IY. — CLAIR DE LUNE AU BASTION
Hier il faisait le plus admirable clair de lune du monde, un clair de lune comme on en voit peu dans nos contrées du septentrion. Ce n'était pas le jour et ce n'était pas la nuit. Que sa lumière soit plus ou moins intense, le clair de lune a pour propriété de décomposer les couleurs et de revêtir les objets d'une teinte uniforme entre le gris bleuâtre et l'hortensia. Il ne modèle les formes que par des contrastes de noirs et de blancs, et il jette sur le tout sa poussière brillante comme le mica.
Cette fois les planches des baraques et des cantines gardaient parfaitement leur nuance saumon clair ; les ocres des talus ne se changeaient
pas en craies. Ce qui était rouge restait rouge. La couleur du vêtement des sentinelles se promenant le chassepot au bras sur la banquette se reconnaissait sans peine ; au fond, sur un ciel d'un bleu d'acier, la silhouette de Paris découpait les dômes du Val-de-Grâce et du Panthéon, avec un ton d'ombre d'un violet intense, et, au delà du rempart, la campagne saupoudrée de neige faisait l'effet d'un immense relief d'argent ou plutôt d'un morceau de lune vu au télescope.
Février 1871.
Une question que le rêveur peut se poser est celle-ci : les animaux s'aperçoivent-ils des événements qui se passent autour d'eux et cependant semblent en dehors de leur sphère instinctive? Les partisans de Descartes répondraient tout de suite par la négation : les animaux n'étant pour eux que de pures machines, des espèces de tournebroches accomplissant d'une manière inconsciente une fonction déterminée. Ceux qui ont vécu dans l'intimité des bêtes, ces amis inférieurs, ces humbles frères de l'homme, qui les suivent et les regardent avec attention, seront d'un avis différent. Démocrite comprenait le langage des oiseaux; Dupont de Nemours en a fait
le dictionnaire. Sans aller jusque-là, il n'est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes.
Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismark, ni M. deMoltke, mais ils se rendirent très-bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. Quelques-uns, réfugiés avec leurs maîtres, étaient visiblement dépaysés ; ils hésitaient dans le choix des rues, incertains d'allures, flairant la voie et consultant aux angles des carrefours quelque confrère du quartier. Les chiens suburbains n'avaient nullement la physionomie des chiens de ville ; ils étaient aisément discernables à leur air rustique et campagnard. Dès qu'une voiture faisait entendre son roulement, ils se rangeaient de loin avec des signes de frayeur, tandis que les
parisiens daignaient à peine s'écarter un peu lorsque la roue allait leur passer dessus, en chiens à qui appartient le haut du pavé. Ils avaient l'embarras du provincial.
Tous les matins se formait devant notre porte un conciliabule présidé par un terrier bien râblé, les patles un peu coudées en dehors, la lèvre inférieure avancée, la supérieure rebroussée, le poil fauve, zébré de brun et portant un collier de cuir noir papelonné d'écaillés de cuivre. Les autres chiens, de race plus vague qui l'entouraient, semblaient lui témoigner beaucoup de considération et l'écouler avec déférence.
L'écouler! il parlait donc? Assurément : non pas à la manière des hommes au langage articulé, belle expression homérique pour distinguer notre espèce des bêtes, mais par de petits abois, des grommellements variés, des brochemenls de babines, des manèges de queue et des jeux de physionomie expressifs. Ce groupe de causeurs quadrupèdes s'entretenait à coup sûr de la situation. De temps à autre un nouveau venu semblait apporter une nouvelle : on la commentait ; puis le cerle se brisait et chacun allait à ses affaires.
Cela se passait au commencement du siège. Le
pain ne manquait pas. Le stock de bœuf, comme on dit maintenant, était encore considérable, et la cherté des fourrages rendait abondante la viande des chevaux sacrifiés; car le public ne mordait que faiblement à f hippophagie. Les animaux ne souffrirent pas d'abord ; le menu des pâtées resta à peu près le même, mais bientôt les choses changèrent : la résistance se prolongeait, et la ration des bêtes diminua comme celle des hommes. Les pauvres créatures n'y comprenaient rien et vous regardaient de leurs yeux étonnés quand on plaçait devant eux leur maigre pitance. Ils avaient l'air de demander : « De quoi sommes-nous coupables, et pourquoi nous punit-on de la faute que nous n'avons pas commise? » Plusieurs chiens furent abandonnés ou perdus par leurs maîtres, qui n'avaient pas le courage de les tuer, car « ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien, » comme dit le troupier de Charlet, et il faut une nécessité bien dure pour se défaire de cet ami à qnalre pattes ; plus d'un pauvre diable a partagé avec lui sa dernière croûte, et, dans un club, quand on fit la motion de sacrifier impitoyablement toutes' ces gueules inutiles, il y eut une révolte générale des cœurs
sensibles. Quelques bonnes âmes réclamèrent aussi pour les chats, qui ont bien leur mérite, malgré les calomnies que des malveillants font courir sur leur compte.
En rentrant le soir, nous rencontrions souvent des chiens vagabonds, qui erraient comme des ombres le long des murailles obscures, d'un pas nonchalant comme font les chiens lorsqu'ils ne vont nulle part. Quand nous passions sous la lueur tremblotante d'une lanterne au pétrole, nous trouvant sans doute l'air suffisamment débonnaire, ils se mettaient à nous suivre à une distance respectueuse, suffisante pour se mettre à l'abri d'un coup de pied ou de canne, si par hasard le promeneur était un mortel de trop farouche approche; mais les chiens s'y. trompent peu, étant de nature meilleurs physionomistes que Lavater.
Rien de plus touchant qu'une de ces pauvres bêtes perdues, harassées de recherches vaines dans le dédale d'une ville inconnue, qui tâchent de se rattacher à un maître et de se créer un patron nouveau. Elles vous accompagnent pendant les plus longues courses, jappant à vos côtés d'un ton de voix plaintif, vous regardant d'un air ten-
dre, el parfois vous poussant la paume de la main de leur nez humide.
C'est une obséquiosité caressante, mais non importune, une fidélité à suivre, montrant le bon chien qu'une fatalité a séparé de son maître, malgré son dévoueme&t, et qui vous servira bien, si vous l'accueillez. Il en venait jusqu'à noire seuil et c'était, nous l'avouons, un vrai crève-cœur pour nous d'être obligé de leur fermer la porte sur le nez et de tromper ainsi leur espérance. Nous pensons là-dessus comme Crébillon le tragique, qui prenait les chiens errants sous son manteau, les portait au logis, les hébergeait, essayait de leur apprendre un métier, comme de tourner la broche, de danser, de sauter pour le roi ou la reine, de donner la patte, et autres industries canines, puis les reportait en soupirant à l'endroit où il les avait trouvés, s'ils étaient incapables, rebelles ou paresseux. Mais nous possédions déjà notre ménagerie intime, bien difficile à nourrir.
Bientôt les bêtes s'aperçurent que les hommes les regardaient d'une manière étrange, et que leur main, sous prétexte de les caresser, les palpait, comme des doigts de boucher, pour s'as-
surer de leur plus ou moins d'embonpoint. Elles étaient devenue une proie, un gibier ardemment poursuivi. Les chats, plus spirituels et plus défiants que les chiens, comprirent les premiers, el mirent la plus grande prudence dans leurs relations. Ce ne fut qu'avec des amis bien sûrs de la race féline qu'ils se hasardèrent à filer leur rouet et à prendre leur place habituelle sur les genoux ; mais au moindre geste un peu vif, ils se réfugiaient sur les toits et dans les caves les plus inaccessibles. Les caniches, s'étant à la fin doutés de la chose, s'enfuirent quand on les appelait comme le chien de Jean de Nivelle, ce qui n'empecha pas le nœud coulant, le sac et l'assommoir de faire de nombreuses victimes. Des boucheries canines et félines, où se débitaient aussi des rats, arborèrent hardiment leur enseigne, ne trompant pas sur la qualité de la marchandise; les clients y affluaient.
La petite réunion matinale qui avait lieu devant notre porte diminua de jour en jour, et il ne resta bientôt plus que le terrier rêvant, sur le seuil de la boutique de son maître, à la disparition mystérieuse de ses amis, Il se tenait, d'ailleurs, sur ses gardes, flairant le péril et mon»
trant les crocs à la moindre approche suspecte. Quand il voyait passer quelque rôdeur de mauvaise mine, porteur d'un sac, il se réfugiait sous le comptoir avec des grognements sourds.
Au commencement du siège, les postes des remparls avaient une nombreuse clientèle de chiens qui s'y étaient installés à demeure; ils saluaient de battements de queue la garde descendante et accueillaient de joyeux abois la garde montante. Ils partageaient l'ordinaire du soldat, moblol ou sédentaire, mais ils ne prenaient que la viande offerte et dédaignaient le pain d'une narine superbe. La faim ne tarda pas à les rendre moins difficiles ; mais, au bout de quelque temps, de convives, ils s'élevèrent à l'état d'objet de consommation. Ils allongèrent la ration un peu courte ou furent vendus à des restaurateurs de troisième ordre. Les postes se dégarnirent peu à peu de leurs hôtes.
