RUE DE GRENELLE
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diatemeDt, le mouchoir sur les yeux et Jouant bruyamment le rôle des pleureuses anliqueK..À dUlance.éonvenable, soutenu par soq ami et cuafrère le docteur Boisselier, apparaissait le mari, Amable Desrônis,
médecin en chef de rhôpital et du bureou de bienfaisance, inspecteur des pharmacies du département et . chevalier de l'ordre de Saint-Sylvestre. Cravaté de blanc, irréprochable de tenue, il semblait écrasé par son chagrin. Sa tête nue et ballante s'affaissait douloureusement tantôt sur une épaule et tantôt sur l'autre ; des sanglots soulevaient sa poitrine et secouaient son dos sous l'habit noir ; des plaintes inachevées entr'ouvraient par moment ses lèvres crispées, comme s'il eût parlé en rêve. Les curieux qui regardaient le convoi à l'abri de leurs persiennes entre-bèillées, ne pouvaient s'empêcher de murmurer : a Le pauvre garçon, son affliction est navrante ! y> La pensée que cet homme, qui sanglotait comme un simple mortel, était le médecin le plus occupé et le plus considéré de Villotte, ajoutait à l'intensité de l'impression produite par cette douleur violemment expansive. — A la suite du veuf, et comme pour accroître encore cette pénible impression, marchaient, escortés par un parent, les jeunes enfants de la défunte : Sosthène et Camille, noyés de larmes tous deux. Enfin derrière, en masses profondes, tenant toute la largeur de la chaussée, se succédaient les amis de la famille, les fonctionnaires de la localité, les clients du docteur; puis, tout au bout, fermant la marche, le groupe noir des dames en deuil.
En cheminant à pas comptés, les assistants échangeaient des propos de circonstance :
— C'est le grand convoi?
-H:Oui,Wes (rôls paroisses y sont... L'enterrement coûtera grbs. ' *
— Desrônis a toujours aimé la pompe; m'est avis
uuiB u<;|>tJ9uii suus un t^iauu \tvKUi iiuir, iraversua une croix blanche, entre deux rangées de cierges allumés. Alors, rcmoulant dans le Chœur, les chantres entonaaieat en faux-bourdon la première phrase de Viniroït.- « Requiem, œtemam dona eis. Domine, et lux perpétua luceat eis. >' Les larmes du père et des enfants
redoublèrent et le docteur s'aiïaissa sur son prie-Dieu, lu tôte dans les mains.
Tout ce qui Tentourait exaltait sa douleur et lui faisait sentir plus amèrement la cruauté du coup qui le frappait, le vide que la dél'untc laissait derrière elle, la solitude morfondante qu*il allait trouver en rentrant au logis. — C'était dans cette même église qu'il s'était marié quinze ans auparavant. Au delà du catafalque noir et blanc, à travers la lueur fumeuse des ciei^es funèbres, il se revoyait conduisant dans le chœur sa jeune épouse, la jolie Fanny deLisle toute blanche dans sa robe de moire et son voile de tulle frissonnant. L'autel était décoré de plantes vertes, et derrière le couple montait doucement l'odeur des bouquets des quatre demoiselles d'honneur assises à côté des quatre amis du marié. Ce même docleur Boisselier qui l'assistait à celte heure, avait été l'un de ses témoins, et ces quatre dames en deuil agenouillées à chaque coin du cénotar phe étaient justement les demoiselles d'honneur d'autrefois. Pourquoi l'une d'elles n'avail-elle pas été emportée de préférence à Fanny ? Ce choix brutal et aveugle fait par la mort irritait le docteur comme une injustice. — Elle était si nécessaire à la maison qu'elle emplissait de sa gaieté et qu'elle dirigeait avec tant d'activité et de bonne humeur! On eut dit qu'elle n'avait qu'à regarder les choses pour les mettre en ordre. Les enfants Tadoraient et elle savait se faire obéir rien qu'en levant le doigt. Maintenant qu'allaient-ils devenir sans elle?... Tandis qu'il se plongeait dans le souvenir de ses bonheurs conjugaux, désormais ruinés, la phrase du Blés ira alternait avec les mugis-
Cl w iitvsmvin uu iiiuuiiai ooui \ciius : auu{iira-i-ii
d'une voix émue. A quoi le confifère Boisselier répondit par un pli dédaigneux des lèvres, où l'on pouvait lire une jalouse aiïectation d'indifférence, l'endant cette procession qui n'en fuiissait plus, les
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flgures des deux confriTes étaient curieuses a observer. De taille moyenne, bien pris dans ses vètemenls noirs taillés a la dernière mode, Amable Desrônis était le modèle du provincial élégant et correct. Sa physionomie ouverte n'avait rien de la solennité ni de la sévérité qu'affectent généralement les membres du corps médical. Au premier aspect, sa moustache riDeofieot épointée, ses cheveux châtains coupés en brosse lui donnaient Tair d*un ofTicier en civil plutôt que d'un médecin. Ses yeux bleus saillants, son nez proémiaent et son front découvert, un peu fuyant, dénotaient une intelligence ordinaire, douée de plus d'imagination que de réflexion; son teint coloré, ses lèvres charnues et son menton grassouillet indiquaient un tempérament sanguin et inflammable. A la façon dont il portait sa , tête et dont il bombait sa poitrine, même au plus fort de cette crise douloureuse; à la secrète satisfaction qui gonflait ses narines à mesure que les notabilités de Villotte se présentaient à l'offrande, on devinait un homme content de lui et fler des marques de considération qu'on lui prodiguait. — Boisselier, au contraire, avec sa redingote noire démodée, ses gants de filoselle, sa barbe d'un blond roux mal taillée, son profil ingrat et chagrin, offrait le type (lu médecin de campagne, dédaigneux des élégances mondaines. Son front haut et carré, ses yeux gris au regard perçant, ses lèvres minces et sardoniques ne laissaient pas de doute sur la vivacité de son intelligence, mais l'ensenàble de l'individu avait l aspect rogue et pédanlesque d'un pion mécontent de son sort. L'interminable défilé de loffrande semblait l'agacer; ses doigts courts tortillaient
10 TANTE AURËLli:.
— Nous y passerons tous, répondit philosophique* meot Boisselier.
— Mes pauvres enfants! soupira Desrânis en lournaDt la tète vers Sosthène et Camille qui le suivaient, leur mère leur était si iDdispensable!... Que vont-ils deveuir quand je serai hors du lof;is?
— Envoie-les à Itenesson, chez leurs (grands parents. .. L'air de la campagne les forliliera, et je te promets de les faire travailler avec mon gamin.
— Me séparer d'eux! s'écria Desrônis navre, jamais 1
— C'est du sentimentalisme ! répliqua le médecin de Reoesson en haussant les épaules.
On entrait au cimetière; le corbillard roulait lentement et ses roues faisaient crier le sable de l'allée tournante. Quand on arriva près de la fosse où allait disparaître te cercueil de Fanny, les sanglots secouèrent de nouveau la poitrine de Desn>nis. Tandis que le prêtre psalmodiait les dernières prières, il regardait alternativement la bière déjà inclinée vers le Irou noir, et les massifs en fleur du cimetière. Il s'indignait de ce que le soleil brillait, et de ce que les roses s'épanouissaient à l'heure où la mort lui prenait sa femme. Quand le cercueil eut glissé dans la fosse en rabotant sourdement les parois et qu'on eut retiré les cordes, la cérémonie pénible de la dernière aspersion commença. Desrdnis tenait à la main l'aspersoir et agitait désespérer les bras, en murmurant d'incohérentes paroles d'ac Boisselier, choqué de cette douleur trop expansive, tait de vains efTorts pour arracher son camaradf bord de ta fosse.
Alors une vieille dame maigre, élancée et très al
Dans le saloa encore en désordre à la suite de la funèbre ccrcmonie de la veille, Amable Desrônis, la vieille dame et les deux enfants causaient à mi-voix, comme on parle dans les églises ou près d'un mourant. Bien que la défunte ne fût plus au logis, il semblait que sod départ était trop récent pour qu'on osât élever la voix dans la maison que son cercueil venaitde quitter. Les persiennes, à peine entre-bài liées, ae laissaient passer qu'un jour assourdi. Sosthène et Camille se tenaient sur leur chaise dans la pose ennuyée et inquiète d'enfants peu habitués à supporter longtemps une attitude douloureuse ou immobile. Enfin, las de la contrainte qu'ils s'imposaient, ils quittèrent leur siège, et se glissant dans l'embrasure de la fenêtre, ils se i regarder le va-et-vient de la rue, derrière les blancs soulevés. Desrônis et sa vieille amie r seuls en tête-à-tête sur le canapé.
— Aurélie, disait le docteur, c'est peine inut
et de se vêtir de ces lointaines années. Sa coquetterie et ses opinions s'étaient arrêtées à cette date, et n'avaient plus fait depuis un pas en avant. Bien que .sexagénaire, elle avait conservé une vivacité toute ju-
U TANTE AUBËLIE.
TÛaile, el, tandis qu'elle essayait de calmerM. Desrànis, ses doigts eflllés et agiles allaient el venaieal le long de ses (genoux comme sur le clavier d'un piano. Le docteur la regardait d'un air abattu el secouait mélancoli* qucment la tôle.
— Je ne pourrai jamais prendre le dessus, soupirat-il; je ne suis plus bon à rien el le désespoir me casse bras et jambes.
