‹ Tableaux romantiques de littérature et d'artChapitre 6 sur 10 · H8 LORD BYRON ET LE BYRONISME · texte numérisé non relu

H8 LORD BYRON ET LE BYRONISME

royautés? raison de plus pour n'étudier les rois que dans leurs actes et leurs œuvres. A ce compte seulement, nous sauvegarderons nos illusions. L'héritage d'un grand homme n'est point dans ce qui le rapproche de nous, il est au contraire dans ce qui l'en éloigne et nous le rend inaccessible. Le poëme de Childe-Haroldy certaines parties de Don Juan atteignent ce but :

Sume superbiam Qusesitam meritis, et mihi Delphica Lauro cinge volens, Melpomene, comam!..

Que les gens soucieux des trésors de l'esprit humain se rassurent; si le héros d'un jour a disparu, l'œuvre tient, immortelle par divers côtés, et dans l'ensemble moins affectée qu'on aurait pu le craindre. Byron subsiste, et c'est à son amour de la nature, à ses élans de cœur vers la liberté qu'il le doit. L'antique phare d'Héro que le noble lord prit pour guide en traversant l'Hellespont à la nage brille encore et brillera éternellement aux yeux de qui n'aura point désespéré de l'idéal.

Béi^énice est peut-être le plus délicat des chefsd'œuvre de Racine, celui qui contient les vers les plus charmants, les plus émus.

Eugène Delacroix raffolait de cette poésie et vous la récitait avec bonheur : quMl n'y eût en cela quelque affectation, je n'oserais le nier. On peignait le Massac7*e de Scïo, Hamlet, Y Enfer de Dante et Sardanapale, mais on adorait les vers classiques. C'était une attitude comme tout le monde en avait dans ce temps : je vois encore Musset assis sur une table du Café de Paris et nous débitant d'un sang-froid admirable quelque chose comme cent cinquante vers d'une messénienne qu'il avait apprise le matin, un peu pour nous démontrer que Casimir Delavigne était le plus grand poëte du siècle, et beaucoup pour agacer Victor Hugo.

Un soir donc que nous causions de Racine et de Bérénice , Delacroix, après s'être, à son ordinaire, étendu sur la délicieuse tirade d'Antiochus au premier acte, se redressa plus vif et plus lancé, et bien-» tôt son admiration devenant agressive :

« Quels vers! s'écria-t-il, estrce assez pittoresque!

Dans rOrient désert quel devint mon ennui !

Assez pathétique, assez joliment ouvragé:

Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée !

Où trouver chez nos romantiques cette pureté de langage, ce sens élégiaque et divin de la passion? »

— Et le LaCf répondis-je?

« Le Lac de Lamartine, reprit-il en haussant les épaules de pitié, une romance! Mysticisme et troubadourisme; la prose poétique de Chateaubriand mise en strophes! Où placez-vous l'accent de vérité dans ce morceau? Est-ce ainsi que parle la nature, et cause-t-on de la sorte avec sa maîtresse quand on la promène en bateau? Ce beau fils en habit noir, en long manteau que le vent secoue et qui tient une harpe dans ses bras, cet inspiré, ce barde et ce ménestrel, les lithographies des marchands de musique ne nous montrent que lui, son clair de lune, son esquif et sa tour à créneaux. Votre Zac, mon cher, n'est qu'une romance, je vous le répète, et si vous n'êtes pas content, j'ajoute : une romance de Romagnesi, compositeur également fort en vogue aux beaux jours de la Restauration. »

Cette conversation date déjà de loin et se passait en avril 1856, un soir, dans un jardin de la rue de la Chaise, mais le temps ni le lieu ne font rien à l'affaire; ce qui importe c'est l'exactitude, et j'en puis répondre, ayant tout noté sur l'heure même. Depuis^

il m'est arrivé souvent de relire le Lac^ et toujours avec admiration. D'où vient cela? Car il faut bien se l'avouer, les critiques, non, certaines critiques d'Eugène Delacroix, subsistent; le naturel manque, peu d'imagination, une rêverie assez banale, et dans l'exécution aucun imprévu, rien de trouvé ! Eh bien, alors, où découvrir la raison de cette consécration presque universelle, de cette admiration qui durera probablement aussi longtemps que la langue française ? Je vais vous le dire : dans l'harmonie parfaite du morceau, dans le charme infini de cette période cadencée qui vous berce sans jamais se détourner du sentiment. Le rhythme pourrait avoir plus de vigueur, l'image plus de coloration, de personnalité ; mais quelle heureuse disposition du discours ; de l'abondance et rien de trop, point de dissonance, pas une seule ! Qualités négatives! s'écrieront les difficiles. Peut-être, et j'en conviendrai volontiers, pourvu qu'on m'accorde que c'est avec cette sorte de qualités que sont faites les œuvres restées classiques. A vingt ans de distance, Alfred de Musset reprend le motif, sa pièce intitulée Rappelle-toi n'est qu'une réminiscence du poôme de Lamartine, réminiscence bien autrement montée en couleur, en verve littéraire, et d'un sentiment bien plus immédiat que l'original, et cependant, malgré sa valeur de détail, cette pièce ne vous satisfait pas à cai]^e du défaut de proportions : c'est un recommencement continuel, tout s'y perd en divagations qui vous semblent n'avoir pour but que de ramener le refrain. En outre, lorsque Musset composa son élégie, la poésie de l'amour et des larmes n'était déjà plus neuve ; autant on en peut dire d'une pièce 3e Victor Hugo dans les Rayons et les Ombres:

Oh I dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres. Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d*autres vos murmures. Est-ce que vous direz à d*autres vos chansons?

Il ne suffit pas de prendre le premier sentiment venu, le premier modèle, et de le reproduire. Il faut marquer cette figure de l'empreinte typique, et l'amener à vivre dans la sphère des créations idéales, qui durent éternellement. Nombre de pièces de Lamartine ont cette empreinte ineffaçable, il y a le souffle d'en haut, ce nesci'o quid de spontané, de définitif, qui fait que l'impression primitive d'une œuvre devient tradition, s'implante, s'impose, et que refuser d'y croire, en douter, devient hérésie. L'inconscient, voilà ce qui manque à notre art d'aujourd'hui ; tout y est préparé, voulu. Assortir des rimes, ciseler des strophes, ouvrer des mots qu'on taille à facettes comme des diamants, c'est le pont aux ânes. A ce métier, tout le monde s'entend, tous excellent à jongler avec des substantifs et des adverbes, à travailler d'un goût miraculeux des curiosités inappréciables, qui ressemblent à ces boules chinoises enchevêtrées les unes dans les autres ; une première se creuse pour en contenir une seconde qui en renferme une troisième et ainsi de buite. Mîisiquer en poésie, peindj'e en musique est le travers du temps ; les uns n'ayant rien à dire filent des sons, les autres, à défaut de mélodie, emploient le rhythme. Beethoven, Schumann , Lamartine ignorent ces sortes d'exercices caractéristiques et se contentent de chanter leur âme.

L'art des vers n'est point la poésie, entendonsnous. « \\ travailla toute sa vie sur le vers français, >> '

écrit la Harpe. Quelle épigramme dans cet éloge : Travailler sur levers français! Tous les mystères de la forme, du rhythme, de la couleur sont divulgués. Jamais on ne fit plus facilement des vers difficiles, jamais la technique vl^îmX^ portée si loin, et jamais il n'y eut moins de peintres, moins de musiciens et moins de poètes, dans la haute et souveraine acception de ce terme appliqué à des personnalités, telles que Lamartine ou Victor Hugo, Ingres ou Delacroix, Hérold, Auber ou Boiôldieu. On remarquera que je ne parle ici que des Français, et justement un fait me revient àTesprit, bien significatif, et que je tiens de l'auteur de la Muette. Il s'agissait non point d'un sonnet, mais d'une fugue sans défaut, objet non moins rare jadis, et ce morceau de science accomplie dont s'émerveillait le directeur du Conservatoire était l'œuvre d'un bambin de douze ans; Auber stupéfait ordonna qu'on fit monter le Mozart en herbe, et quand Halévy le lui présenta, l'illustre vieillard encouragea l'enfant, puis, malicieusement, lui frappant sur l'épaule : « Très-bien, mon bonhomme, très-bien! et maintenant il va te falloir trouver un pont-neuf pour mettre là-dedans! » Un pont-neuf, une idée, c'est àquoi nous pensons le moins, Bridoisons que nous sommes, uniquement occupés de la forme! Et l'inspiration, que devientrclle dans ce jeu puéril de syllabes, de sonorités et de valeurs? Que devient le grand souffle lyrique? Sans l'inspiration pourtant, point de poëte; sans elle, point de Lamartine. Qui nous rendra cette divine inconscience du chantre des Méditations, des Harmonies et de Jocelyn? Qui nous rendra toute cette poésie vécue avant d'être chantée?

