‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 10 sur 24 · LE RETOUR DE ULAL · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE ULAL

Numa avait faim. Depuis trois jours et trois nuits, il était en quête de gibier, mais à chaque fois sa proie lui avait échappé. Sans doute, Numa devenait-il vieux. Son flair n’était plus si subtil, sa charge si foudroyante, la détente de ses muscles si rapide que du temps de sa jeunesse ; pourtant, c’était encore une bête puissante et redoutable.

Or, Numa humait attentivement le vent. L’odeur de l’homme lui parvenait, plus affirmative à chaque bouffée. Quatre jours auparavant, Numa aurait renoncé prudemment à cette proie, mais la faim qui le tenaillait le fit passer sur les dangers qu’offre toujours cette chasse, l’homme étant le plus retors et le plus déconcertant des gibiers.

Plongé dans des pensées moroses, Zeyd, monté sur sa jument, avançait sans se douter qu’un terrible ennemi se préparait à bondir sur lui.

Cependant, Numa n’était pas la seule créature de la jungle à avoir senti l’approche du jeune Arabe, Tapi sur une branche, un être immobile épiait l’approche du nouveau venu...

Rendu nerveux par la faim qui lui tordait les entrailles, Numa n’attendit pas, pour bondir sur la jument, le moment où elle serait passée. Impatient, il émergea du fourré en poussant un rugissement si formidable que la monture, épouvantée, fit un écart, désarçonna son cavalier et se mit à fuir au grand galop.

Numa émit un second rugissement, plein de fureur et de déception, celui-là ! Il avait laissé échapper la proie la plus belle

et il ne lui restait que le jeune Arabe, au lieu de l’appétissante jument ! Pourtant, faisant contre fortune bon cœur, le félin se jeta sur le malheureux Zeyd, terrorisé et à demi mort de peur...

Celui-ci, fermant les yeux, sentait déjà sur lui le souffle fétide de la bête, lorsque soudain il entendit un autre rugissement différent, mais aussi terrible que celui du lion, puis des halètements se firent entendre, des grognements et, enfin, l’horrible bruit des os broyés.

Lorsque Zeyd retrouva assez de courage pour ouvrir les yeux, son regard incrédule se porta sur un groupe étrange formé par le lion mort, étendu sur le sol, et par une haute silhouette humaine qui, en se frappant les pectoraux, lançait un sauvage cri de triomphe !

Alors, Zeyd reconnut son sauveur et il frissonna, en murmurant :

« Le seigneur Tarzan ! »

Le fils de la jungle lui lança un coup d’œil :

« Je t’ai vu dans le camp d’Ibn Jad, n’est-il pas vrai ? fit-il.

- Pardonne au pauvre Zeyd, maître tout-puissant, ô pourfendeur de lions, d’appartenir à la tribu de ton ennemi, murmura le jeune Arabe. Épargne-moi la vie et chaque jour tes louanges monteront vers Allah !

- Je n’ai nulle intention de te faire le moindre mal, Bédouin, fit Tarzan. C’est à Ibn Jad seul que je garde rancune. Estil près d’ici ?

- Oh ! non, seigneur. Son camp est à plusieurs marches de cette partie de la forêt.

- Où sont tes compagnons ?

- Je n’en ai point.

- Es-tu donc seul ? Réfléchis bien, Bédouin, avant de mentir à Tarzan !

- Par Allah, je suis seul, c’est la vérité !

- Et pourquoi ? »

Alors Zeyd, se rassurant progressivement, conta le lâche complot de Fahd, dont il avait failli être victime et narra comment Ateja, la fille du cheik, l’avait fait évader.

« Quel est ton nom ? reprit Tarzan, lorsque le jeune homme eut achevé son récit.

- Zeyd, fils de Ahmed, fils de Isset.

- Tu ne pourras surmonter tous les périls qui t’attendent avant de rejoindre ta patrie, dit pensivement Tarzan.

- Peut-être, mais si j’étais resté au pouvoir d’Ibn Jad, alors ma mort aurait été certaine ! »

Tarzan sourit et resta un moment silencieux.