— Il »c iaul jamais désespérer, répliquait Aurëiie; où eu serais-je donc, moi, si j'avais jeté le manche après la cognée au début de mon procès?... El pourtant j'étais fille et seule au monde... Un homme doit montrer plus de caractère; songe à tes enfants, à ta clientèle, à ton avenir dans un pays où tu es très apprécié.
Ces derniers mots semblèrent redonner du ton au désolé docteur :
— Oui, dit-il en se ranimant, on m'aime bien ici !... J'ai été profondément touché de la sympathie et de la considération dont toute la ville m'a donné la preuve hier... Le préfet lui-même était à la messe... Vous l'avez vu ?
— .Nenni ; mais, ajouta Aurélie avec une légère pointe ironique, je m'en rapporte à loi!... Si tu veux que la considération de tout ce monde-là ne t'abandonne pas, tàctie de ne pas te laisser abattre par ton chagrin;
— Ah ! tante Aurélie, murmura Desrônis avec de nouveaux sanglots dans la goi^e, je suis bien à plaindre, allez !
— Assurément tu es à plaindre, répliqua- t-ell haussant les épaules, mais je plains encore plû
mereai; le mounai nous a renvoyés aevani le juge ae paix jour procéder au bornage, mais l'État a interjeté appel, et je suis en train de rédiger un nouveau mémoire pour moD avoué... Ils auront beau me mettre des bâtons dans les roues, je tiendrai bon jusqu'au bout! ajouta la
W TANTE AVRELIE.
vieille Olle en se levant... Est-ce que tes beaux-pareot)' soDt encore à Villolte?
— Ils îwnt repartist pour Renesson après la cérémonie.
— N'importe! soDge à ce que je l'ai dit... Et, en attendant, je vais emmener les enfantschez moi jusqu'à ce soir... Mes mignons, poursuivit-elle en s'adressaol au frère et à la sœur, voulez-vous venir voir mon jardin?
— Oui, oui, tante Aurcliel s'écnèrent les deux enfants, heureux d'échapper à la morne tristesse de la maison en deuil.
— Eh bien, c/iapeau(ez-\oas, et embrassez votre père, nous parlons.
Ils furent prêts en un clin d'oeil et cinq minutes plus tard, ils s'acheminaient tous trois, par la côte de l'Horloge, vers le logis de M"'Aurélie.
Tante Aurclie — on n'avait jamais bien su pourquoi on l'appelait « tante, » car elle n'était unie aux Desrônis par aucun lien de parçnté — tante Aurélie habitait, à l'entrée de la ville haute, un modeste appartement au premier étage d'une vieille maison bâtie à l'angle de la côte Phulpin. Ses fenêtres ouvertes sur un large balcon dominaient les jardins de la ville haute, le faubourg de Véel et les vignes de Corolte. — C'était une vue assez bornée, mais d'un charme tout intime. Au fond, les deux eollines se rejoignaient dans un fouillis de grands arbres. Sur le versant de droite s'élageaient irrégulièrement les façades postérieures des maisons de la grnnd'ruo, avec leurs jardins en terrasse ; les toitures aiguës, les tourelles tronquées, les galeries à a-"-'*'"'
tK TANTE XVtliLlS.
i-laverin liors d'usage, (paiement eoconibré de paperasses, se dressait une harpe à la monture dorée et ciilrelenue avec le plus grand solo. A une cpot^ue loinlaiiic oLi le piano n'était pas en vogne, M"" Aurélie nvnil élé professeur de harpe; et maintenant encore, elle lirait une partie de ses très modiques revenus de le(,'ons de sollrge et de piano qu'elle donnait dans les couvents et les peiisionR de la ville. Depuis trois généralions, toutes les daines et demoiselles de Villotle avaient été élèves de la lanle. Sa harpe et son procès furmaient les deux graudes occupations de sa vie; ou plutôt son procès était le fond de son existence, sa harpe n'en était que la disiraction.
— A présent, dit-elle quand elle eut introduit Sosthène et Camille dans son sanctuaire, à présent, mes inigrions, allez sur le balcon et amusez-vous gentiment, tandis que je vais me mettre à mes écrilures... A quatre heures je vous donnerai votre goûter.
Elle avait plié son châle ot l'enfermait avec son chapeau dans une urmoire; pendant ce temps, Soslhène s'élait emparé d'un volume do Ilob-Roy et, assis en pleine verdure sur un tabouret, la tête dans ses mains, et les jambes étendues, il s'était transporté en Ecosse, en compagnie des jeunes Obaldislone et de Diana Vernon. Camille, accoudée à la balustrade, suivaitrèveusement le vol circulaire et capricieux des hirondelles ou la fuite des nuages blancs dans le ciel de mai. Le silence de l'après-midi n'était interrompu que par le lie tac lointain des métiers de tisserands, le sifflet du merle, le sourd bourdonnement des abeilles dans les chèvrefeuilles, et un bruit sec de paperasses feu*"-'"»"
pays avraneliin. Ce na Tut qu'en 1802 qu'il songoa à faire raliller par Napoléon la concession de Blanchard
de Savei^ne. Hais alors, il se heurta à des obslacles imprévus. Le Domaine prétendit que les grèves coneé-
iO TAME AUHELIE.
dées ûlaient ioaliénablee et s'opposa âla ratification de ta concession. Le coaseil d'Klalordonna une enquête ei l'afTaire ('lait en inslructioo, quand les cvéaemeDts de 1815 changèrent la Torme du gouvernement.
Dèâl8l4,leiïéni'ral Monléclair s'était rallié aux Bourbons ; le nouveau souverain voulut l'en récompenser en se montrant favorable à ses préleniions et, en 1817, une ordounance, tout en annulant la concession indûment faite à Blanchard de Savei^ne, décida que le Domaine renoncerait à revendiquer les terrains aliénés de bonne foi par le concessionnaire. Les choses en étaient là, quand, en 1821, le général mourut, laissant pour unique héritage à sa fille, alors âgée de trente ans, ses droits litigieux dans les grèves deMoidrey.
Pendant toute son enfance et sa première jeunesse, Aurélie Montéclair avait été bercée avec l'histoire de ces fameuses grèves qui valaient des millions. Dans les dernières annéesde sa vie, le général, mis eu retrait d'emploi, n'avait d'autre sujet de conversation que les péripéties desonjiroeès avecie Domaine. Il subordonnait tout à l'issue de cette interminable instance, et c'était ainsi qu'Aurélie avait vu, les unes après les autres s'évanouir ses espérances de mariage. — « Sois tranquille, fillette, disait le général en manière de consolation, dès que mon procès sera gagne, nous achèterons une propriété à Viliotle et lu ne manqueras pas d'amoureux; les plus huppés se disputeront ta main, car tu seras archimillionnaire. » — AuDJlie avait fini par partager les convictions paternelles. Elle croyait comme article de foi à ses droits sur les grèves et àla conclusion favorable de l'instance engagée. Après
Paptiloo. Dans l'intervalle de ces douze années, elle éeoDomisa sou sur sou, déjeunant d'une tasse de lait et dînant le plus souvent dans les familles de ses élèves. Elle se faisait avare et rapace pour l'amour de son pro-
ti TANTE AURëLIK.
COS. Au commciicemeDt de 1833, elle avait, avec une patience de fourmi, amassé une douzaine de mille Trancs. Alors elle décida que l'heure était venue de reprendre les hostilités.
Le 23 mai suivant, par un double exploit, Isaure- Iléloïse-Aurélie Montéclair assignait devant le tribunal de Saint-Lu les héritiers Blanchard de Savergne et le préret de la Manche « afin d obtenir la délivrance des grèves concédées à son père, et, en outre, afin de se l'aire rembourser par qui de droit la somme de trois millions, à titre de dommages-intérêts, pour privation de jouissance depuis l'ordonnance de 1817 ».
Ce fut le prélude de la grande symphonie procédurière que tante Aurélie, du fond de Tobscure petite ville, dirigeait avec la majesté, la conviction et l'entrain d'un chef d'orchestre faisant exécuter sa propre musique. Rien n'y manqua. D'abord la fanfare jumelle des deux exploits introductifs d'instance réveilla comme un double coup de tonnerre les chefs de bureau du Domaine qui croyaient l'affaire enterrée. — Songez donc, depuis 1821, les dossiers dormaient sous des couches de poussière ; « ils avaient de la barbe, » comme on dit en style administratif. — Puis vint l'andante des déclinatoires de compétence et des jugements préparatoires, puis les modulations savantes et compliquées d'un jugement de première instance qui, avant de statuer au fond, renvoyait les plaideurs devant l'auto- ^ rite administrative pour procéder à une délimitation des grèves concédées. — Cela forma la première partie et dura jusqu'en 1835.
En 1836, le Domaine, mécontent de cette dernière
. puui' astiisiiBr vu (tureuuiie a la ufiiiiuiiuiiuii.
Mais alors surgit une nouvelle complication. Pendant le cours de cette interminable procédure, les cultivateurs de Moidrey et de Beauvoir avaient trouvé très simple d'usurper les grèves en litige. Quand ils se
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virent menacés dans leur longue possession, il$ crièrent œmme si on les écorchait vifs. Des villages entiers se soulevèrent; la révolution de 1848 éclata sur ces entrefaites et, comme la politique se mêlait à TaiTaire, un arrêté préfectoral ordonna qu'aucune parcelle de terrain ne serait remise à la demoiselle Monléclair, tant qu'on n*aurait pas slalué sur les oppositions des riverains.