11 y a de certains sentiments et de certains styles qui sont pour ainsi dire contagieux, et qui teignent de leurs couleurs tous les esprits. A ce point de vue les Méditations occupent un rang historique» Lorsque aujourd'hui nous parcourons ce livre, nous avons quelque peine à nous figurer, qu'à la période de son apparition, les contemporains aient pu le juger si paradoxal ! En effet, tout ce que renferme le volume des Méditations, tout ce qu'il dit, a tellement depuis été redit et rebattu ! De cet amour épuré, qui dans son platonisme confine à l'adoration , de cette religion sentimentale, de ce naturalisme du clair de lune, des étoiles, de l'Océan et des grands bois, de ces mélancolies des solitudes, de ces éplorations, de cette nostalgie de la mort, quel abus n'avonsnous pas fait depuis quarante ans? Mais en 1826 ces idées-là n'étaient point ce qu'elles sont aujourd'hui : de simples et inoffensifs lieux communs à sustenter d'innombrables petits livres que chaque matin voit éclore , et que chaque soir voit mourir derrière la vitrine de l'éditeur; c'étaient bel et bien des paradoxes, tant à cause de leurs tendances militantes en faveur du trône et de l'autel, que par le renouvellement de la forme qu'elles allaient provoquer : à nouvelle inspiration, autre langage : Cantemus Domino nosfro cantica nova/

Lamartine fut l'ouvrier de cette première heure, et jamais on ne fera valoir ce titre assez haut. Sa poésie n'a point d'école, elle est en lui, émane de lui comme son propre souffle ; instinct, don de Dieu, pur génie ! La fleur ressent-ell^ quelque chose du parfum qu'elle exhale? Le rossignol a-t-il conscience des. effets que sa voix produit en notre âme? Ainsi.de

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Lamartine, de ces chants qui, tendres ou mélancoliques, triomphants ou désespérés, toujours mélodieux, varient toujours le môme thème : Dieu, amour, nature. Il invente pour la rêverie une langue musicale, donne couleur de mysticisme à toutes les passions qui animent cette fière et noble jeunesse de la Restauration. Amour de la paix, de la libellé, haine contre Napoléon, religion, enthousiasme, il tient tout de sa mère, de cet instinct qui l'emporte sur sa conviction et prédomine. Il paye en étant ce qu'il est et non comme un simple mortel en faisant ce qu'il peut ; s'il fait des victimes, il croit les avoir dédommagées par une larme, une strophe données en passant. Un lyrisme souvent aqueux , des pièces qui se suivent et se ressemblent. Son vers manque de modulation et va par paraphrases, abondant, coulant comme un vers classique avec quelque chose qui semble venir d'un mystérieux lointain. Né en pleine nature, Genève et son lac, le mont Blanc et ses neiges éternelles, — le voilà comme Rousseau directement, immédiatement saisi par le vifl II voit, il respire, il sent, il a commerce naïf avec la nature et non point avec les esprits de la nature, et, pour goûter le clair de lune, n'a pas besoin du cor à'Hernam et de mille autres accessoires de théâtre. Lamartine ne trouve point les dessous, rien de maladif dans sa façon de contempler, de rendre un paysage ; le séjour des villes, le rationalisme continu éveillent des idées de paysages fantastiques ; l'homme habitué au pavé des villes, réduit au seul spectacle des bois et des vallons en toile peinte, a des hystéries que le rustique ne connaîtra jamais. Lamartine est un rustique comme Virgile, son pittoresque (voyez

Jocelyn et ses inépuisables descriptions où Timage incessamment renouvelée se déroule sans fin), son pittoresque a besoin de beaucoup d'espace; mais quelle grandeur d'effet il obtient avec ces vers superbes, débordants, admirablement beaux jusqu'en leur négligence et leur abandon :

De la lune partout les clartés répandues Comme d'un lin lavé les toiles étendues.

Aux yeux de Goethe, un vers de Virgile ennoblit, complète un paysage. Promenez-vous à Sorrente parmi les orangers en fleurs, visitez Caprée, les strophes des Méditations et des Harmonies vous viendront aux lèvres , altières et mélodieuses, tendres et sévères comme les contours et les lignes du splendide tableau qui vous environne. Le paysage de Lamartine est celui de Poussin, de Claude Lorrain, des grands classiques : peu ou point de curiosités , de raretés ; les insectes , si fourmillants et bourdonnants chez Victor Hugo, à peine interviennent. Les vrais romantiques entendent le bruit de l'herbe qui pousse, comprennent et parlent la langue des oiseaux, et ce n'est point assez pour eux de rêver au clair de lune , il leur faut se baigner dedans. Le plus beau de cet idéal se trouve dans une scène d'un roman de Tieck, où le peintre Franz s'apprête à reproduire un paysage , quand il l'aperçoit réfléchi au sein de l'eau ; aussitôt le reflet l'emporte: le reflet seul est poétique, parce qu'il est sans contour. La nature n'est que la prose, mais le reflet, la réflexion, à la bonne heure, c'est la poésie dynamisée. Les romantiques allemands sont des logiciens

très-sérieux d'une idée philosophique et sociale, les nôtres sont des amateurs. En revanche, vous avez dans sa réelle et plantureuse simplicité, dans son large et puissant horizon, le paysage de Jocelyn. La religion d'un Chateaubriand, d'un Lamartine, n'a rien de la foi du seizième ou du dix-septième siècle; elle vient simplement combler un vide creusé dans les consciences par Voltaire. Mais ce sont les grands problèmes de l'humanité qu'on agite, et si Lamartine les résout à sa manière, comment lui en vouloir? Beaucoup cependant ne lui pardonnent pas cet éternel dilettantisme et l'accusent de dilapider à plaisir un capital de facultés, qui, sagement gouverné par la réflexion, eût produit selon eux bien d'autres merveilles. M'est avis que ces gens-là se trompent, et qu'un Lamartine rangé, discipliné, faisant valoir, n'eût jamais égalé, comme poëte, l'incorrigible dissipateur que nous admirons. Tout le monde ne peut pas être Goethe ; c'est ce que les Allemands se refusent à comprendre : l'un, parlant de l'auteur des Méditations et des Harmonies, le compare à des médiocrités de. la force de Matthisson, de Salis ou de Tiedge; tel autre, ne pouvant s'expliquer la raison de cette gloire invraisemblable, va chez le voisin chercher ses renseignements :

« En 1847, alors que l'étoile de Lamartine brillait de tout son éclat, nous interrogeâmes un savant allemand sur ce problème, qui depuis longtemps déjà nous préoccupait *. » Et ce savant germain, versé à fond, paraît-il, dans notre littérature, répond que c'est là purement et simplement une question

* Kreyssig, Studien, 300,

de beau langage et de beaux vers tels que ceux-ci par exemple :

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières. Vains objets dont pour moi le charme est envolé ; Fleuves, rochers, vallons, solitudes si chères. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé !

Ou bien encore ceux-là d'un tour musical non moins louable :

La terre est pourtant aussi belle.

Le ciel aussi pur que jamais ; Ah! je le vois, ce que j'aimais.

Ce n^était pas vous, c*était elle !

Elle, la Béatrix d'Aix en Savoie, la dame mystique du Lac^ TElvire des Méditations I

Mais les siècles auront passé sur ta poussière, El vire ! et tu vivras toujours 1

Nous voici loin de TÉléonore de Parny ; aux gré^ cités badines et frivoles, succède l'expression mysté-* rieuse de ce que 4'ânve a de plus éthéré et de plus inexprimable. Elvire n'est qu'une apparence, un pur symbole, vous vous attendez toujours à la voir déployer ses ailes et s'envoler de ce monde que ses pieds adorés à peine effleurent. L'amour du poëte n'a que sentiment et séraphisme, mais combien de rêves et d'idées le dédommagent de ces privations qu'il s'im-

pose,\ers quelles sphères invisibles et glorieuses ne s'élève-t-il pas à l'aide de ce médium en qui, sous une enveloppe mortelle, son œil entrevoit une lueur crépusculaire d'éternel infini ! A ce fond du sujet, répond la forme; doucement, mollement teintés de mélancolie, les vers s'épanchent, des séries d'images séduisantes donnent au vague du sentiment une heureuse coloration sans jamais trop préciser ni la ligne ni le contour ; plus de retour au vieil arsenal littéraire du passé classique , nous en sommes à l'inspiration individuelle, la nature prend le pas sur l'art. C'était ce que voulait la jeunesse du moment, altérée de cette coupe d'amertume qu'on lui tendait, et s'abreuvant avec délice de cette poésie de la douleur. Après la période de Voltaire qui jette à bas et nie tout idéal, devait naître une période de contemplation. De là le succès immense des Médilations, dont quarante -cinq mille exemplaires furent vendus en trois ans.

