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d'agression, et cela sous les yeux observateurs d'un témoin, qu'il s'imaginait attendant la fin avec une espèce de satisfaction anticipée, son humeur éclatait de plus en plus acerbe et les contre-coups en rejaillissaient d'autant plus intenses contre cette barrière d'insensibilité. La dernière algarade précéda le départ de Napoléon pour la campagne de 1814. A l'issue du Conseil, il avait haussé la voix, se disant entouré de traîtres, et, pour préciser le vague de son accusation, il s'était tourné contre Talleyrand. Le regardant bien en face, pendant plusieurs minutes, il l'accabla de paroles dures et offensantes. Le diplomate se tenait debout, au coin du feu, se préservant de la chaleur à l'aide de son chapeau, les yeux au loin et l'air parfaitement absent de tout le bruit, que faisait là quelqu'un. Lorsque l'empereur, ayant épuisé son réquisitoire, quitta la pièce en tirant la porte avec violence derrière soi, lui aussi pensa à s'en aller. Paisiblement, il prit le bras de M. MoUien et descendit les escaliers, sans articuler une syllabe, sans esquisser même un geste, mais gardant en bonne place, dans sa mémoire, ce qu'il avait entendu. Une conviction plus forte l'avait affermi dans cette idée qu'aucun principe d'honneur ne le retenait au service de celui qui l'accablait d'outrages.
Aussi bien Talleyrand et Napoléon ne furent pas en reste de mauvais compliments l'un envers l'autre. Ils ne se redevaient rien, quant à cela. Si Napoléon le qualifia des pires noms, l'appelant un prêtre défroqué, un homme de révolution, un scélérat, Talleyrand ne ménagea pas à l'homme de génie les épithètes vives, dont les plus courantes, quand il eut cessé d'être empereur, étaient celles de brigand et de bandit.
Après son renversement, Bonaparte, en l'excès de
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ses colères rétrospectives, ne cessait point de fulminer contre l'homme d'État. Suivant lui, il aurait été le plus vil des Jacobins; à plusieurs reprises, il lui aurait conseillé de se débarrasser des Bourbons en les faisant assassiner ou en les faisant enlever d'Angleterre par une bande de contrebandiers, qui naviguaient d'une cote à l'autre. Il l'affirmait expressément à sir Neil Campbell (1), le commissaire anglais chargé par son gouvernement d'accompagner de Fontainebleau à l'île d'Elbe, le captif de la Sainte-Alliance! 11 ne manifestait, à cette distance des événements ni regret, ni émotion de l'exécution du duc d'Enghien, mais il tenait par-dessus tout, à faire passer cette allégation dans l'histoire, que le prince de Bénévent en fut l'inspirateur. Napoléon en parlait ainsi, dans l'abaissement exaspéré de sa grandeur, parce qu'il avait toute raison de penser que Talleyrand fut, après son propre orgueil, le principal instrument de sa chute. A la vérité, en aucun temps, déformateur de la vérité par principe, il ne prit la précaution d'accorder ses paroles entre elles et de se demander si, d'aventure, elles ne se trouvaient pas déjà démenties par d'autres prononcées antérieurement, sous des impressions différentes.
La rancune de Napoléon se fondait sur de puissants motifs. La lutte entre eux ne s'était pas arrêtée à l'abdication de Fontainebleau. Proscrit par Napoléon, au retour de l'Ile d'Elbe, Talleyrand lui avait répondu en le faisant mettre au ban de l'Europe par le Congrès de Vienne. Cette rancune fut tenace. Dans ses dictées de Sainte-Hélène, Bonaparte reprendra, maintes fois, le texte de ses accusations contre son ancien grand cham-
1,1) Sir Xeil CamphelTs Journal, Londres 1869.