Un seul chien demeura fidèle au secteur. On le voyait se promener le long du rempart, comme accomplissant une ronde, efflanqué, disséqué par la maigreur, l'épine dorsale en chapelet, le nœud de l'échiné proéminent, les apophyses des jointures perçant presque la peau, les côtes faisant
cercle, le poil bourru et rêche comme du gazon sec. Il allait ainsi, plus misanthrope que Timon d'Athènes, évitant l'homme et surtout le militaire avec le môme soin qu'il le recherchait autrefois ; lui, pauvre quadrupède, simple de cœur, il trouvait indélicate à l'endroit de son espèce la conduite du bimane, genre primate, qu'il avait trop longtemps estimé, et il lui en gardait rancune. C'était l'ombre d'un chien qui revenait : deux profils collés l'un sur l'autre, une découpure n'offrant aucune espèce d'épaisseur. La pauvre bête avait choisi pour lieu de ses promenades solitaires l'endroit où furent pétries dans la neige la statue de la Renaissance deFalquière, et la tête colossale de la République, de M. Moulin. Un artiste qui avait monté de nombreuses gardes à ce bastion, avait remarqué le lamentable animal et, s'étant intéressé à lui, essayait de l'amadouer par toutes sortes d'avances. 11 l'appelait d'une voix caressante, et s'asseyant sur une pierre pour ne pas l'effrayer par un air de poursuite, en marchant vers lui, il lui montrait de loin un appétissant morceau de pain. Sollicitée par l'appât, la bête s'arrêlait, mais ne faisait pas mine d'avancer, malgré la faim qui lui tordait les entrailles.
Notre ami posa le morceau sur un pavé et s'éloigna discrètement. Alors la bête happa le pain après avoir franchi l'espace d'un bond prodigieux, et se sauva à une grande distance avec une vitesse de lévrier pour aller dévorer sa proie en lieu de sûreté.
Après le tour des chiens et des chats vint celui des oiseaux. L'ornithologie de Paris n'est pas bien riche. On n'y voit guère que des moineaux, et dans les vieux jardins des quartiers tranquilles quelques merles et quelques rossignols. Les pierrots, — c'est ainsi qu'on les nomme vulgairement — gamins ailés, vrais Gavroches de gouttières, sont aimés des Parisiens et jouissent par la ville d'immunités pareilles aux privilèges des pigeons de Saint-Marc : si on ne leur distribue pas de la graine à certaines heures, s'ils n'ont pas de rentes comme les oiseaux de Venise, on les laisse picorer effrontément partout, et les charmeurs leur jettent de la mie de pain aux Tuileries ; ils vont, ils viennent, voletant, piaillant, ne partant que lorsqu'on va mettre le pied dessus ; leur caquet met de la gaieté dans l'air. Leur innocente vie a jusqu'à présent été respectée de tous. Ils n'ont pas , d'ailleurs , grand'chair sous leuT
plume, ces insouciants petits bohèmes consumés d'ardeur et d'esprit. Mais la faim les a fait accepter comme alouettes ou comme ortolans.
On a commencé à en faire la chasse, et, pendant quelque temps, habitués qu'ils étaient à la fusillade et au canon, ils se refusaient à croire que cette mousqueterie fût dirigée contre eux, ne se trouvant pas digne d'une telle dépense de poudre. On les tira à la sarbacane, on leur tendit des gluaux et des pièges. Il fallut bien se rendre à l'évidence et reconnaître que l'ancien pacte d'amitié était rompu et que les pierrots passaient dans Paris à l'état de gibier. Au parfait abandon succéda la défiance extrême. L'animal, trompé, en garde longtemps rancune. Le pierrot, si fa» milier, devint farouche et hagard. Tout homme, même inoffensif, lui fit désormais l'effet d'un chasseur, et la petite clientèle qui venait, par les temps de neige, prendre sans crainte sur notre fenêtre quelques miettes de notre maigre pitance, ne reparut plus, et pourtant nous avons pour* la vie des animaux le respect d'un brahme. Traquée, fusillée, décimée, la gent tout entière se décida à l'émigration, et, quoiqu'il soit douloureux d'abandonner le vieux mur tapissé de lierre où l'on fait
son nid au printemps, la corniche du palais sur laquelle on lisse sa plume au soleil, la mansarde qui encadre la jeune ouvrière penchée sur son travail, on alla chercher la sécurité au loin.
On ne voit plus aujourd'hui un seul moineau à Paris. Tous n'ont pas été tués, espérons-le. En quelques coups d'aile on monte au-dessus de la portée du plomb. L'oiseau ne subit pas cette fatalité de la pesanteur, et il peut toujours fuir la terre dans le ciel. — Heureux privilège !
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Février 1871 .
Si les souffrances des animaux domestiques pendant le siège nous intéressaient, celles des bêtes sauvages captives au Jardin des Plantes n'excitaient pas moins vivement notre sollicitude. C'est déjà un assez grand malheur que d'être arraché à son milieu naturel et emprisonné dans une étroite cage sans y subir en outre le lent supplice de la faim. Ces pauvres êlres, innocents des folies barbares de l'homme, en subissent les contre-coups avec une résignation touchante; ils s'étonnent et vous regardent de leurs yeux agrandis par la maigreur et pleins d'interrogations muettes, semblant dire : « Puisque tu ne peux me donner la nourriture , au moins renrls-
moi la liberté. » Aussi résolûmes-nous d'aller mettre notre carte chez les anciens hôtes du désert.
On ne parlait dans la ville, poussée par la famine aux caprices et aux dépravations de goût, que de mets bizarres : côtelettes de tigre, jambons d'ours, bosses de bison, pieds d'éléphant à la poulette, filels de lama, entre-côtes de chameau, râbles de kanguroo, civets de singe, serpents boas à la tartare, marinades de crocodile, fricassées de phénicoptère, grues de Numidie à la chasseur, foies d'autruche truffés, chauds-froids de toucan et de kamichi, et autres cuisines zoologiques qui ne laissaient pas que de nous alarmer pour la population du Jardin des Plantes. Cependant il nous semblait étrange que cet établissement national se défit ainsi de ses pensionnaires. Ces suppléments exotiques au menu du siège venaient du Jardin d'acclimatation, dont les deux jeunes éléphants furent vendus à un prix énorme, ainsi que plusieurs bêtes, jadis objet de la curiosité publique : ce qui expliquait les excentricités culinaires rapportées dans les journaux.
Nous essayâmes d'abord d'entrer par la grande porte au bout du pont, mais elle était fermée à
cause des baraques d'ambulance occupant cette partie du Jardin. A travers les vitres des fenêtres on apercevait les rangées de lits et les malades couchés de leur long ou soulevés sur leur séant et tenant en main quelque journal, suivant la gravité de leurs blessures. C'était un spectacle étrange que ces asiles des victimes de la guerre dans cette retraite de la science et de la rêverie, où, tout jeune, nous venions scander nos premiers vers. Il y a bien longtemps de cela.
Une porte latérale, ouverte un peu plus loin, nous permit de pénétrer dans le Jardin, où la première bête qui nous salua du regard, le museau appuyé con'/e le treillis de son enceinte, fut un cheval ïiaïi des îles Schetland, tout ébouriffé et tout bourru sous son poil d'hiver ; vu la petitesse de sa taille; il aurait fourni un nombre médiocre de kilogrammes à l'hippophagie. Nous nous trouvâmes bientôt devant les loges des animaux appelés bêtes féroces par les hommes, qui feraient bien peut-être de se réserver ce titre pour eux-mêmes. Quelques-unes des cages avaient été blindées en prévision du bombardement, qui n'était pas commencé encore. Ce blindage con-
sistait en un amoncellement de pavés et de terre où déjà l'herbe avait insinué ses mosaïques vertes. Mais ce n'était là qu'un lieu de refuge ; les autres cages, aux volets relevés, laissaient voir derrière leurs grilles leurs prisonniers habituels. Les ours se livraient à ce balancement qui leur donne une vague ressemblance avec les aïssaouas s'entraînant à leurs exercices, ou marchaient au pas gymnastique, frottant les barreaux de leur nez, comme s'ils espéraient y trouver une paille. Leur épaisse fourrure ne permeltait guère d'apprécier ce que le jeûne forcé du siège leur avait enlevé d'embonpoint. D'ailleurs, comme tous les animaux qui dans l'état de nature s'engourdissent l'hiver, ils ajoutaient sans doute à la ration diminuée le supplément de graissa destinée à les nourrir pendant leur sommeil.