Cette forme vous rappelle Ossian, impossible aussi de ne pas songer à Chateaubriand ; mais il s'agit bien moins d'imitation que d'influence atmosphérique ; d'ailleurs le nombre et la rime prêtent à la rêverie un vêtement nouveau dont les plis flottants l'ennoblissent. Maintenant, à ce long cantique, à cette improvisation sans fin, ouvrez le paysage de Rousseau, à ces fluides impressions de l'âme donnez pour se fixer le pittoresque des Alpes, et vous avez Jocelyn,

Dans Raphaël, l'Elvire des Méditations s'appelle Julie. C'est la même femme, le même ange avec les ailes en moins et l'anévrisme en plus. Le poëte ici devient familier, dépose sa lyre, et semble se complaire à ramener aux réalités de l'existence son lec-

leur enivré d'azur. On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. Lamartine pratique cette philosophie; il chante d'abord, puis se raconte. « Il y a les vers, la prose et la prose poétique, » remarquait Chateaubriand , son modèle ; à nous peindre son enfance, sa jeunesse, son âge mûr et sa vieillesse, jamais l'instrument ne lui fait défaut. Comme ces Anglais qui, après s'être bourrés de fraises, d'abricots et de raisins, avalent un grand verre de xérès pour corriger l'acidité des fruits, et corrigent ensuite le xérès par des flots mousseux de scotch aie, il va corrigeant l'idéalisme des Méditatiom et des Harmonies par la prose poétique ou simple de ses romans et de ses confidences. J'ai connu bien des gens qui lui tenaient rancune à cause de ces divulgations des secrets les plus intimes de la musc. <( 11 semble, s'écriait Alexis de Saint-Priest, qu'on me promène dans un théâtre après que la pièce est jouée. — Voyez-vous, me souffle à l'oreille un importun régisseur, voyez-vous ces lames de tôle, c'est avec cela que nous faisons le tonnerre ; et ce mauvais cofi're de carton grossièrement badigeonné vous représente le cercueil de Juliette ! »

Nous pensons que la lecture de ce roman ne saurait enlever aucun prestige aux Méditations, Le mouvement, l'inspiration, le pittoresque, sont partout dans ces pages : le roman, par ses descriptions, touche au poëme. Qui jamais oubliera le merveilleux tableau du site où l'action se passe ? Quelle âme sensible, comme on disait au temps de VHéloïse, voudra séparer cette harmonieuse prose de ces beaux vers et ne se récitera le Lac des Méditations au plein de ce délicieux paysage du roman? Aimez-

VOUS les curiosités littéraires, et voulez-vous exactement vous rendre compte de la différence qui existe entre un poëte de race, un olympien, et l'homme de talent habile à mesurer des alexandrins? Au cours de ces diverses lectures de Lamartine, ouvrez au hasard un Delille ; dans ce genre d'idylles et de pastorales, nul ne s'exerça davantage ; là aussi vous trouverez des paysages à foison, vous trouverez même le sujet de Jocelyn, et voyant le digne abbé tantôt s'extasier sur les splendeurs de la nature, tantôt nous peindre en plusieurs chants l'heureuse et tranquille existence d'un curé de campagne, vous vous direz : Que de belles occasions cet excellent homme a pourtant manquées d'être un poëte I

La forme de Lamartine n'a jamais beaucoup varié; elle est, sur le tard, ce qu'elle était aux premiers jours, vaporeiise, ondoyante, indécise, bien moins préoccupée des prosaïques lois de la logique et de la grammaire que de l'élément musical. Son inspiration, à force d'abondance, tourne à la phraséologie rhythmique. Tel vers de Virgile vous fait rêver, Lamartine épuise le sujet et ne laisse à votre propre méditation aucun travail ; il dit tout, et cette faculté contemplative qui Télève si haut au-dessus de nos classiques, le don qu'il a de se mettre en communication directe avec la nature, perdent par cet abus ce que j'appellerais le principe génésiaque de la poésie lyrique. Affranchir son lecteur pour un moment des servitudes de l'existence, l'amener à songer lui-même et le faire passer d'une image à l'autre sur les ailes de la rêverie, est la plus noble tâche que la poésie lyrique se puisse proposer, Mais, pour réussir dans cette tâche, il faut surtout

de la modération et savoir s'arrêter dès qu'on a touché le point sensible. J'ai cité Delille et parlé des belles occasions qu'il aurait eues de se montrer poëte. Delille, malheureusement pour lui, n'a jamais mérité qu'on le compare à Lamartine ; en revanche, les passages n'abondent que trop où Lamartine vous rappelle Delille.

Le sens du nombre poussé à sa suprême puissance fut le caractère distinctif de sa prose comme de ses vers, et, jusqu'en ses dernières improvisations, si multiples, on en ressaisira la marque. « Vous avez beau faire, lui disions-nous un soir qu'il se dénigrait et se reprochait, entre amis, de n'être plus que l'ombre de lui-même. Quand tout ce que vous avancez là serait vrai, au milieu de ces incorrections, de ce vide et de ce néant dont il vous plaît de nous parler ici, quelque chose survivrait encore de personnel à vous : cet art inouï de la phrase émue et sonore, cette féminine et toujours séduisante élasticité d'esprit, ce flot qui vient du cœur et vous berce divinement dans ses murmures, alors môme que ces murmures ne vous disent rien I » — Oui ! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil, c'est cela, bien celai le clavier, n'est-ce pas? — Et son noble visage eut un rayonnement, et taqdis que ses doigts imitaient dans le vide le jeu du virtuose sur un piano, nous l'entendions répéter : le clavier, oui, le clavier 1

Lamartine est un pur génie, Victor Hugo est un maître; l'un chante et s'ignore. Et si bien il s'ignore qu'il est capable de ne pas se reconnaître dans le miroir qu'on lui présente. Comme nous traversions les Tuileries, par une belle matinée, j'étais très-

jeune alors, et le printemps poussant dehors la poésie, je m'écriai :

La sève, débordant d*abondance et de force, Sortait en gouttes d*or des fentes de Técorce.

Lamartine, à ma citation, s'arrêta. « Qui a fait cela ? me dit>-il, c'est très-beau I » — Gela, mais c'est dans Jocelyn. — « N'importe, je ne m'en dédis pas, répétezmoi ces vers, que je les retienne à mon tour. » Ses vers se suivent et se ressemblent, foisonnants, négligés, avec des diamants à chaque pas, qu'on dirait taillés de la main de l'ouvrier le plus habile ; l'autre, Victor Hugo, sait ce qu'il fait et le sait trop, car son merveilleux procédé finit par n'avoir plus de secret. Impossible, à ce sujet , de ne pas constater divers rapports d'individualité. Lamartine , par exemple, et Rossini ont des affinités qui sautent aux yeux des moins clairvoyants, de même que Victor Hugo, Meyerbeer et Delacroix sont très-prochement apparentés; et, pour peu que l'observation vous amuse , descendez l'échelle de plusieurs degrés et vous la retrouverez également frappante : Béranger, Casimir Delavigne, Scribe, Horace Vernet, Deïaroche, autant de notables d'un certain canton !

La langue de Jocelyn ne diffère pas essentiellement de celle des Méditations et des Hainnonies; passez au contraire des Odes et Ballades à la Légende des siècles, et vous éprouverez l'impression que vous auriez en lisant la partition du Prophète au sortir d'une audition du Crociato, La Légende des siècles est, à mon sens, ce que l'art des vers a produit chez nous de plus puissant. Quelle part énorme a la volonté dans cette poésie ! Le volume des Odes et Ballades contient toute

la Légende des siècles : seulement entre les deux livres cinquante ans se sont écoulés, et ce qui alors était en germe est devenu , par le travail et lô progrès des temps, une épique forêt de chênes. Lamartine emploie Talexandrin ayant cours : il prend ce qu'il a sous la main. Hugo s'adresse aux grands facteurs du seizième siècle, restaure, enrichit l'instrument; à cette césure affranchie, à ces modulations savantes, à cette rime neuve, pittoresque, imprévue, qui reconnaîtrait le vers de Boileau, de Voltaire ? N'eût-il que les premières Méditations , Lamartine serait Lamartine ; Hugo, par la seule virtualité des Odes et 5a/- /a^es, serait loin d'être le poète que nous admirons. Il lui faut le travail, le contre-point et la mise en œuvre expérimentale des dons innés. En relisant ainsi tous ces vers de 1821, au point de vue d'une question de forme, et tandis que nous constations la différence des deux styles, une chose nous émerveillait : la communauté des sentiments. Ces deux hommes, dont l'un a fait la révolution de février et dont l'autre est aujourd'hui radical, ne respiraient alors que tendresse filiale pour la monarchie des Bourbons et ferveur chrétienne militante. romantisme, ce sont là de tes coups 1 J'entends nombre de gens se scandaliser, crier à l'apostasie, opposer les préfaces monarchiques de 1822 aux manifestes révolutionnaires de 1876; ce monde-là se trompe, le poôte qu'il accuse est de bonne foi, il s'agirait simplement de s'entendre sur les mots : le romantisme n'a point en vue l'humanité : il est surtout le fait de quelques natures aristocratiquement douées et ne connaît que des tendances individuelles, subjec^ tives : il est esthétique.

