CHEZ L'AUTEUR, 6, RUE DE TOCQUEVILLE
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PRÉFACE
Molière, aussi bien que Shakspeare,
Sur la terre étend son empire;
D'un bout du pôle à l'autre bout
Son génie est goûté partout;
Ils sont bien peu de la phalange
Sous qui le monde ainsi se range;
Tel appartient à sa cité,
Molière est à l'humanité.
La dramatique poésie
Aux mortels verse l'ambroisie
Quand de Minerve un nourrisson,
Comme Molière, est léchanson.
Dans laction logique et claire
Peindre en traits nels un caractère,
Et mettre en scène le réel
Dans un cadre artificiel,
Au franc naturel du dialogue
Mêler les grâces de l'églogue,
PRÉFACE
C'est d'un haut miracle de l'art A la genèse prendre part,
Par une flamme au ciel ravie, C'est vraiment créer de la vie!
Sa longue pratique d'acteur,
Avant même qu'il fût auteur,
Lui gardant comme un répertoire
L'œuvre jouée en la mémoire,
A pu son travail aplanir ;
Composer, c'est se souvenir.
Soit réminiscence ou rencontre,
Ce tableau comparé nous montre
L'usage verbal qu'au chevet
Le siècle classique trouvait.
Les astres de la Renaissance
Restent l'ornement de la France;
Si l'Italie a Machiavel,
Si Boccace azuré son ciel.
Après Marot, notre Pléiade
Du lustre ancien ne se dégrade;
Ronsard brille avec Du Bellay,
Régnier toujours instruit et plaît.
Les grands noms dont l'œuvre nous guide
PREFACE .3
Dans leur époque font le vide;
Autour de leur flambeau qui luit
Tout semble plongé dans la nuit;
Leur gloire rayonne isolée
Sur l'Immensilé dépeuplée.
L'histoire, qui se doit à tous,
Xe peut pas rester à genoux:
Elle rend au passé justice,
Elle ouvre à l'avenir la lice;
Les chênes comme les roseaux
Des vents subissent les assauts
Et le critique n'est injuste
De rapprocher l'arbre et l'arbuste
Et du grand Molière un moins grand ;
Ce n'est les mettre au même rang.
Mais non moins que l'art, la nature Fournit des tons à sa peinture; Plus d'un modèle, aimable ou laid, Posa devant son chevalet ; Saint-Évremond et sa cassette ' Moins cité que l'abbé Roquette ; La reine mère et Lamoignon,
1. La cassette confiée par Saint-Évremond à madame Duplessis- :lière, amie de Fouquet.
PRÉFACE
I lens qu'on ne nomme par leur nom :
D'un Orgon, par le train du monde, lu peu partout l'exemple abonde ; Mais d*une Elmire, Sévigné
Est bien le type tout signé.
Lovai est pour la galerie;
II faut avant tout qu'elle rie.
Maint éerit d'actualité, Sans prix pour la postérité, Ne dit rien à notre pensée; Tartuffe est l'œuvre caressée. Plusieurs ans restée au métier.
Molière s'y voit tout entier, Avec ses procédés, son style, Qui charmaient la cour et la ville Et l'éclat sombre d'un portrait Impérissable d'intérêt.
Car l'erreur, qui n'est volontaire, N'entache pas un caractère, Et chacun, la couvant en lui, Doit la tolérer chez autrui.
Mais le mensonge est le grand vice Qu'il faut que la muse flétrisse.
PREFACE
Dans son aveuglement fatal,
La vertu ne croit pas au mal;
Par l'hypocrite Duperie
De l'honneur la source est tarie ;
C'est la gangrène au fond du cœur.
En ôtant le masque imposteur
Dont se déguisait cette peste,
Le poète a. du même geste,
Doré d'un rayon de beauté
Le front pur de la Vérité!
Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, et qui a été longtemps persécutée; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie : ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner, et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes
en -"iit impies; les gestes mêmes > sonl criminels; et le moindre coup d'oeil, le moindre braillement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cache des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde : les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue: l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence; le témoignage des gens de bien qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets qui me disent des injures pieusement et me damnent par charité.
Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi. et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent '.
i. Galerie des portraits de Mademoiselle, portrait de la reine mère par Mme deMotteville : « On entre aisément dans son cour
Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra, sans doute, que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer, que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandait la délicatesse de la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible, pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. 11 ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance: on le connaît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon: et sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir
par la bonne opinion qu'elle prend de la piété de certaines gens et bien souvent je l'ai soupçonnée d'avoir été trompée par la facilité qu'elle a à révérer la vertu. «
Portrait de M"" l'abbesse de Caen. par II. Huet : - Vous croyez aisément le bien et vous n 'êtes pas assez soupçonneuse. Vous aimez les gens de bien et de mérite, mais vous n'avez pas la force de rebuter ceux qui se couvrent de l'apparence de la probité, quoique vous aviez reconnu leurs vices, car vous ne vous contentez pas d'aimer la vertu, vous ne sauriez même haïr ce qui la contrefait et qui l'imite.
que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisail partie de leur- mystères; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée; et que même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur <le Sorbonne; et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France.
Si Temploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'Etat, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes, que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être ridicule.
On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé! pouvais-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère
PREFACE DE MOLIÈRE i 1
d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fa connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rabattues? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie? et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprit- : que je les rende dangereuses, en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela: et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
C'est à quoi Ton s'attache furieusement depuis un temps; et jamais on ne s'était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie : mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité, dont on prétend appuyer la censure, est détruite parce partage; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinion en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
En effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d'envelopper dans un môme mot des choses opposées, il ne faul qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné les louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d'une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avaient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans les temps de la vigueur de la vertu romaine.
J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? 11 n'y a chose si innocente, où les hommes ne puissent porter du crime; point d'art si salutaire, dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi, qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu, parla contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on Ta occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous voyons des sclélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise point de défendre la médecine, pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie, pour avoir été condammée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie,
pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous oe devons poinl la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, el lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la ressemblance du nom; et ce serait une injustice épouvantable, que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une Olympe qui a été débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n'y aurait rien par là qui ne fût condamné, et puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où Ton verra régner l'instruction et l'honnêteté. Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie, qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertus, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est de s'attendrir à la vue d'une passion honnête; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire
PREFACE DE MOLIERE la
monter notre àme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine: et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et à adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre: et, si Ton veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste: mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par le mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta, devant la cour, une pièce intitulée : Scaramoucke Ermite; et le roi. en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent rien de celle de Scaramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Smramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes, c'estce qu'ils ne peuvent souffrir '
1. Balzac (Entretiens, XV) avait soutenu une thèse semblable dans la Défense contre les accusateurs de la Poésie qu'il adressait à ?on grand ami Chapelain.