‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 40 sur 61 · AUDIENCE Ç · texte numérisé non relu

AUDIENCE Ç

ministère public appelait la sévérité de la loi sur la tête d'un pêcheur de Gaè'te , lequel avait contraint son épouse de jeter dans la mer leur enfant nouveau -né. « Pourquoi ce scélérat n'est-il pas présent à l'audience , don Sgrafinachione ? — C'est une condescendance de la part du principal juge , auquel le pêcheur se sera engagé à fournir du poisson pendant un certain temps , engagement qu'il ne pourrait remplir si , au lieu de le laisser à ses filets, on le jetait en prison. — Me voilà suffisamment instruit ; grand merci , don Sgrafinachione; j'aperçois plusieurs de vos confrères qui veulent s'entretenir avec vous. En France, les bons procureurs s'abouchent, à l'insu de leurs cliens, pour appointer ensemble leurs causes rivales ; il doit en être ainsi à Naples. Adieu donc, comptez sur ma pratique si la fortune m'envoie quelque procès. » Je le quitte alors et je sors précipitamment de cet antre de la chicane ? surnommé palais de justice^

Le soir de ce même jour, je rendis visite au président du parlement, M. Galdi, homme d'un beau talent et d'un noble caractère, qui gémit en secret sur la dégradation de ses compatriotes. Je m'exprimai avec chaleur sur l'étrange manière dont s'instruisaient les procès à Naples, et sur les égards qu'on avait pour les assassins.

M. Galdi accueillit mes observations avec beaucoup de froideur ; il y avait près de lui un jeune homme qui rougissait. Quand il fut sorti , M. Galdi me dit : « savez-vous bien que vous venez de me mettre à la torture? Le jeune homme qui était tout à l'heure à ma droite sort d'une fort vilaine affaire : il était accusé d'avoir tué dans un chemin étroit le mari d'une femme qu'il a , dit-on , séduite. Son défenseur a requis le tribunal de nommer des commissaires pour reconnaître le chemin , théâtre prétendu de l'assassinat. Ces commissaires ont déclaré que le chemin en question n'existait pas ; ils devaient ajouter

que , tout récemment on a arra qui bordaient le sentier, et qu'on Ta labour comme les terres adjacentes. L'ace a été renvoyé absous. Je le reçois dans ma maison parce qu'il est chaud partisan du nouvel ordre des choses, et qu'il exerce une grande influence dans les Abruzzes. Àu premier jour, je ferai une proposition au parlement, tendante à réformer les abus énormes de notre jurisprudence civile et criminelle. Cette mesure diminuera, je l'espère, cette soif de chicane qui dévore les Napolitains. Les Normands , qui au onzième siècle dominaient dans ce royaume, insinuèrent leurs habitudes litigieuses dans les lois par lesquelles Naples est encore aujourd'hui gouvernée ».

En s'exprimant ainsi, le vertueux Galdi était loin de s'attendre que, sous peu de jours, les baïonnettes étrangères déchireraient tous les plans d'améliorations sociales. A l'aspect de sa patrie transformée tout à coup en pro

Page 1