‹ Tableaux des moeurs du temps dans les différents âges de la vieChapitre 6 sur 31 · THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE

LA GOUVKRXAXTE

Ah ! ah ! vous vous coiffez sans moi?

THÉRÈSE

Il ne tiendrait qu'à moi de faire autre cliose.

LA GOUVERNANTE

Quoi donc, mademoiselle?

THÉRÈSE

Par exemple, une méditation.

LA GOUVERNANTE, riant.

Ah! ah! ah!

THÉRÈSE

Vous riez, ma I)onne? Savez-vous que c'est tout de bon et que notre maîtresse, qui me l'a proposé tout à l'heure, croit actuellement que j'y suis?

Vraiment! vraiment! J'ai bien autre chose à vous dire.

THÉRÈSE

Ouoi donc, ma bonne?

LA GOi: VER XANTE

On VOUS marie... Vous rougissez... Eh ! bon Dieu, vous voilà tout interdite. Y a-t-il du mal à cela?

THÉRIiSE

On me marie, ma bonne?... et à qui?

LA GOUVERNANTE

A quelqu'un.

THÉRÈSE

Et qni? Dis-moi donc vite!

LA GOUVERNANTE

C'est encore un mystère. On se garde bien de m'en parler; mais je le sais de la femme de chambre de madame, à qui madame dit tout et qui ne me cache rien.

THÉRÈSE

Tu sais donc qui c'est?

LA GOUVERNANTE

On vous marie avec M. le comte de...

M. le comte de...? je n'en ai jamais ouï parler. Comment est-il fait?

LA GOUVERNANTE

Quand je l'aurai vu, je vous le dirai.

THÉRÈSE

Eh! pourquoi ne l'as-tu pas vu? Tu es insupportable !

LA GOUVERNANNE

Eh ! OÙ voulez-\ous que je le cherclie?

THÉRÈSE

r>on ! cela est bien difficile! Sùremenf, la femme de chandjre de ma mère le coiuiaît beaucoup et le l'aurait fait connaîlre, si (u avais voulu.

LA GOUVERNANTE

Je ne sais pas cela. Tout ce qu'elle m'en a dit, c'est' quec'est un homme de grand mérite.

THÉRÈSE

Ah ! je t'entends : c'est un vieux.

LA GOUVERNANTE

Non, c'est un homme revenu de la première jeunesse* et voilà tout.

THÉRÎISE

Au moins est-il bien fait?

Je VOUS ai déjà dit que je ne le connais point.

THÉRÈSE

Est-ce qu'on ne sait pas comment un homme esti fait sans le connaître? 11 demeure à Paris, sans doute?

LA GOUVERNANTE

Je crois que oui.

THÉRÈSE

Comment, tu crois que oui! Cela pourrait-il être aulre-ment? Ma chère maman serait-elle assez cruelle pour memarier à un vieux homme qui, par-dessus cela, serait capable de m'emmener en province? Ah! ma bonne, je mourrais plutôt que d'y consentir. J'aimerais mieux mefaire religieuse ici; cette seule idée me désespère. Ma bonne, va tout à l'heure trouver ma chère maman de ma) part et dis-lui bien...

LA GOUVERNANTE

Eh ! I)on Dieu ! que vous êtes vive ! Eh ! nous ne savonspas encore de quoi il s'ag"it. Non, non, croyez-moi, vousn'êtes point une fdle destinée pour la province, et je vousrépondrais bien qu'il n'en est pas question. Madame votre mère se ferait jeter la iiierres'il lui venait un pareil! dessein.

THÉRÈSE

C'est que ma chère maman est jeune encore et que je lui ai ouï dire plus d'une fois que je devenais si grande (ju'elle en avait honte, et que je ne sais si elle serait fort aise de me voir mariée dans sa maison et si près d'elle.

LA GOUVERNANTE

Oh! n'ayez point de peur. Sa femme de chambre m'a assuré que .M. le comte de avait sa maison toute montée à Paris, et vous n'irez point ailleurs que chez lui.

THÉRÈSE

Oh ! c'est bon, cela ! Je serai maîtresse de maison dès le lendemain?

LA GOUVERNANTE

Sans doute, et vous en ferez bien les honneurs.

THÉRÈSE

Oui, ma bonne, je l'en réponds; et tu en jugeras, car tu ne me quitteras point. Mais, dis-moi, quand est-ce qu'on me fera la proposition? M. le comte me connaît-il? M'a-t-il vue quelque part? Marque-t-il quelque empressement pour moi? Me trouve-t-il un peu jolie?

LA GOUVERNANTE

Oui, certainement, s'il vous a vue; mais j'en doute; je ne le crois même pas.

THÉRÈSE

Tant mieux ! Je me suis négligée tous ces jours-ci ; mais je vais dorénavant prendre i:arde à moi. Où pensestu qu'il cherche à me voir? Je ne voudrais pas que ce fût à l'église ; il ne me distinguerait jamais dans ce chœur parmi trente pensionnaires que nous sommes. N'y auraitil pas moyen d'inspirer à ma chère maman de me faire venir dîner chez elle? M. le comte pourrait m'y voir à son aise, sans faire semblant de rien. Je t'assure bien que, pour

moi, j'aurais l'air d'être dans une ignorance profonde et qu'il ne se douterait seulement pas (jue j'eusse jamais entendu parler de lui.

C'est-à-dire qu'il vous verrait g^ambader, sauter au cou de votre chère maman avec votre gaîté et votre vivacité ordiuaires.

THÉRÈSE

Assurément.

LA GOUVERNANTE

Et voilà précisément ce qu'il ne faut pas.

THÉRÈSE

Quoi ! est-ce ([ue tu veux que je me contraig"ne?

LA GOUVERNANTE

Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les hommes ; ce sont de drôles d'animaux : nous ne les servons jamais si bien qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des choses tout de travers, et presque tout dépend de leur impression. Un extérieur animé, une démarche lég"ère, un air ouvert, des yeux qui se laissent aller ne leur plaisent pas à propos de mariag^e : cela semble leur annoncer pour l'avenir une femme vive et inconstante, volag'c, peut-être coquette ; mais un maintien composé, un air timide et «les reg'ards abattus mettent d'abord un prétendu à son aise en ce ([u'il lui semble qu'une jeune fille qui se présente ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui rt'serve l'honneur de triompher de sa modestie et de faire passer dans son âme des mouvements qu'elle ignore et <pii ne sont dus qu'à lui,

THÉRÈSE

C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut que je m'étudie,.sur tout cela, jus(iu'à ce que le mariage soit fait.

24 l'œuvre UE CUÉISILLOX LE FILS

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