‹ Tablettes napolitaines (volume 2)Chapitre 53 sur 61 · RAPSODES · texte numérisé non relu

RAPSODES

J'aperçois une réunion nombreuse çn ligne circulaire , ourrant toutes ses oreilles à la voix d'un portefaix lettré, qui récite des passages de l'Arioste et du Tasse. Les cous sont allongés par l'attention; le plaisir épanouit les visages; c'est ainsi qu'en débitant des fragmens d'Homère, les rapsodes enchantaient les villes de la Grèce. Peu à peu le capucin perd son auditoire, qui, se rapprochant du rapsode napolitain , préfère Rodomont à S'-Pierre , et Clorinde à la chaste Suzanne. Bientôt le moine désappointé est obligé de se retirer pour ne pas prêcher absolument dans le désert.

Touché de sa déconvenue, je lui adresse quelques paroles consolantes et flatteuses; mais je m'aperçois qu'il ignore les vrais prin-

Wâ tè

On gémit j on le met sur le lit funéraire : On étend au-dessus ses habits précieux , Dépouille si connue et si chère à leurs yeux. D'autres, le regard morne, et l'àme désolée , Trisle et lugubre emploi , portent le Mausolée , Suivant l'usage antique ; et , tremblant d'approcher, En détournant les yeux allument le bûcher. L'encens, l'huile, les mets, les offrandes pieuses Que jettent dans le feu leurs mams religieuses , Urûlent avec le corps : des parfums onctueux Arrosent les débris qu'épargnèrent les feux. '.; La douleur les confie à l'urne sépulcrale ; ' •'•'Le rameau de la paix répand l'onde lustrale.

Delille.

J'ai beaucoup étudié à Naples tous les détails relatifs aux funérailles , persuadé que je suis qu'on apprend à apprécier les vivans par leurs procédés envers les morts. Les Egyptiens , les Grecs , les Romains , chez lesquels la civilisation fut poussée au plus haut degré de perfection , prodiguaient , à leurs parens et amis décédés , les soins les plus tou-

chans. Le divin Pythagore, par son ingénieuse métempsycose , ajoute encore à la religion des tombeaux. Les sauvages américains, pleins d'exaltation dans leurs sentimens soit de haine , soit d'ainitié , font des choses incroyables pour témoigner leur tendresse à leurs morts : ainsi le culte qu'on rend à ceux qui ont cessé d'exister, a sa source dans la nature ; l'homme civilisé et l'homme sauvage protestent contre l'anéantissement. Ce besoin instinctif d'une vie future , lequel se fait si puissamment sentir dans tous les climats , doit donner à penser même aux matérialistes.

À Naples, presque toutes les personnes jouissant d'une honnête médiocrité sont, à leur mort, portés comme en triomphe, visage découvert , dans un cercueil doré , au lieu de leur sépulture : ce cercueil est élevé sur un palanquin orné d'un grand tapis de velours rouge brodé d'or qui retombe presque jusqu'à terre , de manière à dérober aux re«

gards les porteurs , dont on n'aperçoit que les pieds. Combien d'accidens ne doivent pas arriver à ces convois , dans une ville oh l'immense quantité de voitures encombrent les rues ! , /> «' ' , \\

Hier, 25 janvier, ce jour ne sortira jamais de mon souvenir , la rue de Chiaja me parut comme illuminée par des torches enflammées immobiles. J'avance avec peine à travers la foule des piétons et des équipages, et j'aperçois un convoi funèbre, du genre de ceux que je viens de décrire , lequel , engagé au milieu des brancards et des roues de voitures, ne pouvait ni avancer ni reculer. Les porteurs , en faisant de grands efforts pour sortir de cet embarras > glissent, trébuchent, et impriment au cercueil un mouvement pareil au roulis d'un navire jouet d'une mer orageuse : d'élégantes napolitaines poussent un cri d'effroi en voyant une jeune femme morte, balancée au niveau de leurs têtes, et les menaçant à tout moment de tomber dans

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leur calèche. La défunte sortil aux trois quarts de sa châsse, et je suis encore m'expliquer comment elle n'en fut pas précipitée. Le convoi réussit enfin à se dégager ; je me mêle parmi le cortège. Après une marche assez longue , le convoi s'arrête à la porte d'une église; je m'attendais à voir l'escorte sacerdotale entonner ses lugubres chants. Mais , à ma grande surprise , tous les prêtres tournent impoliment le dos à la défunte , et s'en vont; ils n'étaient payés que jusque là. Alors d'autres croque- morts débarrassent les porteurs de leur fardeau ; ils déposent le cercueil à l'entrée de l'église , puis ils s'en vont aussi comme les prêtres. Deux espèces de porte-faix s'emparent à leur tour de la châsse, l'enlèvent et la transportent vers le chœur de l'église ; là ils soulèvent une grande trappe et découvrent un long escalier. L'un d'eux sort la morte de son cercueil, la saisit au milieu du corps , la charge comme un fardeau quelconque sur ses épaules, et si vivement, que les

de ]p défunte, déroulés, en boucles es, le long du dos du porteur, atteignent jusqu'à ses jarrets et sont agités par l'air qui s'échappe en sifflant des caveaux souterrains. * i

Je m'approche alors de l'escalier, pour descendre à la suite du porteur. — â Quel motif., . . monsieur? me dit un prêtre qui tenait un flambeau à la main. — Monsieur , je suis l'ami de la défunte. Je disais vrai sans m'en douter, car je n'avais pas encore considéré les traits de celle qu'on portait au tombeau. A ces mots, le prêtre fait un mouvement de tête approbatif, et descend lui-même l'escalier, suivi de quelques domestiques de la morte, car tous ses amis , tous ses parens , étaient depuis long -temps retournés sur leurs pas.

