‹ Tartuffe; ou, L'imposteur; comédie en cinq actes. Ed. nouv. à l'usage des classesChapitre 76 sur 122 · CLÉANTE, TARTUFFE · texte numérisé non relu

CLÉANTE, TARTUFFE

CLÉANTE

Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire.

L'éclat que fait ce bruit n'est pas à votre gloire;

Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos

Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.

Je n'examine point à fond ce qu'on expose !

Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.

Supposons que Uamis n'en ait pas bien usé,

Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé ' :

N'est-ilpas d'un chrétien de pardonner l'offense

Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeanco?

Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,

Que du logis d'un père un fils soit exilé?

Je vous le dis encore, et parle avec franchise,

Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;

Et, si vous m'en croyez, vous pacifîrez tout,

Et ne pousserez point les affaires à bout.

Sacrifiez à Dieu toute votre colère.

Et remettez le fils en grâce avec le père.

Hélas! je le voudrais^, quant à moi, de bon cœur ; Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur; Je lui pardonne tout; de rien je ne le blâme, Et voudrais le servir du meilleur de mon âme; Mais l'intérêt du Ciel n'y saurait consentir, Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.

1. Accwr. ("léante écarte la queslion de fait. Reste la question de principe : « L'n chiétieii doit-il pardonner les offeiisi-s? » Poi!s-c à bout sur ce terrain, Tarluire ne pourra se tirer d'affaire qu'en vidant la plac'.

2. Hélas! je le voudrais. C'est un exemple lie la ligure de rhéloriqiie appelée concession, et qui consiste à sembler accorder beaucoup à son adversaire pour lui reprendre davantage. De cet inoffonsif artifice de langage, Tartuffe f.iit une arme dangereuse. C'est ainsi que les délateurs se servaient de la rhétorique de leur temps. « Eloquentia io usum teli repcrta •,dit Tacite.

ion riMi'OSTia-n.

Après son aclion, qui n'eut jamais d'égale,

l.e commerce cuire nous porterait' du scandale :

Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croirait!

A pure politique * on me l'impiilerail :

Kt l'on dirait partout que, me sentant coupable,

Je l'oins pour qui m'accuse un zèle charitable;

Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager,

Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.

CLÉANTE

Vous nous payez ici d'excuses colorées ^; Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées*. Iles intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous? l'uur punir le coupable a-l-il besoin de nous? Laissez-lui, laissoz-lui le soin de ses vengeances : Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des ofl'enses Et ne regardez point ^ aux jugements humains Ouand vous suivez du Ciel les ordres souverains. Quoi! le faible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empochera la gloire!

Non, non ; faisons toujours ce que le Ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.

Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne; Et c'est faire, monsieur, ce que le Ciel ordonne : Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.

CLÉANTE

lit vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille A ce qu'un pur caprice à son père conseille, Et d'accepter le don qui vous est fait d un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien?

1. Porterait, pour apporterait. Cf. CoriNBiLLR, Suite du Mentfur i

Accepter de l'argent porte en soi quelque honte.

2. Politique, manière adroite d'arriver à ses fins. « La clémence c'cs prince n'c^t <uuvent qu'une politique pour gagner l'alfection des peuples. » (Li Rocu» FOLCAM.D, Ilellex., 15.)

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