‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 3 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La jeunesse de Talleyrand.

Un préambule nécessaire. — Les Talleyraiid-Périgord et leurs fiertés généalogiques. — Deux traits. — La première enfance de Charles-Maurice. — Mélange singulier, dans cette éducation, d'insouciance et d'ambition de famille. — Par quelles circonstances il fut poussé, malgré lui, dans les voies de l'Eglise. — Au collège d'Harcourt. — Pour le préparer à l'amour des grandeurs de l'Eglise : une année de résidence à l'archevêché de Reims, chez le cardinal-duc. — Entrée au séminaire de Saint-Sulpice. — Période de contrainte mélancolique; analyse de cet état d'âme. — Une heureuse diversion de jeunesse; premier roman d'amour. — Le séminariste et la comédienne. — M"" Luzy. — En quelles dispositions d'âme et d'esprit Talleyrand est entré dans les ordres. — Abbé de cour : ses débuts mondains, à Versailles et à Paris. — Tableau de la société à l'extrême limite du règne de Louis XV. — Chez M""= Du Barry. — A Reims : les splendeurs de la cérémonie du sacre. — Période d'études en Sorbonne. — La journée d'un sorbonisteà la fin du xviii' siècle. — Retour aux distractions du monde.

Il y eut un homme qui, pendant trois quarts de siècle, avait rempli les conseils de l'Europe de son activité tranquille et souple : homme de cour et d'Église, de gouvernement et de chancellerie; grand seigneur en tout temps et en tous lieux; maître accompli dans l'art de plaire et de séduire, dont le sort s'arrangea si bien qu'il fut triplement heureux en amour, au jeu, et dans la politique; plein de calme en

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ses passions, et (jiii le plus posément du monde mena deux révolutions, enveloppa dans ses réseaux les rois et les empereurs, éleva et renversa, tour à tour, plusieurs édifices monarchiques; prononça et désavoua bien des serments, fit accueil à vingt partis sans rester fidèle à aucun, parce que céder aux circonstances c'était, suivant lui, céder à la raison; d'ailleurs, flexible et divers en son esprit comme pas un diplomate, réunissant en lui du Mazarin, du l»etz et du Voltaire; capable de se prêter avec une grâce inimitable aux badinages les plus frivoles et de passer, sans etlort apparent, aux considérations les plus hautes et les plus lumineuses; ayant eu des défauts d"àme autant que de qualités d'intelligence; versatile et vénal, sans illusion de principes, hormis l'inclination personnelle et l'intérêt ; ayant trouvé des arguments pour légitimer toutes les causes, pour justifier toutes les façons d'agir: mais, logique et constant en ses desseins, et qui }»ut s'attacher au service des ambitions les plus ardentes et se laisser emporter avec elle par la force des événements, sans jamais abandonner son programme de politique extérieure, fait d'équililtre, de modération et d'humanité; ministre, dignitaire, ambassadeur de plusieurs régimes, qui se vit accusé de mille trahisons et de mille perfidies; mais qui, par une autorité uni^pie émanant de sa personne ou par le besoin qu'on avait de ses talents, sut retrouver, à point nommé malgré des défaillances indéniables, la confiance des uns ou des autres; qui fut suspect à ses amis comme à ses ennemis, vilipendé par une foule de plumes, couvert de reproches et d'injures: et qui, cejtendant, après tant d'opinions contraires, tant de jugements incertains ou foncièrement hostiles, réalisa ce miracle de terminer sa

ENFANCK ET JEUNESSE

vie pleine de jours au milieu des témoignages les plus notoires d'illustration, d'honneur et de respect.

C'est l'histoire de ce personnage considérable et diversement considéré, que nous allons prendre à ses débuts et suivre sans interruption, à travers la société changeante, parmi les événements extraordinaires auxquels il l'ut mêlé.

Charles-Maurice de Périgord s'annonya dans l'humaine existence, un soir d'hiver de l'an 17oi (1). Il était de grande race, et le surnom de Talleyrand, qu'il devait rendre si fameux, avait été porté, dès le commencement du XII'' siècle. Issu des comtes de Grignols, princes de Chalais, qui se disaient une branche cadette des comtes souverains du Périgord et revendiquaient, en conséquence, leur cri d'armes orgueilleux : Rè que Diou (2), la tige de sa famille anticipait historiquement sur la dynastie des Capétiens.