C'était un nouveau combat à soutenir; tante Aurélie ne recula pas. Pourvoi devant le conseil d'État, reprise de rinstance administrative, recrudescence de mémoires, répliques et dupliques ; bref, annulation de l'arrêté. Il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud. Après Tannulation, requête en expertise signifiée au Domaine^ puis demande reconventionnelle du Domaine et assil^nation d'Aurélie Montéclair devant le tribunal compétent pour se voir condamnée à payer la moitié des frais d'expertise. Tante Aurélie répliqua en demandant que les experts fussent chargés d'évaluer les fruits indûment perçus par le Domaine depuis 1835. — lis ne me cloront pas le bec ! répétait-elle, ils n'auront mon dernier cri qu'avec mon dernier souffle. — Après une nouvelle ondée de papier timbré, le jugement fut rendu en 1856. Il renvoyait les parties devant le juge de paix de Pontorson, à fin de nomination d'experts, statuait sur les dommages-intérêts et mettait les frais d'expertise à la charge de l'État. Au commencement de 1857, le Domaine interjetait de nouveau appela et c'était pour éclairer la religion de la Cour que tante Aurélie rédigeait vaillamment de copieuses notes explicatives. Elle n'avait fait qu'une fois le voyage du mont Saint-
heures étaienl sonnées, et les deux futurs millionnaires avaient faim.
— Tante Aurélie, demanda Soslliène en montrant le plan des grèves, qu'y a-t-il donc de si beau sur cette
1« TAI<tTË AUR£L1E.
vieille carte, que lu passes ton temps à la regarder?
— Enfants, répliqua Aurélie en posant victorieusement son index sur le tracé rouge des grèves, il y a là des mines d*or.
— Comme en Californie, reprit Soslhène ; est-ce qu'elles sont à toi, les mines d'or, tante Àurélie?
— Elles sont a moi, répondit-elle fièrement, et elles seront à vous, un jour, si vous êtes sages... Que feraistu si tu étais riche, toi, Sosthène?
— Moi, j'aurais un château avec un grand parc et des chevaux pour chasser le renard, comme Diana Vernon.
— Et toi, Camille?
— Moi, j'achèterais une île, comme celle du Robinson Suisse, avec toute sorte de choses curieuses dedans, et j'y inviterais tous mes amis.
— Vous aurez tout cela un jour, enfants, et mieux encore 1 s'écria gravement M"° Aurélie ; en attendant, je vais vous donner à chacun une tartine de confitures.
mont-sur-Aire, et la carriole, ayant gravi la cùte,- roulait maintenant sur une longue route reclillgnc, bordée de peupliers et dominant une plaine de blés et de colzas, que terminaient au loin des lisières de bois. Â\ant soulevé &n coin de la bôche, le frère el la sœur échangeaient leurs réflexions à la vue de la campagne verle
il TANTE AURËIJE.
el Jaune, où les nuages promenaient de larges taches d'ombre immédiatement suivies de rapides coups de soleil. Les émotions des enfaols sont pareilles à ces brusques envolées d'ombre et de lumière; elles se socci'dent avec la même rapidilé. La vive douleur causée par la mort de leur mère avait déjà eu le temps de s'adoucir dans le cœur de Sosthène el de Camille, et de faire place aux émerveillements du voyage.
I^ frère el la sœur se ressemblaient, mais sauf la couleur de leurs yeux d'un bleu foncé. Us n'avaient aucun des traits de leur père. Tous deux avaient raaternisé. Camille était de pelile taille; sa lèle, encadrée dans une épaisse chevelure frisottante et rebelle, était remarquable par l'expression pensive et puissante d'un front carré, surmoolant deux yeux limpides et bien fendus. La rondeur des joues, la Tmesse du nez, le délicat modelé des lèvres rouges à cbaque instant entr'ouvertes par un naïf cbahissement, ou plissées par une légère moue, corrigeaient doucement le caractère trop viril du haut du visage; un teint éblouissant de fraîcheur, un cou grassouillet dont la blancheur était accentuée par un mignon signe brun, achevaient de féminiser celte figure d'enfant. Sosthène, maigre et svelle, avait les mêmes traits que sa sœur, avec plus de fermelé dans le bas du visage et moins de force dans- la partie supérieure. Le front manquait d'ampleur et les longs cils bruns des paupières donnaient aux regards une càlinerie toute féminine.
— Sosthène, s'exclamait Camille très préoccupée, regarde donc là-bas sur les champs!... Le soleilet S'omnt l'air de courir l'un après l'autre com
peur.
— Oui, oui, Soslhène... Quand m'y raèneras-tu?
— Tout de suite, si tu veux... Nous pouvons passer par là pour rentrer à Benesson.
30 TANTE AUREUli:.
— Âtlons-y! s'exclama impatiemment Camille eo prenant son frère au mot.
— Arrêtez, Clairette, dit Impérieusement Sosthène, nous voulons descendre, nous gagnerons Uenesson par les bois... Vous préviendrez seulement grand'mère que nous arriverons pour souper.
— Mais, monsieur Sosthène, protesta la coquassièrCy vous vous perdrez... Vous ne connaissez pas nos bois!
— Je les connais comme ma poche, répliqua Sesthène en mettant pied à terre et en faisant signe à sa sœur de descendre. Viens, Camille!
Le bruit des roues de la carriole étouffa les objurgations de Clairette. Les enfants prirent leur course vers Issoncourt, traversèrent le village, puis s'engagèrent dans la forêt de Meuse.
Tant qu'ils suivirent la route forestière, tout alla bien. Il faisait beau temps. Le soleil déclinant baignait de rayons obliques la large tranchée aux ornières herbeuses, aux talus couverts de frondaisons fleurissantes, Camille s'arrêtait à chaque instant pour cueillir de grandes campanules bleues ou pour arracher des brins de chèvrefeuilles aux buissons. Sosthène, sérieux comme quelqu'un qui a charge d'àme, examinait la disposition des lieux et s'orientait tant bien que mal. Mais peu à peu le soleil s'enfonça derrière les massifs des hêtres, et les bourdonnements d'insectes, ainsi que les cris d'oiseaux, s'apaisèrent à mesure que l'ombre envahissait la longue tranchée descendante. Les deux enfants arrivèrent à un carrefour, où trois chemins formaient la patte d'oie. Après un moment d'hésitation, Sosthène prit délibérément celui de gauche.
nés, plaiDlit'selflùlés, pareils à l'unique note du crapaud. — Ce sont les hannequets, bien sûr ! répétait Camille en l'rissonnanl.
3â TANTE AURÉLIE.
. — ïais-toi, solle, répélall avec humeur Soslhène encore plus épeupc que sa sœur, tu m'ennuies avec tes hapncquets!...
Et, suivi de Camille, il pressait le pas avec une telle hâte que cela ressemblait fort à une déroute. Ils virent peu à peu les arbres s'éclaircir et ils débouchèrent dans une étroite prairie, où, a la clarté comaiençantc de la lune alors dans son premier quartier, ils eurent enfin Texplication de cette musique inquiélanle.
Assis au revers d'un fossé, près des prunelliers et des viornes qui bordaient un ruisseau, un garçon de quinze ans environ, ayant une feuille de lierre entre les lèvres, modulait cette mélodie imitative, afin d'attirer les oisillons du voisinage sur desgluaux tendus dans lehallier. C'était C3 qu'on appelle la frouée ou la chasse à la pipée. A l'aspect de ces deux intrus, le jeune chasseur se dressa brusquement sur ses pieds.
Autant qu'on en pouvait juger au clair de lune, c'était un gars solide et bien découplé. Une chevelure touffue tombait des deux côtés de sa figure un peu maigre d'adolescent, oîi luisaient deux yeux intelligents, très enfoncés sous les arcades sourcilières. Des guêtres lui montaient jusqu'aux genoux et sa blouse bleue entr'ouverte laissait voirun bout de chemise blanche.
— lié! là-bas! cria Soslhène d'une voix encore essoufflée, pourriez-vous nous dire si nous sommes loin de Renesson?
— Ouf! s'exclama le jeune chasseur sans répondre tout d'abord à cette question, vous m'avez faiLune jolie peur... J'ai cru que c'était le garde... Vous êtes à Gou-
:il TANTE AURELIE.
n'empêche pas que lu as eu une belle peur quand dous étions dans le sentier et que tu as entendu la musique.
— l'eur, moi? allons donc! murmura Sosthène en haussant les épaule»... Puis chantant la conversation: — Comment vous y prenez-vous, demanda-t-il, pour imiter les oiseaux *
— C'est bien simple, répondit te jeune Roisselier, voyez! — Il cueillit une Teuille de lierre, la plaça entre ses lèvres et se mil à frouer, en imitant le cri de la chouette... — Les oiseaux croient entendre la vois de la choune {!). ils se sauvent et vont se jeter dans les gluaux... Mais ce suiril Tait trop clair, on ne prend rien... Si vous voulez, nous allons partir, et je vous reconduirai chez voire grand'mère.
Il détacha ses gluaux, en lit un paquet, et l'on se mil en roule en côtoyant le ruisseau, jusqu'à la corne du bois. Là, le fila du docteur fit gravir à ses deux compagnons un revers de colline où une étroite sente zigzaguait entre des champs de blé, et quand ils furent au sommet ils aperçurent le clocher, puis le petit mur du cimetière, et, au bas, dans une vallée étroite, les lumières cparsos du village de Itenessou.
