M""' DE SE..., THÉRÈSE
Ah! ma chère maman, je puis donc jouir un moment du bonheur de vous voir. Il y a longtemps (jue vous me le faites espérer et que vous ne venez point.
M'"'' DE SE
Ma fille, quoique je ne vous aie pas vue depuis quelque temps, je n'en ai pas moins été occupée de vous, et vous l'allez connaître, car je viens tout exprès pour vous annoncer une grande nouvelle.
THÉRÈSE
Quoi, ma chère maman? vous me faites trembler.
M'"'' DE SE
Rassurez-vous, ma fdle; je n'ai rien à vous apprendre qui ne doive vous plaire beaucoup.
THÉRÈSE
Ah ! si c'était (lue vous allez me retirer du couvent pour demeurer auprès de vous, que je serais aise ! ma chère maman.
M'"'' DE SE
Ce n'est pas tout à fait cela : je veux, en effet, vous retirer du couvent, mais c'est pour vous marier.
28 j/œivrf, de crébillon i.k fils
tiikrkse Ah! ma chère maman, (jiie dites-vous là! Moi, me marier! cela se peiit-il? je suis si jeune! je n'ai que (juinze ans.
M""' DE SE
Revenez de votre erreur, ma fille, vous en avez seize passés, et bientôt dix-sept; je vous en avais ôlé deux dans le monde, parce qu'en attendant l'établissement d'une fille, ((ui n'a pas lieu toujours aussitôt qu'on vou- <lrait, on ne couit aucun iis(iue de la faire passer pour plus jeune qu'elle n'est.
THÉRÈSE
Comment, ma chère maman, j'ai dix-sept ans?
M»"^ DE SE
Pas encore, mais vous êtes en âge, et je trouve une occasion de vous pourvoir trop avantageuse pour n'eu pas profiter. Je vous marie avec M. le comte de... C'est un homme de bonne maison; il n'a (jue trente-huit ans; il jouit des biens de feu son père. Ces biens, dont j'ai TU l'état, consistent en deux belles terres, situées dans le Périgord, en rentes sur la ville et en actions. Tout cela lui composera près de cinquante mille livres de rentes, sans compter une maison à lui, bien étoffée et où rien ne manque.
THÉRÈSE
Ce sera donc chez lui, ma chère maman, que j'irai loger?
31">e DE SE...
Oui, avec sa mère, (jui y demeure.
THÉRÈSE
Quoi ! il y a une mère?
M""' DE SE
Oui, sans doute, et qui jouit, pour son préciput et pour son douaire, d'une partie de ce bien-là.
THÉRÈSE
Elle sera donc la maîtresse de celle maison, et non pas moi?
M">*^ DE SE
Vous serez loujours reg^ardëe comme telle, aux soins du ménage près, dont elle consent à se charg-er, et cela même, ma fdie, est un bonheur pour vous.
THÉRÈSE
Mais, ma chère maman, si celte dame-là prétend nie traiter comme une petite fille?
M'"6 DE SE
Non, mon enfant, elle vous traitera bien; et pour peu que vous ayez de bonnes façons avec elle, vous vous en ferez adorer; c'est une femme, d'ailleurs, de beaucoup d'esprit et qui a toujours vécu dans la meilleure comj)ag-nie de Paris; elle vous y produira; vous y trouverez avec elle tous les ag-réments possibles, et je suis sûre que six mois de liaison avec elle vous formeront l'esprit et le caractère, au point que vous-même vous ne vous reconnaîtrez pas.
THÉRÈSE
Mais, ma chère maman, M. le comte de... est-il h(»nime de g-uerre?
M""' DE SE
Oui, ma fille; du moins, il n'y a pas longtemps ([u"il l'était encore.
THÉRÈSE
Et pourquoi a-t-il quitté?
M'"« DE SE
Il était depuis dix ans capitaine de cavaleiie, sans i)ouvoir obtenir l'agrément d'un régiment : il s'en est lassé; la paix est venue, il a remercié. Je ne vous dis rien de sa .fig"ure, parce qu'il n'y a ni bien ni mal à en dire, et vous
3o l'œuvkr di: crkbillon le fils
en jugerez vous-mènie dans le moment, car je l'attends
THÉRÈSE
Comment ! ma chère maman, vous m'allez exposer tout à l'heure à le ^oir ! En vérité, j'en frissonne. J'aurai honte devant lui; je n'aurai pas seulement la force de lui parler. Ah ! je vous en prie, qu'il remette sa visile à une autre fois, qu'il me donne le temps de m'y préparer, qu'il vienne dans un mois, à la bonne heure! mais, à présent, je n'oserais pas soutenir sa présence.
M'"*' DE SE
Dans un mois, ma fdle! Eh! vous serez mariée dans Iiuit jours. Tout est convenu entre lui et moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'à vous fiancer ensuite et vous mener à l'église. Je ne compte pas vous laisser plus de cinq à six jours dans ce couvent ; pendant ce temps-là, que je vous donne encore, il faut que vous trouviez bon que M. le comte de... vienne tous les jours dans ce parloir passer une heure avec vous afin que vous vous connaissiez. Et je vous conseille, ma fille, de surmonter cette petite honte qui vous tient et de ne point observer devant lui de si grandes réserves. Lorsqu'on est destiné à vivre ensemble, il n'y a pas un moment à perdre pour se connaître et pour s'aimer. Faites la conversation, interrogez, répondez, raisonnez sur toutes choses avec lui ; cette marque de confiance de votre part le flattera et lui persuadera que vous le voyez sans dégoût et sans répugnance; il vous en saura g-ré; il s'attachera à vous plus volontiers et plus vite et, à tous égards, vous vous en trouverez mieux.
THÉRÈSE
Mais, ma chère maman, me trouvez-vous assez bien mise pour paraître devant lui?
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS 3l
M"'e DE SE...
Très bien, ma fille, beaucoup mieux qu'à voire ordinaire; il n'y a ([ue ce fichu de mousseline qui me déplaît sur votre cou ; tenez, je vais le prendre ; mettez le mien.
THÉRÈSE
Ma chère maman, il est trop beau.
M'»« DE SE
Mettez, mettez, ma fille... Bon ! il vous sied à merveille.
THÉRÈSE
Il ne me cache pas la gorge. Vraiment, si notre maîtresse me voyait comme cela, elle me g^ronderait.
M""' DE SE
Mais non, mon enfant. Vous dites que vous êtes si jeune! Remarquez que vous en avez, de la g"orge; voilà vraiment votre sein qui commence à se former. Cela vous réjouit! Bon! ma fille, souriez : vous avez le sourire agréable. Vous ne le saviez peut-être pas ?
THÉRÈSE
Je voudrais bien, ma chère maman, l'avoir aussi aimable que vous... J'entends du bruit...
M""- DE SE
C'est apparemment lui. Tenez-vous, ma fille, sur votre chaise, de bonne grâce. Levez donc la tête. Prenez un maintien convenable, un air aisé.
THÉRÈSE
Ah ! ma clière maman, je n'en puis plus, j'étoufTe.
Quoi! que craignez-vous? ne suis-je pas ici entre vous deux?... Ah! c'est M. le comte.