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bellan. S'il avait été vaincu, si le torrent des armées alliées s'était précipité sur la France, la faute unique en était encore à Talleyrand. Chaque détail, chaque trait, qui lui remontait à la mémoire tendait à la dépréciation de l'homme, de ses services rendus, sinon de ses talents qu'il ne pouvait révoquer en doute aljsolument, et de sa vie intime. Car, s'il recommençait souvent à dire que le prince était le roi des fourbes, en politique, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, quand s'y prêtait l'occasion, que la princesse était la plus sotte des femmes et, naturellement, n'en ayant d'autre exemple frappant à citer, il ressuscitait l'anecdote pas très sûre, la terrible anecdote de M"'''de Talleyrand confondant Denon revenu d'Egypte, Humboldt revenu de partout, ou Thomas Robinson, un diplomate anglais qu'on lui présenta, avec le héros de Daniel de Foé, le légendaire Bohinson Crusoé. Mais il s'attardait peu sur le fait de M""= de ïalleyrand, non plus que sur la raison véritable pour laquelle il lui avait interdit de se montrer à la Cour. Il se rejetait à l'adversaire constant de sa politique conquérante, aux vices, à la noire ingratitude, aux félonies, à la vénalité de Talleyrand.
Cette vénalité dut être bien révoltante, celte corruption bien audacieuse, puisqu'il en fut tant parlé (I). Talleyrand aima trop l'argent; et Bonaparte lui en lit un
(1) <r Talleyrand, assure le maréchal Marmont, qu'on ne cite pas, habituellement, comme un modèle de désintéressement et de fidélité, réunissait en lui tout ce que les temps anciens et les nouveaux peuvent offrir d'exemple de corruption, ayant dépassé, à cet égard, les limites connues avant lui. » {Mémoires, t. VU, p. 3.)
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long grief. C'est un point sur lequel il l'avait attaqué souvent, pendant son règne. « Voyons, Talleyrand, lui demandait-il à brùle-pourpoint, voyons, la main sur la conscience, qu'avez- vous gagné avec moi? » Une autre fois, c'était. à un membre de la Confédération du Khin qu'il posait la question, sous une forme dépouillée de ménagements : « Combien Talleyrand vous-a-t-il coûté?» Cette affaire de chiffres lui tenait très à cœur (1), à lui Napoléon, qui puisa si librement et sans en rendre de comptes à personne, dans les caisses de la France et de l'Europe. A vrai dire, en y insistant, par des interpellations vives et voulues à l'adresse de Talleyrand, il ne faisait qu'appuyer d'une manière rude sur des points connus, établis, de corruption diplomatique. L'usage en était, pour ainsi dire, passé à l'état d'habitude normale, entre les chancelleries, au temps du Directoire. Le Gouvernement français se trouvait avoir la meilleure part dans l'échange des « douceurs » glissées en secret aux meneurs de négociations, parce qu'il avait, pour lui, la position privilégiée que confère la victoire. Mais il usait de retour, à l'occasion. Sous le Consulat, pen-
;,li Pour dérouter un peu cette munie qu'avait Napoléon de lui parler, à tout propos, par taquinerie ou sous forme de reproche, de la plénitude de son coffre-fort, de tous ces écus qui regorgeaient dans sa caisse, de ce Pactole brillant, où il le voyait nageant à pleine eau, il feignait, quelquefois, d'être au contraire gêné. « Talleyrand, lui disait-il un autre matin, on prétend que je suis avare. » Des gens de son entourage l'en accusaient, à cause de l'esprit d'ordre qu'il avait imposé dans les dépenses du palais, sans cesser d'être magnifique et large dans les grandes occasions. Le prince de Bénévent avait répondu qu'il ne pouvait différemment agir, qu'il donnait le bon exemple en réfrénant le gaspillage et d'autres lieux communs ejusdem farinœ. Alors, voulant donner un sens plus accentué à ce qu'il venait de dire : « Vous êtes riche, vous, Talleyrand; quand j'aurai besoin d'argent, c'est à vous que j'aurai recours. » Sans se déconcerter, celui-ci qui se tenait sur la défense, répliqua qu'il était loin d'être riche, comme on en grossissait le bruit, que ce qu"il possédait, il le devait à Pempereur, qu'il n'avait rien, d'ailleurs, qui ne fut à sa disposition.