Les lions conservaient leur attitude majestueuse. Ils acceptent la captivité avec une dédaigneuse résignation. Dès qu'ils ont compris que l'évasion est impossible, ils ne luttent plus et ne donnent pas à leurs geôliers le spectacle de tentatives inutiles. Ce sont des bêtes de noble race, qui méprisent aristocraliquement les misérables humains pour les avoir pris par Irahison
à quelque piège infâme. En les regardant, nous pensions aux vers de Victor Hugo :
Les lions dans la fosse étaient sans nourriture : Captifs, ils rugissaient vers la grande nature Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds; Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours.
Nous ne croyons pas que les lions du Jardin des Planles eussent fait un aussi long jeûne que les lions de la fosse où fut jeté Daniel par ordre de Nabuchodonosor; mais leur dîner n'avait pas dû être bien somptueux : des bas-morceaux de cheval mort de maladie et jugé impropre à la consommation le composaient probablement : maigre régal pour ces grands consommateurs qui dépensent en Algérie, d'après les statistiques, une valeur de 12,000 francs par an de bœufs, de moutons, de chèvres, sans compter les gazelles et les sangliers, et dont l'appétit princier n'aime que la proie vivante. Ces fétides débris, bons tout au plus pour les hyènes et les vautours, devaient les dégoûter singulièrement. L'un d'eux allait et venait vaguement d'un air ennuyé, battant ses flancs de sa queue ; l'autre était couché dans le coin de son antre, une patte de devant allongée, la seconde repliée à demi sous le poi-
trail, présentant sa tête comme un masque humain avec son nez droit, son large front et ses rigides moustaches semblables à des fils argentés, et sa fauve crinière échevelée. Le regard jaune de ses yeux fixes ét ait plein de mélancolie. Peutê!re dans ses rêves faméliques songeait-il aux antilopes qui vont, vers le soir, se désaltérer à la source. Ainsi posé, il semblait attendre le pinceau de Delacroix ou Fébauchoir de Barye. Mais un spectacle plus touchant encore était une pauvre lionne malade, d'une maigreur presque diaphane, qui paraissait poitrinaire et au dernier degré de consomption. Amincie, évidée comme une levrette, elle avait pris une élégance idéale et ressemblait à ces lions rampants des anciens blasons, moitié ornement, moitié chimère, aux indications accentuées et cursives que l'art héraldique découpait sur ses fonds de métal ou de couleur, « onglés etlampassés de gueules. » Son poil, d'un jaune pâle, prenait la lumière et la détachait de l'obscurité qui baignait Farrièreplan de la loge ; elle était arrêtée sur ses quatre pattes, dont les muscles, jadis puissants, traçaient des sillons sous sa peau. La nostalgie du désert et des rochers brûlants de l'Atlas se lisait
dans sa pose allanguie et frileuse ; la maladie donnait à ses yeux une sorte de douceur inaccoutumée et d'une expression navrante. Dépouillée de sa force, la lionne avait l'air d'implorer la pitié humaine; nous avons plus dîme fois remarqué ce regard chez les animaux qui vont mourir. 11 est éminemment tragique, et nul ne peut le voir sans en être ému. Dernièrement nous avons appris, par les journaux reproduisant une note de l'administration, que la pauvre lionne était morte.
Un jaguar a succombé aussi, mais n'a pas été vendu comme viande de boucherie. Le Jardin des Plantes tient à ses sujets, les soigne avec amour et n'en trafique pas.
Les deux tigres ne paraissaient pas avoir trop souffert, leur amaigrissement ne se distinguait pas sous leur magnifique robe fauve, zébrée de bandes en velours noir. Le premier enduisait une de ses pattes de salive et la passait sur son mufle pour se débarbouiller, avec ce mouvement de chat qui, dit-on, présage la pluie. Le second s'était jeté brusquement contre la grille avec un rauquement étranglé et s'y tenait debout, montrant le gouffre hérissé de crocs de sa gueule et
le poil soyeux de son ventre. 11 avait peut-être aperçu parmi les spectateurs un morceau à sa convenance dont le séparait l'obstacle des barreaux, — quelque enfant aux bras de sa bonne. Qu'il était admirable dans cette pose, et avec quelle perfection la nature modèle et colorie ces grands félins, et comme elle prodigue la beauté à ces bêtes formidables!
Une visite à la fosse de Tours Martin était de rigueur. Martin n'exécutait pas après l'arbre mort, planté au milieu de la cour, une de ces ascensions ayant pour but d'atteindre un pain de seigle jeté au bout d'une ficelle remontée à mesure, spectacle qui faisait autrefois les délices des invalides, des tourlourous et de leurs payses, et même de flâneurs philosophes. Il n'y avait personne pour regarder ses gentillesses. Plus d'ours grimpant, plus d'oui s se dressant sur ses pattes de derrière, et savant dans ces arts d'agrément dont Atta-Troll, le héros du poëme de Henri Heine, était si fier; mais seulement un jeune ourson occupé, faute de spectateurs, à se regarder lui-môme, Narcisse velu, avec une amoureuse complaisance, dans une flaque d'eau épanchée par le trop-plein de l'auge. Il se contemplait à
ce miroir, penchant la tête, se faisant des mines, restant en extase et comme ra\i de ses propres charmes. Cette réflexion de son image l'avait surpris d'abord, puis il s'était Irouvé beau et se souriait ; rien n'était plus comique. Les hyènes aussi sont coquettes, et, suivant les Arabes, il suffit, pour les prendre, de leur présenter un miroir et de leur promettre du klieul pour se teindre les paupières. Du reste, ce jeune ourson, au poil fauve doré de refiels roux, aux yeux obliques et brillants, au nez noir et grenu comme une truffe, avait, dans son espèce, de l'élégance et de la beauté. Il eût tenu sa place sur la banquette d'antichambre d'un boyard et présenté avec une certaine grâce le verre d'eau-dc-vie de bienvenue aux visiteurs. La tendre Mummia, infidèle à ses devoirs d'honnête ourse, lui eût peutêtre assigné un rendez-vous dans sa caverne des Pyrénées.
Un peu plus loin, par-dessus la palissade de son jardinet, un chameau tendait au bout de son long col sa tête bénigne et hideuse, et rappelait la scène de l'évocation dans le Diable amoureux de Cazotle, où le chameau fantastique dit de sa voix caverneuse : « Che vuoi? » Cet honnête ru-
minant, il faut f avouer, n'avait rien de commun avec la sorcellerie, et son grommellement ne signifiait rien autre chose que : « Donnez-moi du pain ou du gâteau de Nanterre. » Mais ce n'est pas en temps de siège qu'on prodigue ces friandises. Qui eût possédé un gâteau de Nanterre, une brioche même rance, les eût dévorés avec délices. La pauvre bête semblait toute confuse de son insuccès et se demander avec inquiétude pour quelle raison on la privait de sa provende.
Les éléphants étaient également de fort mauvaise humeur. Le plus gros résistait à son cornac qui voulait le faire rentrer, et les deux autres offraient l'aspect le plus singulier. Ils avaient considérablement maigri, et leur squelette flotlait dans une peau trop large. Cette peau, grisâtre et fendillée comme de la terre glaise sèche, formait des plis profonds aux entournures, ainsi que l'étoffe d'un habit mal fait. De longues rides sillonnaient leurs cuisses, et leurs oreilles aux membranes épaisses retombaient de chaque côté de leurs têtes monstrueuses au crâne chauve, semblables à des drapeaux effrangés et noircis. Ils agitaient leurs trompes comme de gigantesques sangsues et, simultanément, leurs queues
rappelant les queues des anciens hussards ou des postillons.
Vainement ils avaient tendu au public leurs flexibles prohoscides, el ils lui tournaient le dos d'un air irrité. Ces manifestations de colère ne leur suffisant pas, ils barrissaient avec fureur. Rien de plus étrange, de plus lugubre et de plus formidable que ce cri de l'éléphant. Quand on ne ne le connaît pas et qu'on l'entend à l'improviste, il remplit de stupeur les plus braves. On ne sait d'abord ce que c'est, et s'il vient du ciel ou de Penfer, tonnerre ou grondement souterrain. Cela ronfle comme une pédale d'orgue ou éclate, comme la trompette de Jéricho, avec des mugissements et des strideurs qui assourdissent ou déchirent l'oreille : c'est bien la voix d'un de ces monstres de l'ancien monde échappés au déluge et conservant les énergies de la vie primitive. Ce jour-là les éléphanls, dont la tête a l'honneur de coiffer symboliquement la statue de Ganésa, le Dieu indien de la sagesse, n'étaient vraiment pas raisonnables, et leur rauque musique faisait fuir le rhinocéros, dont nous eûmes à peine le temps d'entrevoir par derrière la carapace cornée. Tant de bruit pour quelques bouchées de
pain de moins ! ne comprenez-vous pas, sagares animaux, que notre ville est investie?
