M . T A I N E E U T - I L TORT
Mais que sert de s'expliquer! C'est la faculté de comprendre qu'il faudrait donner à un certain nombre de personnes.
Et, notamment, n'est- il pas lamentable qu'un ministre de l'Instruction publique en soit encore à ignorer ce qu'on entend philosophiquement par le moi et le culte du moi} Ce problème de l'individualisme radical, qui est une des plus fécondes questions de ce temps, et qui ne va rien moins qu'à poser qu'il n'existe pas d'autres droits que ceux de l'individu, et à nier qu'il faille sacrifier l'individu à la collectivité, n'apparaît à ce haut fonctionnaire qu'un trait de prétention littéraire très propre à servir de thème à sa verve facétieuse ! Voilà qui me paraît prouver, d'incontestable façon, l'inutilité de la propagande, et, en conséquence, des concessions au reportage. De toute éternité, ceux qui doivent comprendre ont été désignés. Il n'y a pas à sacrifier les agréments de son intimité pour faciliter l'éducation des autres. Peut-être même serait- il inutile de
publier ses livres, ceux qui doivent les comprendre les ayant déjà compris à l'avance. C'est en ce sens que Taine est pleinement admirable, et d'avoir repoussé les indiscrets, et d'avoir défendu qu'on publiât ses sonnets.
(Le Journal, 17 mars 1892).
JE suis étonné qu'on ne commente pas davantage le livre posthume de M.Taine.
De 1863 à 1865, étant examinateur d'admission à l'École militaire de Saint- Cyr, il fit des tournées en province. Au jour le jour, il prenait des notes qu'on vient de publier. Elles sont d'une violence extraordinaire.
Non pas dans les mots ; les violences de mots sont des gestes pour suppléer à l'animation réelle de la pensée, mais ici, ce sont les sentiments dans lesquels le
maître recueillait ses observations qui font voir une singulière surexcitation. Ce grand honnête homme nous dit très consciencieusement ce qu'il a vu dans la province française, et son regard n'est pas bienveillant.
Il a distingué d'abord : « l'ignoble petit bourgeois prudhomme, important et tracassier des villes du Centre. » Voici comment il définit les fonctionnaires : « beaucoup de petites gens, mécontents, avares, désespérés, économes, mais point de désespoirs éclatants. C'est la vie rationnée ; chacun se serre le ventre et attend en grognant un peu. » Quant aux petites villes, il en donne son opinion : « On s'imagine que tout est calme, heureux. De près, c'est comme un verre d'eau vu au microscope, avec des animalcules affreux qui se dévorent. Il paraît que la crinoline et l'ajustement tournent la tête de toutes les femmes ; on doit rogner sur le bœuf et le potage pour fournir aux rubans. » — La société française lui suggère cette âpre ré-
flexion : « La France est organisée en faveur des paysans et des petits bourgeois, et c'est un triste produit. Une société est comme un grand jardin : on l'aménage pour lui faire rendre des pêches, des oranges ou des carottes et des choux. La nôtre est tout aménagée en i^ r des choux et des carottes. L'idéal, c'est qu- j paysan puisse manger de la viande et que mon cordonnier, ayant amassé trois mille francs de rente, puisse envoyer son fils à l'École de Droit... »
Voilà quelques extraits des trente-trois premières pages ; il y en a trois cent cinquante de ce ton.
Ce livre est un réquisitoire terrible contre les Français de 1865, et comme ils ne sont pas morts ou que leurs fils leur sont identiques, c'est, on en juge, une lecture assez stimulante.
C'est un grand plaisir de comprendre.
Barrés y
Cherchons donc à comprendre pourquoi M. Taine comprend de cette façon ses compatriotes. Et d'abord souvenons-nous qu'en quelque mesure nous sommes ses élèves et disons avec lui : « Ce que chacun sent l:ii est propre et partie alier comm^ . nature. Il est prudent d'exar/ i la construction d'un instrument, âme ou esprit, avant d'admettre ce qu'il enregistre. »
Quand M. Taine, au crayon, sur de petits carnets, prenait ces notes que les siens publient respectueusement et sans rien y retrancher, il était un grand travailleur arraché pour quelques semaines à son labeur, à son milieu, contraint à se déplacer à travers toutes les régions de la France. Ce sédentaire jouit très fort des paysages qu'il visite, de la douceur de l'air, de la simplicité des types, de ce qu'il entrevoit de paix et d'animalité dans la province. Mais, d'autre part, il quitte le milieu intellectuel qu'il s'est choisi, auquel il s'est adapté, où la liberté d'esprit est
absolue (du moins il le croit), où les préoccupations sont purement abstraites (du moins s'il en est de matérielles, comme il en ressent l'importance, il les excuse), et cette atmosphère, inférieure selon lui, où il se plonge, est encore faite plus médiocre par cette besogne m.onotone d'examiner des jeunes gens, et par la nécessité de se mettre en relations avec des fonctionnaires de toute sorte.
Voilà dans quelles conditions M. Taine ressent ces impressions de deux ordres si tranchés : le plus grand plaisir devant les choses naturelles, devant les champs, les montagnes, la mer, les heures diverses du soleil, et un dégoût passionné des individus qu'il rencontre ou, plus exactement, des conditions de vie où ils se meuvent.