Lamartine n'eut jamais ni grand attachement pour les personnes, ni grande foi pour les principes. Ce qu'on peut dire, c'est que toute la fidélité dont son àme était capable fut pour la Restauration. « La Révolution de juillet, qui m'a profondément affligé parce que j'aimais de race la vieille et vénérable famille des Bourbons, parce qu'ils avaient eu le sang de mon père et de mon grand-père, cette révolution ne m'a cependant pas étonné ; il faut la regretter, mais il ne faut pas perdre le jour à la regretter inutilement, il faut agir et marcher. » Vous croiriez entendre parler Chateaubriand. A la Chambre, c'est un visionnaire, les différents partis lui répugnent, il trouve les conservateurs prosaïques et les légitimistes sans patriotisme avec leur opposition entêtée. La droite ne lui plait pas, ni la gauche, ni le centre non plus ; où siégera-t-il ? au plafond. Ses discours sont des poSmes; il va de la question d'Orient aux croisades, des croisades, de la chevalerie au moyen âge, du moyen âge à Jésus-Christ, et Jésus-Christ le ramène à la question du paupérisme... en chemin de fer. Mais ce romantique a l'œil du Voyant; ce dilettante qu'on raille a des mots prophétiques qu'il lance par-dessus bord à l'Océan déjà sourdement ému : la France s'ennuie ; la France s'attriste. En sa qualité de gentilhomme, Lamartine devait, comme Mirabeau et Chateaubriand, aimer le peuple et coqueter avec les blouses en haine de la bourgeoisie. Encore l'esthétique ! seul principe qui, dans les sociétés avancées, survit à tout. Les masses ont leur chevalerie, leur héroïsme, il les aborda carrément et fut acclamé. Un poôte illustre, un homme de race qui vient à vous, cela

impose, cela flatte, et Ton vit un moment où les belles périodes si populaires dans les salons char* mèrent aussi les faubourgs.

En 1847 avaient paru les Girondins; quelle occasion pour un tel livre I La France s'ennuyait de Tinterminable ministère de M. Guizot, de cette bureaucratie irrévocablement fermée à toutes les choses de rimagination et du sentiment. Elle assistait au spectacle de procès scandaleux où des ministres avaient à répondre en justice de leurs prévarications financières. Considéré au seul point de vue historique, ce livre des Girondins offre certes bien à reprendre. Les faits y sont présentés avec une souveraine indifférence : point de plan politique, Girondin au début; chemin faisant l'auteur passe à Tennemi et conclut par Tapothéose de Robespierre. Mais si vous aimez les portraits, si vous voulez voir revivre une époque dans sa couleur et son pittoresque plutôt que dans son exacte vérité, ouvrez ces pages et vous ne les fermerez plus. Si chez vous la raison s'insurge, c'est votre imagination qui se chargera de lui répondre, j'allais presque dire votre système nerveux, tant vous serez saisi, remué, entraîné ; les scènes héroïques ou barbares de la Révolution sont peintes à traits fulgurants ; l'intérêt, les larmes et le pathétique débordent, et par instants vous avez aussi le grotesque. On a remarqué, à propos de l'histoire de la Restauration, l'imperturbable assurance de Lamartine à faire parler les

diplomates comme s'il avait reçu leurs plus intimes confidences. Cette intuition qui donne à sa conjecture un piquant irrésistible et vous commande en quelque sorte le respect dû à l'histoire, au plein d'une improvisation romanesque, ce don singulier de deviner ce qu'il ignore et ne peut savoir, atteint parfois dans les Girondins à des effets prestigieux. La vie privée des personnes, leurs pensées secrètes y sont racontées comme par le témoin le plus intime; quant à ses portraits de femmes, vous diriez des Van-Dyck tant la distinction et la grâce s'y mêlent à l'héroïsme. Ces figures, passionnément décrites, il les avait, pendant sa fièvre de travail, étudiées, fréquentées, s'imprégnant de leur atmosphère. Peintures , estampes , terres cuites , empreintes, ameublements, il voulait tout voir, tout connaître. On citait alors un hôtel du Marais trèsriche en curiosités sur l'époque : le maître du logis, ancien conventionnel vieilli dans l'impénitence et qui s'était jadis brouillé à mort avec Robespierre,— surtout parce que Robespierre croyait en Dieu, — s'empressa de faire à Lamartine les honneurs de sa galerie. Il y avait là, en effet, comme portraits, des. choses bien curieuses : Law et sa charmante femme, Danton, Robespierre, Charlotte Corday, l'œil calme, profond, et vêtue de la chemise rouge des parricides ; le duc de Penthièvre à côté de Boissy d'Anglas. Parmi toutes ces têtes de l'histoire se trouvait égaré un tableau de l'école italienne représentant Dieu le Père en style michelangesque, et dont le cicérone énonça le sujet en ces mots ; Voici maintenant le Père Éteriell,.. EsWl par hasard de votre Connaissance? Lamartine goûta mal la plaisanterie,

il ne sourcilla point cependant, mais de grave qu'il était devint presque sévère et passa outre sans répondre. La reine, M°' Roland, Charlotte Corday semblent obéir à révocation ; et de quel ton il les accoste, quelle exquise fleur de chevalerie française vous respirez à l'entendre vous décrire les airs de visage, les caractères et vous entretenir de ces tragiques destinées 1

On accuse Lamartine d'atténuer, d'exalter même les horreurs de la Révolution; son crime serait plutôt dans ce continuel entraînement d'une narration vertigineuse où l'odieux des événements disparait sous des flots d'éloquence. Écrit en 1847, ce livre est surtout de son époque : l'inquiétude politique et religieuse du moment tient en haleine le génie de l'écrivain à ce point que chacun y trouva ce qu'il cherchait et qu'il y en eut, comme on dit, pour tous les goûts, pour les républicains et les socialistes , comme pour les voltairiens et pour les cléricaux. Le succès fut immense, et le seul intérêt dramatique l'eût expliqué : l'agitation romantique s'était depuis longtemps calmée; plus de querelles au théâtre; en politique,, le marasme, l'ennui ; et c'est au milieu d'un lourd silence précurseur de l'orage que ce livre étrange éclatait avec ses visions apocalyptiques du passé, avec ses tout-puissants effets de récit et de mise en scène. La France entière s'y laissa prendre et ceux qui osaient s'écrier : C'est un roman ! durent se taire. « Toutes ces sottises qu'on appelle histoire, écrivait Paul- Louis Courier, ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goût^ » L'auteur des Girondins met plus que du goût, il y va de son

inspiration et sa virtuosité fait tourner en pitié l'horreur dont le crime vous pénètre.

Lamartine touchait au faîte; cet homme que la fortune accablait depuis vingt ans de ses faveurs se voyait l'objet d'empressements inouïs. Sa popularité le débordait. Au dehors, on saluait son passage en attendant de l'acclamer; dans le monde, c'était une adulation sans fin. De pareils mortels n'ont d'ordinaire pas d'envieux ; qui oserait? Il en fut un pourtant que le fracas de cette gloire importunait : j'ai nommé Chateaubriand. C'est qu'à tout prendre Lamartine aussi lui ressemblait trop. Cette coupe dont s'enivrait l'auteur des Méditations et des Girondins était la même où jadis avait délicieusement plongé ses lèvres l'auteur des Martyrs et qui maintenant s'échappait de ses mains défaillantes. « Grand dadais, va ! » murmurait-il un soir à l'Abbaye-aux-Bois en suivant de l'œil du fond de son fauteuil roulant ce triomphateur ingambe et radieux qu'un flot de femmes relançait. Ce dadais-là jouait son double. N'étaitril pas de son monde et de sa paroisse? N'avait-il pas voyagé en Terre-Sainte, rapporté de l'eau du Jourdain, quitté la muse pour la politique, promenant partout son dilettantisme, comme lui poëte et diplomate, royaliste et républicain, comme lui chrétien ou se croyant tel ? Que de motifs pour le détester I Hélas ! quelque temps encore et sa haine se fût amendée, et l'amer vieillard eût repris courage et bienveillance au spectacle des revers que l'avenir réservait à cette illustre destinée 1 Les plus beaux jours ont des lendemains souvent misérables ; ne nous hâtons jamais de les célébrer si haut en ce qui nous regarde, ni de les envier à nos rivaux,

car il est écrit que les puissants seront dépossédés, et tout se paye ici-bas, surtout la gloire. Cette parole de vie et de flamme s'usera ; aux redoutables émotions soulevées par elle, des tempêtes succéderont pendant lesquelles Tépée de Cavaignac Técartera, puis, avec les votes pour la présidence, commencera le délaissement.