— Tenez, dit le jeune Roisselier en montrant du doigt, sur le versant opposé, une maison assez vaste, précédée d'un grand orme, et derrière laquelle on distinguait, au clair de lune, le moutonnement d'uu verger en penle ; voici la maison de votre grand-père, et celle-ci que vous voyez au bout du pays, avec une terrasse de tilleuls et un colombier, c'est la nôtre...
(1} Nom de la chnuelte en patois meuslcit.
ne sait pas au juste où ces deux drôles sont passés! Vous dites qu'ils vous ont quittée en faue d'Issoncourt, Olairette?
— Oui, monsieur de Llsle.
— Vous n'avez pas plus de cervelle qu'eux, ma mie ! reprit M*"" de Lisie, permeltez-moi de vous le dire... Vous deviez bien penser que deux enfants de cet âge-là ne pouvaient pas revenir seuls par les bois.
— C'était bien ce que je pensais, allez, répliquait la désolée Clairette, et je leur ai assez répété qu'ils risquaient de se perdre, mais M. Sosthèoe m*a commandé d'arrêter, d'un ton si en colère, que je n'ai pas osé dire nenni... lisent sauté hors de ma voiture et ils sont partis en me riant au nez.
— Mauvais sujets I grommelait M°*^deLisle, voilà un bel échantillon de l'éducation Desrônis!...
— Desrônis a toujours été trop faible, interrompit sentencieusement le docteur Boisselier, les enfants ont besoin d'être soumis à une discipline de fer... Puisqu'il est entendu que Sosthène couchera chez nous, madame de Lisle, je me chaîne, en ce qui le concerne, d'opérer une réforme radicale... Fiez-vous à moi, il sera élevé comme Marcel, à la Spartiate.
— Je ne demande pas mieux, monsieur Boisselier, mais Dieu sait dans quel état ces malheureux enfants vont nous revenir!... Les retrouverons-nous seulement?... Clairette, ils sont capables de passer la nuit dans les bois!.. .
— Nous voici, grand'maman ! cria impétueusement Camille en ouvrant la porte de l'allée et en se précipitant vers M™® de Lisle, tandis que Marcel Boisselier et Sosthène suivaient à distance.
. — Ahl vous voici, mademoiselle! s'exclama M"^® de Lisle, en la clouant sur place d'un regard sévère...
La maison de Lisie avail une physionomie demibourgeoise et demi-paysanne. Le salon, donnant sur In rue, le snlon aux volets clos et où l'on n'entrait qu'aux fêles carillonnées, alTiclmit certaines prétentions au luxe des villes et faisait l'admiration du village. Le parquet était ciré et semé de petits ronds de drap multicolore destinés à maintenir en parfait état de conservation les feuilles de chône luisantes comme un miroir; le long oes mius, tapissés d'un papier à ramages et décorés de vieux portraits d'ancèires, on voyait, rangés dans un ordre méthodique, un antique piano à X, des fauteuils de tapisserie au petit point, une table ronde à dessus de marbre et une pendule Louis XV; — maie en revanche, la cuisine servait de salle à manger; ei quand la porto de communication était ouverte, il vous arrivait par bouffées de péoctrantes odeurs rt'i^tflhlA ei de fenil. Les chambres hautes, blanchies â n'avaient pour tout mobilier que de grands l
frères en saint Hubert, nobles ou vilains, el il ne dédaignait pas de s'accouder à la table d'un cabaret, côte à côte avec les paysans pour conclure un marché de blé ou d'avoine. Il était resté royaliste jusqu'aux
moelles, mais ayant Thumeur pacinque, il évitait les discussions et ne manifestait son opposition au régime du second empire que par de petites taquineries inoffensives : — aux élections législatives, il ne manquait pas d'inscrire sur son bulletin le comte de Nettancourt-Vaubecourt, bien que cet illustre personnage fût mort et enterré depuis tantôt quinze ans, — et lorsqu'il affranchissait une lettre, il n*omettait jamais de coller, la tête en bas, le timbre-poste à TefOgie de Napoléon IIÏ, afin -de bien marquer son mépris pour l'usurpateur. A part cela, il se montrait le plus conciliant des voisins et le plus prudent des conservateurs, payant régulièremetit ses impôts, assistant à la grand'messe tous les dimanches, et invitant le curé a dîner une fois par semaine.
Cette maison de Lisle, si différente du logis Desrônis, ne pouvait manquer de plaire à Camille, qui avait toujours aimé le plein air et les courses à travers champs. Aussi quand, le lendemain de son arrivée, elle s'éveilla dans sa petite chambre, contiguë à celle de ses grands parents, et qu'ayant ouvert sa fenêtre elle aperçut le jardin en fleurs, elle se sentit ragaillardie. — One brume légère, argentée de soleil, planait encore sur le ruisseau du village, tout retentissant du clic clac des battoirs et des notes nasillardes des canards. Au loin, une batteuse ronflait sourdement, et plus près, des abeilles bourdonnaient autour d'un rucher, tandis que,haut dans le ciel, d'invisibles alouettes gazouillaient. Camille s'habilla rapidement. Il lui tardait de savoir comment Sosthène avait passé sa première nuit chez le docteur Boisselier; en outre, elle s'accusait tout bas d'avoir, la
— Ne me touchez pas!... Je ne veux pnsêlre arrosé:
— Poule mouillée 1 répliquait Boisselicr on cinglant d'iiQ nouveau jet les Jambes nues du patient, lu n'as donc jamais lu Montaigne? i Le baigner est salubre, et rieo n'est mauvais comme de tenir nos membres
42 TANTE AURKLIE.
encroustés et nos pores estoupés de crasse. . . » Tu y passeras, morbleu ! ou j*y perdrai mon lalio !
Il fallut Finlervention de Camille pour délivrer le malheureux Sosthène. Â sa prière, le docteur daigna fermer le robiuet, en déclarant que cela suffisait pour cette fois, mais que le lendemain il serait inexorable. Il rentra dans son cabinet ; Sosthène alla s*éponger et se vêtir, et Camille resta en tète à tète avec Marcel.
— Votre père est un bourreau ! s'écria la fillette indignée.
— Bahl dit Marcel, votre frère s'y fera... Moi, je reçois tous les jours la douche sans broncher. Je ne suis pas fâché de cette petite scène; papa était si échauffé qu'il a oublié de me gronder au sujet de mes gluaux ; c'est toujours ça de gagné.
— Je suis bien désolée d'en avoir parlé hier au soir, reprit Camille, j'ai la langue trop longue, et j'en ai eu du regret toute la soirée.
— Vous êtes une bonne fille ! s'écria Marcel, touché de la préoccupation de xM"* Desrônis, et je crois que nous ferons bon ménage ensemble. Aimez-vous à courir les bois ?
— Oh oui ! s'écria- telle avec feu.
— Eh bien, nous irons nous y promener avec votre frère pendant les récréations, et je vous montrerai les plus belles places de la forêt... Ce malin, mon père va vous donner sa première leçon... Il aime à prêcher et il bougonne volontiers... Ne vous en effrayez pas, au fond il n'est pas méchant.
Le docteur Boisselier aimait en effet à faire étalage de ses connaissances littéraires et scientifiques. Il
Tous les matins, de huit à Onze heures, les trois enfants travaillaienl en commun dans le cabinet où le docteur donnait ses consultations, et Boisselier leur
distribuait à doses variées, suivant Tàge et le sexe, les dictées, les résumés historiques, les thèmes et les versions. Pendant ces trois heures, il les saturait de grammaire et de syntaxe, et les tenait impitoyablement courbés sur les tâches qu*il leur imposait. ;Mais après midi, chacun reprenait sa liberté et occupait ses loisirs à sa guise.
Marcel et Camille couraient les champs ; Sosthcne, moins épris de la forêt et plus sédentaire, ayant découvert dans le grenier de ses grands parents, une caisse pleine de livres, satisfaisait amplement sa passion pour la lecture, en dévorant une collection de romans. Tout y passait ; le bon et le mauvais, le médiocre et le pire : — Don Quichotte et la Nouvelle Héloïse, Gril Bios et le Petit Jehan de Saintré, M'"^ Cottin et M. de Marchangy. Il nourrissait de cette viande creuse sou esprit déjà passablement chimérique et stupéfiait ensuite ses compagnons par l'élrangeté de ses imaginations romanesques.
Camille et Marcel, ainsi que Pavait prédit ce dernier, faisaient ensemble très bon ménage. Ils aimaient tous deux la vie en plein air et les choses de la nature. Grand coureur de bois et initié de bonne heure par son père à Tétude des sciences naturelles, Marcel introduisait avec joie sa petite amie dans le monde mystérieux et merveilleux de la forêt. Il était heureux et presque aussi ému qu'elle, lorsqu'il lui faisait faire une de ces découvertes qui sont tout un événement dans une existence d'enfant : — un nid de guêpes attaché à une branche de saule, l'éclosion d'un papillon brisant la coque de sa chrysalide, la rapide apparition d'un che-
saïque; son imaginatioii montait avec la flamme, et se rappelant ses lectures: — << Nous sommes, disait-il au temps des druides, dans uue forêt sacrtSe
et voici la pierre des sacrifices ». Il couroonait de feuilles de lierre le front de Camille, qui devenait une druidesse, puis malgré les protestations de la fillette, on immolait sur le brasier une victime expiatoire : — quelque lézard frétillant ou une innocente rainette, et tandis que l'holocauste grésillait sur les charbons ardents, Sosthone au pied d'une touffe de genévrier, chantait un hymne de sa composition au dieu Teutatès. — Pendant ce temps, les ombres des arbres s'allongeaient, les coteaux dénudés de Récourt se découpaient nettement sur le ciel bleu, la forêt faisait silence et les trois sacrificateurs s'étendaient sur la pelouse embaumée de serpolet. Camille fermait les yeux comme pour dormir, Sosthène tirait un livre de dessous son gilet et s'absorbait dans sa lecture. Marcel, resté seul prèsxles cendres chaudes qui fumaient doucement, contemplait avec un sourd battement de cœur cette jolie fillette de douze ans roulée daus ses jupes et à demi assoupie. Les cheveux châtains de Camille frisottaient mêlés aux feuilles de lierre, ses paupières baissées ne laissaient voir que la ligne brune des cils, ses lèvres rouges et mobiles s'entr'ouvraient, ses mignons membres d'enfant assouplis par le sommeil se détendaient dans une pose abandonnée.