Ces jeunes gens exténués et intimidés qui se pressent de ville en ville pour passer l'examen de Saint- Cyr, leurs parents qui attendent, leurs professeurs qui les recommandent, le recteur chez qui l'on dîne, le préfet et les magistrats avec
qui on échange quelques considérations, tous ces personnages, M. Taine les examine de l'œil dont Henry Monnier collectionnait les traits de Joseph Prudhomme, avec la sympathie d'un Flaubert faisant parler les gens de Rouen pour orner son Homais, son Bouvard et son Pécuchet, avec l'accablement que le « bourgeois » donnait à Gautier.
Seulement, comme il n'est point un dessinateur, ni un poète, ni un romancier, mais qu'il est un philosophe sociologue, le personnage qu'il nous présente diffère de Joseph Prudhomme, du « philistin » des romantiques, et de Homais ; il nous fait voir le fonctionnaire français, ou l'administré français, tout domestiqué par -< l'esprit fonctionnaire », mais à des traits certains nous reconnaissons dans le type qu'il nous détaille un frère des grandes caricatures romantiques.
Ici je demande la permission de placer
TAINE ET LE PHILISTIN lOl
une réflexion d'ordre général. M. Taine, comme M. Renan, comme tous les maîtres qui nous ont précédés, croyait à une raison indépendante, existant dans chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. Voilà une notion à laquelle, pour ma part, j'ai cru passionnément. L'individu! son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers! il faut en rabattre. La raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas les uns des autres. Selon les milieux où nous nous sommes développés, nous élaborons des jugements, des raisonnements. Nous ne sommes pas maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des réactions, des mouvements de notre organisme dans un milieu donné. Elles ne naissent pas de notre intelligence. Elles sont des façons de réagir qui sont communes à tous les êtres plongés dans le même milieu.
C'est automatique, M. Taine, qui vit dans un petit milieu d'artistes, de penseurs, d'intellectuels, éprouve, à chaque
fois qu'il se trouve en contact avec le « philistin », ce même mouvement d'horreur que ressentirent les Gautier et tous les poètes romantiques, les G. Sand et les Flaubert, et que l'on retrouve dans les livres les plus personnels de Renan, par exemple dans l'Avenir de la Science.
(Il serait bien curieux d'étudier dans quelles conditions la notion du « philistin » est apparue dans notre littérature et d'analyser ses éléments de formation. Cette conception, qui semblait tout d'abord une vue de brasserie, propre aux rapins et aux Pétrus Borel, est arrivée peu à peu à coupar la France en deux, et constitue, selon moi, un des signes les plus caractéristiques de la dissociation profonde de notre pays.)
Seulement, voici qui est particulier et par où le philosophe se distingue du pur artiste : si Taine considère que tous ces gens qu'il croise dans ses tournées sont asservis à une telle conception de la vie qu'il ne peut collaborer avec eux, il ne peut pourtant pas en prendre son parti
et, comme un Gautier, un Flaubert, un Leconte de Lisle, déclarer : « Je ne connais pas ces bourgeois ; je me désintéresse de tout ce qui les préoccupe » ; en tant que sociologue, il faut bien qu'il envisage les destinées de son pays, et dans cet esprit doué si merveilleusement d'imagination philosophique et historique, cette horreur du « bourgeois », du « philistin », aboutira à cette déclaration que le type du fonctionnaire français, que l'esprit fonctionnaire (qui ne se trouve pas seulement dans les administrations, mais qui a peu à peu pénétré même les professions libres) doit déterminer la mort de l'énergie française et, par conséquent, la décadence de notre patrie.
Ce qui me préoccupe dans cet article, — je le souligne avec insistance, — c'est de montrer comment, dans un même moment, tous les esprits placés dans des conditions
analogues passent par des conceptions analogues. ]M. Taine, qui croyait que par un effort de l'intelligence individuelle on saisit les lois des choses, n'a fait que raisonner et organiser des sensations qui, des cénacles romantiques jusqu'aux brasseries de ]\Iontmartre, ont été éprouvées et exprimées par tous les a'rtistes, par les plus minables et par les plus hauts, par les rapins de Murger et par le jeune Ernest Renan.
Ce livre qu'on vient de publier, c'est, avec ime élévation de ton qui nous éloigne trop des parades fameuses de Rodolphe Salis pour qu'on y songe tout d'abord, une charge à fond contre le bourgeois, contre le philistin, issue exactement de cette même sensibilité qui constitue le dédain « artiste )> des cabarets de Alontmartre pour les « ronds- de-cuir ».
Cela en soi est assez curieux et vaut qu'on le signale. Quant au fond même de la question et de savoir si la France ne produit plus que des choux et des navets et si c'est une production insuffisante, je
n'essaye même pas d'en donner mon sentiment. L'espace me ferait défaut pour me justifier d'approuver de si douloureuses prophéties ou de contredire des pages dont il faudrait d'abord exposer toute la force.
Le mal que fait à la France la centralisation parisienne, et par suite la convenance qu'il y aurait à décentraliser, ou pour mieux dire, à multiplier les points de centralisation, je ne pense pas que personne le nie, hors les ministres qui trouvent que c'est commode de régler des intérêts tous rassemblés dans les bureaux de leur ministère.
Mais ce point acquis, je m'étonne un peu de la persistance que met Taine à vouloir trouver en province un gentleman anglais...
Oui ! c'est là le fond de l'histoire ! Taine, qui exècre le philistin et qui croit le retrouver dans tous les fonctionnaires et dans tous les administrés qu'il rencontre, s'est pris en revanche d'une amitié d'imagination pour un certain type d'Anglo-