‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 26 sur 49 · VERS L APOGÉE · texte numérisé non relu

VERS L APOGÉE

son amitié pour le roi de Prusse une preuve suffî santé en lui conservant la possession nominale de son royaume, Alexandre était parti, comme dans un sillage de lumière, sans se préoccuper davantage du sort de son allié malheureux.

Talleyrand avait jugé ce départ du tsar un peu précipité, avant d'avoir pris la précaution de s'assurer si les conventions verbales passées avec Napoléon seraient exactement remplies, et si Frédéric-Guillaume n'aurait pas à racheter par de nouveaux sacrifices les lambeaux de territoires qu'on lui avait abandonnés. Lui-même, qui avait entendu d'étranges paroles pendant la suite des conférences, était resté sous une impression de pitié ]»rofonde à l'égard de la reine de Prusse, — pour ses malheurs et sa patriotique dignité. Fut-il, alors, sous le charme de la beauté ou cédait-il seulement à l'intérêt qu'inspirent les grandes infortunes? Il s'était montré d'une prévoyance toujours attentive et délicate pour celle qui, bien vainement, avait entrepris le voyage de Berlin à Tilsitt. Il garda précieusement en sa mémoire les paroles qu'elle avait prononcées en le quittant, prête à monter en voiture, et dont la douceur d'expression l'avait ému jusqu'aux larmes, lui si froid, d'habitude :

8 Monsieur le prince de Bénévent, il n'y a que deux personnes qui regrettent que je sois venue ici : c'est moi et vous.

» — Vous n'êtes pas fàclié, n'est-ce pas, que jemporte cotte opinion? »

Tilsitt était le point culminant de la grandeur impériale. Saurait-on s'arrêter après Tilsitt mieux qu'on ne l'avait fait après le traité d'Amiens? La question ne se

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posait môme pas, tant la domination de l'empire français sur le continent semblait décidément acquise et hors d'atteinte.

Le traité signé et ratifié, on avait pris le chemin du retour en France. Talleyrand s'arrêta plusieurs jours à Dresde. Les habitudes nobles et tranquilles de la cour de Saxe, les vertus publiques et privées du roi Frédéric-Auguste I", la bienveillance et la sincérité dont le témoignage se présentait, partout, sous ses yeux, lui laissèrent de ce séjour à Dresde un touchant souvenir. En arrivant à Paris, après les agitations et les déboires par lesquels il était passé, depuis une année entière, allait- il reprendre auprès de l'Empereur l'exercice de ses fonctions sans autorité? Ministre des conquêtes par la force des choses, quoiqu'il eût toujours été, dans le fond de son âme, l'homme des anciennes limites, on l'avait forcé de marcher beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Ses retraites, ses retranchements habiles, ses oppositions motivées, ses résistances d'un moment n'arrêtèrent pas les élans d'une course désordonnée. Il avait beau rester en principe, un modérateur, un pacifique, il devait, en sa qualité ministérielle, parapher des actes qu'il ne considérait ni comme justes, ni comme durables. Donna-t-il vraiment sa démission? Ou n'y ful-il pas indirectement poussé par l'effet des nouvelles résolutions de l'Empereur, à son égard, l'élevant en dignité et l'écartant des affaires, tout à la fois, pour mettre en sa place quelqu'un comme M. de Champagny, de caractère plus faible et d'àme plus soumise? La vérité complète, — qu'il n'a pas dite en ses Mémoires, — est qu'il fut amené à se retirer du ministère à la suite de sa nomination de vice-grandélecteur, qui lui conférait en même temps les fonctions

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d'archi chancelier d'État. Il lui fallut abandonner le portefeuille des Relations extérieures, avant qu'il eût eu le temps d'en annoncer l'intention à personne, mais en des conditions qui laissaient peu de place à des regrets.