Nous retrouvâmes dans leurs cabanes rustiques et leurs enclos treillages, où l'hiver laissait encore quelque verdure, les lamas, les vigognes, les antilopes, les cerfs du Canada, les hémiones, les zèbres et tout le mobilier vivant du Jardin des Plantes au grand complet ; plus des phlascolomes et un singulier animal tenant du tapir et du sanglier que nous ne connaissions pas, amené d'Australie, le pays des cygnes noirs, de l'ornithorynque, de l'opossum, du kanguroo et autres excentricités zoologiques. Ce qu'on appelait autrefois « le palais des singes » était bien dépeuplé : babouins, mandrills, macaques, cynocéphales, cercopithèques, sapajous, papions, ouistitis avaient été décimés par le froid et beaucoup étaient morts de la poitrine, Les volières conservaient le plus grand nombre de leurs hôtes et ne semblaient pas s'inquiéter beaucoup du bruit lointain de la canonnade, auquel devaient bientôt succéder le sifflement et le fracas des obus.
Comme l'heure s'avançait, nous commençâmes à revenir sur nos pas par des allées différentes pour regagner le bateau-mouche qui, dans ces
trajets, remplace l'omnibus avec avantage, et nous écoutions, tout en marchant, le babil d'un petit garçon de six ou sept ans accroché au jupon de sa mère et qui regardait les animaux dans leurs parcs. Il s'arrêtait à chaque étiquette, examinait la bête à travers le treillis et disait à la jeune femme : « Maman, est-ce que tu mangerais de ça, toi? » et les yeux du petit Carnivore brillaient de convoitise. La mère répondait : « Ce n'est pas fait pour être mangé ; ce sont des bêtes rares, précieuses et (rès-gentilles, il faudrait aller bien loin pour en avoir d'autres.» L'enfant se taisait; mais devant le zèbre, le daim, le mouflon, l'orignal, il reposait opiniâtrément sa question : « Maman, est ce que tu mangerais de ça, toi?» Nous soupçonnons cet affreux moutard d'être le cousin de ce Fanfan Benoîton à qui l'on demandait: «Lequel aimes-tu mieux de papa ou de maman?» et qui répondait: «J'aime mieux la viande. »
Février 1871.
Avant le siège, nous ne connaissions par personnellement Henri Regnault, quoique nous eussions salué l'un des premiers, à son aurore, ce talent dont le soleil devait monter si haut et si vite, comme s'il eût eu conscience du peu de temps qu'il avait à briller sur l'horizon. Malgré ces sympathies qui s'établissent naturellement d'artiste à critique, nous ne nous étions pas encore rencontrés, lui, parcourant l'Espagne et le Maroc dans ses expéditions loin de la villa Médici où il ne séjournait guère, nous, fuyant le feuilleton de théâtre en Egypte, en Italie, en Suisse. Ce n'était guère le moyen de se trouver ensemble; nous en avions pourtant le vif désir, et un
HENRI REGÏUULT. 175
soir il voulut bien se laisser conduire par un ami commun à notre mansarde de refuge.
Clairin, artiste distingué lui-même, son fidus Achat es, son frère d'armes, son élu de cœur, l'accompagnait. Tous deux portaient l'accoutrement de guerre que pendant plus de quatre mois n'a pas quitté dans Paris quiconque était en état de soulever un chassepot. Regnault était à Tanger lorsque la catastrophe de Sedan ouvrit aux Prussiens la route de la grande capitale, cerveau de l'univers et cœur de la France. Il venait d'y installer un vaste atelier pour étudier à fond ce monde oriental, si neuf encore après Decamps, Mai ilhat et Delacroix, ce monde mystérieux de l'Islam, fermé à l'art jusqu'ici, et où se perpétuent les types les plus nobles et les plus purs. C'est delà qu'il avait envoyé cette Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, qui est, hélas ! sa dernière œuvre. Il pouvait rester à Tanger. Son titre de prix de Rome l'exemptait de tout service militaire ; il avait le droit de conserver sa vie pour l'art ; mais il est de ces privilèges dont une nature généreuse ne veut pas profiter. Il revint en toute hâte, assez à temps pour s'enfermer dans Paris et partager les périls de sontami Clairin.
On a tellement abusé du mot artiste, que c'est à peine si Ton ose l'appliquer h quelqu'un comme éloge, dans son ancienne et favorable acception. Henri Regnault était un artiste. Il avait le don sans lequel le travail le plus opiniâtre ne conduit qu'à l'honnête médiocrité : l'imagination, la fougue, la hardiesse et cette faculté de découvrir à première vue le côté neuf et particulier des choses invisibles pour tout autre. C'était une nature, un tempérament et un esprit de peintre lettré; d'ailleurs, homme du monde et fils de famille, qui mettait le flamboiement de l'art à un nom depuis longtemps illustre et lumineux dans la science. Comme Géricault, il aimait, connaissait et pratiquait le cheval, — on Ta bien vu par le portrait équestre du général Prim. Ses audaces de cavaliers sur des chevaux rétifs ou difficiles faisaient frémir et semblaient le prédestiner à une mort violente; et dans tous les exercices de corps il apportait la môme furie. Amateur passionné de musique, la nature, qui le gâtait, lui avait fait l'inutile cadeau d'une délicieuse voix de ténor, valant cent mille francs par saison dans un autre gosier.
Henri Regnault était de taille moyenne, d'une
vigueur plulôt souple et nerveuse qu'athlétique. Le climat de Paris n'avait pas encore détaché de son visage olivâtre le masque de haie des pays chauds. Des yeux bruns animaient ce visage plus agréable et sympathique que classiquement régulier. Des cheveux noirs retombaient en boucles frisottantes sur un front bas, large et volontaire, un vrai front antique. Une légère barbe encadrait et complétait cette physionomie qui eût fait dire au moins attentif, sans connaître Regnault : « C'est quelqu'un. »
La conversation s'engagea. On parla de l'Espagne et du Maroc. Tout en causant, Regnault assis sur le bord du lit — di\an occidental — de cette chambre où les chaises .manquent souvent aux visiteurs, jouait avec notre petit bichon havanais qui avait tout de suite distingué un ami des animaux. Il nous décrivait Tanger, dans ce style des peintres dont chaque mot est un trait ou une touche toujours significative et juste. Un de ces tableaux créés par la parole de l'artiste nous est resté en mémoire comme une vive aquarelle enlevée en face de la nature. C'était une ligne de maisons basses à terrasses plates, semblables à des cubes de craie, ayant pour fond un ciel d'un
bleu violent. Au-dessus de ces terrasses blanches se profilaient d'une façon inattendue et bizarre des cous de chameaux, dont on ne voyait pas les corps masqués par les maisons du premier plan ; ces cous s'avançant tout seuls avec le balancement familier à la bête bossue que les périphrases nomment c< le navire du désert, » avaient l'aspect le plus chimérique et le plus en dehors du possible qu'on puisse rêver. Le court récit de Regnault nous donna la vision complète de cette rue de Tanger, et, pendant quelques minutes, au milieu de l'hiver parisien , nous nous sentîmes enveloppé de la chaude atmosphère orientale. Un coup de soleil soudain se projeta sur le mur, comme dans les tableaux de Decamps ou de Peter de Hooch.
Après divers détours , la conversation en vint sur Goya. Nous avions précisément à la maison un superbe exemplaire des Estragos y desastres de laguerra, que nous avait prêté Ph. Burty, qui possède toutes les belles choses « dans le meilleur état. » L'album fut placé sur la table, et Regnault, qui en avait vu quelques planches en Espagne, mais non l'œuvre complet, assez difficile à réunir, commença à le feuilleter, énonçant
les brèves légendes, ironiques ou sinistres, écrites au bas des eaux-fortes, souvent au crayon, car la plupart sont avant la lettre. Il s'arrêta à une gravure représentant une maison traversée par une bombe, dont les planchers s'écroulent, entraînant, la tête en bas, la mère pressant son enfant sur son sein, la criacla et le mari, pêlemêle parmi les meubles fracassés — un sujet qui devait bientôt devenir pour nous une actualité terrible, et que le peintre espagnol a rendu avec ce mélange de réalisme et de caprice caractéristique de sa manière. Regnault admira la hardiesse des raccourcis plafonnants et la grâce étrange que l'artiste sait garder aux figures des femmes dans l'extrême horreur. Il remarqua aussi la pose si noble et si tragique de la jeune dame agenouillée qu'on fusille avec toute sa fa^ mille, aïeule, enfant à la mamelle, nourrice et servantes. Les pauvres diables élranglés par le garrote, leur navaja pendue au col, et portant sur la poitrine ces mots écrits « pour un couteau » attirèrent son attention, mais il s'arrêta plus longtemps à une planche d'un effet grandiose et sinistre : un champ de bataille jonché de cadavres que contemplent dans une attitude de
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désespoir un vieil homme et une vieille femme le visage noyé sous l'ombre de son capuchon — un père et une mère sans doute cherchant leur fils parmi les morts ; — un ciel sombre que raye à l'horizon une barre de lumière livide s'étend sur cette scène désolée comme un drap funèbre bordé d'argent. Au bas se lit celle inscription d'un laconisme terrible : Enterrar y callar (enterrer et se faire), maxime à l'usage des vaincus, dont nous pouvons méditer la justesse. Le jeune artiste resta quelques instants pensif avant de retourner la page : avait-il quelque vague pressentiment de sa destinée? Il secoua légèrement sa tête aux cheveux bouclés et continua à feuilleter le recueil. L'étonnant cauchemar qui montre dans un tourbillon de larves fantastiques et hideuses, grimaces de toutes les illusions de la vie, un squelette conservant encore quelques lambeaux de chair, qui, se relevant à demi de sa fosse entr'ouverte, trace sur un papier de son doigt crochu le mot nada (rien), comme renseignement rapporté de l'autre monde, lui suggéra quelques réflexions sur le fantastique particulier à Goya, et comme dix heures venaient de sonner, ce qui est une heure avancée pour une soirée de siège,
il se leva et partit, après nous avoir donné une poignée de main cordiale, avec son ami Clairin et le camarade qui les avait amenés.