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dant les conversations diplomatiques avec l'Autriche, Bonaparte avait recommandé aux bonnes attenlions de M. de Talleyrand l'envoyé de l'empereur d'Allemagne, à Paris, où il était arrivé le 2 thermidor de l'an VIII, et le ministre lui répondait, à ce propos :
« Je n'ai point fait de présents à ^i. de Saint-Julien, parce que tous les bijoux du Directoire sont tels que l'on ne porte plus rien de pareil depuis cent ans (1). »
Quand Napoléon envoya son frère Lucien, comme ambassadeur en Espagne, parlant entre soi, en famille, il lui donna ce premier conseil : « Revenez riche ». Et la recommandation fut si bien comprise, si largement appliquée, qu'il en revint, en effet, avec beaucoup de diamants (2), beaucoup de millions et qu'il fut très riche, le plus riche des Bonaparte. Aussi, quel luxe de réceptions, à Madrid et à Paris! Quelles magnificence, au retour, et que de fêtes, à l'hôtel de Brissac et au manoir de Plessis-Chamant ! Lucien parut sage à Napoléon. Moins indulgent au prince de Bénévent, l'empereur affirmera, dans son Mémorial, que s'il l'avait remplacé par le duc de Cadore, c'est qu'il était fatigué de ses agiotages et de ses saletés. Il aimera mieux s'armer de ce grief que de l'autre et véritable motif : le désaccord de sa politique avec celle de son ministre désapprobateur du blocus continental et de la perpétuité des guerres.
« Ce qui est bon à prendre est bon à garder », conseillait Figaro. Talleyrand avait puisé ses principes à la même école. Lui-même évalua à une soixantaine de millions ce qu'il pouvait avoir reçu, au total, des puis-
(1) Lettre de Talleyrand à Napoléon, 28 juillet 1800. (.Archives nat., Fds de France, 658, f- 4.)
(2) Il les revendit en Hollande.
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sances grandes ou petites, qui se rappelèrent à ses bons offices. Dans ce genre de transactions, qui ne tournaient pas précisément à sa louange morale, il n'engageait, du moins, que des intérêts de personnes et se sauvait jiar là d'un blâme plus grave. A ses yeux, elles n'étaient que des éléments accessoires, quoique productifs, de la discussion générale; elles ne faisaient pas dévier les grandes lignes de la politique extérieure; elles ne lésaient ni la prépondérance de la France sur le continent ni ce qui restait encore intact du bon droit européen. Si bien que, raisonnant d'après cela, il s'estimait très fondé à percevoir un tribut sur les concessions particulières dues à son influence. Un contemporain non suspect de partialité, à son endroit, le comte de Senfft, lui rendit ce témoignage que, tout en profitant de sa position pour augmenter sa fortune, à l'aide de moyens quelquefois peu délicats, il ne s'était jamais laissé conduire, fût-ce par les motifs d'intérêt personnel les plus puissants, à favoriser des plans contraires au sens général de sa diplomatie. A ces réserves près, il ne négligeait rien d'utile. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières, ou diamants, suivant la coutume ancienne, mais en argent comptant. Lorsqu'il fit agréer les princes de Schwartzenberg, de Nassau, de Waldeck, de Lippe et de Reuss dans la Confédération du Rhin, il en avait été récompensé d'avance, abondamment. Napoléon n'en fut informé que plus tard, et trop tard pour revenir sur leur admission. Talleyrand s'était gardé d'agir en son nom propre, mais s'était reposé du succès de l'aflaire sur l'entremise d'un homme adroit, sagace, intimement mêlé à toutes les intrigues d'alors, le baron de Gagern, ministre du duc de Nassau. On avait respecté les convenances, d'une façon attentive et SDigneuse, dans la
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teneur de ces négociations. 11 n'avait pas été question de marché, de conditions, ni d'offres précises, quoiqu'on eût abouti aux mômes réalités, sans en employer les termes. M. de Talleyrand voulait bien ne pas fixer de chiffres; il abandonnait à son intermédiaire habituel de tabler au plus juste, d'après son appréciation d'ensemble et les estimations supplémentaires du vieux Sainte-Foix, le prix des oljligeances laissées à la discrétion du prince(i). Il fallait financer, chaque fois, mais en y mettant la manière, d'un geste élégant et délicat. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et n'en était rien moins que satisfait. Talleyrand n'y prenait pas tant de scrupule. Il se disait que sa haute situation était comme une mine d'or à exploiter, qu'il aurait eu grand tort à ne point en user, que sa fortune, quoique grossie d'énormes dotations annuelles, n'était pas suffisante à la tenue de sa maison princière, qu'il dépensait beaucoup, qu'il aidait à ses frères, à ses neveux, qu'il avait toujours eu la main libéralement ouverte pour ses anciens amis et que c'était affaire aux princes de la Confédération du Rhin de subvenir au surplus, dans la mesure des services qu'il avait élé appelé à leur rendre. Tranquille en son âme, il se payait de ces bonnes raisons, comme de circonstances atténuantes à des actes de vénalité indéniables. Car, ce fut bien le côté faible de sa moralité politique.
