‹ Taine et Renan; pages perdues recueillies et commentéesChapitre 21 sur 21 · TAINE · texte numérisé non relu

TAINE

professeur désignait comme un modèle. « Qu'on me permette de mettre sous les yeux du lecteur une esquisse que j'ai tracée, jadis, de M. Taine, dans ses dernières années ; elle a été vérifiée par Maurras, qu'avait distingué ce grand esprit, et par Bourget, qui fut de ses familiers. fEnveloppé d'un pardessus de fourrure grise, avec ses lunettes, sa barbe grisonnante, il semblait un personnage du vieux temps, un alchimiste hollandais. Ses cheveux étaient collés, serrés sur sa tête, sans une ondulation. Sa figure creuse et sans teint avait des tons de bois. Il portait sa barbe à peu près comme Alfred de Musset, qu'il avait tant aimé, et sa bouche eût été aisément sensuelle. Le nez était busqué, la voûte du front belle, les tempes bien renflées, encore que serrées aux approches du front, et l'arcade sourcilière nette, vive, arrêtée finement. Du fond de ces douces cavernes, le regard venait, à la fois impatient et réservé, retardé par le savoir, semblait-il, et pressé par la curiosité. Et ce

caractère, avec la lenteur des gestes, contribuait beaucoup à la dignité d'un ensemble qui aurait pu paraître un peu chétif et universitaire dans certains détails, car M. Taine, par exemple, portait volontiers, l'après-midi, une étroite cravate noire, en satin, comme celles que l'on met le soir. Après quelques instants, on démêlait très vite que ces yeux gris, remarquables de douceur, de lumière et de profondeur, étaient inégaux et voyaient un peu de travers ; exactement, M. Taine était bigle.j Ce regard singulier, avec quelque chose de retourné en dedans, pas très net, un peu brouillé, vrciiment d'un hom.me qui voit des abstractions, et oui doit se réveiller pour saisir la réalité, contribuait à lui donner, quand il causait idées, un air de surveiller sa pensée et non son interlocuteur, et ce défaut devenait une espèce de beauté morale. Sa voix était très prenante : une voix comme teintée d'accent étranger. J'ai dit un jour qu'il prononçait les finales « euse » comme nous autres Lorrains,

exactement, mais Emile Hinzelin m'aide à saisir une nuance plus exacte de la vérité : mon ami, lui aussi, croyait reconnaître du lorrain dans cet accent du Rethelois un peu dur et prolongeant la fin des phrases, mais un savant archéologue, qu'il a rencontré à Vouziers, tt qui fut le condisciple de Taine, lui a signalé quelques différences. Soit ! n'empêche qu'à Vouziers, on prononce la « maiseun », elle est « tombéïe », « assurémeint )>, <( mé oui », une « teille )> d'oreiller, une « clanche » de porte, et tout cela, c'est ultra- lorrain.

Pour compléter le portrait du philosophe, je rapporterai qu'il mâchait d'ordinaire un petit bout de bois, afin de tromper sa nervosité et, sans doute, son besoin de fumer, et quand il se livrait à cette distraction, l'avance du bas du Adsage lui donnait l'apparence d'un rongeur.

Tout cela, c'est le Taine des dernières années qui allait mourir du diabète à soixante-six ans. C'est un Taine que ses compatriotes n'ont pas connu. Hinzelin

nous donne quelques indications suggestives ; il pense que Vouziers se rappelle le bon écolier plus volontiers que le grand homme. « Un philosophe n'est pas aisément prophète en son pays. Pour les imaginations médiocrement préparées,M.Taine manque d'attrait. Quant aux lettrés de Vouziers, ils prennent un ton réservé, disant : Taine n'est pas venu à nous ; il ne nous a pas connus ; il ne rentrait à Vouziers que de loin en loin, descendait à l'hôtel et ne voyait que ses hommes d'affaires. »

La supériorité de la vie contemplative sur la politique, c'est qu'il n'est pas besoin de délégation pour la représenter ; que le Rethelois, que l'Argonne, que nos régions de l'Est autorisent ou non Taine, elles s'expriment par son génie. Il les introduit sous son nom dans la grande construction française.