Dès que l'empereur fut rentré dans sa capitale, au bout de dix mois d'absence et ayant, derrière lui, la moitié de l'Allemagne occupée par ses soldats, tandis que résonnaient encore, sous les voûtes de Notre-Dame, les derniers échos des Te Demi triomphants, il lui avait plu de répandre autour de lui d'exceptionnelles faveurs. Or, Talleyrand avait exercé, pendant la dernière campagne, un rôle considérable par ses services diplomatiques et par l'importance de son action administrative, à Varsovie, lorsqu'il y fut, en des éventualités critiques, dont nous avons gardé le souvenir, chargé d'assurer la subsistance des troupes françaises. Et pour ces raisons et pour l'enchaîner davantage aux intérêts de son trône, il lui avait décerné ce titre de vice-grand-électeur (1), qui lui valait de prendre le pas sur les ministres et de se placer dans la hiérarchie des dignités impériales, tout au premier rang, avec l'archichancelier et l'architrésorier. Titres pompeux autant qu'artificiels !

La divergence des idées quotidiennement en présence du chef de l'État et du prince, concernant l'orientation de la politique extérieure, avait influé de beaucoup sur les motifs de ce virement, qui était, en quelque sorte, une manière de disgrâce avec augmentation d'honneurs. En réalité, Bonaparte n'avait pas été fâché

(1) Le titre de grand-électeur reposait toujours sur la tète de Joseph, devenu roi de Naples, en attendant qu'on l'envoyât occuper le trône branlant de Madrid et celui d'archichancelier demeurait, en principe, au prince Eugène, vice-roi d'Italie.

de saisir l'occasion, de la faire naître, voulons-nous dire, pour écarter du cercle de Tactivité directe un personnage qui attirait les yeux de l'Europe, jusqu'à incommoder les siens. Il n'avait pu se défendre d'en laisser échapper la secrète impression, un jour qu'il avouait n'être pas revenu de Tilsitt sans un peu d'humeur contre la prépondérance de son ministre et l'opinion exagérément flatteuse des puissances étrangères.

De par la volonté de l'empereur, Champagny, un homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, selon le mot de M""' de Rémusat, était donc passé, du ministère de l'Intérieur à celui des Affaires étrangères. Avant de lui céder la place, le prince de Bénévent dut opérer la petite cérémonie de la transmission des pouvoirs, en lui présentant le personnel, qui allait être dorénavant sous ses ordres : « Monsieur, lui dit-il, du ton le plus sérieux, voici bien des gens recommandables dont vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, •mais, grâce à mes soins, nullement zélés ». Cet éloge inattendu appela sur les traits de M. de Champagny une expression de surprise : « Oui, monsieur, contiiiua-t-il. Hors quelques petits expéditionnaires qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici ont le plus grand calme et sont déshabitués de l'empressement. Quand vous aurez eu à traiter, un peu de temps, des intérêts de l'Europe avec l'Empereur, vous verrez combien il est important de ne se point hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés ».

Il l'avait dit souvent : en matière de diplomatie, c'était avec Bonaparte d'abord et surtout qu'il fallait négocier. Avant d'entamer des négociations, au dehors, besoin était de ralentir ses impulsions soudaines, ou d'en atténuer les effets précipités. Avec le pâle succès-

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seup qui lui a été donné, toute» discussions seront closes dans le calùnet des Allai res étrangères. Plus de contradictions respectueuses, plus d'avis qui soit autre, |tlus d'opinion qui ne soit pas le reflet exact d'une parole souveraine. Désormais, que ce soit avec Champagny, duc de Gadore, ou avec Maret, duc de Bassano, Napoléon pourra bouleverser, tout à son aise, la carte (le l'Europe. Il y aura toujours, sous la main de Marel, un courrier prêt à partir, portant en diligence à chaque souverain les accents encore chauds de la colère ou des menaces de Bonaparte.