Mais les dossiers de l'histoire comportent une autre dénonciation grave, à la charge de Talleyrand. C'est le fait que ministre, prince de Bénévent, archi-chancelier d'État, vice-grand-électeur, grand chambellan, comblé de titres et de millions par l'empereur, il n'au-
(1) {Mémoires du baron (k Gagent, \. VI.) H avait été l'un dos signataires de l'acte de la Confédération rhénane.
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rail eu rien de i)lus cher que de conspirer, ensuite, contre lui et de ruiner son édifice. Quels arguments plaidèrent pour l'absoudre, en j)artie, de ce chef d'accusation?
La perfidie csl noble envers la tyrannie.
déclare Emilie, dans la tragédie de Cinna. Cette maxime cornélienne, si féconde en excuses, si flexible aux accommodements de conscience, Talleyrand aurait pu l'invoquer pour justilier sa propre conduite, en supposant, du moins, qu'il consentit à nommer perfidies les artifices de sa politique élrangère.
Il est certain que, depuis les entrevues de Presbourg, Talleyrand commença de prendre le parti des adversaires de son maître, envisagé comme le parti du droit et de la justice. 11 est hors de doute que, tout en servant Napoléon, il se fit le ministre de l'Europe contre son ambition démesurée, ambition qu'il jugeait criminelle |)ar ses suites, par tout le sang qu'elle faisait répandre. Voyez-le, au fort des négociations les plus laborieuses : il emmêle à dessein tous les fils, souffle Nesselrode, excite Alexandre, conseille et déconseille Napoléon, brouille d'un revers de main les cartes russes et françaises, renseigne et rassure Metternich, prépare de loin, avec ses amis de l'intérieur, le rétablissement de l'ancienne monachie, intrigue, complote, et n'entrevoit, au bout de tout cela qu'un résultat inévitable et désirable : la fin d'une domination, qui consterne la France et le monde.
Par le fait du rôle ofliciel dont on le voyait revêtu, son attitude s'était enveloppée d'un caractère forcément équivoque. Il s'en défendit en alléguant des
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molifs d'un ordre supérieur. D'une part se dressaient, ennemies de tout accord, les prétentions à une suprématie absolue de l'agitateur en permanence, toujours assaillant ou toujours assailli, et qu'il fallait éliminer comme un élément pernicieux, d'une manière ou d'une autre, de la vie générale des peuples. De l'autre était la France, victime cruellement foulée de cet appétit d'extension sans limites en disproportion avec les vraies forces du pays et vouée à de suprêmes désastres. Il avait séparé nettement, dans les raisons de ses actes, la cause de la nation de celle de l'empereur. La marche détournée de ses desseins, il l'avait réglée sur l'état de la France et l'esprit qui y régnait. On était fatigué audelà de l'imaginable d'un bouleversement sans fin. Les populations étaient écrasées d'imposition. Les plus sages considéraient avec une infinie tristesse les prélèvements annuels de la conscription sur les dernières réserves de jeunesse et de force de la patrie. Pendant la guerre d'Espagne, un homme simple, un prêtre, avait raisonné comme Talleyrand, comme Fouché, comme beaucoup d'autres, sur la nécessité de mettre un terme à cette frénésie, qui n'aurait suspendu ses ravages d'elle-même qu'après avoir écrasé l'Europe totalement, du nord au midi, de l'est à l'ouest; il avait obéi à la même conviction que le rêve et ses réalités tragiques avaient assez duré, lorsqu'il pressait ainsi le général Wellington de prendre l'offensive, après son passage de la Bidassoa : « Le colosse a des pieds d'argile; attaquezle vigoureusement, et vous le verrez s'écrouler plus facilement que vous ne le croyez ». Tel, le prince de Bénévent avait stimulé les énergies hésitantes des empereurs Alexandre et François II, pour les pousser à une œuvre de libération, qui ne devait plus tarder.