Sa famille de petits bourgeois et de fonctionnaires était de longue date racinée dans le pays. Nous avons vu le père avoué à

Vouziers, le grand-père avait été souspréfet à Rethel. Sous l'ancien régime, plusieurs Taine remplirent les fonctions d'échevin. L'un d'eux, au Xviie siècle, avait été surnommé par son entourage « Taine le philosophe ». Ces détails donnés à Victor Giraud par M^^^ Hippolyte Taine doivent être tenus pour certains. Cette famille s'essaya lentement à créer le génie de celui qui vient de l'anoblir, et par M. Chevrillon on voit bien que la puissance philosophique demeure dans ce noble sang. Comment négliger de marquer que le sol d'où sortit ce maître est le même qui produisit Turenne et que l'un et l'autre représentent la discipline la plus haute de cet esprit français que des plaisantins et des irrespectueux veulent trop souvent définir par la nomenclature de nos vaudevillistes plus ou moins amusants à travers les âges?

De quelle race sont- ils ? Presque Lorrains, presque Champenois, exactement du Rethelois, nous l'avons dit, et l'un des aïeux de Colbert fut un des bons artisans

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qui construisirent à trois pas de la maison natale de Taine l'église de Vouziers. On peut encore rappeler utilement que ce territoire produisit le savant et mystique Gerson, Mabillon, l'une des gloires de notre érudition nationale. Je procède par indications, mais voyez-vous ce qu'est la discipline de cette région de l'Est ?

Cette discipline, si utile au point de vue social, je me demande parfois si elle ne nous donne pas quelque timidité.

M. Taine a très bien senti l'insuffisance, le verbalisme où aboutissent tant d'efforts, tant d'enthousiasmes dépensés et tant de sang versé ; mais si le but qu'on déclarait viser n'a pas été atteint, si, dans l'entreprise révolutionnaire, il y a des puérilités, de l'agitation et du vide, une grandeur pourtant y apparaît : certaines dépenses d'énergie, fussent-elles infécondes, contribuent à manifester les hommes ; elles accroissent sinon le bien-être, du moins la beauté et puis aussi la dignité de notre espèce. M. Taine jugeait les choses avec

un haut bon sens. Nous savons bien qu'il devait haïr tous les désordres, ce puissant naturaliste qui acceptait les lois de la nature. Nous admettons avec lui le danger de la méthode logique dans la politique. Nous aurions pourtant à développer ce qu'il y a d'excessif dans l'opposition qu'il y fait Nous nous bornerons à le critiquer sur un point spécial, quand il iTiéconnaît ceux qui sont animés par la générosité, le dévouement, l'héroïsme, ceux qui bravent la mort, se donnent à la fièvre.

Gœthe avait été accusé de se désintéresser des destinées de la patrie. On se rappelle qu'il répondit : « Nous ne pouvons pas tous servir la patrie de la m.ême façon. J'ose dire que, dans les œuvres dont la nature m'avait prescrit la tâche, mes efforts, mes recherches, mon activité, tout a été aussi consciencieux qu'il dépendait de moi. Si chacun peut en dire autant de soi, cela ira bien pour tous. » Vous voyez comment il faudrait très légèrement transformer cette phrase pour qu'un de ces grands in-

dividus que Taine traite de fous furieux la reprît : « Nous ne pouvons pas tous servir l'humanité de la même façon ; Marc- Aurèle, Spinoza, Gœthe, c'est très bien. Accepter les lois de la nature, c'est parfait. Mais contrarier la nature, l'exalter, c'est un magnifique dressage. » Les grands hommes que je viens de citer sont des forces conservatrices ; ils risquent d'enrayer le mouvement vers l'inconnu, qui est la vie même. De ce que vous ne saisissez pas l'utilité immédiate d'un acte, il n'empêche que, du moment qu'il a nécessité pour sa production les qualités les plus viriles, par exemple le mépris de la mort, il a de grandes chances d'être heureusement fécond. « Au soir de Wagram, a le droit de dire un Bonaparte, j'étais si fatigué que je suis tombé de sommeil, que j'ai dormi couché tout de mon long dans un sillon :

j'étais la semence d'une admirable moisson de dévouement, de belle volonté et d'un lyrisme jusqu'alors inconnu. »

Taine parfois justifie la timidité, le re-

pliement sur soi-même et, sous le nom d' « acceptation », certaine servilité. S'il est vrai que les nations sont constituées par une poussière de fellahs, eet homme savant et vénérable en prend trop aisément son parti ; il a trop peur que la raison pure intervienne et dérange ces sommeils, cette belle ordonnance animale...

Mais, à peine ai-je écrit ce m.ot « servilité » que je l'efface et je reviens au terme exact : discipline. Quand M. Taine, à l'âge de quatorze ans, quitta définitivement Vouziers, il emportait de sa terre et de ses morts cette façon de sentir. C'est en y demeurant fidèle qu'il trouva des accents si sincères et si passionnés. Les milieux de grande culture variée où il allait se développer ne firent que fournir une riche abondance d'arguments aux opinions qu'il avait dans le sang,

{Le Journal, 25 janvier 1900).