Elle savourait délicieusement cette bonne vie campagnarde, où chaque jour amenait un plaisir nouveau : — la cueillette des bigarreaux dans l'arbre, où l'on n'avait qu'à tendre les lèvres pour saisir au vol les cerises noires pendues à la branche ; — les rondes autour de feux allumés le soir de la Saint-Jean ; — les courses au pré pour porter aux faucheurs leur goûter de fro-
tures et glanant à qui mieux mieux contre le tumulle de la rue. Tout en se déshabillant, elle les entendait, par la porte de communication restée ouverte, estialei leur mauvaise humeur contre le gouvernement des
48 TANT£ AURËLIE.
Bonaparte, et échanger leurs réflexions ironiques ou factieuses.
— Ce tapage est fatigant 1 murmurait M. de Lisle...
— Et immoral ! renchérissait M"»» de Lisle ; cela dégoûte de voir en pleine fêle de la Notre-Dame, des filles gourgandiner dans la rue et danser comme des<;hèvres, quand elles devraient être au salut.
— 'Et ce flagorneur de maire qui dépense Targent de la commune à faire brûler des chandelles !
— Elles sont jolies, leurs illuminations!... Une dizaine de mauvais lumignons qui courent les uns après les autres, ça fait pitié... Ah! quand notre bon roi reviendra, les choses se passeront autrement l
— Oui, reprenait vivement M. de Lisle, je leur montrerai alors ce que c'est qu'une illuminalion !
— Je ne regarderai pas à la dépense, déclarait libéralement sa femme.
— Nous illuminerons la maison, la remise, les engrangements, tout!...
— La remise et les engrangements ! se récriait la prévoyante M™® de Lisle, y pensez-vous monsieur de Lisle ?
— Oui, j'y pense, Bastienne, et je le ferai comme je le dis.
— Ce serait de la dernière imprudence et vous risqueriez de mettre le feu chez nous !
— Cela m'est égal, j'allumerai des lampions sur le mur de la remise.
— Vous n'en allumerez pas, monsieur de Lisle 1
— Et qui m'en empêchera, madame ?
-— Moi, monsieur... Je ne vous laisserai pas corat mettre une pareille sottise.
Un matin de la fin d'août, iMarcel écartant la haie de framboisiers du jardin de Lisle, cria de loin à Camille:
— Je vous amène une camarade et une payse, car elle est de Villotte, comme vous.
En même temps il se retournait pour tendre la main à une fille de quatorze ans, déjà grandelette et presque formée, qui se tenait derrière lui dans une attitude dédaigneuse.
— Sa mère, poursuivit Marcel, est un peu parente de la mienne ; on l'a envoyée chez nous pour respirer Tair des bois, pendant les vacances... J'espère que vous serez bonnes amies, et maintenant que vous voilà ensemble, je m'en retourne pour aider Sosthène à finir sa version... A tantôt !...
Restées seules, les deux filleltes commencèrent à se dévisager avec une curiosité un peu méfiante. Camille était passablement sauvage, la nouvelle venue avait dans la physionomie quelque chose de hautain et de
iiieuiic irouvez-vouBT
— Pas mal... Seulement, il ne soigne pas ses mains.. Ses oi^;les sout ea deuil 1
5i TANTE AURÉLIE.
Cette remarque moqueuse blessa CamUlc comiBe une injure personnelle. Elle rougit, jeta un r^ard furtif sur ses propres doigts et se renferma dans un silence très digne, que rom|iU une nouvelle question de son interlocutrice.
— Est-ce que vous vous amusez ici?
— Beaucoup. — Les bois sont tout près, nous y passons les après-midi, avec Marcel et Sosthèae; nous chassons aux pepilloos, et puis dous faisons ua herbier.
Ces distractions parurent sans doute médiocres à M'" Fernande, dont les lèvres ébauchèrent une grimace
— Tout cela ne m'amuserait pas du tout, muroiurat-elle ; n'avez-vous point de piano?
— Si, il y a celui de giand'mcre, mais voilà dix ans qu'il n'a été accorde et il est un peu faux... Vous êtes musicienne, mademoiselle?
— Certainement, j'ai même fait danser cet hiver chez maman... Et M"° Montéclair n'est pas mécontente de mon jeu.
— Ah ! vous prenez des leçons de tante Aurélie!
— Il n'y a qu'elle de professeur à la pension, il faut passer par ses mains, bien qu'elle soit passablement rococo... Et puis, elle est si ridicule et si agaçante avec son procès I
— J'aime beaucoup tante Aurélie! protesta impétueusement Camille.
— C'est une sœur do votre père ?
— Mais non .
— De votre mère, alors?
cim uvuii uiïja ueuiicoup lu n lui'i ei a [rH\tsi-s, aur i:« poiDt, Sosthètte et elle s'entendirent à merveille. Peu à peu, chacun des enfants suivant sou plaisir et obéissant à une secrète loi d'atlractiou, le groupe se scinda. Camille et Marcel continuèrent seuls les excursions forestières, et leur amitié se resserra d'autant; Sosthène et
51 TA^TE AURËLIE.
FerimnJe, do leur cûlti, donnèrent pleine snlisfuclîon à leurs tfoùls scileiilaires et à leur ra^e de leclui-e.
Ayant toule liberté de puiser duns le laâ de bouquins amunc<>l<''s au grenier de sa grand'mère, le jeune Uesrônis élail le pourvoyeur de M"° Herbillon. Des que le docteur parlait pour ses lournces, et que M'"^ Boisseliei' se plongeait jusi|u'aux oreilles dans les occupations méaagères qui absorbaient sa médiocre intelligence, la maison eutière appartenait eux deux enfants. Quand le temps était beau, ils allaient s'étendre dans le verger Q t'ombre d'un ^l'os prunier, et la lêle dans les mains, les coudes dans l'Iierbe, ils se livraient à leur distraction Tavoiite. Parfois cbacun lisait à part le volume de son cboix ; mais parfois aussi, quand le môme livre les altirail, Soslbèncs'acquillaildu rôle de lecteur à baulc voix, tandis que t'ernande maniait son crochet.
Ces lectures à deux sont toujours redoulables, môme quand il s'agit d'un roman ou d'un poème de clievalerie, lu par un garçon de quatorze ans à une fille du même àf;e. Les choix de Soslhènc étaient quelquefois hasardés ; les pas^^ages tendres, passionnés ou même risqués de la Jéi'usalein délivrée el de Roland furieux ouvraient brusquement à ces imaginations très éveillées des échappées sur un monde inconnu et singulièrement attrayant. Pendant les tièdes après-midi de septembre, dans le clair-obscur des arbres fruitiers, sous les branches desquels mon lait une péuétranle odeur d'automne, les mots d'amour résonnant sur les lèvres de Sosthcne et cueillis avidement par les jeunes oreilles de Fernande, prenaient une couleur et une sonorité él ranges. Par iniervalles, une prune mûre tombait dans l'herbe
mité de son cœur, il lui avait dressé un autel, et à l'tmilation des chevaliers de la Table ronde, il Pavait proclamée la dame de ses pensées.
Une après-midi que la pluie avait retenu au logis les
quatre enCanls, la conversation tomba sur les couleurs préférics, et Camille ayant déclaré que le rOuge élail sa couleur favorite, il"' Herbillon répliqua d'uo tou Iraochant qu'elle aimait le vert par-dessus tout. Il oea fallut pas davantage pour jeter ud ferment de discorde entre le^ deux couples. A partir de ce moment, il yeui dans la maison le camp des rouges et le camp des verts. Sostlàne, pris d'un bel enthousiasme chevaleresque, se para très osteosiblement de la couleur de sa dame, et, par contre, Marcel ne se montra pas sm UD coquelicot passe dans la boutonnière de sa blouse Chaque jour vit naître d'orageuses discussions sur les mérites respectifs du vert et du rouge, et l'aiitagoaisœe des deux champions ne tarda pas à dégénérer en querelles violentes.
Le jeune Dasrônis ayant imaginé de recouvrir de papier vert ses livres et ses cahiers, Marcel riposta eu plaçant près de lui, sur la table oii on travaillait eu commun, un verre plein de géraniums du plus beau rouge.
Ces fleurs voyantes, renouvelées soigneusement chaque malin en l'honneur deCamille, agaçaient particulièrement les nerfs de Sosthène; il ne leur épai'gnait pas les marques de son dédain et de sa mauvaise humeur.
— Ole donc tes fleurs de cordonnier, disait-il à Marcel, elles m'entêtent et m'empêchent de travailler.
— D'abord, elles ne sentent rien, répliquait l'autre, et puis elles me plaisent et je les garde... Je suis cbe^ moi.