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Napoléon protestera que des jours seraient venus où il aurait cultivé la paix avec amour; il aurait répandu^ le bonheur sur le monde et les hommes l'auraient béni. Paroles du lendemain... Il ne se serait jamais arrêté : « Je ne suis devenu grand que par les armes, disait-il à Bourrienne, illustre que par les conquêtes dont j'ai enrichi la France; la guerre et d'autres conquêtes peuvent seules défendre ma situation ».
Si, par la situation inextricable qu'avaient faite à Bonaparte les guerres de la Révolution et les suites conquérantes qu'il leur avait imprimées, s'il n'avait d'autres moyens de règne, fatalement, que les prises d'armes continuelles et la victoire indéfectible, c'est-àdire en des termes moins glorieux, l'extermination des faibles et le partage de leurs dépouilles avec les forts, puis, dans les rivalités âpres du butin, la bataille encore contre ceux-ci, la bataille sans fin, n'élait-il pas préférable, pour le repos universel, d'abattre, fût-ce avec le concours de l'étranger, celui que les peuples et les rois rejetaient comme l'implacable adversaire de la tranquillité des hommes? Ces considérations, Talleyrand les jugeait irréfragables, sans aucun doute, pour la justification devant l'opinion de son temps, devant l'histoire, de son manquement évident de rectitude, dans le double jeu qu'il s'exposa à tenir entre Napoléon et l'Europe coalisée. Deux points sont restés vulnérables en sa démonstration, deux faits à sa charge. Le premier, c'est qu'il dévoila aux ennemis des plans, dont le secret lui avait été confié. Le second, c'est qu'il n'avait pas cessé de recevoir les gages de celui dont il conspirait la perte. Avant d'attirer à soi Metternich, avant d'indiquer le chemin à l'empereur de Russie, n'eût-.il pas dû rompre les liens qui l'enchaînaient au
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service de Napoléon? Sur tout cela traînent des airs de trahison, si défendable que put être son intention théorique de libérer la France d'un joug insoutenable. Mais il avait fait litière des scrupules où s'enlisent les fermes résolutions. Par-dessus l'irrégularité des moyens il avait élevé les raisons méthodiques du but à atteindre. Ses vues, telles qu'il les concevait, répondaient à des fins légitimes, et ses procédés étaient de ceux dont l'usage était presque passé à l'état d'habitude, tant la pratique en avait été rendue familière aux uns comme aux autres. Il avait intrigué, cabale, faussé sa parole; en cela ressemblait-il à beaucoup de consciences princières en Europe. Frédéric II en avait déjà posé la constatation, lorsqu'il écrivait à Voltaire, le 8 août 1736 : « La foi d«!,s princes est un objet peu respectable, de nos jours (1) ». ïalleyrand avait fait défection à Bonaparte, comme Bonaparte avait renié sa dette de reconnaissance envers Barras, auquel il devait tout, même sa femme, comme il avait foulé aux pieds ses serments à la République, comme, à la veille de Brumaire, il avait trompé tout le monde. Barras encore, Gohier, Lucien lui-même, en jurant de respecter la liberté qu'il allait détruire. Certes, Talleyrand fut loin d'être un modèle de franchise, de constance et de loyauté. Mais lui, l'empereur... C'était un terrible homme en matière de morale publique et privée, ne croyant pas à la reconnaissance et le disant; n'ajou-
il) Il s'y entendait. Personne ne fut plus à l'aise que le grand Frédéric sur la valeur élastique d'une parole donnée. Et comme il jouait, en artiste supérieur, la comédie du sentiment!