'(SàTîiMWi

(i) Maurice Barrés, Maurice Rollinat {La Jeune France, mars 1883). Voir à ce sujet notre Maurice Barres, Hachette, p. 22-23.

('-) Maurice Barrés, Anatole France {La Jeune France, février 1883). Cf. notre Maurice Barrés,

(*) Jules Lemaître, L'Ennemi des Lois {Figaro du

22 novembre 1892), non recueilli en volume. Cf.

notre Maurice Barrés, p. 38.

(*) Les Taches d'encre, 5 novembre 1884.

(5) Citons ici tout entier ce curieux jugement :

« Jamais ^n n'imagina pareille impudence. Renan aime à faire accepter des âmes simples les plus parfaites immoralités : il les trouble et il les charme. C'est un parfait rhéteur, et celui qui aura fait le plus pour le nihilisme moral de la génération que nous sommes. Les paradoxes de Gautier étonnaient jadis : que sont-ils auprès de ceux-ci !

« Je ne sais pourquoi ce génie jésuitique de Renan, ces phrases insidieuses à réticences, ce Sainte-Beuve qui fait des sermons, évoque toujours à ma mémoire Tartuffe, Il caresse si doucement le cœur de sa lectrice 1

« Mais comme elle repose des brutalités du jour-

nal, des aménités de la politique, cette souriante hypocrisie des sceptiques! Et que nous chérissons tout cela !

« Dans vingt ans, nous tendrons les bras à un catholicisme un peu modifié. » (Les Taches d'encre, 5 novembre 1884, p. 62-63).

(6) Voyez à ce sujet notre Maurice Barrés, p. 34-35.

(') Voici ce qu'on lit dans Du Sang, de la Volupté et de la Mort (édition originale Fasquelle, p. 186-188) :

« Dans le goût d'une autre brochure intitulée Huit jours chez M. Retiati, j'ai écrit jadis un essai de critique pittoresque sous ce titre suffisamment explicatif : M. Taine en voyage. Comme j'ai eu l'occasion de constater qu'on peut froisser ceux-là mêmes qu'on goûte le plus et parce qu'il m'eût été insupportable de contrarier M. Taine, à qui nous devons tous de grands bénéfices intellectuels, j'ai renoncé à publier ce petit travail. Après cinq années de tiroir, il doit sentir le moisi, et ce n'est pas la mort de M. Taine qui donnerait de la convenance à un ton qui d'abord eût paru un peu dégagé. De ce mince cahier de plaisanteries un peu livresques et pas plus graves qu'il ne se les permit sur les Philosophes classiques (mais voilà! il ne leur devait aucune reconnaissance), je me rappelle que promenant en Italie M. Taine, je l'embarquais un matin sur le vapeur qui de Côme fait le tour du lac. Sitôt à bord, il développait ses nombreux livres, son unique carte, ses papiers, et terminait... sa description de Venise. C'est vers le soir seulement qu'il commençait l'étude des dossiers que l'archiviste de Côme lui avait obligeamment préparés et remis sur le port. Enfin, au soleil tombant, et comme le bateau rentrait dans Côme, M. Taine quittait la cabine, montait sur le

pont et, se promenant de long en large, tête baissée, composait la première phrase de son chapitre : « Toute la journée, sans fatigue, sans pensée, j'ai « nagé dans une coupe de lumière... »

« Sans doute, elle n'est pas tout à fait juste, cette chicane : M. Taine n'était pas uniquement de bibliothèque, il comprenait fortement la nature ; elle lui parlait, et les sentiments profonds qu'elle lui communiquait, il a eu, sur tant d'autres, la supériorité de leur donner parfois une expression philosophique infiniment juste et émouvante... »

(*) Il faut citer ici cette page qui exprime peutêtre la pensée dernière de M. Barrés sur Ernest Renan :

« J'aime le vieux Renan, je serais un ingrat de manquer jamais à saluer celui dont les livres furent un des appuis de ma jeunesse. Il me proposa des problèmes que j'ai, par la suite, résolu selon mes expériences propres, mais qui demeurent tout l'attrait de la vie. Son œuvre, hier encore, je la méditais sur la plage antique de Phénicie, d'Amrit à Sidon, dans Amschid, dans Ghazir et le long du fleuve Adonis. Pourtant, jai toujours souffert qu'elle manquât d'héroïsme. J'y cherchais vainement un élan tout direct et tout franc, le goût du risque physique, et j'écartais avec impatience un excès de précaution. Or, voici que cet enfant guerrier est apparu pour justifier son grand-père. « Mon salut et ma joie «, dira l'aïeul en accueillant cette jeune ombre sanglante.