Le futur homme d'État en gardera la fierté jusqu'à son lit de mort, jusqu'à cette heure des adieux suprêmes où, voyant s'approcher de son chevet le roi Louis-Philippe et ressaisissant ses esprits, il lui dira : « Sire, c'est un grand honneur pour notre maison », ce qui signifiait en propres termes que les anciens comtes de Périgord avant d'être absorbés dans le domaine de la couronne avaient régné en souverains, tout comme les Bourbons.

Très à propos s'en était souvenu Louis XYIII, en

ili Le 2 février.

2) Rien que iJieii au-dessus île nous.

1814, lorsqu'il rcriit, j)oiir la première fois, Talleyrand en son cabinet de Compiègne et qu'il lui tint ce petit discours :

« Nos maisons datent de la même époque. Mes ancêtres ont été. les plus habiles. Si les vôtres l'avaient été plus que les miens, vous me diriez maintenant : prenez une chaise, approchez-vous de moi, parlons de nos aflaires; aujourd'hui c'est moi qui vous dis : asseyez-vous et causons... »

Paroles aussi llatteuses que délicatement tournées. Elle auraient eu plus de prix encore, si l'inconstant Louis XVIII leur avait gardé toujours la même valeur. Dans une occasion différente, mettant en doute une telle et si belle généalogie, il coulera ces mots à l'oreille du voisin : Talleyrand n'est pas de Périgord, mais du Périgord. C'est qu'en efl'et des déchiffreurs de parchemins s'étaient trouvés pour établir que les Chalais n'avaient rien de commun avec les comtes de l'ère carolingienne et qu'ils n'étaient point admis à fonder leur noblesse en deçà de 1461.

Quoi qu'il en fût de ce litige héraldique, les Talleyrand avaient certainement plus de lignage que d'apanages. A défaut d'un abondant patrimoine, on y jouissait d'une position de cour tranquillante pour soi et fort commode pour l'établissement des enfants.

La cour était le grenier et la mère nourrice de la noblesse pauvre. Lorsque s'y présentèrent les Talleyrand, en 1742, leur train était des plus modestes. Ils s'approchèrent autant qu'ils le purent de la source des faveurs. Si l)ien firent-ils qu'elle se déversa sur eux en émoluments d'emplois, bénéfices épiscopaux, abbayes en commande, produits de charge, assignations sur le domaine, tout ce qui en découlait enfin.

La bisaïeule de Gliarles-Maurice, M""' de Ghalais tenait aux Mortemart dont elle avait reçu en héritage, l'esprit, c'est-à-dire cette fine politesse, cette justesse dans le singulier des mots et celte particularité d'expressions vives qui fut, pendant longtemps, comme le langage naturel de la famille.

Sa grand'mrre paternelle était dame du palais de la reine; elle demeurait fixement à Versailles, sans attache de résidence parisienne; elle y remplissait ses fonctions dans le calme, considérée du roi, estimée comme il convenait des gens de bien pour la réserve' noble — un peu chargée de dévotion — de ses manières; d'ailleurs ne plaignant point ses démarches pour ses enfants, qui étaient au nombre de cinq, et donnant à cette re : cherche de leur avenir plus de soin qu'aux détails de leur éducation.

- ; Son père, Charles-Daniel de Talleyrand-Périgord, né de Daniel-Marie de Talleyrand, comte de Grignols, brigadier des armées du roi eut, pour sa part, dans la distribution des offices ou des grades, d'être menin du Dauphin et lieutenant général : il s'en tenait content et faisait peu parler de lui.

Sa mère, Alexandrine de Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d'Antigny, attirait davantage l'attention, sans qu'il en ressortît de signes très éclatants. On la savait assidue à la cour dont elle avait l'instinct d'habileté, empressée auprès des gens en place et leste à monter, autant qu'il lui paraissait bon d'en prendre la peine, socis les combles du palais de Versailles. Il fut noté que, durant la courte apothéose de la comtesse de Mailly, elle s'était employée avec une obligeance parfaite, à tenir la partie de piquet de M"*" JacoJj, la première femme de chambre de cette maîtresse de Louis XV. Le

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