Parmi les quatre sinistres sœurs qui visitent Faust à son déclin, il en est une que Lamartine devra connaître : la Pénurie, muse de sa vieillesse. Cellelà, des hauteurs fulgurantes où son char de Phaéton s'était espacé, le ramena tristement aux carrières de la littérature :

Le front dans mes deux mains, je m^assis sur la pierre,

Ce fut pire, il s'assit, la tête vide et l'âme navrée, devant sa table de travail ; désolante épreuve intrépidement soutenue au nom du devoir, et qui sans aucun doute prêtait au rire, puisque tant de beaux esprits et de jolis cœurs du temps présent l'ont chansonnée, pendant que les forts critiques promenaient leur loupe d'historiens et de philosophes sur les pages douloureuses issues d'un tel conflit de circonstances :

Mais pourquoi m*entrainer vers ces scènes passées ? Laissons le vent gémir et le flot murmurer ; Revenez, revenez, ô mes tristes pensée^, Je veux rêver et non pleurer !

Ne pleurons pas; rêvons, ou plutôt écoutons causer M. Legouvé et laissons-nous distraire aux anecdotes qu'il raconte. Quelqu'un disait à Sainte- Beuve : « Mon cher, quand on est de vos amis, il lie fait point bon mourir avant vous. » On n'en peut dire autant à M. Legouvé; s'il péchait, lui, ce serait par l'excès contraire. « De mortuis nil nisi bene. » Distinguons cependant, et ne perdons pas de vue les droits de la critique toujours conciliables avec le regret et les ménagements dus à la mémoire récente d'un écrivain ou d'un artiste. M. Legouvé, s'il vous parle de Scribe ou de Lamartine, voit trop l'ami; sa préoccupation semble être moins d'étudier l'auteur dramatique ou le poëte que de vous entretenir d'une foule d'incidents personnels et d'amusants détails. Vous avez le curieux, le pathétique; les souvenirs, les mots, les rapprochements ingénieux glissent devant vous; quelque chose manque pourtant dont vous regrettez l'absence et que le spirituel orateur vous laisse désirer. Est-ce d'un excès de piété envers l'idole que vient ce péché par omission ; est-ce que les fautes de l'auteur dramatique et du grand poëte échappent au conférencier trop accoutumé à vivre dans la familiarité de ses modèles pour s'apercevoir de leurs travers?

Scribe et Lamartine * ! Comment trouver deux

< Scribe et Lamartine, deux conférences par M. Legouvé. Paris, Hetzej. ...

t42 LAMARTINE.

organisations plus éloignées Tune de Tautre, deux intelligences plus antipodiques? Celui-là bourgeois imperturbable, déclarant le style un obstacle, heureux lorsque dans les plus graves événements de l'histoire il a découvert un petit motif pour en faire le grand événement de sa pièce, vivant et s'agitant dans Tétroit, localisant tout et ne s'élevant jamais au caractère, au vrai humain; celui-ci, génie, essor, lumière, l'imagination et le style, grand seigneur dans ses vers comme dans sa prose et ne touchant le sol que pour rebondir plus haut vers les généralités. Goûter également deux esprits d'ordre et de tempérament si dissemblables, si incompatibles, il y a là un miracle que l'amitié seule peut accomplir. Au lieu de neuf muses, Voltaire veut en compter dix et prétend que la dixième soit la critique. Mettons ici que l'amitié sera cette dixième muse, et voyons-la triompher dans ces improvisations abondantes que son souffle anime.

Impossible d'être plus habile, plus industrieux à masquer les défauts de son personnage, de mieux sauver la situation : à cet art, vous reconnaissez chez M. Legouvé l'homme de théâtre ; il sait éluder, glisser sans appuyer; parlant de Scribe, il ne vous dira pas un mot du moraliste, mais il s'étendra complaisamment sur le tacticien ; il ne vous dira point que cette morale est vulgaire, qu'elle se contente de vous démontrer que, pour faire la cour à une femme mariée, il faut avoir beaucoup d'argent et beaucoup de temps à perdre, qu'on s'y dépense en mensonges , en petites co-

quineries fort odieuses, et qu'on est toujours menacé d'un coup d'épée ou de pistolet; qu'en outre, cela finit à la longue par devenir ennuyeux de tromper un galant homme et souvent son bienfaiteur. Il ne saisira pas non plus cette occasion d'étudier notre théâtre dans ses origines. La poétique française, avant de trouver son assise, a traversé l'Espagne, l'Italie : Corneille avec le Gid, c'est l'Espagne; Molière avec Scapin, c'est l'Italie; attachez-vous à la filiation, vous arrivez à l'ingénue de Scribe, qui n'est autre que l'Agnès de Molière, l'esprit qui compte, analyse, cherche, subtilise et sophistique. Chez Molière, c'est la jeune fille qui joue le premier rôle ; dans notre théâtre moderne, c'est la femme : question de l'adultère. Il y a dans notre comédie des traditions, une école ; Scribe, de son temps, fut légion. Le cercle de Dumas fils, qui règne aujourd'hui, s'étend bien au-delà de sa propre activité. Ce qui échappe à l'un, l'autre bientôt le relève, de là le nombre de pièces sur le même sujet : l'adultère, Augier, Sandeau, Feuillet, Barrière, autant d'abeilles autour d'une fleur, la fleur du mal si vous voulez. Les arabesques varient, le motif reste le môme. Tout cela, M. Legouvé l'eût mieux dit que nous; s'il le tait, c'est que son enthousiasme d'ami, de collaborateur se refuse à traiter la question. Écoutez en revanche son apologie du tacticien incomparable lorsqu'il s'agit d'émouvoir l'intérêt, de piquer au vif la curiosité, de préparer un dénoûment. Que l'art de Scribe soit un art petit, l'orateur assurément ne le pense point, et le pensât-il qu'il ne se croirait pas obligé de nous le dire. Mais ce dont il demeure

convaincu, c'est que cet art-là Scribe le possède comme personne. Pour cette fois son éloquence a bien raison de s'échauffer, et je lui reprocherais volontiers de ne point se répandre assez. J'eusse aimé voir un si vaillant champion aller jusqu'au paradoxe et ne pas reculer devant cette tâche invraisemblable , que lui seul pouvait aborder, de nous montrer chez Scribe l'homme d'imagination, le poëte!

Ne plaisantons pas. Scribe eut aussi ses bonnes fortunes poétiques, la fantaisie lui vint par la musique. Certains de ses opéras sont des pièces que l'éclair du drame moderne a traversées. Telle était, vers 1828, l'intense expansivité du romantisme^ que tous, jusqu'aux plus réfractaires , en subissaient l'action. Scribe faisait la Muette, Robert le Diable; Casimir Delavigne écrivait Marino Faliero. Je me serais attendu à voir M. Legouvé relever épisodiquement ce trait; que d'intéressants détails eût fournis à sa verve anecdotique un rapprochement entre ces deux esprits de même famille : Scribe et Casimir Delavigne, aussi médiocrement poëtejB l'un que l'autre et se prêtant à l'occasion une mutuelle assistance ; Casimir Delavigne émaillant ici et là, illustrant de vers bien frappés les récitatifs de Robert le Diable, et Scribe, par échange de bons procédés et sans faire office de collaborateur, redressant le scénario de don Juan d'Autriche/

