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PRÉFACE VII

Charles Sedelmeyer achetait donc les œuvres des artistes francais, et en méme temps wl'encourageait quelques peintres de son pays : . de Brozik, qui fut un des metlleurs peintres d'histoire de notre temps, Pettenkofen, Jettel, ete, et surtout Michel de Munkacsy, dont le gente original et l'exécution pleine de maitrise venaient de se reveler en une œuvre accueillie avec grand succès: « Le Dernier Jour d'un Condamné ».

Ch. Sedelmeyer commanda alors à Michel de Munkacsy les grandes pages qui lui assurèrent une réputation triomphale, « Milton dictant à ses filles le Paradis Perdu », « Mozart faisant executer son Requiem >», et surtout les deux scènes de la Passion : « Le Christ devant Pilate », et « Le Calvaire », deux œuvres fameuses dont l'exposition, rue de La Rochefoucauld, attira une foule innombrable, et qui répandirent le juste renom du maitre en Europe et en Amérique, où elles furent acquises — pour un prix fort eleve, est-il besoin de le dire, — par un collectionneur de Philadelphie. Ces œuvres, d'ailleurs, avaient ete vulgarisées par la gravure, car Ch. Sedelmeyer fut egalement editeur d'eaux-fortes, des eaux-fortes qui sont recherchées des amateurs d'estampes, car elles marquent parmi les plus remarquables de la fin du xrx° siècle, et furent exécutées par les graveurs les plus réputes, Waliner, Kæpping, Mathey-Doret, Courtry, Laguillermie, Geyger, etc., d'après Munkacsy, Rembrandt, Fan Dyck, Domenico Ghirlandaio et Frans Hals.

Toutefois, à côte de son effort en faveur de l’art moderne, Ch. Sedelmerer ne cessait de rechercher et d'acheter les tableaux anciens, et l’on n'a qu'à feuilleter les treize volumes publiées successivement et où il les a catalogues, pour avoir une idee du nombre et de la variete des chefs-d'œuvre qui passèrent par sa galerie, à ne nommer que la « Grande Madone de Colonna », par Raphaël, qui fait désormais partie de la collection de M. Pierpont Morgan. Que de collections, d'ailleurs, ausst bien les collections particulières que les musees, lui doivent les plus purs joyaux de leur parure! Citerai-je à Paris les collections des deux frères Rodolphe et Maurice Kann, qui, sans contredit, sont les plus belles et les plus riches de l'Europe ? Rappellerai-je aue, sur la demande de M. Marquand, president du Metropolitan Museum, il s’en fut, le premier, en 1887, montrer dans ce musee une serie d'œuvres remarquables des maitres hollandais? Mais les Americains n'étaient pas encore mürs pour l'initiation, et pas un seul de ces tableaux anciens ne trouva d'acquereur. Que les temps sont changes!

Ch. Sedelmeyer ne se découragea pas, et il eut raison, puisque aujourd’'hut il a su former et faire admirer de très belles collections au pays des dollars.

Dans cette école hollandaise, il s’est particulièrement attache à deux maitres; a I — b

COLLECTION CH. SEDELMEYER

recherché avec une passion, récompensée d'incomparables trouvailles, les œuvres de Frans Hals et de Rembrandt. Frans Hals, est-il besoin de le rappeler, était, il y à une quarantaine d'années, sinon presque inconnu, du motns singulièrement dédaigne. Ch. Sedelmeryer, quand il en rencontrait dans une vente, les achetait, et il avait en face de lui un concurrent tenace en la personne du comte Mniszech, amateur convaincu el r'ERSEILRE, et petntre lui-meme dun reel talent; l'adjudication se faisait au profit de l'un des deux, dans les 2000 à 3000 francs, prix derisotres, st l’on songe que deux des Franz Hals laisses par le comte Mniszech ont été vendus récemment 800000 francs.