— Tu abuses de tes avantages... Ce n'est pas généreux.
laats, et les force de se relever tout poudreux et cramoisis.
— Vauriens ! a'exclame-t-il en les tenant chacun i
58 TANTE AlRi^LIE.
distance, if uvez-vous pas hoate de vous colleter comme des crochoteurs?... Puisque vous abusez de la liberté qui vous est laissée, souvages que vous êtes, je vais vous enleriner comme des animaux maltaisanls... Allons, leste, ù votre chambre ; vous vous mettrez au lil et vous y réfléchirez jusqu'à ce soir sur rinconveûance de voire conduite !
En même temps, il les pousse vers Tescalier, et moitié de gré, moitié de force, les introduit dans la chambre qui leur sert de dortoir. — Qu'on se couche ! continue-t-il d'une voix très irritée. — Il les enferme à double tour, et, pour plus de précaution, emporte là clef dans sa poche...
Silence profond. Cinq minutes se passent ; un bruit de roues résonne sur le chemin de Récourt : c'est le docteur qui part pour sa tournée. Furieux et penauds, les deux garçons gardent une attitude maussade et boudeuse. Assis sur sa couchette et battant du talon le bois de lit qui n'en peut mais, Marcel tourne le dos à Sosthène, qui se ronge les ongles. Un bâillement sonore du jeune Desrônis retentit dans le dortoir muet. Marcel
considère à la dérobée la mine déconfite et la chevelure ébouriffée de son camarade, puis hasarde un sourire auquel Tautre réplique par une grimace.
— Ça t'amuse, toi, d'être enfermé? commence Marcel qui est le moins rancunier des deux.
— Pas du tout 1 grogne Sosthène d'un ton sec.
— Si nous filions! hein?
— Par où?... La porleest fermée.
I — Papa a oublié que la fenêtre donne sur le toit du
t hangar... Eu deux sauts nous serons dans le jardin, et
— Eh bien, commence-t-il après s'èlre éclairci la voix, eh bien, messieurs, avez-vous réfiéchi sur l'incongruité de voira conduite de lanlôt?
60 TANTE AUKËLIE.
Un silence absolu succède à cet exorde sévère.
— Vous ne répondez pas? reprend gravement le docteur, satisfait de cette attitude respectueuse ; je comprends que vous gardiez le silence et que vous soyez honteux de vos déportements. . . Étéocle et Pol ynice, ces deux frères ennemis de la fable antique, ne se comportèrent pas avec une plus sauvage brutalité... N'auriez-YOus pas dû donner l'exemple de la concorde et de Tamitic fraternelle à ces deux jeunes demoiselles qui partagent vos études et vos jeux?... Toi, Marcel, qui es l'aîné, ajoute Boisselier, en se tournant avec un geste éloquent, vers le lit de droite, toi, qui es Thôte de ton ami, ne dois-tu pas savoir que la modération et la magnanimité sont les vertus des forts?... Et vous, Sosthène (demi-tour vers le lit de gauche), vous, le fils de mon vieux camarade, apprenez que la colère est sœur de la folie... Ira furor brevis est. Allons, messieurs, un bon mouvement, embrassez-vous cordialement comme deux frères !
Toujours môme silence et même complète immobilité.
— Assez de bouderie ! s'écrie le docteur irrité en se penchant pour secouer l'épaule de l'un des délinquants.
Ses doigts s'enfoncent dans la molle épaisseur d'ua traversin; il pousse un cri de stupéfaction, frotte une allumette, et s'aperçoit du tour qu'on lui a joué.
— Ahl les mandrins I s'écrie-t-il en bouleversant les couvertures, ils se sont évadés l
En même temps des rires retentissent sur le palier et les deux fillettes se sauvent dans le jardin pour pouvoir éclater à leur aise.
liberté, et de les échanger contre les grands murs du collège. M"" lierbilloQ les avait déjà précèdes à VlUotte, afin d'assister à la réouverture des cours de la pension Papillon, et son départ avait considérablement allégé les regrets de Sosthène.
iH TANTE AURÉLIE.
Les enfants Desrônis retrouvèrent la maison de la rue des Tanneurs presqa^aussi maussade que le jour où ils Pavaient quittée. Le docteur, irréprocbablement vêtu de noir des pieds à la tête, poussait toujours de profonds soupirs en parlant de « sa pauvre femme w; néanmoins il avait repris son train de vie d'autrefois, et même, le soir après dîner, comme il ne pouvait supporter l'isolement, il allait passer quelques heures au cercle. Sosthùne se rendait deux fois par jour au collège, mais comme personne ne le surveillait, il bâclait ses devoirs, lisant plus de romans qu'il n'apprenait de leçons, et il acquérait au bout de quelques semaines, dans sa classe de quatrième, la réputation d'un assez joli cancre. Le docteur avait décidé que Camille n'irait pas en pension. Un professeur venait à domicile lui donner des leçons de français, d'histoire et de calcul; le reste du temps elle s'occupait du ménage. Le soir, après le dîner, Desrônis après avoir tourné mélancoli- (|ucment deux ou trois* fois autour de la table ronde et soupiré bruyamment devant la grande photographie de Fanny Desrônis, embrassait sa fille et son fiïs et s'en allait chercher des consolalions au cercle. En somme, dans la maison de Villolte, les deux enfants étîttent, sans que le docteur s'en rendît compte, bien plus abandonnés à eux-mêmes qu'à Renesson. Us restaient seuls en tête à tête près de la lampe, sauf quand, deux fois par semaine, tante Aurélie venait pour la leçon de piano, et, après avoir dîné avec la famille, entretenait longuement le père et les enfants des péripéties de son procès.
L'arrière-saison ajoutait encore sa mélancolie à la
grande sympathie pour la vieille (llle; l'histoire du procès l'intéressuil comme un roman. Il portageail
et TANTE AURËL1E.
chaleureusement les espérances de M"" Montédair, s'indignait contre les subterruges dilaloires de l'État et promettait à la tante que, dès qu'il serait avocat, il se chargerait de son aiïaire. — Quand il faisait beau temps, on redescendait par les vaux de Savonnîères et on ne rentrait chez M. Desrônis qu'à la nuit close, pour le souper, à la suite duquel on reconduisait en bande Marcel jusqu'à la porte du collège.
Ces sorties mensuelles étaient les seuls jours ensoleillés de l'existence recluse et casanière de Camille. Le lendemain elle se réveillait en songeant que Marcel ne reviendrnil plus avant un mois et elle vivait pendant des semaines sur les souvenirs de cette journée trop rapide. Elle n'avait pas cherché à revoir Fernande Hepbillbn; la fille du directeur des contributions lui était peu sympathique et elle se souciait peu de renouera Vfllotle les relations médiocrement agréables, ébauchées à Renesson; mais certains indices lui donnaient à penser que Sosthène, moins indilTérent qu'elle, était fort au courant des faits et gestes de cette petite personne.
Depuis la rentrée, Sosthène prenait des airs aiïairés
et pensifs. Ayant su par Camille le mot de Fernande au
sujet de ses ongles « en deuil », il soignait maintenant
ses mains avec excès, dépensant tout l'argent de ses
semaines en savons et autres objets de parfumerie ; en
" levenait très difficile au sujet de sa toilette, et
he, il passait des heures à se bichonner avant
avec Camille pour la grand'messe. Une fois
banc, il paraissait nerveux et inquiet, jusqu'à
ine minute, entre le Kyrie et le (rloria, où
— Ne pose doûc pas! reprit sa sœur, ii n'y a pas tant de dilTérence d'âge entre nous, et tante Auréiie dit qu'une fille de treize ans a autant de raison qu'un garcoD de quinze. . . Je parie que je sais à quoi lu penses f
— Je t'en délie bien I
— Ça n'est pourtant pas malin... Tu pensf^s à Fernande Herbilton !
— Oh!... Qui te l'a dit?... s'écria Soslhène ébaubi de la perspicacité de sa sœur.
— Personne... Si lu crois que je ne m'aperçois pas que tu passes toute ta messe à la regarder!... Tu rougis quand on prononce son nom, et en ce moment, tiens, tu es cramoisi.
^ Eh ! bien, oui, avoua enfin le collégien, qui n'était pas fâché, au tond, d'être deviné et de trouver une confidente, oui, je suis amoureux de Fernande I...
Une fois ce premier mot lâché, il s'épancha tout à fait. Il décrivait avec une ostentation enfantine les nioindres phases de ce premier amour né sous les pruniers du verger de Renesson. Il n'omit aucun des incidents de son roman sentimental. — Il n'avait pas reparlé à Fernande depuis son retour à Villotte, mais il la voyait presque tous les jours. Entre quatre et cinq heures, après la classe, il allait se posler en face de la grande porte de la pension Papillon et il guettait la sortie des externes. Quand il apercevait Fernande enveloppée dans son manteau vert myrte et tenant à la main son carton plein de livres, il avait des palpitations et il l'accompagnait à distance respectueuse jusqu'à la maison de la rue Lapique où elle demeurait. Une ou deux fois elle avait retourné la tête et avait souri en l'apercevant, mais la plupart du temps elle avait abso- , lument l'air de ne pas le reconnaître, et c'était ce qui désespérait le plus le malheureux Sosthène. Les jours où il ne réussissait pas à Tentrevoir étaient pour lui
fuDie si bruyamment rcgreltée. La douleur d'Amable Desrôiiis après avoir élé très sincère subissait une curieuse transforma lion. Elle devenait pour le docteur une parure el une coquetterie. GàtP par les marques
dlntérét qu'il avait reçues, de plus en plus affamé de sympathie et de considération, le docteur choyait pour ainsi dire cette douleur qui le rendait plus intéressant aux yeux du public ; il passait son temps à soigner son deuil, à rythmer ses soupirs, comme un comédien qui prépare son entrée — et tout entier à ce rôle d'affligé, qu'il jouait du reste avec une sorte de bonne foi naïve, il ne voyait plus rien de ce qui se passait chez lui.