Rien n'existe dans l'art qui n'ait au fond, plus ou moins, sa valeur historique. Une œuvre — poésie, peinture ou musique — est toujours un souvenir de quelqu'un ou de quelque chose. La

stalue idéale, avec ses lignes épurées et ses harmonieux contours, est le portrait d'une idée, la statue ordinaire est le portrait d'un homme. Un portrait de Titien, de Van-Dick, de Rembrandt, me donne en même temps l'illustration de la statue et du buste , et par surcroît le rayonnement de l'intelligence, la divine expression de l'âme. Tout a donc sa loi, sa raison d'être. Inventée d'hier, la photographie compte déjà comme un instrument inappréciable pour l'ethnologie. Eh bien, ces chaleureuses improvisations d'histoire actuelle ou contemporaine, ces intéressantes toiles déployées à nos yeux tout à coup et peintes aussi vite que le fait la lumière, seront également pour l'avenir des documents irrécusables. Sefigure-t-on un nouveau Plutarque disposant, à son heure, des matériaux que notre époque amoncelle, de toutes ces rapides et curieuses empreintes prises sur le vif, au feu des préoccupations du moment? Alors seulement, à distance de siècle , Lamartine aura sa vraie statue, non point celle qu'un groupe de fidèles amis lui voudrait élever aujourd'hui , mais une statue plus solide que le marbre et l'airain et faite avec les éléments de l'impartiale histoire qui , après avoir tout lu , tout compulsé , lui tiendra compte de son humanité, de sa chevalerie, et dira qu'en littérature comme en politique, ses erreurs furent les erreurs de son pays et de son temps : vanité, inconsistance, présomption coupable d'une âme, d'un génie se croyant au-dessus des lois objectives du monde moral! Les natures ordinaires comptent pour ce qu'elles /ow^, les nobles natures pour ce qu'elles sont, Lamartine fut une noble nature, adorant le progrès, la liberté, et chc-

rissant la France, qui n'oubliera jamais en lui l'enfant dont le tort fut, par occasion, de ressembler un peu trop à sa mère.

Cet homme a rempli le siècle de son nom , il a , dans une heure singulièrement historique, attiré sur lui l'attention de la France à un degré bien autrement significatif que Chateaubriand. On parle d'élever une statue à Lamartine, c'est dans la justice et dans l'ordre des choses. Honorons nos poëtes et nos penseurs, donnons-leur des couronnes et des statues ; ces couronnes-là ne coûtent, rien à la liste civile , et ces statues , l'ouragan des révolutions les respecte ;* voyez , en descendant la rue Richelieu , ce Molière de bronze si royalement campé sur son trône , comme on sent qu'il est assis là pour n'en plus bouger, soutenu par la tendre et filiale amitié de tout un peuple ! Vous qui tantôt irez à la Comédie entendre ' pour la centième fois Tartuffe ou les Femmes savantes , vous le saluez de la main et, souriant, lui dites : A ce soir. Pascal, sous son ogive de la tour Saint-Jacques, est éternel. Qu'il en soit ainsi de Lamartine.

« Sire, disait Titien à Philippe II, vous êtes vousmême une cérémonie ! » Déjà, de son vivant, Lamartine était une statue ; dans quelle attitude et sous quels traits ne s'est-il pas décrit? Voulez-vous un Lamartine plus authentique, la préface des Recueillements vous le fournira.

Maintenant, si j'étais statuaire et que j'eusse à choisir un motif pour la circonstance, je ne prendrais ni ce Lamartine debout qui ressemble au Raphaël des Pages de la vingtième année^ ni le Lamartine assis qui ressemble à M* de Buffon donnant

LAMARTIN'E. 147

audience à la Muse; j'en connais un sans faux emprunt d'élégance et de formalisme aristocratique, simple, viril, altier, apparu pendant la tourmente et qui bien autrement ferait mon affaire : le Lamartine du discours de l'Hôtel-de- Ville. Mais, se récrie-t-on, « celui-là, c'est l'homme de la révolution de Février ! » Laissons-là Février et sauvons au moins nos dieux de la débâcle. Lamartine est-il, oui ou non, un des génies dont la France s'honore? Convient-il à ce pays que ses vers et sa prose ont illustré d'accepter l'héritage de cette renommée et d'en consacrer l'éclat aux yeux des générations ? Eh bien, alors, finissons ces querelles d'avocats, ne parlons plus de bénéfice d'inventaire ;poëte, artiste, citoyen, prenons l'homme en bloc avec ses grandeurs et ses servitudes ; les héros tout d'une pièce ne se montrent que dans les tragédies classiques. Immortalisons par le marbre ou l'airain, résumons cette noble vie dans un acte fameux et symbolique où la poésie même trouva sa place : la façon toute simple et presque ingénue dont il en parlait nous le prouve : « Du courage, disait-il quand on le ramenait sur ce propos, je vous déclare que j'en eus moins là qu'on ne l'imagine. L'idée du danger ne me vint pas une minute, je sentais en leur parlant que je les teniâ& et je savais que pas un de ces fusils braqués ne partinit et que pas une de ces baïonnettes qui me serraient le cou ne m'égorgerait» » Lamartine fut un inspiré, un à% ces êtres dont il faut dire dans leurs faiblesses, en fas amnistiant : Ils ne savent pas ce qu'ils font, et qu'il faut admirer, vénérer dans leur force, car l'esprit d'en haut les visite et Thumanité se glorifie en eux.

Ici je sens que je devrais conclure, et pourtant je n'ai pas tout dit : il me reste à parler de l'homme, du llamartine que j'ai connu.

Il avait du grand seigneur d'ancien régime la fière aisance et le ton ; et cette espèce d'étiquette dont il usait envers les autres, foi't mal venus étaient les gens qui l'ignoraient. Après cela, louangeur et complimenteur au superlatif; les belles paroles ne lui coûtaient rien, il les distribuait un peu à tout le monde et naturellement de préférence aux mendiants. Du reste, ces banalités n'étaient point toujours viande creuse; débitées d'un air sérieux et convaincu, elles imprimaient d'ordinaire à l'interlo-* cuteur un mouvement de chaleureuse émulation et le relevaient naoralemeiit à ses propres yeux. Il suffisait à Lamartine de reconnaître en vous le germe d'une faculté, pour célébrer votre mérite au môme point qu'il eût fait si vous eussiez développé et poussé cette faculté à son extrême puissance. Et tel était le flot abondant de cette parole, telle la douce et grave autorité de ce regard que vous cédiez à l'illusion et commenciez à vous sentir tout autre, ne vous doutant pas que cette vie nouvelle qui vous animait venait de lui et non de vous.

Il voyait les choses en beau, immodéré dans ses prédilections comme dans ses antipathies. En littérature, il avait ses bêtes noires, ne pouvait souffrir La Fontaine; pourquoi? Sa morale, disait-il, est

bourgeoise et déprimante quand elle n'est pas vulgaire; il amoindrit le cœur, c'est un cynique.

Comment le chantre d'Elvire, resté chaste et séraphique à travers ses plus folâtres écoles buissonnières, eût-il goûté l'auteur licencieux des contes? La langue qu'ils parlent ne les rapproche point davantage : Lamartine détestait les vers libres, la seule vue d'une de ces pages mal alignées l'horripilait * ; à ce génie harmonieux il fallait la strophe symétrique et les beaux vers cadencés.

Lamartine, d'ailleurs, n'est pas un classique; il appartient à la théorie moderne, quoique sans propos déterminé, ni rien de préconçu; il est météore et phénomène, et répond à tout avec de la gloire. D'esthétique, à parler franchement, je ne lui en connus jamais, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir ses admirations imprescriptibles. « La Bible, vous répétait-il volontiers, — la Bible et Shakspeare, aux ignorants comme moi, ce simple bagage doit suffire.» Qui se vante ainsi d'être un ignorant a souvent grande chance de ne point tant l'être, et puis le génie est le génie, et pour emprunter un mot à Pascal ; « Il se soumet tout par droit de puissance. » î^es choses qu'il ignorait, Lamartine se les soumettait par force d'assimilation. Il devinait aussi beaucoup. Plusieurs lui reprocheront de dramatiser, de colorier, de romantiser l'histoire, peu de gens l'accuseront de manquer de sens historique : il présente les faits à sa manière, il ne les fausse pas. D'autre part, sa clairvoyance le prémunit contre les solennels enfantillages.

* Nous le verrons plus loin, au chapitre sur la Fontaine ^ exprimer lui-même à ce sujet toute sa répugnance i

Cet ignorant avait Tinstinct des choses et se les appropriait avec une promptitude remarquable. Il s'instruisait en quelque sorte à mesure et selon les besoins de Theure présente, et cette information, mûrie aussitôt qu'absorbée, portait des fruits dans la même saison. De plus il utilisait la conversation, ne laissait rien passer d'intéressant. Souvent il écoutait les yeux fermés; on le croyait endormi, quand, secouant sa somnolence, il se redressait tout à coup, et, s'adossant à la cheminée, poursuivait, fécondait l'entretien et vous montrait que non-seulement il n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais que chacune de vos paroles avait levé son germe dans cette riche et toujours ruminante intelligence.