Cette première entrevue, où Regnault nous avait charmé par l'aimable simplicité de ses manières, son esprit naturel et cette supériorité qui se dégageait de sa personne, fut aussi la dernière. Nous ne le revîmes plus, et nous ne le reverrons plus. Nous ne l'avons connu que pour le perdre, et juste assez pour augmenter l'amertume de nos regrets. Il nous faut avec le grand artiste pleurer l'ami, car il Tétait déjà au bout de ces quelques heures passées ensemble. Nous le sentions, et tout un précieux avenir de liaison sympathique se ferme devant nous.
Si Henri Regnault avait vécu, nous eussions laissé dans l'ombre ces petits détails intimes, alors sans intérêt, mais on nous pardonnera d'avoir découpé, après une entrevue unique, cette silhouette d'une aimable figure à jamais évanouie.
Certes, dans la période désastreuse que nous venons de traverser, il y a eu des deuils irréparables, des douleurs qui saigneront toujours; il s'est fait des lacunes qui seront longues à combler ; bien des noms manqueront à l'appel,
et, quand elle est sacrifiée pour la pairie, la vie du plus obscur vaut la vie du plus illustre; niais l'on peut dire que la plus grande perte du siège est la mort de Regnault : il avait, malgré sa bravoure folle, échappé aux périls de la défense, et il est tombé au jour suprême devant ce funesle mur de Buzenval, sous la dernière balle prussienne, — raffinement cruel de la destinée qui nous poursuit.
Avec Henri Regnault disparaît, pour la peinture, la possibilité d'un avenir nouveau. Si ce jeune maître avait eu des jours plus nombreux, la face de l'art pouvait être changée ou modifiée. Dans le monde des formes et des couleurs, il avait ouvert des perspectives, signalé des horizons jusqu'ici restés inaperçus. Les rapports de ton que les peintres ne saisissent pas étaient sensibles aux yeux de cet artiste si merveilleusement doué qui semblait avoir, pour parler le langage de Swedenborg, le don de correspondance. Il voyait l'âme de la couleur là où les autres n'en voient que le corps, et il savait reconnaître sous les disparates apparentes les secrètes affinités des nuances. Il dégageait la singularité intime et personnelle des types, les mettant dans tout leur relief et les mon-
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trant sous leur angle étrange et bizarre, sans perdre le charme, comme cela est trop souvent arrivé aux peintres de l'école romantique. Nul mieux que lui ne comprenait l'exotique séduction des barbaries pittoresques et n'était plus profondement entré dans l'idéal de l'Orient,
On ne peut porter un jugement définitif sur un artiste arrêté dès ses premiers pas — des pas, il est vrai, pareils à ceux des dieux d'Homère qui atteignaient en quatre pas au bout du monde; mais depuis son tableau pour le grand prix de Rome, Thétis apportant les armes à son fils Achille, d'une couleur déjà si fine et si rare, Regnault avait parcouru un chemin immense. Le portrait de la dame en rouge, se détachant d'un fond de rideau rouge, le portrait équestre du général Priui, le délicieux petit portrait de duchesse en rose, la Judith tuant Eolopheme, la S al orné du dernier Salon, ont montré quel grand maître était déjà ce jeune homme encore élève à la villa Médici, et qui n'avait pas vingt-sept ans. Jamais originalité plus frappante et plus incontestable ne s'est révélée si soudainement au public. Toutes ces toiles, admirées, critiquées, ont soulevé devant elles la rumeur qu'excitent toujours les œu-
vres remarquables qui con tiennent nécessairement un peu de a cette beauté choquante » dont la routine s'alarme. Le nom de Regnault était devenu célèbre; il était Pévénement du Salon; son influence se faisait déjà sentir, et il eût bientôt imprimé une direction nouvelle au mouvement de Fart.
Son dernier ouvrage et son chef-d'œuvre, l'Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, arrivé trop tard à l'exposition des envois de Rome, y figura seulement pendant quelques jours.
Mais il fut vu de peu de personnes. Déjà les catastrophes de la guerre préoccupaient tous les esprits. Cette composition, d'une si étonnante hardiesse, d'un effet si inattendu, passa sans grand retentissement, ce qui nous permet de donner ici comme une page inédite ce fragment d'article paru le 8 septembre 1870 et où se retrouve, avec toute la vivacité du moment, notre impression sur cette œuvre, la dernière que dût peindre Henri Regnault.
« Un escalier de marbre blanc de quelques marches forme le premier plan de la toile dont il occupe toute la largeur. Il conduit à une salle d'architeclure arabe dans le style de la salle dos
Àbencerrages ou de las clos Hermanas h rAlhambra de Grenade, couverte d'une voûte découpée en stalactites et en gâteau d'abeilles. Tout ce fond est frappé d'une lumière de reflet indiquant au dehors un vif soleil et une ardente chaleur. Il semble qu'il se fasse un grand silence dans ce lieu charmant où vient de s'accomplir une action sinistre; il y règne comme une solitude et un mystère de sérail. Le crime et le châtiment resteront également ignorés , quand les esclaves muets auront emporté le cadavre et épongé le sang. Nul œil n'a vu, nulle oreille n'a entendu. La victime et le bourreau étaient seuls. La tête qui vient de tomber était peut-être une des quatorze têtes que le chef des croyants a le droit de couper par jour, sans en donner aucune raison : celle d'un traître, d'un assassin ou d'un sacrilège dont le forfait ne doit pas être révélé.
« Sur les marches a roulé la tête séparée du corps crispé par les dernières convulsions et se présentant en raccourci. Auprès du cadavre, quelques degrés plus haut, se tient l'exécuteur essuyant la lame de son sabre. Voici en quelques lignes le croquis de la composition.
(( Le justicier, car le nom de bourreau ne saurait convenir à cette noble et majestueuse figure, est un Maure très-basane, coiffé d'un fez rouge que dépasse le bord d'une calotte blanche, et n'ayant d'autre vêtement qu'une gandourah, ou longue robe d'un rose éteint, décoloré, rompu, d'un rose mort comme celui d'une feuille sèche, et d'une harmonie extraordinaire. La gandourah, ouverte par en haut, laisse voir une forte ossature de poitrine et de larges pectoraux qui indiquent une grande vigueur, D'un mouvement superbe, il passe lentement le damas de sa flittah sur le pan à demi relevé de sa robe, qu'un reflet éclaire en-dessous et teint d'une lueur orangée sur laquelle se dessine le bas de ses jambes brunes et nerveuses. Détournant un peu la tête, il jette de haut, sur le cadavre abattu, un regard indéfinissable, à la fois dédaigneux et mélancolique, d'une férocité douce el rêveuse, et empreint du fatalisme oriental : C'était écrit! Nulle colère, nulle indignation.
« La rage impuissante, la haine furieuse se lisent, au contraire dans le regard que la tête coupée renvoie à la tête vivante. La bouche se tord convulsivement, les traits se contractent d'une
façon hideuse, ei les Ions bleuâtres du crâne rasé donnent à ce chef un aspect étrange et fantastique. Le corps du supplicié a glissé sur les marches et ses bras renversés cachent à demi le moignon du col d'où le sang jaillit et se répand en flaques rouges sur la blancheur du marbre. Celte tache de pourpre, d'une incroyable richesse de couleur, est la note tonique, la dominante du tableau. Là, le sang a jailli avec force, éclaboussant les degrés; ici il s'étale plus largement répandu. Plus loin, il coule en longs filets ou se coagule en gouttes épaisses ; cela est d'une vérité qui ne se devine pas. 11 faut que le jeune artiste ait vu à Tanger quelque décapitation à l'yatagan, et Ton pourrait même croire que c'est ce spectacle qui lui a suggéré l'idée de sa composition.
