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pas devant lui, sans qu'il prît la peine de les chercher; hors de Rome, il n'avait plus rien à dire. On voit bien, quand on lit la préface de son douzième livre, qu'il en avait conscience. « S'il y a quelque chose d'agréable dans mes ouvrages, disait-il à son ami Terentius Priscus, c'est le lecteur qui me l'a dioté *. Ici je ne trouve plus ce qui fournissait ailleurs une matière piquante à mes vers, ces bibliothèques, ces théâtres, ces réunions dans lesquelles on prend tant de plaisir qu'on ne s'aperçoit pas de l'utilité qu'on en tire; tous ces précieux avantages, dont j'ai eu le tort de me dégoûter quand j'en pouvais jouir, je ne puis plus m'en passer depuis que je les ai perdus. »
A. ces regrets de la grande ville se joignirent bientôt quelques-uns des ennuis qu'on rencontre dans les petites. Il avait pensé que la réputation qu'il s'était acquise le ferait bien accueillir dans son pays et qu'il serait pour Bilbilis ce que Catulle était pour Vérone; mais, s'il y avait beaucoup de ses compatriotes qui étaient fiers de sa gloire, beaucoup en étaient jaloux. A peine était-il arrivé qu'il connut les petitesses de l'esprit provincial, les bavardages ridicules, les obscures rivalités, les basses envies, dont il dit « qu'elles font lever le cœur aux gens raisonnables >. Il dut souffrir beaucoup de ces tracasseries auxquelles il ne s'attendait pas. Aussi quand, vers cette époque, il envoie à Rome son douzième livre, qui devait être le dernier ^, avec une pièce de vers, pour le recommander à ses amis, son imagination se met en route avec lui, il prend plaisir à l'accompagner; il visite la bibliothèque du temple d'Apollon, où son ouvrage
1 . On reconnaît le mot de La Bruyère : « Je rends au public ce qu'il m'a donné. •
2. Les livres XIII et XIV, qui dans les éditions de Martial terminent son œuvre, avaient été écrits et furent publiés bien longtemps auparavant.
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va prendre place, à côté de ses aînés ; il revoit la maison de Stella, qu'il avait tant fréquentée, avec ce charmant jardin qu'il a décrit, et cette merveilleuse fontaine « où les Muses se sont tant de fois désaltérées ». Il semble si heureux de ce voyage imaginaire qu'on se demande s'il ne pense pas à le faire bientôt en réalité, et qu'on en vient à soupçonner qu'à ce moment, au fond du cœur, il songeait à retourner mourir à Rome.
Il n'en eut pas le temps. Dans une lettre, qui doit être de l'an 101 ou 102, Pline écrit à un de ses amis : c Je viens d'apprendre que Martial est mort et cette nouvelle m'a fort affligé. C'était un homme d'esprit, piquant, mordant, qui mettait dans ses vers du sel et du fiel, et non moins de candeur. » Cette appréciation, qui parait un peu singulière au premier abord, est juste. Quoique les épigrammes de Martial soient souvent cruelles, il n'en règne pas moins dans l'œuvre entière un air de bonhomie qui en tempère l'amertume. Ce n'est pas un de ces railleurs éternels qui, en nous amusant, nous irritent et auxquels on finit par en vouloir de nous avoir amusés. On se dit, lorsqu'on Ta lu, qu'après tout cet homme si malin n'était pas un méchant homme. En achevant sa lettre, Pline se demande « si les œuvres de Martial seront immortelles ». Il le voudrait bien, car Martial a fait son éloge, et cet éloge ne peut vivre qu'avec l'ouvrage qui le contient. Mais il n'ose pas y compter; on voit que cet homme grave pense que des petites pièces si légères ont peu de chance de durer. Les contemporains sont fort sujets à se tromper, quand ils se mêlent de prévoir les jugements que la postérité portera sur eux, et je suppose qu'on nous étonnerait beaucoup si l'on nous disait quels sont ceux des écrivains de nos jours dont on se souviendra dans un siècle. Martial, lui, n'a jamais été oublié. Chaque époque s'est approprié ce qu'il y a, ds^ns son œuvre, <Jç vérité gépé^
raie. Aujourd'hui l'on y cherche surtout ce qui est particulier à la société de son temps^ et l'on a bien raison, car c'est lui qui la fait connaître dans ses plus petits détails et la rend vivante pour nous.