Lamartine affichait à l'endroit de la critique une indulgence toute magnanime. Susceptible à certains égards, sur des questions de politique et de prédominance sociale, il laissait libre chacun de ne pas aimer ses écrits et même de les maltraiter dans l'occasion, de quoi Sainte-Beuve, on le sait, ne se faisait point faute. Imperturbable, et toujours planant, le poète ignorait ces attaques, ou, s'il les connaissait, ne manquait guère d'y répondre par des prodigalités de louanges qui confondaient le critique et le ramenaient la bouche pleine de magnificat. « J'ai ma couronne ! ma double couronne ! ce que vous avez bien voulu dire de moi à tous venant de vous et découlant de votre plume avec cette grandeur et cette magnificence, est ce que je n'aurais osé ambitionner, et ce qui me fait désormais une gloire *. » Il faudrait, pour bien apprécier le

* Causeries du Lundis IX, 534,

sens moral d'un pareil mouvement, relire aux tomes I et IV des Causeries du Lundi deux articles où le critique s'était montré d'une véhémence presque outrageante pour le grand poëte, lui reprochant de n'être plus qu'un rhéteur, qu'un écrivain amoureux de la métaphore et du redoublement qui, «dans ses' histoires, au lieu de peindre des portraits, fait des charges » , et lui concédant à peine certains restes de l'honnête homme I Hélas, pour changer en or pur tout ce plomb vil, quelques pages élogieuses de Lamartine avaient suffi. Sainte-Beuve pratiquait volontiers le pardon des injures, mais en sens inverse, c'est-à-dire que personne n'oubliait plus vite que lui une offense qu'il vous avait faite et ne saisissait plus promptement l'occasion de vous la pardonner. Lamartine avait l'immense tort de ne point goûter les vers de Sainte-Beuve, qu'il estimait « un poëte médiocre » . Là fut aussi le crime d'Alfred de Vigny, crime irrémissible pour lequel le doux chantre d'Éloa , mainte fois châtié pendant sa vie, fut impitoyablement flagellé au lendemain même de sa mort. Cette préoccupation de compter parmi les poëtes enfiévrait l'auteur de Joseph Deloi^me; vous la surpreniez dans sa conversation, dans ses correspondances : « Nous aussi, écrivait-il à Baudelaire dans une lettre soigneusement imprimée au tome IX des Nouveaux Lundis, nous aussi, il y a trente ans, nous avons cherché de la poésie où nous avons pu. » Ce «nous aussi » voudrait bien dire Lamartine, Hugo, Vigny et moi; mais c'est justement là ce que les autres ne voulaient et ce que Lamartine n'admit jamais. Inde irœ, les rancunes chez Sainte-Beuve ne désarrnaient pas; ce mot de « poëte médiocre », tombé

de si haut, le désolait, il y revenait sans cesse, dans ses articles. « Ce mot de médiocre appliqué à Fontanes poëte est injuste, et il Test doublement de la part de M. de Lamartine, qui semble en lui se venger des sévérités de Fontanes, son précurseur. M. de Lamartine est un grand poëte; Fontanes (lisez Sainte-Beuve) n'était qu'un poëte distingué ; c'est le mot que M. de Lamartine aurait dû trouver s'il cherchait tant soit peu ses mots et si sa plume n'était pas à la merci du premier qu'elle rencontre. » Fragilité humaine ! le jour oii le premier qu'elle rencontra fut Sainte- Beuve, Lamartine redevint dieu : tu solus altissi'mvs, et le critique se prosterna dans la poussière ; ce qui n'empêchait pas l'animosité de reparaître au premier froissement d'amour-propre, au premier remords de conscience. Vigny et Cousin furent ainsi, de sa part l'objet de petites persécutitions abominables : Cousin, pour s'être permis de toucher aux femmes illustres du grand siècle ; Vigny, tout simplement pour être l'honnête homme qu'il était : quant à Lamartine, tout l'y ramenait jusqu'à Jean Lapin :

Allant faire à Taurore sa cour Parmi le thym et la rosée.

Discourant sur la Mare au diable et les Pastorales de George Sand, le nom de la Fontaine s'offre à sa plume, et tout aussitôt, avec un surcroît joué d'enthousiasme, il s'écrie : Le bon et grand la Fontaine, en ayant soin de vous avertir que « le bon et grand la Fontaine vient là non sans dessein et parce que dans le même temps il avait paru une petite diatribe de M. de Lamartine contre la Fontaine ». Comment d'un homme qu'on ravale ainsi à tout propos,

réloge peut-il ensuite être prisé si haut, et comment un compliment, si flatteur qu'il puisse être, suffît-il, pour peu qu'on ait en soiTombre de dignité, à vous ramener aux pieds de celui que vous vous plaisiez' à nous peindre comme « un Fénelon gâté, sans aucun frein » et comme « une manière d'Ovide à demi mystique » ?

En fait de littérature contemporaine, Lamartine connaissait surtout bien l'Angleterre, prédilection qui s'expliquait aisément et par son enthousiasme pour lord Byron et par la nationalité de M"* de Lamartine.

Lord Byron est pour Lamartine plus qu'un maître, c'est le Tentateur, l'Esprit qui souffle la révolte et qu'on admire, qu'on envie en l'admonestant*.

Quant à l'Allemagne, il l'ignorait absolument.

« Qu'est-ce donc, nous disait-il, que ce Novalis dont

vous parlez si souvent? On prétend qu'il m'imite. »

•Or, à l'époque où le poëte nous adressait cette

question, Novalis était mort depuis vingt-cinq ans.

Goethe pourtant l'attirait, il sentait là une puissance et rôdait autour, non sans une certaine hésitation. Alors on pouvait encore aimer, tréquenter l'Allemagne, se lier d'intelligence avec ses grands esprits, et de cœur avec quelques-uns de ses princes, l'Allemagne d'Albert Diirer, de Kant, de Schiller, de Goethe et de Charles-Auguste :

Qu'en ces bienheureux temps nous appelions la blonde.

Lamartine, chaque fois que nous en revenions, prenait plaisir à nous interroger. Son nom était

1 Voir à la page 88 du volume de Lord Byron et le byronisme.

resté très-populaire de l'autre côté du Rhin. Nous commencions par lui raconter les belles choses qu'il nous était arrivé de recueillir à sa gloire, ce qui le mettait de joyeuse humeur et l'amenait à nous demander des nouvelles des grands esprits que nous aimions.

Dans son étrange livre sur Shakspeare , Victor Hugo, voulant résumer par un seul maître l'Allemagne intellectuelle, va chercher un musicien, et vous dit : Le génie de l'Allemagne, c'est Beethoven I Lamartine, d'instinct, et ingénument, nommait Goethe. Il lut d'abord diverses œuvres, nous en parcourûmes ensemble d'autres, non traduites, causant ensemble, épiloguant. Ainsi nous commentions les Premières Poésies par le roman de Frédérique^ cette adorable sœur aînée de Graziella, et le Voy(ige en Italie nous conduisait ai^x Élégies romaines, A mesure que nous avancions, sa tête se montait, et bientôt l'idée le prit d'écrire. Un matin, je le trouvai nageant en pleines eaux; dix volumes étaient ouverts sur sa table, cornés^ soulignés, criblés de notes marginales.

— Asseyez-vous là, me dit-il, et maintenant, à nous deux.

Il acheva les lignes qu'il traçait à la hâte, puis se leva et se mit à se promener par la chambre, tantôt m'interrogeant de sa belle voix chaude et sonore, tantôt baissant le ton et se parlant à lui-même de Goethe. Il lui fallait réponse à tout, et très-souvent, par simple induction, la réponse arrivait sur ses lèvres en même temps que la question.

— Et son courage ? demanda-t-il à un moment donné, savez-vous rien de particulier à ce sujet?

Puis aussitôt, et sans me permettre d'énoncer aucun fait affirmatif :

— Quelle question ! reprit-il, comme si tous les grands inspirés n'étaient pas courageux î

Un autre point l'intéressait, qui, chez un esprit familiarisé davantage avec la connaissance du maître, objet de sa présente préoccupation, n'eût assurément pas soulevé l'ombre d'un doute. Après un temps d'arrêt, il s'approcha avec un certain air mystérieux, et d'une main nous frappant légèrement sur l'épaule, tandis que de l'autre il nous indiquait les nuages et derrière les nuages l'infini :

— Dites-moi, au fond de sa conscience, que se passait-il ? que pensait Goethe du grand peut-être ?

