; qu'un Te Deum solennel serait chanté ; et que l'Assemblée nationale irait en députation auprès du roi pour lui porter le titre de Restaurateur de la liberté française^ avec prière d'assister au Te Deum.

Louis Blanc, Histoire de la Révolution Française^ IL, pages 484-489 abrégées.

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