« C'est un parti pris d'une rare audace d'avoir placé au milieu d'une toile celle grande plaque sanglante; mais ici l'horreur n'est pas le dégoût. Au point de vue de l'art, il y a beauté. En regardant ces tons splendides, nous songions à la comparaison homérique du sang coulant comme des écheveaux de pourpre sur la cuisse d'ivoire de Ménélas. Le vers d'Alfred de Musset :
Et taché de leur sang, tes marbres, ô Paros !
nous revenait en mémoire; de même que le geste superbe du justicier nous avait rappelé l'ange vengeur « essuyant son épée aux nuées, » dans le dénoûment de Ratbert. »
A propos de V Exécution sans jugement dont la note dominante est une tache de sang, M. Paul de Saint-Victor fait remarquer que les sujets peints par le jeune artiste sont volontiers farouches et sanguinaires — Judith et Holopherne , Salomé ayant sur les genoux le bassin où doit tomber la tête de saint Jean, la Décapitation mystérieuse sur les marches de TAlhambra; — la mort dans ces toiles éblouissantes s'enveloppe de la magnifique insouciance orientale, et le meurtre s'y accomplit au milieu de toutes les magies de la palette, dans le scintillement de For, du brocart et des pierreries.
Qu'il nous soit permis d'indiquer une coïncidence singulière qui s'accorde avec cette signification donnée par la mort de Regnault à ce choix de sujets funèbres : le général Prim n a-t-il pas été tué d'un coup de feu quelques jours avant l'artiste qui avait fait de lui un portrait digne de Velasquez? Le modèle a précédé de bien peu le peintre dans sa tombe sanglante.
A. nous qui restons, les regrets amers, les rêves sur celte floraison merveilleuse coupée dans sa racine, sur ce bel avenir détruit. Henri 11egnaultavécu assez. Il laisse trois ou quatre chefsd'œuvre. Sa gloire est assurée. Il a débuté en génie, il est mort en héros.
Mars 1871.
Quand une vie d'artiste a été aussi brusquement interrompue que celle de ce pauvre Regnaull, après quelques œuvres éclatantes qui suffiront à sa gloire, on cherche avec avidité toutes les traces lumineuses qu'il a pu laisser de son passage, esquisses, dessins, aquarelles, croquis, germes de la pensée future pour reconstituer en imagination ce talent plein de promesses. Sans cette dernière cartouche qu'il voulait employer, sans ce retour fatal vers l'ennemi, lorsque la retraite était sonnée, Regnault aurait eu de longues années de production, car il était de nature robuste et de caractère énergique, quoique trop aventureux peut-être. Il eût donné sa me-
sure, exercé sa légitime influence, et la critique ne serait pas obligée de rêver dans une esthétique conjecturale quelle direction il eût imprimée à l'art. Mais il s'est évanoui comme un météore dont l'œil garde un longéhlouissement. Pour lui, il n'est pins d'avenir, le passé seul existe. La date suprême est inscrite en lettres noires sur la pierre blanche.
Nous avons obtenu cette faveur de voiries dernières pages tracées par celte main hardie et rapide, qui servait si bien la décision du peintre. Ce sont trois grandes aquarelles exécutées d'une reconnaissance à l'autre, entre une garde montée et une garde descendue, depuis que l'artiste avait quitté Tanger. On pouvait croire que le jeune lauréat, excité par le spectacle de la guerre, nouveau pour lui, aurait reproduit quelque épisode des combats où il prenait une part si active et si brillante ; il n'en est rien. La guerre moderne, telle qu'elle se fait avec ses moyens mathématiques, ses armes sans ornement, ses laids uniformes et ses évolutions calculées, devait pittoresquement peu séduire Regnault, amoureux de la couleur et de la fantasia orientales. Aussi, par une récurrence de pensée facile à compren-
cire, son imagination remportait-elle au pays de la lumière. Ce ciel gris, ces terrains boueux ou glacés d'une neige livide sur laquelle se découpaient les noires silhouettes des combattants, ces fumées de poudre se mêlant au brouillard n'offraient pas des tons assez riches à cette palette ardente. Peut-être, s'il eût vécu, ]a poésie de ces effets sombres et tristes se fût-elle révélée à lui et lui eût-elle fourni le sujet de quelque admirable esquisse. Le sentiment du devoir, la haine de l'envahisseur, le courage chevaleresque et l'attrait du danger si puissant sur Regnault l'occupaient seuls en ce moment où l'artiste s'effaçait derrière le citoyen. Quelques notes retrouvées sur lui, après la bataille, expriment sur ce point sa mâle et ferme résolution. Il acceptait toutes les conséquences du sacrifice.
Il semble que des augures sinistres aient voulu faire pressentir la mort héroïque et violente du jeune artiste. Une large tache sanglante occupait le centre de son dernier tableau. Le sujet de sa première aquarelle est une tête coupée, étude faite à l'amphithéâtre et qui rappelle les beaux fragments analogiques de Géricault. Tout d'abord, sans hésitation, sans tâtonne-
ment, Regnault, qui n'avait jamais Irempé son pinceau dans le verre des peintres of water colours, s'était assimilé tous les moyens de cet art avec une rapidité merveilleuse d'intuition, les avait agrandis et pliés à son usage. On sait combien il est difficile de traiter à l'aquarelle une tête grande comme nature. Cette étude, qu'on croirait faite en vue d'une descente de croix ou d'une mise au tombeau, estlavéede tons vigoureux dans leur gamme de pâleur morte et n'a coûté que deux heures de travail à l'artiste. Les cheveux courts, des moustaches et une barbiche donnent à celte tête détachée du corps par le préparateur une apparence militaire. On en voit de semblables parmi les cadavres au premier plan des tableaux de bataille.
C'est en plein Orient que nous transportent ces splendides aquarelles, qu'on croirait exécutées sous l'immuable azur du ciel d'Afrique, et non sous ce triste dais de brouillard qui recouvrait Paris pendant les mois d'hiver du siège. La première représente une jeune femme couchée sur un divan dans un costume où dominent ces étoffes aux blancheurs transparentes traversées de raies mates ; ces blancheurs font l'effet du ca-
mellia cnlouré de fleurs variées qu'on place au milieu des bouquets de bal, elles attirent et concentrent la lumière, et leur éclat se répand par douces ondulations sur les teintes fraîches qui l'environnent. La femme à demi allongée dans une pose assouplie par les langueurs du kief rappelle cette délicieuse Haoua dont Fromentin, dans une Année au Sahel^ trace un si délicieux portrait avec une plume qui vaut son pinceau. On ne saurait trop admirer l'étonnante harmonie de ces étoffes, de ces tapis, de ces accessoires de couleurs disparates en apparence, mais dont les contrastes se résolvent en un accord parfait. Depuis les Femmes Alger , d'Eugène Delacroix, aucun peintre n'a mieux su baigner d'une ombre limpide le chatoiement d'un riche intérieur moresque.
La seconde de ces aquarelles a pour sujet un intérieur encore, mais d'une signification et d'un valeur toutes différentes. Sur un divan encombré de carreaux de brocart, de soie ou de maroquin, est assis ou plutôt accroupi un jeune homme nu jusqu'à la ceinture, basané presque comme un mulâtre, et le bras s'appuyant au genou avec un mouvemeni plein de science et de hardiesse*
C'est une figure étrange. Une espèce de turban négligemment enroulé lui recouvre le front de ses larges plis et projette sur ses yeux une ombre mystérieuse. On dirait un Manfrecl ou un don Juan oriental ayant peut-être connu une autre civilisation et ayant voulu changer deblasement. En regardant ce corps maigri et nerveux, consumé d'ardeur, nous pensions au héros de Namouna, à cet Hassan, d'Alfred de Musset, qui s'en était allé réchauffer son scepticisme au pays du Soleil, quittant le cigare pour lehaschich. Le peintre n'a probablement pas eu cette idée, mais son aquarelle la suggère : l'ennui de la volupié, le désir de l'inconnu, la fatigue des paradis artificiels, comme les appelle Baudelaire, se lisent sur ce visage amaigri, mais jeune encore malgré les excès.
Sur les épais tapis qui jonchent le sol est étendue une jeune femme qui, les épaules adossées au divan, enveloppée d'une gandourah noire à capuchon, entrouverte à la poitrine, dont la blancheur ressemble à la lune sortant d'un nuage sombre, laisse errer nonchalamment ses doigts teints de henné sur les cordes d'une guzla dont elle s'accompagne. Le chant s'exhale comme un
soupir de ses lèvres distraites. Elle sent qu'elle n'est pas écoutée et suit son rêve. Rien de plus séparé que ces deux êtres, tous deux jeunes et beaux, placés aux deux bouts d'un divan.
Le luxe qui les entoure a une richesse sourde, une ardeur sombre, et comme une gravité funèbre maigre la violence des tons conservés dans Pombre avec une superbe maestria de coloris. Ce ne sont que rideaux et portières d'étoffes où s'est épuisé Fart de l'Orient, que tissus magnifiques, que tapis de Smyrne, de Kabylie ou de Turquie, plateaux incrustés de nacre, armes constellées de pierreries, narghilés du Khorassan, et cependant il y a quelque chose de tragique sous cet amoncellement de splendeurs. Cette chambre pourrait servir de fond à quelque scène de jalousie et de meurtre. Le sang ne ferait pas tache sur ces tapis d'une pourpre sombre.