Dorget avait perdu SI femme. Frédéric lui écrit une lettre pathétique et même fort chrétienne. Mais, le même jour, il fait une épigramme contre la défunte. «Cela ne laisse pas que de donnera penser » commcle remarquait Voltaire, songeant à ce qui pouvait lui en revenir. ^Lettre à .M"'- Denis, 17 nov. 1750.)
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tant aucun prix au désintéressement et Tafllrmant aussi (1), exprimant comme un fait de constatation smiple que la bonne foi n'existe pas, qu'il n'y a, dans le monde, que de Tamour-propre et de l'hypocrisie; jugeant que rien n'était mal ni bien en politique, mais seulement bon ou mauvais, selon le parti dans lequel on était; estimant que si des lois, des règles des convenances de principes étaient nécessaires à la masse des humains, pour la police de la société, il n'en avait pas affaire, lui, le mortel prédestiné, parce que n'étant pas un homme comme les autres, il n'avait point à s'en embarrasser; enfin tenant toujours prête une loi d'exception en sa faveur, une maxime d'État {■!) pour justifier ses violences ou ses passions. Quelque chose de cette morale gouvernait l'esprit de la famille; car, on ne saurait dire que ses frères, ses sœurs (comme beaucoup de ses généraux) enrichis par lui, couverts de dignités par lui, tinssent à honneur de se montrer ses fidèles soutiens.
La duplicité régnait, partout, en Europe. La défection était dans toutes les âmes. Le généreux empereur de Russie, le noble Alexandre, venait de recevoir une lettre des plus touchantes du roi de Prusse; le lendemain, il jugeait parfaitement naturel de proposer à l'ambassadeur d'Autriche de se partager ensemble les débris du royaume de cet allié, son ami de cœur et d'âme. Si la mauvaise foi semblait être une condition de
(1) » Il n'a jamais eu de haines ou d"afîections que celles qui lui ont été commandées par son intérêt. » l'asquier, Mrm., t. 1", p. 149 i
(2) Des condamnations politiques prononcées, des exécutions commises, dans l'ombre et sans forme de justice, comme des assassinats, pouvaientelles lui être imputées à crime? .N'était-il pas absolument quitte de toute explication subsidiaire, quand il avait articulé celte formule : » Lesgrands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité ».
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vie du cabinet de Vienne, le reproche de cette déloyauté syslématique aurait pu s'étendre à tous les cabinets de TEurope. Conclure la paix avec l'un pour mieux écraser l'autre, et, cet autre vaincu, revenir au premier et l'écraser à son tour, n'était-ce pas la règle ouvertement suivie par tous les chefs d'État?
A chacun de ceux qui tenaient en main, maîtres ou serviteurs, les fils de la politique étrangère, l'intrigue apparaissait comme un recours légitime et nécessaire; elle était considérée comme le seul moyen possible de sorlir des conditions insupportables, qu'avait imposées sur le continent l'abus de la force. En précipitant la chute de l'empire, non sans avoir essayé, par trois fois, de le sauver en 1810, en 1812, en 1813, Talleyrand n'avait fait qu'accélérer la catastrophe, que rendaient inévitable les haines conjurées de l'Europe entière. L'expérience des événements accomplis avait ratifié, une à une, les prévisions qu'il avait établies et qu'on avait refusé d'admettre. Après vingt-deux ans de lutte presque sans répit et d'extermination entre les peuples, on en était revenu exactement à ses vues de 1792 (1), celles que l'Angleterre obstinément avait repré-
(1 1 Dès le mois de novembre 1792, dans un rapport adressé de Londres, au Comité de Salut publir. il mettait en garde la République naissante contre les griseries de la victoire et les enlraînenients de l'esprit de conriuète :
« Le règne de Tillusion est fini pour la France; on ne séduira plus son âme mûre par toutes ces grandes considérations politiques, qui avaient, pendant longtemps et d'une manière si déplorable, égaré et prolongé son enianoc. Ainsi, après avoir reconnu que le territoire de la Hépublique française suilit à sa population et aux immenses combinaisons d'industrie, que doit faire éclore le génie de la Liberté; après s'être bien persuadé i\ue le territoire ne pouvait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France, on doit rejeter sans détour, lous ces projets de réunion, d'incorporation étrangère, qui pourraient être proposés |>ar un zèle de reconnaissance ou d'altacliemcnt plus ardent qu'éclairé. »
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sentées comme les seules condilions d'une paix durable, celles encore que l'Autriche revendiquait depuis le traité de Lunéville et qui fut la pensée constante, l'objet de toutes les coalitions.