Sosthène devenait chaque jour plus affairé et plus rêveur. Un soir Camille s'aperçut qu'au lieu de piocher son thème, il avait élevé entre elle et lui un rempart de dictionnaires, et qu'à l'abri de ce mur, il transcrivait sur du papier à lettre un brouillon raturé et à demi chiffonné. Elle le guetta un moment sans en avoir l'air, puis renversant brusquement l'échafaudage de livres :
— C'est une lettre que tu écris, Sosthène? lui demanda-t-elle à brûle-pourpoint.'
Il rougit d'abord, puis comprenant qu'il n'y avait plus moyen de mentir :
— Tu m'espionnais donc, toi? s'écria-t-il... Eh bien, oui, c'est une lettre... Je lui écris, ajoula-t-il à voix basse, je ne pouvais pas me taire plus longtemps ; je lui fais connaître mes sentiments et je lui demande un rendez- vous.
Camille haussa les épaules. — C'est absurde! murmura-t-elle, d'abord elle ne te répondra pas, et puis comment t'y prendras-tu pour lui envoyer ta lettre?
— Ça c'est mon secret, répondit-il mystérieusement en pliant son épitre et en la cachant dans la poche de sa veste.
visites, était rentrée avaot sa fille, avait vu la lettre, et, l'ayant empochée, l'avait lue avec un mélange de surprise et de fou rire. Légère et très toléranle de sa stature, elle avait trouvé plaisante celte déclaration faite à sa fille par un gamin de quinze ans. Elle s'était
i TANTE AURËLIE.
eaucoitp amus<'-c de l'épilrc brûlante du mallieureux itslhoiie et l'avittl commuoiqut'e à tous ses amis. Lo Midainain, It) dcclaralioQ courait la ville. Quand il entra du culligc ù quatre heures, Sosthène trouva lamille qui le guellait dans le couloir.
— Uu'esl-ce que je t'avais dit? lui chuchola-t-elle; 'est M"">]lerl>i1lonqui a trouvé la lettre... Te voilà dans e beaux draps I
— Pas possible! s'écria le frère eu blêmissant, d'oîi j sais-lu?
— C'est le bruit de la ville... Tante AuréHel'a appris i n donnant une leçon. Hier, il y avait soirée à la prceclure et un y a lu ta lettre tout haut... Ileureusemenl ue papa ne va nulle part a cause de son deuil!... lais il (luira toujours par tout savoir, et ntors j'ai bien eurquctu ne sois grondé et puni sévèrement...
Pendant deux mortelles journées, Sosthène vécut lans les transes. Chaque fois qu'il rentrait du collège, I se demandait s'il n'allait pas se trouver en face de on père, justement irrité par la découverte de son iscapade. Enfin, un soir, comme il pénétrait dans le orridor, il entendit dans la salle à manger les voix de Bnte Aurélie et du docteur. Amable Desrdnis parlait . vec véhémence. ,
— Allons! c'est pour aujourd'hui, se dit Sosthène iont le cœur battait affreusement. — Néanmoins, il loussa bravement la porte, et la première chose qui le rappa dès son entrée, fut sa fameuse lettre que le doeeur froissait avec indignation.
— Venez, monsieur! s'exclama ce dernier en aperevaut son fils, et dites-nous dans quel' mauvais livre
noir qu'il n'est, et au l'oud de tout cela, il n'y a qu'un enfantillage... Quelle importance peut-on attacher aux sottises d'un morveux comme Sosthène?...
Sosthène, vexé, se redressa comme un jeune coq ; cette façon de plaider sa cause le mortifiait plus que
lous les reproches de son père. Il préferait encore être morigéné que de se voir traité comme un moutard sans conséquence...
— J'aime Fernande ! dit-il avec un ton exalté qui acheva d'exaspérer son père.
— Silence ! interrompit le docteur. Puis il ajouta avec un accent navré :
— Que va penser de moi M""' Herbillon ? — Il était uniquement préoccupé de Tatleinte que les frasques deSoslhcne pouvaient porter à sa considération...
— Elle pensera que tu as un gamin bien précoce et bien mal surveillé, reprit M"** Aurclie, en exécutant un arpège avec ses doigts.
— J'irai demain lui présenter mes excuses.
— Comme tu voudras, mais je crois la démarche inutile... La dame a la manche large et les mauvaises langues protendent qu'elle n'y regarde pas de si près.
— N'importe, conclut le docteur, il est de mon devoir de montrer combien je déplore les méfaits de mon fils.- Et quant à vous, polisson, ajoula-t-il en lançant un regard sévère au coupable, montez dans votre chambre... Je vous y consigne et on vous y portera à souper I
L'infortuné Sosthène sortit d'un air digne, en se disant qu'il souffrait pour la dame de ses pensées, que d'ailleurs les pères avaient.de tout temps contrecarre les inclinations de leurs enfants, et qu'après tout Amadis de Gaule et Edgar Ravenswood en avaient enduré bien d'autres...
nés, chaise longue, rideaux et portières retenus par des embrasses de mousseliae, transparents roses tamisant le jour des fenêtres, étagères ■ encombrées de ces bibelots japonais à prix réduit, dont le marché parisien est inondé depuis quelques années, jardinières et potiches garnies de fleurs printanières. Dans la che-
minée, un fou clair répandait une chaleur douce et attiédissait l^aii* imprégné d'une odeur de jacinthes. Amable Desrônis, qui venait de quitter sa maison de la rue des Tanneurs, aux pièces froides et vides, à rameublemenl démodé et peu confortable, fut tout d'abord agréablement impressionné par cet intérieur coquet, qui sentait la femme, et dont le clinquant flattait ses goûts de luxe et d'ostentation. — Le bruit d'un pas léger se fil entendre dans la pièce voisine, une porte s'ouvrit, et le docteur se trouva en présence de la femme du directeur des contributions.
M""° Clarisse Herbillon était petite, mais bien faite ; elle avait la tournure et la mine fort jeunes, bien qu'elle comptât trente-deux ans sonnés. On ne pouvait pas dire qu'elle fût jolie, mais elle avait beaucoup de physionomie et de vivacité, de très beaux cheveux châtains séparés en bandeaux bouffant sur les tempes, de longs yeux bruns très câlins, une bouche un peu grande aux lèvres rouges et facilement souriantes, le nez droit et le menton proéminent.
De plus, elle était potelée, blanche de peau, avec des épaules rondes, une taille souple, ni trop ni trop peu de poitrine, les mains et les pieds petits, infiniment de grâce et de désinvolture dans les mouvements. Tout cela formait un ensemble sémillant et voluptueux, auquel une toilette très étudiée ajoutait un savoureux assaisonnement. La robe savamment échancrée au corsage laissait voir un coin de peau blanche fort appétissant; les manches larges permettaient d'admirer jusqu'au coude, sous les festons de la broderie an glaise, deux bras d'un modelé charmant tandis que
— Hé I hé I il est très avaocé !
— Il l'est Irop ! Je me demande vraiment comment une pareille insanité a pu germer dans son cerveau... Je tiens du moins à vous affirmer, madame, que jamais
sa famille n'a pu supposer un iustaut qu'il fût capable de s'oublier à ce point.
— Je le crois sans peine, repartit la dame en riant ; voyons, ne vous étonnez pas trop, ce serait injurieux pour ma fille, — et pour moi, car on prétend qu'elle me ressemble... Si votre fils lui a écrit une lettre ua peu brûlante (dont elle ne se doute pas d'ailleurs), cela prouve qu'il a trouvé Fernande jolie et qu'il a bon goût.
— Cela ne l'autorisait pas à commettre un acte contraire à la morale et au respect des convenances, balbutia Desrônis qui commençait à s'embrouiller dans ses phrases.
— Les convenances, un collégien ne s'en inquiète guère!... Votre fils s'est monté la tête, son cœur s'est éveillé... A son âge, ne vous en est-il jamais arrivé autant, docteur? ajouta M™® Herbillon, en coulant du côté de Desrônis une œillade à la fois hardie et veloutée.
— A moi, madame? répliqua-t-il en rougissant.
— Oui, à vous, quand vous aviez quatorze ou quinze ans?... Soyez franc î... D'ailleurs, vous me répondriez non, que je ne vous croirais pas.
Et de nouveau, elle le regardait en riant.
Ses grands yeux éclatants, à l'iris brun semé de paillettes fauves, avaient cette phosphorescence humide qui trahit une nature de femme experte aux choses d'amour. Ils troublèrent violemment Amable Desrônis, rendu plus inflammable par son veuvage qui, depuis un an bientôt, le tenait chastement enfermé dans sa maison glaciale et sévère comme un cloître. Ce regard, qui en. avait grisé tant d'autres, s'insinua en lui comme un philtre, et, pareil à un buveur d'eau qui a tâté par
vrenl imprudemment leur cœur, et, une fois la porte entre-bâillée, une femme derait bien maladroite si elle ne par\enait pas à s'y établir tout doucement.
7S TANTE AURËLIE.