Quant à Rembrandt, Ch. Sedelmeyer lui avait voué, de longue date, un veritable culte : près de cent œuvres du maître lut passèrent par les mains, et s'il se les laissa enlever, c'est qu'il était heureux de conquérir de nouveaux admirateurs au génie du grand Hollandais, eelui qu'on à pu si justement appeler l'Empereur de l'Art, lui dont la vie fut empoisonnee de tant de misère, de tant d'amertume. Aussi Ch. Sedelmeyer était-il tout indiqué pour élever à Rembrandt le monument littéraire qu'est l’histoire de son œuvre par M.W.Bode, l'illustre écrivain qui a le plus étudié ce maitre. Wais on ne mène pas à bien un pareil ouvrage sans de lourds sacrifices ; quand s’agit d'aller à tous les coins du monde retrouver des originaux disperses, pour les reproduire et les décrire, cela demande du travail et du temps : au bout de douze ans, le huitième et dernier volume vient d'être achevé, et ce n’est pas un des moindres titres de Ch. Sedelmeyer à la gratitude des amateurs, que d'avoir sans arrêt poursuivi la realisation de ce projet, tel qu'aucun autre maitre ne trouva de bonne volonté pour sy consacrer. Enfin, lorsqu'il eut fait connaitre ses Hollandais de prédilection, Ch. Sedelmeyer s'attaqua avec le même entrain, la méme fougue, à l'École anglaise du xvur siècle, et l'on peut dire que la manifestation par lui organisée du gente de ces petntres fut et demeure éclatante. | |

Cela m'amène à parler de la collection qui va etre dispersee.

On sait qu'il y aura quatre ventes : la première, qui fait l'objet de ce catalogue, comprend les œuvres de l’école anglaise et de l'école française du xvur siècle ; et j'imagine que, lorsque l'on pénétrera dans la galerie de la rue de La Rochefoucauld, pendant les deux journées qui précederont les enchères, on éprouvera l'une des plus délicieuses el, en méme temps, des plus fortes sensations de beauté qui se puissent réver.

A côté de plages et d'intérieurs de Bonington, ce sont quelques tableaux importants

PRÉFACE ix

et une trentaine d'etudes de À onstable, des notes de couleurs vives et veloutées, la nature interprétée sur le vif, par le peintre dont l'influence fut dominatrice sur l’école moderne de paysage ; puis d'autres paysages et marines de Bristow, Collins, Cotman, Crome, Gainsborough, Lee, Morland, Priest, Stannard, Stark, Turner et Vincent.

Quant aux portraits de l'École anglaise, la collection n'en compte pas moins de soixante-dix. Je ne crois pas qu'on ait jamais montré un ensemble plus complet, nt plus varie, et plus capable d'expliquer l'irresistible séduction qui se dégage de tous ces visages, surpris en pleine activite de pensée, en pleine expansion de gräce. C’est, de Gainsborough, le « Portrait d'une Princesse royale » et « Miss Boone »; de Hoppner, les portraits de « Mrs. Home » et de «Miss Raine », tout de charme; de sir Thomas Lawrence, le portrait de « M. Binny et de ses deux filles », une œuvre maitresse, majestueuse, sans déclamation, et tendre, et intime, malgre l'ampleur de son decor; de Ræburn : le « Colonel Ramsay et sa femme », une toile d'élégance et d'expression aiguë, « Margaret Moncrieff>, et « Mrs. Montetth », l'une des plus jolies femmes que ce merveilleux maitre ait immortalisées; de sir Joshua Reynolds, le portrait penetrant de la comédienne « Schindlerin » ; de Romney, ceux de «Mrs. Tighe », de « Lady Hamilton, en Ariane »; de « Miss Gore », une page d’enchantement, une evocation antique du temps où les femmes etaient des déesses, à moins que ce soient les déesses qui se soient grandies d'être des femmes. J'en pourrais citer encore toute une sertie de Beecher, Cotes, Harlow, Kneller, sir Peter Lely, Opie, Russell, W'yatt, etc.

