L ŒUVRE SECRETE DE TALLEYRAND
— Monsieur de Talleyrand, j'ai voulu loger chez vous parce que vous avez ma confiance et celle de mes alliés. Nous n'avons voulu rien arrêter avant de vous avoir entendu. Vous connaissez la France, ses besoins et ses désirs : dites ce qu'il faut faire, et nous le ferons.
N'était-ce pas lui concéder, en peu de mots, de pleins pouvoirs pour parler et pour agir?
Talleyrand aurait eu grand tort, en vérité, de suivre le cortège impérial en fuite, quand il pouvait, en restant chez lui, se rendre ce qu'il était devenu, du jour au lendemain, le personnage français le plus considérable et le principal fonctionnaire d'État avec lequel pussent s'entendre les souverains coalisés, pour la liquidation de l'Empire. Conseiller très écoulé des rois, qu'il avait tant aidés à abattre le colosse, il s'était vu nécessairement désigné comme le négociateur de la situation. Et quelle situation!
De ce jour, il se fit un mouvement extraordinaire autour de Talleyrand, qui venait de rendre son titre de prince de Bénévent et ne s'en sentait aucunement amoindri.
On a pu dire que, pendant ce moment solennel de l'histoire, les destinées du monde étaient enfermées dans le cadre de sa maison. On n'aurait qu'à relire, pour en avoir l'impression saisissante, le récit d'un témoin, le comte Beugnot, sortant d'une audience de Talleyrand.
Quelle diversité de personnages! Que d'intérêts en jeu! Quel fourmillement de désirs et d'ambitions en ce faible espace!
La maison était pleine de la base au faîte. Pour l'empereur de Russie et ses aides de camp servait le premier étage. Pour son ministre des Affaires étrangères Nesselrode et les secrétaires de la clian-
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cellerie russe avait été disposé l'appartement du second; et ïalleyrand s'était réservé Tentre-sol, composé de six pièces, afin d'y loger ses bureaux et ceux du gouvernement provisoire. Toutes les parties de l'immeuble étaient occupées, jusqu'aux marches des escaliers, que garnissaient des gardes impériales russes, tandis que des cosaques emplissaient la cour et les al»ords de l'hôtel. C'étaient des allées et venues incessantes, un concours de monde inouï, une agitation intense de toutes les minutes, où l'on n'aurait pas distingué le jour et la nuit; seuls paraissaient tranquilles dans cette ruche politique en perpétuelle activité des cosaques qui sommeillaient sur la paille.
Trois des pièces de l'entre-sol, celles-ci donnant sur la cour étaient ouvertes au publie; la première, une sorte d'antichambre, où se pressaient les quêteurs de la moindre espèce; la seconde, où se reconnaissaient les intrigants d'importance; et la troisième, en temps ordinaire, un cabinet de toilette, où le secrétaire adjoint du gouvernement en formation, Laborie, donnait des audiences particulières.
Les trois autres pièces du même étage, dont les fenêtres ouvraient sur les Tuileries, appartenaient aux ministres du jour et à leur personnel. Les séances se tenaient dans la chambre à coucher du prince; au salon, travaillaient pèle-mèle les seci*étaires, ces ministres et des « hommes en place, qui avaient des rapports à faire ou des ordres à donner ». Il ne restait •le disponible, pour les audiences de Talleyrand, que la bibliothèque.
C'était là qu'il écoutait en particulier ceux qui avaient assez d'adresse, de chance ou de persévérance heureuse pour y attirer ses pas et retenir son attention, ce qui
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n'était rien moins que facile, à en juger par les détails qu'en a donnés Beugnot. « C'était un tableau singulier (jue celui de M. de Talleyrand essayant de passer, avec sa démarche embarrassée, de sa chambre à coucher dans sa bibliothèque pour y donner audience à quelqu'un, à qui il l'avait promise et qui attendait, depuis des heures. Il lui fallait traverser le salon; il était arrêté par l'un, saisi par l'autre, barré par un troisième, jusqu'à ce que, de guerre lasse, il retournât d'où il était parti, laissant se morfondre le malheureux vers lequel il désespérait d'arriver. » Et, pour avoir une idée plus complète de l'agitation et des intrigues, qui se disputaient l'accès de ce règne transitoire, il faut songer qu'il n'y avait qu'un moment possible d'obtenir une audience de Talleyrand, et que ce moment-là était entre minuit et 2 heures du matin!
Mais, quelle besogne accomplie!
Est-il besoin de rappeler avec quelle étonnante activité, pendant les jours d'avril 1814, malgré bien des hésitations, des résistances rencontrées, il décida les diverses puissances à reconnaître la restauration de la monarchie bourbonienne; de quelle manière habile il tit échouer la démarche suprême des maréchaux auprès des souverains coalisés, en faveur de leur maître terrassé, à son tour, par la loi du plus fort; comment il consomma d'une manière définitive la ruine de l'Empire, en obtenant du tsar cette déclaration solennelle et formelle qu'il ne traiterait plus en aucune occasion avec l'empereur Napoléon et sa famille; enfin avec quelle souplesse, nommé président du gouvernement provisoire, il répondit aux plus pressants besoins du pays, tourna les plus graves difiicultés, intervint pour le rappel de cent cinquante mille Français prisonniers
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en Russie, arracha aux convoitises allemandes les provinces qu'avaient foulées les troupes de Frédéric- Guillaume; et négocié l'évacuation prochaine du territoire ?
On connaît trop bien la succession de ces événements historiques pour que nous ayons à les représenter de nouveau.
Gomme sous Louis XIV, après Ryswick, la France avait à rendre les pays et les places qu'elle s'était flattée de posséder à jamais par la loi des conquêtes et devait supporter, en outre, tout ce que la guerre lui avait coûté pour les acquérir et les reperdre. Talleyrand, en ces jours de détresse, avait dépensé une belle énergie, afin d'amoindrir, autant qu'il était possible, la part énorme des sacrifices ; et il lui était resté cette consolation d'obtenir, par lui-même, en signant le traité de Paris, des conditions moins dures que l'ultimatum accepté, au nom de l'Empereur, par Gaulaincourt, au Gongrès de Châtillon.
La lutte secrète qui se poursunait depuis plusieurs années entre Napoléon et Talleyrand, entre le principe de la guerre et le principe de la paix, sétait donc terminée par l'abaissement du premier, mais à quel prix pour la France!
Le conquérant, le législateur, le stratège, l'organisateur de constitutions, le meneur de peuples et d'armées, semblait n'être plus qu'une ombre perdue dans les brumes de l'île d'Elbe. L'homme des délibérations calmes, le diplomate aux vues claires, ennemies de toute politique d'excès, le conciliateur habile, apparaissait au premier plan et dictait des impulsions décisives.
Tout prêt à partir pour le Congrès de Vienne, où
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nous le reverrons, dans lo plein de son œuvre (1), devant y représenter en face de l'Europe une nation vaincue, il allait, par sa sagacité, par sa persévérance méthodique, son art suprême de diviser les intérêts, y faire prévaloir des lois d'équité et de modération, entre les peuples, en même temps qu'y gagner pour lui-même cet ascendant supérieur, cette prépondérance incontestée, qui fut le summum de son action diplomatique.
(l'i Le tableau du Congrès de Vienne formera le premier chapitre du second et dernier volume.