UN PEU DE MUSIQUE
Comme la pluie continuait à tomber, nous poursuivîmes notre promenade. A l'entrée de la galerie d'Orléans, les crieurs de journaux, — cette meute de la publicité, — aboyaient à pleine voix, et leurs clameurs prenaient, sous la voûte vitrée, une résonnance assourdissante. Des acheteurs se groupaient autour d'eux et formaient sur ce point une espèce de foule noire et fourmillante;
mais dès qu'on s'était engagé sous les arcades, on retombait dans la solitude la plus profonde. Quoiqu'il fût sept heures à peine, les boutiques étaient fermées ; de rares becs de gaz, largement espacés, tremblottaient, tourmentés par le vent, et jetaient des reflets mouillés sur les flaques d'eau du jardin : de loin en loin apparaissait comme une ombre un passant se dirigeant d'un pas hâtif vers son pauvre dîner obsidional -m des femmes vêtues de noir, un enfant à la main, qui les suivait non passibus œquis, filaient le plus rapidement possible, yeux baissés, voilette rabattue, pressées par la nuit, mais en très-petit nombre, de sorte que la longue galerie paraissait déserte.
Des bouffées de plu ie arrivaient à travers les baies desarcades etfaisaient miroiterlesdalles boueuses. Un air humide, quoique nous fussions à l'abri, pénétrait nos vêtements, et au malaise de Pâme se joignait le malaise du corps. Nous pensions aux temps où ces arcades étincelantes de lumière nous rappelaient les Procuraties de Venise par l'animation des boutiques, le bruit des cafés et les évolutions des promeneurs fumant leurs cigares. Notre rêverie tournait à l'humeur noire,
lorsque tout à coup un bruit de musique parvint à notre oreille. Nous nous approchâmes; un cercle s'était formé près du café de la Rotonde et Ton se pressait autour de deux petites chanteuses italiennes.
L'une, la plus grande, fillette de douze ou treize ans, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus, ses traits réguliers et fins, son linge blanc plié sur la tête, ressemblait beaucoup à cette Pasqua-Maria illustrée par Bonnat et Jalabert. Elle portait ce tablier rayé transversalement de diverses couleurs qui a l'épaisseur d'un tapis, les manches de grosse toile, le jupon à plis droits; mais comme le temps était assez froid, elle avait jeté sur ses pelites épaules maigres quelque haillon parisien dû, sans doute, à la charité d'une âme compatissante; malgré cette infraction à la couleur locale, elle n'en était pas moins jolie.
L'autre, qui semblait la cadette de la première, blonde aussi, avait à peu près le même costume, mais sa figure gardait un caractère plus enfantin. Son éducation musicale ne devait pas être aussi avancée que celle de sa sœur, car son rôle dans le concert se hornait à rhythmer le
BOUTS DE CRŒQUIS. 119
chant par le tambour de basque et à soutenir avec le frisson des plaques de cuivre la partie de violon. Nous n'affirmerons pas que la petite virtuose fût de la force des sœurs Milanollo ou Ferni, mais elle ne jouait pas trop mal de ce malheureux petit violon rouge sur lequel s'appuyait énergiquement son menton délicat. Elles chantaient ensemble quelques-unes de ces cantilènes des Abruzzes d'une mélancolie si pénétrante et si passionnée, dont chaque couplet commence par un nom de fleur : « Fior di castagna, fior di camomilla, fior di rosa. » On ne saurait imaginer quel charme prenait, de la tristesse environnante, de la pluie, de la nuit sombre et des pensées de chacun plus sombres que la nuit, cette musique d'une naïveté rustique et d'une douceur plaintive ; elle venait à propos pour détendre les nerfs et changer le chagrin en mélancolie.
Pour finir le concert par quelque chose d'actuel et dans le goût français, les deux filletles jouèrent la Marseillaise avec toute la furia qu'elles pouvaient y mettre. La grande prenait des airs terribles et écrasait l'archet sur les cordes ; la petite, accélérant le rhythme, secouait son tam-
bour de basque comme une bacchante ; et l'entrain méridional emportant les petites virtuoses, l'hymne de Rouget de Lisle finit en tarentelle napolitaine. Ce contraste produisait un effet d'une grâce bizarre et charmante, et faisait penser à ce bas-relief antique où des enfants essayent de soulever la massue d'Hercule.
EFFET DE KUIT.
Silence de mort, solitude effrayante le long du quai. On se croirait dans une ville du moyen âge, à l'heure où le couvre-feu sonne. A peine si Ton entend dans le lointain le roulement d'une voiture ou le pas d'un bourgeois revenant chez lui. Les maisons s'élèvent hautes et sombres, découpant leurs combles sur la nuit comme du velours noir sur du drap noir. Trois fenêtres seulement sont éclairées du coin du quai Voltaire au dôme de l'Institut. Près du kiosque de l'inspecteur de place tremblote la lanterne d'un dernier fiacre. Les lampadaires à demi baissés piquent l'ombre de rares points rouges dont le reflet s'allonge et se dissout dans le fleuve comme une larme de
sang. Mais tout à coup un caprice du vent écarte les nu?ges, et il s'allume autant d'étoiles au ciel qu'il s'éteint de becs de gaz sur terre. L'illumination est au grand complet là-haut !