La troisième aquarelle n'est qu'un simple bouquet de palette, un sélam de couleurs orientales épanouies dans un rayon de lumière. Elle représente une cadine ou une odalisque se tenant debout au milieu de sa chambre et comme ravie de sa beauté et de son costume chatoyant. Tout cela fait au premier coup avec une fraîcheur et une
limpidité incomparables. Le peintre, tout en maintenant sa volonté, a su profiter admirable ment des heureux hasards de l'aquarelle.
Mentionnons aussi quelques portrails au crayon pleins d'esprit et de vérité, entre autres un portrait de jeune fille à cheval, d'une grande élégance, et qui montre chez le jeune artiste des aptitudes qui rappellent Géricault.
Voilà ce qu'il laisse ; mais nous savons par son ami Clairin ce qu'il rêvait et ce qu'il allait accomplir : une sorte de personnification et de triomphe de l'Islam au temps des califes d'Espagne. Il faisait bâtir à Tanger un immense atelier pour y mettre son projet à exécution. La toile devait avoir dix mètres de long sur une hauteur proportionnée — quelque chose comme l'un des grands festins de Paul Véronèse; — on la cousait déjà.
Avant de se mettre à une œuvre, Regnault, par une intuition rapide, la voyait réalisée et il la racontait avec une grande abondance de détails, semblable en cela à ces personnages hallucinés d'Hoffmann et de Balzac, pour qui une toile blanche représentait un chef-d'œuvre invisible aux autres spectateurs. Mais il y avait entre lui
et maître Frenhoffer et le peintre de la Cour (VArtus, cette différence que bientôt la toile se couvrait de couleurs splendides, et que le sujet apparaissait comme si on eût déchiré un voile.
Le fond du tableau était rempli par un palais orné de toutes les merveilles de l'architecture arabe,- — sveltes colonnettes , arcs évidés en cœur, panneaux de guipures découpées dans le stuc, niches à stalactites dorés et peints, inscriptions du Koran en caractères cufiques entremêlés de fleurs, application d'azulejos : un résumé de l'Alhambra de Grenade et de PAlcazar de Séville ; fontaines grésillant sur des vasques d'albâtre rubané, grands vases surmontés de fleurs rares, toutes les féeries que l'Orient entasse au palais des kalifes. Au milieu s'ouvrait un grand arc dont les portes de cèdre formaient des symétries compliquées d'un travail miraculeux et rehaussées de nielles d'argent. A cet arc superbe aboutissait un large escalier de marbre blanc dont les dernières marches trempaient dans l'eau d'un fleuve. Une galère dorée à proue et à poupe fantasques, laissant traîner au fil de l'eau des tapis et des draperies bariolés, amenait au bas de l'escalier les chefs tributaires, les vassaux d'Afri-
que et d'Espagne, revêtus d'armures étincelantes, étoiles de rubis et de turquoises, drapés de velours, de brocart, de soie et de fine laine blanche, ruisselant d'or et d'argent sous une pluie de lumière.
Sur les marches de l'escalier s'étageaient des groupes d'esclaves, des prisonniers et de captives de toutes les races, les unes demi-nues, les autres disparaissant à moitié sous l'éclat tremblant et grenu des gazes d'or égratignées d'un rayon de soleil, belles comme la Judith, étranges comme la Salomé, — sans compter les types nouveaux rêvés ou trouvés par l'artiste ; ajoutez à cela des coffrets incrustés de nacre laissant échapper des fils de perles, des cassolettes de filigrane, des coupes remplies de dinars et de tomans, des vases d'argent, des buires de jaspe, des plats de poterie des Baléares, irisés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, des ruissellements d'étoffes brodées, striées, lamées, des selles et des harnais bosselés d'or, des entassements d'armes plus précieuses que des bijoux, des fleurs pour lesquelles Bulbul ferait des infidélités à la rose, des pigeons au col cerclé de diamants, des gazelles regardant de leur grand œil étonné, et vous aurez à peu
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près une idée de ce que voulait faire Regnault.
Au centre du tableau, par les portes de cèdre entrebâillées, comme une idole au fond de son temple, on entrevoyait dans une pénombre transparente le calife, rEmir-el-Mumenim recevant ces tributs et ces hommages, impassible et n'ayant pas l'air de s'en apercevoir.
Cette figure mystérieuse qui devait donner de l'unité au tableau en ramenant à elle tout ce déploiement de luxe et de faste, nous faisait penser lorsque Clairin nous la décrivait d'après les indications de Regnault, à l'attitude surhumainement détachée du sultan Àbd-ul-Medjid pendant la cérémonie du Courban-Beiram lorsque les dignitaires de la cour venaient baiser le bout de sa ceinture attachée à l'un des bras du trône.
Ce mervelleux rêve, hélas ! ne sera jamais réalisé; mais en fermant les paupières il nous semble le voir, par l'œil intérieur du poète, 'briller largement encadré d'or sur la paroi du grand salon à l'Exposition prochaine.
VICTOR GIRAUO
Février 1871.
C'est le temps des surprises douloureuses, et l'on ose à peine ouvrir son journal de peur d'y apprendre quelque perte nouvelle. La triste prévision est rarement trompée : on croyait un ami, qu'on n'avait pas vu depuis quelques semaines, vivant et bien portant, échappé aux hasards de la guerre ; son nom n'avait pas figuré sur les funèbres listes. Pas du tout, vous apprenez sa mort avant sa maladie par la lettre encadrée de noir, et à votre chagrin s'ajoute le regret de n'avoir pas serré cette main pâle une dernière fois. On revenait d'un autre enterrement, et, les yeux humides encore, il faut reprendre le chemin du cimetière, malade soi-même et le cœur sai-
gnant de tant de blessures, étonné de survivre.
Il n'y a pas que la balle et les obus qui tuent. La mort héroïque au milieu de la fumée du combat et de l'enivrement de la lutte n'est pas donnée à tous, Les nuits glaciales, passées les pieds dans la neige, à l'âpre vent du Nord, le long du rempart, aux grand'gardes, ont fait de plus nombreuses victimes que le feu de l'ennemi. Combien, blessés à mort par une de ces froides flèches, se sont éteints silencieusement dans leurs logis déserts, loin de leur famille et sans que la gloire vînt consoler leur agonie, en posant l'étoile sacrée sur leur poitrine exhalant son dernier souffle ! S'ils n'ont pas eu ce bonheur de succomber en soldats sur le champ de bataille, ils n'en ont pas moins donné leur vie, obscurs martyrs du devoir. Quoique leur sang n'ait pas coulé, que leur décès soit mis sur le compte de la bronchite ou de la pneumonie, la patrie doit leur savoir le même gré du sacrifice. La bataille finie, on ne sait pas encore toutes ses pertes, et plus d'un qu'elle semblait avoir épargné, malade, épuisé, à bout de forces, s'est couché pour ne plus se relever. Victor Giraud est de ceux-là.
Victor Giraud est le fils d'Eugène Giraud. Tout
le monde peignait dans cette famille comme dans celle de Vernet. Charles, le frère d'Eugène, est lui-même un très-bon peintre d'intérieur, mais celui qui semblait devoir amener sur ce nom le plus de lumière et de gloire était Victor. La nature l'avait richement doué, et un travail de jour en jour plus opiniâtre ajoutait l'expérience à ces dons. Quoique sa vie ait été brisée dans sa fleur épanouie, à trente ans, il a eu le temps de montrer ce qu'il valait et de faire regretter l'artiste autant que l'homme. Nous l'avons connu tout jeune, presque enfant, et l'amitié qui nous liait au père, si souvent rencontré pendant « nos années de voyage » en Espagne, en Turquie et ailleurs, s'était naturellement continuée au fils, dont nous suivions les progrès avec un intérêt particulier. C'était plaisir de voir d'un salon à l'autre se développer et grandir ce jeune talent, qui avait déjà donné au présent des gages sérieux, et sur qui l'avenir pouvait compter beaucoup. Nous le rencontrions le soir, dans le monde ou aux premières représentations, car il aimait, après la journée de labeur et le silence de l'atelier, l'éclat des lumières, les élégances et le mouvement de la vie. Il s'intéressait aux choses de
l'esprit, et se connaissait au théâtre mieux qu'un critique du lundi. C'était un beau jeune homme aux cheveux blonds, abondants et touffus, retombant sur le front, à la barbe frisée, aux traits réguliers et purs, d'un galbe antique et rappelant le buste de Lucius Vérus. Il semblait robuste dans sa sveltesse, quoiqu'il eût, au fond, sous ses larges pecloraux, la poilrine délicate.