— Je plaisantais, dit M"'^^ HerbllloQ en s 'interrompant, et c'est bien mal choisir mon moment, je Tavoue... J'aarais dû penser plus tôt que dans les circonstances où vous vous trouvez, monsieur, vous n'avez pas Tesprit tourné à la plaisanterie... Pardonnez-moi, je suis si étourdie!... Croyez bien que M. Uerbillon et moi, nous avons pris une part très vive à votre peine.
La figure du docteur redevint mélancolique, et il eut un geste las d'homme accablé. — Je n'en doute pas, madame, et vous en suis cordialement reconnaissant.
— Je n'ai pas eu l'avantage de connaître M°*° Desronis, poursuivit Clarisse Herbiilon, mais je sais quelle excellente femme d'intérieur elle était et quels regrets elle a laissés dans toute la ville.
Âmable Desrônis poussa un gros soupir et inclina sa tr*te sur sa poitrine : — Ma pauvre femme était ua ange de douceur et de dévouement, murmura-t-il.
— Malheureusement les anges ne sont pas faits pour la vie de ce monde ! reprit Clarisse avec un accent de compassion, où le docteur, s'il eût eu plus de ûnesse, aurait pu démêler une pointe d'ironie. — Voire maison doit vous paraître bien vide ?
— Oui, répondit-il en passant sa main sur ses yeux, l'isolement me tue.
— Peut-être, continua-t-elle d'une voix insinuante, serait-il sage d'essayer d'un peu de distraction?...
Desrônis fit un geste de dénégation.
— Je ne parle pas, reprit-elle, de ces plaisirs mondains qui contrasteraient trop avec la situation où vous êtes... Non, mais j'entends les plaisirs de l'intimité et
cette satisfaction qu'on éprouve â^s'entrelenir de ceux qu'on regrelte, avec des amis qui vous comprcnoent.
— Ah ! madame, les gens tristes ne sont pas amusants et on se lasse vite d'écouter leurs plaintes.
— Vous jugez peu charitablement votre prochain, âocteur, dit-elle en souriant et en essayant de nouveau
sur lui l'effet de ses regards câlins; et vous vous rendez peu justice à vous-même... Voire valeur personnelle et vos qualités professionnelles sont universellement appréciées, et bien des personnes qui vous connaissent et vous estiment, se trouveraient honorées des marques d'afTectueuse confiance que vous leur donnepiez.
— Vous êtes trop aimable et trop bonne, madame !
— Non, je suis franche... Trop peut-ôtre... Je sais qu'on me reproche de ne pas être assez réservée. Mais que voulez-vous î l'ai le malheur d'avoir une nature espansive et toute en dehors.. . Et, au risque d'encourir encore ce reproche, puisquej'ai le plaisir de vous voir, docteur, je vais vous demander quelque chose... Vous allez sans doute me trouver bien indiscrète?
— Jamais, madamel... Je vous en prie, parlez!
— Eh bien, il s'agit d'une consultation.,. Je suis un peu souffrante, et je voudrais avoir votre avis.
Bien que flatté intérieurement, Desrônis ne put répiimerun haut-le-corps. 11 savait que le vieux médecin de la ville haute donnait ses soins à la famille Herbilloii, et il commença par manifester quelques scrupules.
— Je croyais, objecla-t-il, que le docteur Grodard était votre médecin ?
— C'est-à-dire qu'il est le médecin de mon mari, M. Herbillon, qui est un peu malade imaginaire, leçon-
suite souvent... Quant à moi, je le trouve trop docteur Purgon, et j'ai peur de ses drogues...
— Je suis à vos ordres, madame.
— Vous me dites cela sans enthousiasme, comme si vous craigniez de me donner un avis... D'abord pourquoi restez-vous là-bas perché sur cette chaise? Venez donc ici.
Elle lui fit place auprès d'elle. 11 s'approcha, légèrement intimidé.
— Où soufTrez-vous? demanda-t-il.
— J'éprouve un malaise général, je suis sans appétit et je dors mal.
Il procéda aux interrogations de rigueur. Elle y. répondait avec un sourire, en montrant ses dents blanches et bien plantées, et Desrônis assis près d'elle se sentait de plus en plus troublé. L'odeur des jacinthes lui montait à la tète, et aussi un peu ce fluide amoureux qui se dégageait de toute la personne de sa nouvelle cliente.
— Voyons le pouls, dit-il d'une voix mal assurée. Elle souleva son bras presque à la hauteur de la figure
du docteur, et le lui mit dans les mains.
Amable Desrônis, au contact de ce bras frais et potelé qui s'abandonnait, perdit tout à fait sa présence d'esprit. L'inconsolable veuf ne songeait plus à son chagrin; il était la proie de sensations à la fois délicieuses et violentes. Ses doigts tremblaient et parvenaient à peine à trouver le point précis où le battement du pouls devenait perceptible, — ou plutôt le bouillonnement de son propre sang l'empêchait de distinguer le mouvement calme et régulier de l'artère de sa voisine.
— Eh bien? reprit-elle, après un moment de dangereux silence.
— Le pouls est un peu fréquent, répondit-il au hasard; je crois... que c'est nerveux...
— Peut-être bien... Voyez-vous, docteur, ma grande maladie, c'est l'ennui.
— Quoi, madame, vous vous ennuyez? vous si entourée, si gâtée dans le monde, si...
— Dissipée, dites le mot I interrompit-elle, vous l'avez au bout de la langue. — Oui, je ne l'ignore pas, j'ai la réputation d'être trop mondaine et d'avoir des goûts frivoles... Mais si vous saviez comme tout cela est creux, docteur!... Vous parliez de votre isolement ; le mien est plus cruel encore, parce que je m'en aperçois, même au milieu des plaisirs du monde. La pire solitude est celle qu'on sent dans la foule. On est bien vite las de ces fêtes toutes semblables, on l'on ne se heurte qu'à des indifférents !
• — En êfces-vous là, madame? s'écria Desrônis, à la fois surpris et charmé de cette confession.
— Hélas! oui... Allez, toutcequireluitn'estpasor... On dit par la ville : « M™® Herbillon est une tête folle, en s' éveillant, elle se demande à quel bal elle ira le soir, et elle est malheureuse quand elle n'a pas chaque matin un plaisir en perspective... » Ah! si on lisait en dedans de moi, on verrait qu'une bonne intimité au coin du feu me contenterait bien autrement que ces dissipations du dehors ! Il y a des dessous douloureux qu'on ne soupçonne pas... Plus d'une femme cherche à s'étourdir dans le monde, uniquement parce qu'elle ne trouve pas dans son intérieur les satisfactions qu'elle
rêvait... Ce que je vous coûte là, p3ul-êlre ferais-je mieux de le garder pour moi? mais un médecin est quasi un confesseur, et vous m'avez inspiré confiance.
— J'en suis infiniment touché, madame, je vous Le jure! murmura-t-il en s'inclinant. — Ses sens étaient émus, sa vanité était doucement chatouillée, et Clarisse Herb.lion sentait qu'elle Tavait définitivement conquis.
— Maintenant, continua-t-il en lui lançant à son tour un regard très épris, je suis presque tenté de me féliciter des sottises de mon fils, puisqu'elles m'ont procuré le bonheur de mieux vous connaître, madame, et d'apprécier tout le charme de votre esprit, toute la délicatesse de votre cœur.
— C'est moi au contraire qui vous dois des remerciements... Votre visite m'a fait grand bien, et j'espère que vous la renouvellerez... M. llerbillon sera enchanté de vous voir, et quand vous aurez un moment... je ne vous dis pas de venir à mon jour de réception ; il y aurait de. la cruauté à vous imposer cette corvée; mais, dans la semaine, vous me trouverez presque toujours chez moi, entre trois et six heures... Et je serai heureuse de causer amicalement avec vous... Nous mettrons nos deux isolements en commun.
— Ahl madame, vous me comblez ! s'exclama-t-il.
Il avait repris son chapeau, s'était levé, et la saluait pour partir.
— A propos, s'écria-t-elle en riant, et cette fameuse lettre que vous me rapportiez?... Je la veux.
— La voici, répliqua-t-il, mais je vous supplie de la brûler.
— Du tout, je tiens à la conserver précieusement,
puisque c'est à elle que je dois votre visile. T. Donnez! Elle tendait la main. Il y déposa Tépître de Sosthcne, mais comnje en même temps ses yeux rencontrèrent les ensorcelantes prunelles de M"»« Herbillon, il retint cette petite main dans les siennes et, pris d'un éblouissement, il y mit un baiser, puis se sauva, à la fois effrayé et ravi de son audace.
Quand il fut dehors, il aspira longuement l'air frais du soir et s'attarda à marcher longtemps par les rues. — Elle est charmante ! se répétait-il à lui-même, elle est charmante ! — Il ne s'apercevait même pas qu'il pleuvait, et que son chapeau neuf recevait la bruine depuis une demi-heure... La giboulée d'avril tombait froide et menue sur les trottoirs solitaires, sur les avenues assombries par la décroissance du jour, et tout là-bas, dans le cimetière Sainte-Catherine, elle lavait de ses larmes les sapins et la croix de pierre du tombeau de la pauvre Fanny... Mais Amable Desrônis ne songeait plus au cimetière nia son irrémédiable douleur!... A travers le crépuscule pluvieux, où les becs de gaz s'allumaient un à un, il revoyait nettement la figure étrange, le.^ grands yeux câlins, le provocant sourire de M"^^ Clarisse, et il emportait avec lui cette vision troublante jusque dans son logis solitaire de la rue des Tanneurs.