Talleyrand, qui, par-dessus tout, avait l'ambition des attaires actives, espérait intérieurement qu'on voudrait encore recourir à ses lumières, qu'on ne le laisserait pas longtemps végéter dans l'imprécision brillante d'un titre pompeux et vide. Cependant, Napoléon ne paraissait pas en témoigner l'mtention prochaine; il se suffisait à lui-même, pour ses relations avec le reste de l'Europe, ayant le ministre Ghampagny comme secrétaire de ses volontés. Il avait pris l'habitude de se passer d'une aide, qui se croyait nécessaire; la déception en fut amère pour Talleyrand, quoiqu'il n'en ait pas exprimé la plainte et qu'il ait seulement accusé les fautes commises sans sa participation.

Gertes, les compensations offertes étaient larges. Sans y encourir de responsabilités ni en recevoir beaucoup de fatigues, par ses charges réunies de vice-grand-élecleur et de grand-chambellan, par les avantages matériels qu'ajoutaient à celles-là sa principauté de Bénévent et le grand -cordon de la Légion d'honneur, il cumulait, à l'année, cinq cent mille francs d'appointé-

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menls, sans compter sa fortune personnelle, qu'on évaluait à trois cent mille francs de rente, sans compter d'autres dotations advenues, ensuite, et les présents considérables que lui avaient acquis, sous le manteau, ses différents traités, enfin les fonds secrets de sa diplomatie.

A sa sortie du ministère, Talleyrand était rentré dans sa maison de la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Son intention n'était point de s'y renfermer comme dans une sorte de retraite philosophique, qui laissât supposer de la tristesse ou des regrets. N'ayant rien abandonné, à la cour, de ses titres de prince d'Empire et de grandchambellan, il retrouvait, en son logis, toutes les douceurs que procurent l'abondance et le luxe. Il y tenait table ouverte et bonne table; on était sur d'y savourer de ces succulences, qui tiennent, en toute bonne maison, le haut du couvert. Son plaisir était d'exercer une hospitalité délicate envers les étrangers de distinction ou d'y donner des soirées d'un caractère nouveau, dont les intermèdes, chantés ou déclamés par des artistes supérieurs, rehaussaient étrangement l'intérêt. Étaient-ce des réceptions d'apparat, on les citait comme la perfection même de l'élégance aristocratique. La maison étant devenue trop étroite pour tant de personnes, qui aspiraient à y être reçues, le prince de Bénévent acheta l'hôtel Monaco, rue de Yarennes, pour s'y comporter plus au large.

Il y avait des hauts et des bas relatifs, dans cette opulence, que dérangeaient parfois des écarts violents de chiffres, à la Bourse. La spéculation passionna toujours Talleyrand. Des crises déconcertèrent plusieurs de ses prévisions les mieux réfléchies, comme il en fut, lors de la paix d'Amiens, lorsque ayant acheté pour

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plusieurs millions de consolidés, dans la pensée que les fonds monteraient, le contraire était arrivé, par une cause dont il ne s'élait pas douté, ni presque personne .: la défaveur qui accueillit ce traité dans l'opinion anglaise. Deux millions de sa fortune y passèrent. Il menait l'existence fastueusement à l'hôtel Monaco, quand un accident financier du même ordre vint déranger son budget : la faillite d'une maison de banque étayée sur ses capitaux. Ce n'était pas un effet de ruine, loin de là, mais de gêne relative et passagère. L'Empereur en eut connaissance. Pour l'aider à remettre ses affaires d'aplomb, il décida de racheter son palais, au prix fort d'un million deux cent mille francs, qui lui furent versés sans aucune retenue (1).

Talleyrand l'en remercia sincèrement, reprit son train de vie, racheta des tableaux de prix, des livres rares, pour embellir sa nouvelle et célèbre résidence de la rue Saint-Florentin, qu'il venait d'acquérir, pour y rester jusqu'à sa mort, et continua d'observer avec son âpre clairvoyance les fautes où Napoléon engagait sa destinée et celle de la France.

(1) V. Correspondance de Napoléon /", t. xxiii, p. 201.

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