Ah! ces portraits de femmes! Ces regards, dans l'éclat desquels se cache le mystère d'une äme! Ces sourires qui passent sur des lèvres en fleurs; ces gestes qui disent la vie, ces cheveux qui voltigent, comme des pensées légères jaillies au hasard de cervelles d'enfants, ces épaules qui nous incitent à des rêves de beauté, parce qu'elles avaient une beaute de réve! Comme on demeure conquis par tant de gente plie à l'interpretation de tant de grace! Comme on se prend à les aimer toutes, ces belles, qui furent parfois des cruelles et des traitresses, et dont l'1rt a fait, pour l'éternité, des pardonnees, des adorees !

L'École française avait là un voisinage dangereux; heureusement, la collection Sedelmeyer la presente, sans peril pour sa gloire, et nos maîtres les plus fétes attireront à eux des hommages triomphants. Comment, en effet, ne pas admirer : de Boucher, la « Jolie Pécheuse », et cette variation galante sur l'Amour, en quatre compositions, que Dorat où Saint-Lambert pourraient seuls raconter en vers poudrés; de Chardin, le « Chateau de Cartes »; de Fragonard, le « Réveil de

l'énus », un chef-d'œuvre où la lumière et la couleur s'unissent pour la plus

x COLLECTION CH. SEDELMEYER

divine harmonie qui soit; et du même maitre, un « Amour vainqueur » qui est une fleur d'anthologie; de Greuze, le « Réveil », un réveil ingénieusement pervers, et qui porte en lui toute la joliesse aimable du xrnr siècle; de Lancret, une « Scène dans un Parc», une de ces comedies du sentiment et du bon ton, tels que les aimaient les petits conteurs et les belles coquettes contemporaines de Voltaire et de Diderot; de Pater, les « Fiançailles dans le Parc », qui figure parmu les chefs-d'œuvre du maitre; des frères Le Nain, des scènes de paysans, pages de couleur et de réalisme fortement vécues; de Watteau, une « Lorgneuse » d'une insolente coquetterte, etc.

Et les portraits, donc! Des portraits tels, qu'ils puissent lutter avec ceux des peintres anglais; ceux d'une « Jeune Femme et de sa Fille », dans un parc, et celui

de « Mme de Noirmont », par Nicolas de Largillierre'; celui de « Turgot », par

Van Loo, de « Marie Leczinska », et d'une ravissante « Jeune Fille », par Nattier; de « Mme ligee-Lebrun », par elle-même, atnst que celui de deux « Fillettes »..….. Je n'en finirais pas si je voulais tout citer, si je voulais m'arréter, comme ils le méritent, aux tableaux des autres peintres de ! ‘École francaise, également bien représentés : Challe, Desportes, Duplessis, Baron Gerard, Vestier, Coypel, Tournières, de Troy. * * *

La deuxième vente, qui fera l'objet du second catalogue, est entièrement consacrée à l'École hollandaise; M. Sedelmeryer, qui a beaucoup aime l'art sérieux et robuste des Hollandais du xvr et du xvrir siècle, s’est préoccupé de ne laisser dehors aucun de ceux qui avaient, à un titre quelconque, concouru au succès de l'École, et l’on peut dire que presque tous les maitres sont présents dans sa collection.

Je veux de suite citer le « Portrait de jeune Homme » et le « Portrait de la Mère du Maire >», par Rembrandt. Ce dernier portrait, encore qu'il ne marque pas parmi les œuvres tmportantes du peintre, me semble émouvant de simplicité et de vie : C'est un poème humain où se manifeste pleinement la joie de peindre, cette joie de peindre st nettement définie chez les peintres hollandaïs.

Et, autour de ces deux œuvres delection, dont Ch. Sedelmeyer ne pourra pas se separer sans mélancolie, je vois encore le grand paysage, avec figures et animaux, de Albert Curp, les « Joueurs de Trictrac », de Pieter de Hoogh; les beaux et francs portraits de C. Janssens; une « Sortie de Bétail », de Karel du Jardin; un « Portrait

de Femme aägée », de Maes; la « Jeune Femme lisant », de Metsu; la « Belle

1. Je crois qu'il est normal d'écrire le nom de Largillierre avec deux x; le peintre ayant signé ainsi, pendant vingt-cinq

ans, les procès-verbaux de l'Académie Royale, et de nombreux actes de naissance et de baptéme où il fut témoin.

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