Mais nul ne pouvait soupçonner un dénoûment si triste et si rapide à cette existence commencée sous les plus heureux auspices et à laquelle tout semblait sourire. Une nuit, il prit froid au rempart, pendant une de ces factions que la lune éclaire de sa lueur glacée et mortelle répercutée par la neige. 11 tint bon le plus qu'il put, car en ces moments suprêmes la maladie semble une désertion et comme le refuge de la lâcheté, pensée insupportable à une âme généreuse et fière; mais le mal fut le plus fort et il fallut bien abandonner le lit de camp pour la couche de l'agonie.
Le pauvre artiste dans ses nui! s de souffrance, quand le délire de la fièvre commençait à troubler sa pensée, murmurait : « Est-il heureux, Regnault! au moins il a été tué par une balle, lui! » C'est une noble jalousie de mourant, qu'on
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ne peut qu'admirer, mais la morl a ses préférés à qui elle donne pour couronne funéraire une couronne de laurier.
L'art a largement payé sa dette à la patrie dans cette guerre funeste. Ses plus chers enfants sont tombés à la fleur de l'âge, pleins d'audace, de génie et de feu, et l'avenir de la peinture en est peut-être compromis pour longtemps. Après l'école romantique, une nouvelle école se formait , passionnément préoccupée de la couleur, rêvant des alliances et des contrastes de tons auxquels on n'avait pas songé, voyant la nature sous un jour bizarre et particulier. 11 semblait qu'un monde inconnu s'ouvrît devant les yeux étonnés. Sans imiter Regnault ou Fortuny, le peintre espagnol qui n'a pas voulu exposer, mais que les artistes connaissent bien, Victor Giraud cherchait aussi dans ce sens. Il avait, comme Gœthe, une théorie des couleurs dont l'expression la plus complète se trouve dans son tableau intitulé le Charmeur, l'un des plus remarquables du dernier Salon. On en sait le sujet. Un charmeur d'oiseaux égyptien faisait exécuter à ses petits élèves leurs tours d'adresse devant une réunion de patriciennes et de jeunes beaux
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romains, dans une galerie ornée de plantes rares, de vases grecs et de peintures décoratives. Les personnages étaient de grandeur naturelle et les femmes étalaient toutes les recherches de ce mundus muliebris, thème d'invectives pour les moralistes et les poêles satiriques. Leurs types, d'une beauté délicate, avivée par les artifices de la coquetterie antique, beaucoup plus compliquée que la coquetterie moderne, offraient ces expressions de blasement profond, de dédain aristocratique et de perversité frivole caractéristiques des époques de décadence. On comprend le parti qu'avait tiré le jeune peintre de ces bijoux, de ces coiffures, de ces tuniques, de ces broderies et de tout ce luxe chatoyant et discord auquel il avait su donner de l'harmonie par l'ingénieux emploi de tonalités conciliatrices, comme les Orientaux qui empêchent le choc de couleurs ennemies au moyen d'un simple fil d'or ou d'argent.
Le Marchand d'esclaves, traité dans la dimension historique, avait obtenu beaucoup de succès à l'un des salons précédents. On y remarquait cette intelligence des types exotiques qui était une des qualités de l'artiste. C'est là un
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beau sujet pour la peinture qu'un jeune patricien ennuyé et chercheur d'impossible, à qui l'on montre des jeunes filles de tout les pays du monde, et de toutes les nuances, depuis le marbre blanc de la Grecque jusqu'au bronze fauve de l'Abyssinienne. Victor Giraud l'avait traité de la manière la plus brillante, avec ce sentiment de la composition, cetfe couleur exquise et rare, et cette dextérité merveilleuse d'exécution qui le caractérisaient. C'était de l'antique; mais plus souple, plus libre et comme rajeuni et renouvelé par la compréhension moderne, à la façon d'André Chénier.
On n'a pas oublié non plus celte scène tragique en costume du Directoire, où un mari jaloux tuait dans l'escalier l'amant de sa femme, qui glissait évanouie sur la rampe avec un mouvement inspiré de la Kitty Bell, d'Alfred de Vigny, apprenant la mort de Chatterton. Ce tableau, d une audace singulière, préoccupa fort l'attention du public.
Maintenant l'œuvre est interrompue; la palette a glissé de la main défaillante de Victor Giraud. Trois ou quatre toiles feront survivre cette mémoire. Henri Regnault n'en a guère laissé
davantage. Le sort leur fut, h l'un et à l'autre, avare de jours, mais ils les ont bien employés, et quoique emportés si jeunes, tous deux ont trouvé le temps de prouver leur valeur et de faire deviner ce qu'ils contenaient de projets et de rêves pour les œuvres futures.
L'autre jour — mardi 21 février, — mardi gras ! le hasard a parfois de ces amères ironies qu'on croirait calculées par une méchanceté diabolique, le portail de Saint-Philippe du Roule était tendu de noir. Un G d'argent brillait sur la litre funèbre, et les amis du défunl, vieux et jeunes, amaigris par la famine, se traînaient vers l'église comme des spectres.
Nous étions tout près du catafalque qui recouvrait celui que nous avions vu, il y a quelques mois à peine, jeune, beau, souriant, aimé; et si Ton nous eût dit : « C'est toi qui jetteras l'eau bénite sur son cercueil, » on n'eût provoqué chez nous qu'un geste de dénégation et d'incrédulité.
Les jeunes sont pressés, les jeunes vont devant,
selon le vers du grand poëîe Yicîor Hugo, que nous murmurions malgré nous à travers les répons de la liturgie. Les cierges brûlaient sur le
fond du chœur tapissé de deuil, comme des étoiles pâles sur un ciel noir; les prêtres, en dalmatiques à croix d'argent, accomplissaient, avec des gestes lents, les rites sacrés, pendant que la voix des enfants de chœur montait vers le ciel blanche, aiguë et grêle comme le prélude du Lohengrin. Par instants, l'orgue, avec sa basse profonde, poussait des lamentations sourdes, soupirs étouffés de l'âme, sanglots de cette douleur qui ne veut pas être consolée. L'effet eût été navrant sans quelque note ailée et lumineuse planant sur cette tristesse et parlant d'espérance et d'immortalité.
A l'élévation, une batterie de tambours voilés de crêpes éclata tout à coup avec son roulement amorti mais puissant, mâle expression de douleur et de respect militaires, qui remua tous les cœurs et fit tomber de bien des yeux des larmes longtemps contenues. C'étaient les compagnons de guerre disant adieu à leur frère d'armes.
Pour nous, tout en déplorant avec amertume ce deuil nouveau, une ancienne blessure, difficilement cicatrisée et qui se rouvre au moindre contact, saignait dans notre cœur.
L'hémicycle formant le fond de la nef de Saint-
Philippe du Roule contient un calvaire de la dimension du calvaire de Tinlorct à la Scuola di San Piocco, œuvre pleine de génie et de passion, d une mélancolie intense, de notre cher et toujours regretté Théodore Chasseriau, dont la perle n'a pas été assez sentie quoique le grand art la déplore et la déclare irréparable. Il est mort bien jeune aussi celui-là, 5 l'âge de Raphaël et de lord Ryron, et Gustave Moreau, le peintre de l'Œdipe, a fait dans un tableau d'un charme funèbre et pénétrant sous le titre de : le Jeune homme et la Mort, une apothéose de ce génie qu'il aimait cl comprenait. Hélas! on a beau, quand on avance dans la vie et que vos compagnons de jeunesse s'arrêtent sur le bord du chemin, avoir des amis qui pourraient être vos fils, ils meurent encore avant vous et il faut suivre leur cercueil !
Après avoir silencieusement serré la main au vieux Giraud, — c'est ainsi qu'on l'appelait pour le distinguer du jeune Giraud, — car que peuton dire à un père foudroyé d'une telle douleur? nous reprîmes lentement le chemin de notre logis, à travers les Champs-Elysées, accablé d'une désespérance et d'une tristesse profondes. De temps à autre quelques sons rauques, étranglés
et lamentables comme le râle d'un mourant parvenaient à notre oreille. C'étaient deux pauvres enfants hâves, déguenillés, qui soufflaient dans des cornets à bouquin, achetés sans doute avec quelques sous extirpés à l'aumône.
Rien de plus lugubre que cette trompe de terre cuite qui sonne, nous ne savons trop pourquoi, « le joyeux appel du carnaval, » et qui serai! mieux à sa place dans un convoi funèbre. En effet, c'était la semaine grasse, et les deux Gavroches, mal informés de la situation, mais connaissant les traditions carnavalesques, essayaient à leur manière de fêter mardi gras, en toute innocence de cœur sans dou(e, car le gamin est patriote. Bientôt ils s'aperçurent du mauvais effet produit par cette note discordante dans le silence et la tristesse de la ville. Ils baissèrent le ton, comme effrayés du bruit qu'ils faisaient, et finirent par remettre leurs cornets dans leur poche.