« J'ai mis jadis dans la circulation des idées une phrase de Renan, que je tenais de Déroulède et qui n'ai fait que trop fortune. J'a raconté qu'un jour le vieux philosophe dit au jeune président de la Ligne

des Patriotes qui insistait pour l'associer à l'une de ses entreprises : « Jeune homme, la France se meurt. Ne troublez pas son agonie. » Phrase impie, m'écriaisje. J'aurais dû ajouter que Renan procédait toujours en se plaçant successivement à des points de vue divers, et qu'il n'est pas juste de prétendre le saisir tout entier dans cette cruelle boutade. Aujourd'hui, nous voyons que ce glas de mort ne donnait pas le son total de son âme. Nos fils ressemblent à nos pensées les plus profondes, a-t-on dit avec magnificence. Ernest Psichari s'accorde avec les grandes pages de la Réforme intellectuelle et morale. Il les continue. La vie et l'œuvre de cet enfant peuvent être tenues pour un des testaments du génie multiforme de Renan. Il rachète, s'il en était besoin, son aïeul et, au sens mystique, le sauve.

« Renan et Taine sont morts en doutant de la vitalité française. Ils ont cru que les nouvelles générations vivraient de l'ombre d'une ombre et mourraient d'inanition morale. Comme le vieil empereur carolingien qui voit les barques normandes sur l'Océan et qui verse des larmes en prophétisant l'invasion, ils ont passé leurs derniers jours à gémir devant la haute mer qu'ils n'avaient plus la force d'affronter. Ils désespéraient. C'est une conséquence de leur abus des analyses et des froids raisonnements. Que ne se fiaient-ils davantage à leur cœur? S'ils étaient descendus en eux-mêmes, ils y auraient trouvé la puissance et la félicité de leurs pères, toutes prêtes à renaître en leurs petits-fils. »

{Les Saijits de la France, p. 71-73, et Chronique de la Grande Guerre, p. 122 124.)

(") Dans le Supplément littéraire du Figaro du

II mai 1907, M. Félicien Pascal, parmi Quelques lettres sur Taine (de Sorel, Vandal, Jules Lemaître, Paul Bourget), en a publié une de Maurice Barrés, et que voici :

« Mon cher ami,

« Quand M. Aulard traite de « fantaisie » « la documentation » de Taine, — je ne me rappelle pas cette lettre de M. Aulard, mais évidemment vous avez contrôlé votre souvenir, — il se fait plus de tort qu'il n'en fait à Taine, de qui la conscience est inattaquable.

« C'est le jour où l'on cesserait d'attaquer l'œuvre de ce noble et grand travailleur qu'on pourrait se demander si elle agit encore. M. Aulard sert Taine, et toute sa discussion, en amenant des esprits à prendre contact avec la thèse traditionnaliste, les obligera, s'ils en sont dignes, à reconnaître la vérité.

« Taine nous donne ou réveille en nous la nostalgie des patries provinciales ; il nous fait sentir la nécessité des corps secondaires dans une nation. Que peut objecter M. Aulard?

« Les attaques de M. Aulard pourront offenser notre piété, mais elles serviront notre culte. Envoyez des auditeurs à ce propagandiste.

« Je vous serre la main,

« Barrés. »

(^'*) M. Barrés, outre les Huit jours, a publié deux autres articles sur Renan : l'un, intitulé Renan au Purgatoire {Gaulois du 24 septembre 1902, l'autre, intitulé le Regard de M. Renan (d'après M. Charles Laurent). On les trouvera tous deux à la suite de

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l'édition des Huit jours publiée en 1904, chez Sansot, et dans toutes les éditions ultérieures. « Pour être plus complet, — disait une Note des Éditeurs, — peut-être eût-il fallu joindre à ces trois fantaisies certain épisode de Sous V œil des Barbares et le préambule du Jardin de Bérénice. »

(") Il y a là un écho de la célèbre préface du Disciple de M. Bourget.

(12) Le Paul des Philosophes classiques a été, au témoignage de Taine, peint d'après Vacherot.

(^3) Ces citations sont tirées de l'article de Taine sur Jean Reynaud (Essais de critique et d'histoire, éditions actuelles).

(^♦) On trouvera cette page publiée au complet au tome IV de H. Taine, sa vie et sa correspondance, P-3SI-3S8-

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