Qu'on lui ait reproché, à une époque où la corruption était à peu près générale, ses « grandes réquisitions de présents », ses « continuelles et fructueuses complaisances envers la fortune », ce n'est pas sans justice; il a fourni trop de pièces au procès pour qu'on puisse l'en absoudre. La cautéle et la vénalité furent trop souvent les associées de ses combinaisons. A travers ses défaillances raisonnées, quoi qu'il fit ou traitât, il s'était réservé de ne porter nulle atteinle, nul préjudice réel et durable aux vrais intérêts de la nation. Dans les replis de son âme et malgré son scepticisme de roué politique, malgré les passagères imprécations qu'il prononça contre la France terroriste (1), demeurait un fond sincère d'amour pour son pays. Jusqu'à la limite extrême de ses métamorphoses, on le vit rester fidèle à ses premières conceptions d'un libéralisme progressif et modéré. Enfin il fut un ami des hommes, au sens pacifique du mot. En toute circonstance où il parvint à faire prédominer, tout au moins, une partie de ses vues et de ses senliments, il s'attesta le défenseur du droit et du bien d'autrui. Ministre de deux gouvernements belliqueux, il n'avait cessé de réprouver, « en arrière et en confidence », parce qu'il les jugeait iniques et périssables, les arrêts de spoliation, qu'il devait contresrgner. De 1808 à 1813, plus de quatre cent mille Français avaient payé de leur vie les querelles particulières du
(1) Au moment de quitter Londres, le i" mars 1794, il écrivait à M"» de Staël : Faites ce que vous pourrez pour tirer Mm' de Laval de notre horrible France; je vous remercie de tout ce que vous ferez^iour cela ».
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souverain (qu'ils s'étaient donné) avec les autres potentats de l'Europe. En aucun temps, ni sous le Directoire, ni sous le Consulat et les dernières années de l'Empire, il n'avait soutenu, sans y être forcé, une politique de démembrement et d'annexion dont la réplique était fatalement le retour des collisions en armes et la perpétuité des causes de guerre. L'esprit de destruction affligeait sa raison (1) et, je dirais aussi, son âme. « Que me fait à moi, jetait l'empereur à Meltcrnich, la vie de deux cent mille hommes! » Deux cent mille... Ce n'était pas assez. Il ajoutait : Un homme comme moi ne se soucie pas d'un million (ïhommes. Toutes ces existences vouées à la souffrance, à la mort... Pourquoi? Parce que l'Autriche lui refusait une province de plus, riUyrie, placée sur le chemin de son rêve, entre Rome et Constantinople.
Talleyrand aima la paix par goût et par doctrine; autant que Napoléon aima la guerre par instinct et pour l'enivrement d'une gloire cruelle. S'il passa quelquefois auprès du bien sans l'accomplir, il n'avait jamais encouragé le mal. Il respecta chez les autres les principes de liberté, de propriété individuelle ou collective, le droit de tous à la vie. Et le sang d'aucun homme, versé par sa faute ou pour ses intérêts, n'éclaboussa sa mémoire.
(L « CY'St une réflexion que je fais avec peine, mais tout indique que dans riiomme, la puissance de la haine est plus forte que celle de Thumanité, en général, et même que celle de l'intérêt personnel. L'idée de grandeur et de prospérité sans jalousie et sans rivalité est une idée trop liante et dont la pensée ordinaire de l'homme n'a point la mesure. » (Talleyrand, Méin., f. I", p. 73.)