— Mais lui-même a pris soin de vous en informer dans sa lettre à la comtesse Stolberg : « Ayons sans cesse présente à nos yeux l'idée de l'éternité, c'est le seul moyen de nous aguerrir contre les souffrances temporelles ; dans le royaume de notre Père, il y a plus d'une province, et lui qui nous accorde en ce monde une hospitalité si libérale, aura certainement pourvu à ce que là-haut tout soit pour le mieux. » Rapprochez de ces belles paroles celles qu'il émettait entre amis le lendemain de la mort de Schiller en se promenant à la clarté des étoiles sur l'esplanade de Weimar : « Quel que soit le séjour que désormais habite notre ami, — Sirius, Uranus, Jupiter, — soyez sûrs que ce séjour ne saurait être que digne de lui ; les grandes énigmes de la vie ne sont guère pour les hommes que des sujets de raillerie ou d'épouvante ; quant à une destruction complète, il n'y faut point penser : l'être est éternel. » Maintenant voyez sa mort, si parfaitement calme et ras-

surée : point de secousse, de terreur; le pouls s'arrête comme de lui-même et sans que l'harmonie de Tâme en soit troublée.

— Oui, murmura Lamartine devenu rêveur, la mort de César et de Frédéric 1

Lamartine avait la religion de Chateaubriand, il pratiquait le Génie du Christianisme sans intolérance ni revêche humeur. Son culte avait cet avantage, qu'en dehors de la poésie il ne cher^ chait point à s'imposer, et que, même dans ses vers, il s'adressait tout aussi bien au Dieu de Spinosa qu'au Dieu d'Abraham et de Jacob. M. deVarnhagen raconte, en ses mémoires, qu'un matin, à déjeuner chez le prince Metternich, le comte Sternberg, un des familiers de la maison, se prit de discussion avec le docteur Gall. On parlait religion, et Gall, à son ordinaire, se montrait frondeur et dédaigneux. Cependant les deux interlocuteurs finirent par s'accorder sur ce point que la religion était après tout nécessaire :

— Il en faut une, dit alors le comte Sternberg se tournant vers M. de Schlegel, son voisin de gauche, ne fût-ce que pour contenir le peuple.

Et en même temps Gall, s'adressant à M. de Varnhagen placé à son côté, lui soufflait à l'oreille :

— Et nous autres donc, que deviendrions-nous sans les terreurs salutaires que la religion inspire à tous ces coquins qui nous gouvernent?

Il faut une religion pour les grands, une religion pour les petits, il en faut une aussi pour les poëtes, et ce sera celle-là qui fera le fond des Méditations poétiques et des Harmonies, On peut se demander néanmoins si ce christianisme vague, écartelé de

paganisme gréco-romain, de platonisme et d'orientalisme, après avoir répondu aux besoins métriques du virtuose, répondait également aux exigences du penseur. « Souvent ce qui suffit, ne suffit pas, » disait spirituellement Joseph de Maistre. 11 en était ainsi pour Lamartine, et ce qui suffisait à son imagination ne suffisait point à sa raison. Mais de ce désaccord il ne s'était aperçu que plus tard et lorsque les douleurs vraies, profondes , humaines, les douleurs ressenties et non simulées, l'eurent éprouvé, entamé comme un arbre que l'orage et la foudre découronnent. Lui aussi, à l'horrible désespoir qui le brisa lors de la mort de sa fille, au lieu de s'humilier, se redressa, et, s'il ne montra pas le poing à Dieu, comme Louis XIV, il n'en conserva pas moins au fond de l'âme un insurmontable sentiment de révolte. Mais de ces suprêmes conflits, les premières années n'en avaient cure; le combat était alors entre la théologie et la philosophie, et de l'une, pas plus que de l'autre, il ne voulait rien savoir, parce toutes les deux sont impuissantes à résoudre aucun problème. Ces éternelles discussions sur l'existence de l'âme lui faisaient l'effet d'un duel où les deux adversaires se tourneraient le dos. L'un, le matérialiste, vous affirme qu'il a beau scalper, disséquer, fouiller, il ne trouve rien. L'autre, l'idéaliste, vous soutient qu'il sent en lui qu'il a une âme : tous les deux ont raison, et pas un mot n'est à contester dans ce qu'ils avancent. Lamartine n'en était pas moins un peu comme cet astronome qui cherchait Dieu dans l'espace et qui s'étonnait de ne pouvoir mettre la main dessus ; sans doute parce qu'il ne cherchait pas au bon endroit.

La méthode moderne, la science de Tinformation naturaliste n'était point née : on traitait Thomme comme une abstraction, au lieu de Tétudier comme les autres phénomènes de Tordre universel. De cette source de rénovation promise à l'avenir, le Lamartine de 1828 n'eut pas soupçon; je me trompe, il y songea, mais pour la déprécier en des vers médiocres, où l'inversion classique semble projeter ses dernières pâleurs :

Elans de rame et du génie, Des calculs la froide manie Chez nos pères vous remplaça, Ils posèrent sur la nature Le doigt glacé qui la mesure, Et la nature se glaça.

Le reproche, il est vrai, s'adressait plutôt aux mathématiciens de l'empire, aux froids représentants des sciences exactes du passé, car cette science de la nature d'où sortira infailliblement la poésie de l'avenir et dont Goethe, à la fois poëte et correspondant de Guvier, fut le précurseur, il ne la pressent même pas. Quelques années plus tard, dans une nouvelle préface aux Méditations (février 1834), il entreverra déjà d'autres horizons, avouera que ces feuilles détachées ne sont que les symboles vagues et confus de ses sentiments, que le jour n'est pas éloigné où « la poésie sera de la raison chantée, philosophique, politique, sociale, intime, personnelle, immédiate, etc. » Qu'en outre, elle devra « se faire peuple et devenir populaire comme lareligion^ la raison et la philosophie » . Jocelyn fut le produit de cette théorie. Le génie est si bon juge en sa propre cause,

quHl n*a jamais connu de satisfaction complète ; il ressemble à ce personnage de la tragédie de Gluck, calme en apparence sur la scène, tandis que Torchestre, par une sourde agitation, avertit le public de se défier. Que j'en ai yus, hélas 1 de ces prédestinés soupirant comme Lamartine, au sujet de leurs plus beaux chefs-d'œuvre I Ce n'est point cela! Mélancolie des derniers jours, amer dénigrement de soi, critique injuste, impie, où se mêlait l'éternel : Sunt laci'ymdB rerum. D'ailleurs, au-delà de cette poésie des Méditations^ des Harmonies^ des Recueilkmenis et de Jocelyn, qu'entrevoyait-il? Qu'était-ce que cette poésie qui « sera, non plus un simple jeu, mais l'acte des plus hautes conceptions de l'esprit » ? et sait-on ce qu'à l'exécution, ce fameux programme eût rendu ? Tandis que tous, tant que nous sommes, nous savons ce que vaut cette langue harmonieuse et superbe qui fait penser au vers de Dante :

Una melodia dolce Correva per l'aer luminoso,

ce que vaut cette poésie immortelle dont l'accord fondamental est l'âme humaine avec tous les tons divers qui s'y rapportent.

Tu gémissais ainsi sous tes grottes profondes, Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés, ^ Ainsi le vent jetait Técume de tes ondes Sur ses pieds adorés I

Vers exquis, harmonieux, superbes, et qui, soumis à cette critique de mots que Voltaire appliquait à Racine et à Corneille, en sortiraient encore triomphants, car la suprême inspiration est aussi la su-

prême science , et tout sentiment vrai entraîne avec lui sa forme.

Voltaire raconte que le dentiste Capron disait : « Je m'occupe en ce moment à faire des Pensées de la Rochefoucauld. » C'est ainsi que nous avons pu voir toute une génération occupée à faire des Poésies de Lamartine et de lordByron, et se donner en quelque sorte le mot pour accomplir cette parole du chantre de Childe Harold écrivant à Thomas Moore (2 février 1818) : « L'écueil de la génération prochaine sera le nombre des modèles et la facilité d'imitfition. Vous verrez qu'ils se casseront le cou en voulant enfourcher notre Pégase. Nous autres, nous tenons ferme parce que nous avons dressé l'animal et que nous sommes de solides cavaliers; il ne s'agit pas simplement de monter dessus ; l'important, c'est de le diriger, et c'est en quoi les camarades qui viendront après nous auront furieusement besoin de manège et de haute école. »

A toute grande période succède une trêve, un silence, crépuscule des dieux où florissent les épigones. Nous sommes dans une de ces trêves et nous monnayons nos lingots.

TABLEAUX IIOBIANTIQUES

DE LinÉRATURE ET D'ART

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