A mie profondeur d'environ cinquante pieds, nrîus entrons dans une grande chambre voûtée, environnée de quarrés de terre sablonneuse , semblables à ceux dont j'ai déjà fa i mention en décrivant la fête des morts

; f. ailles.

Naples. Là on voyait ouverte i fonde seulement de deux pieds , parce q y avait déjà déposé un cadavre.

On étend la morte sur le pavé , le prêtre se tient auprès d'elle son flambeau à la main , sans murmurer une seule prière; il n'était pas payé pour prier. Je regarde alors pour la première fois le visage de la morte, et je reconnais, avec un frémissement inexprimable , la jeune femme de la grotte de Pausilippe : elle n'avait pu survivre à la perte de son enfant, déjà couché dans la fosse où l'on allait mettre sa mère. Ce spectacle jeta un tel désordre dans mon âme, que mes facultés intellectuelles furent tout à coup frappées de paralysie ; j'étais morne et immobile comme le cadavre étendu à mes pieds. Et , chose étrange ! le visage de la malheureuse mère non-seulement n'était pas altéré, mais il avait plus d'animation qu'à la grotte de Pausilippe; on eût dit que cette infortunée avait souri à la mort, qui allait la réunir à son enfant.

FUNÉRAILLES. iSf)

la sensibilité maternelle des mystères ineffables que jamais aucun homme ne pourra pénétrer ! elle était belle de grâce, de jeunesse et d'amour. Pendant que je la contemple avec une douloureuse volupté, deux vieilles femmes, que je prends pour des servantes, se penchent vers elle avec empressement: est-ce l'élan de la tendresse qui les précipite aux pieds de leur maîtresse? mais les voilà qui la dépouillent avec une sorte de brutalité; je m'en indigne, je regarde le prêtre, qui , lisant ma pensée dans mes yeux , me dit : « Il est d'usage que ces femmes en agissent ainsi ; elles font profession de pleurer aux funérailles , et les dépouilles des morts sont les revenant-bons de leur métier. » A peine a-t-il proféré ce peu de paroles , que déjà nos pleureuses ont enlevé à la morte tous ses vêtemens; et, pour lui ôter jusqu'à ses gants, elles tirent ses bras avec rudesse , pour desjoindre ses mains serrées par le trépas ; bientôt elles la rédui-

sent à sa seule chemise, et ces spoliatrices semblaient lui envier encore ce dernier vêtement, indispensable à la pudeur.

J'entends alors mes côtés les sanglots d'une espèce de Lazzaroni; il s'essuyait les yeux avec un mouchoir de baptiste ; c'était le mien qu'il venait de me voler. < ■

Le fossoyeur, impatient de terminer ses fonctions , saisit alors brusquement la défunte par les aisselles ; il fait un faux pas , le corps lui échappe, la tête retombe sur le pavé et fait retentir les voûtes souterraines d'un bruit sourd et prolongé , par l'écho de la tombe. Soudain l'infernal jardinier ressaisit sa proie , la jette dans la fosse , et la première pelletée de terre outrage et couvre un front à la fois noble et gracieux , sur lequel se peignait encore l'amour maternel. Je détourne la vue de cet horrible spectacle , j'erre à l'aventure dans d'autres salles adjacentes, et j'aperçois dans la pièce la plus reculée une grande quantité de cadavres

FUNÉRAILLES. igi

squ'en tiers, amoncelés jusqu'au plafond, n les avait retirés des fosses pour faire lace à d'autres. Je ne crois pas que rien de plus hideux et de plus dégoûtant puisse s'offrir aux regards humains.

Ainsi à Naples on fait aux morts des funérailles, non pour les honorer , mais pour honorer les vivans , et en donner un spectacle au peuple. Dès que le trépassé n'est plus exposé aux yeux du public , il est traité aussi mal qu'un chien que l'on jette à la voirie. ' •"' .

Les Napolitains sacrifient tout aux apparences ; ceux qui ne sont pas riches veulent le paraître ; ils ont de bons équipages et de mauvais dîners , des maisons belles à l'extérieur, mais sales à l'intérieur et mal meublées. Ils promènent en grande pompe , à travers la ville, leurs parens décédés ; les rues resplendissent de l'éclat des cierges et d'un lit de parade , et ils refusent un linceul et une bière à ces mêmes parens, lorsqu'ils sont en

à tête avec le fossoyeur : cela doit-i ner d'un peuple qui a eu l'habileté de passe par dessus la civilisation pour arriver à sa décadence, et qui possède le secret de se corrompre avant de s'instruire.

PROSTITUTIO

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