VI 1^TR0DUCTI0N
rain indépendant, mais il en avait le titre et cela suffisait aux yeux des populations pour leur laisser croire qu'il n'y avait rien de changé dans leur ancien régime. Quant aux étrangers, qu'ils fussent de race blanche ou de couleur plus ou moins foncée, ils furent placés sous l'autorité directe des fonctionnaires marocains.
Un pacha, nommé tout d'abord par l'empereur du Maroc, eut l'autorité suprême au point de vue administratif; mais ce résident général avait à côté de lui un haut fonctionnaire chargé des affaires financières et qui lui aussi était directement nommé par le gouvernement de la métropole. Ce fonctionnaire, appelé amin^ n'avait aucun compte à rendre de sa gestion au pacha ; il percevait tous les impôts et pourvoyait à l'aide des fonds ainsi recueillis à toutes les dépenses publiques du corps d'occupation. Enfin les officiers de l'armée, quel que fût leur grade, recevaient eux aussi leur commission directement du pouvoir métropolitain.
Ce système aurait pu, à la rigueur, subsister si le Soudan avait été en communications plus faciles et surtout plus rapides avec le Maroc. Mais il fallait compter près de six mois pour obtenir la solution d'une affaire dans laquelle la cour marocaine avait à intervenir et l'on comprend que bien souvent les événements exigeaient une décision plus rapide. Peu a peu les pachas prirent l'habitude d'agir de leur propre autorité, sauf à demander une ratification qu'il était bien difficile de leur refuser et bientôt ils en arrivèrent à se dispenser de cette formalité.
INTROnUGTION VII
Certains fonctionnaires essayèrent par leurs intrigues à la cour de contrecarrer les décisions prises par les pachas et les conflits qui en résultèrent ne tardèrent pas à prendre un caractère de plus en plus grave, d'autant que, parmi le haut personnel, il se trouvait bon nombre de renégats qui ne devaient leur fortune qu'à des moyens d'une probité douteuse. Les délations qui furent la conséquence de cet état de choses amenèrent tout d'abord le partage de l'autorité entre deux pachas : l'un qui commanda aux troupes, l'autre qui administra le pays. Puis, Tagent financier, entrant à son tour en lutte avec les pachas, le désordre arriva bientôt à son comble. L'armée d'occupation, qui n'était pas toujours payée bien régulièrement à la suite de cette désorganisation, profita alors du désarroi général pour s'arroger le droit de choisir elle-même ses chefs et dès lors l'autorité du souverain du Maroc devint purement nominale. Il est vrai d'ajouter que les troubles dont la mère-patrie était le théâtre à cette époque favorisèrent dans une large mesure les agissements de tous les mécontents.
Même avant d'être élu par la soldatesque, le pacha du Soudan avait pris les allures d'un véritable souverain indépendant. Il avait une cour et des ministres. Pour soutenir ce rôle, et aussi pour satisfaire aux appétits de son entourage, le pacha dut pressurer les populations et organiser la razzia à l'état permanent. Accablées d'impôts, obligées de supporter les avanies et les exactions que leur infligeait l'armée marocaine, les populations soudanaises, malgré leur tempérament indolent
VIII LNTRODUGTION
et craintif, résolurent de secouer le joug impitoyable auquel elles étaient soumises. Les révoltes se multiplièrent, et si l'auteur de l'Histoire du Soudan n'a pas vécu assez longtemps pour assister à raffranchissement de son pays, il a pu cependant entrevoir sa délivrance prochaine.
Étant donné le vif sentiment patriotique qui animait Es-Sa'di, on pourrait croire que son récit doit être entaché d'une certaine partialité et qu'il a dû présenter les faits sous un jour très défavorable aux étrangers qui avaient envahi et opprimé sa patrie. 11 ne paraît cependant pas en être ainsi. Sans doute il n'aimait point les Marocains, mais il le laisse à peine paraître, se contentant d'enregistrer les faits tels qu'il les a vus luimême ou qu'il les a entendu raconter par des témoins occulaires dignes de foi. La forme si simple et si naturelle qu'il emploie dans son ouvrage semble écarter toute idée de vouloir en imposer au lecteur en omettant, par exemple, de parti-pris ce qui pouvait être à Thonneur de ses ennemis.
Si les nombreuses notices biographiques qui figurent dans l'Histoire du Soudan avait été rédigées d'une autre façon, elles auraient pu faire connaître d'une manière précise les sentiments et les idées de la partie éclairée de la population du Soudan à cette époque. Malheureusement ces notices sont d'une sécheresse et d'une monotonie désespérantes. Le nom du personnage, celui de ses professeurs, la liste des ouvrages qu'il a étudiés, la date de sa mort et le lieu où il a été