« Grands doivent être l’amour et la confiance que te porte Ateja, la fille du cheik, dit-il enfin.

- Par Allah, nous nous aimons tendrement, dit le jeune homme avec ardeur, et elle sait bien que je n’ai pas tenté d’assassiner son père ! »

Tarzan hocha la tête :

« Eh bien, j’ai décidé de t’aider, dit-il. Je vais te conduire au village le plus proche, dont le chef te fournira une escorte jusqu’au village suivant, là, tu auras une nouvelle escorte jusqu’au village d’après et, ainsi, de village en village, tu pourras atteindre le Soudan en sûreté.

- Qu’Allah te garde, toi et les tiens, jusqu’à la septième génération ! » s’écria Zeyd, enthousiasmé, et n’osant croire encore à la chance qui s’offrait à lui.

Les deux hommes se mirent en marche, et, sur le chemin, Tarzan posa encore à Zeyd de nombreuses questions :

« Pourquoi donc Ibn Jad a-t-il entrepris ce long et périlleux voyage ? demanda le fils de la jungle à son compagnon. Ce n’est point pour faire le commerce de l’ivoire, n’est-ce pas ?

- Par Allah ! seigneur Tarzan, tu dis vrai ! Ibn Jad est venu ici pour chercher un trésor, et il se soucie peu d’ivoire en ce moment.

- Quel trésor ?

- Un magicien a dit au cheik qu’un grand trésor était caché dans la cité de Nimmr, au cœur du pays des Habashis. Ce trésor est si considérable que soixante chameaux ne suffiraient pas à transporter l’or et les pierreries qui le composent. Mais sans doute as-tu déjà entendu parler du fabuleux trésor de Nimmr ? »

Tarzan hocha la tête :

« Je crois me rappeler en effet que des guerriers Gallas m’ont conté cette légende, parfois, autour d’un feu, mais c’est une fable qui m’a toujours semblé inventée de toutes pièces. Sûrement Ibn Jad n’a pas entrepris cette expédition sur la simple parole d’un magicien ?

- Quelle parole serait plus sûre que celle d’un devin ? » demanda sérieusement Zeyd.

Tarzan sourit et haussa les épaules.

Pendant les deux jours que dura leur voyage jusqu’au village qui se trouvait le plus proche de l’endroit où ils s’étaient rencontrés, Zeyd revint souvent sur ce sujet, sans réussir à faire

partager à Tarzan sa confiance dans les vaticinations du magicien. Il lui parla aussi de l’homme blanc qui était arrivé dans le camp d’Ibn Jad, mais les descriptions de Zeyd étaient si confuses, que Tarzan ne put deviner s’il s’agissait de Stimbol ou de Blake.

Pendant ce temps, Fejjuan, l’esclave Galla, attendait patiemment l’occasion de s’enfuir pour regagner son pays natal, et Ateja priait et soupirait pour Zeyd.

« Toi qui as vécu autrefois dans ce pays, Fejjuan, dit-elle un jour à l’esclave Galla, crois-tu que Zeyd réussira à le traverser seul ?

- Par Allah, non ! dit le noir. Sans aucun doute, il a déjà succombé à l’heure qu’il est ! »

Ateja pâlit et étouffa un cri.

« Je le déplore comme toi, Ateja, reprit Fejjuan, car Zeyd était un bon guerrier et n’avait pas commis le crime dont on l’a accusé !

- Que dis-tu, Fejjuan ! s’écria la jeune fille bouleversée. Sais-tu donc la vérité sur ce crime ?

- Si je te dis ce que je sais, promets-moi, Ateja, de ne point le répéter, car il est mauvais pour un pauvre esclave de savoir ce qui ne le concerne pas.

- Par Allah ! je ne te trahirai pas, Fejjuan, dit la jeune fille. Mais vite, dis-moi, que sais-tu ?

- Je n’ai pas vu quel était l’homme qui a tiré sur ton père, Ateja, dit lentement le noir, mais j’ai vu autre chose, avant que le coup de feu ne retentisse !

- Quoi donc ?

- J’ai vu Fahd pénétrer furtivement sous la tente de Zeyd, et en sortir avec le fusil de Zeyd. Cela, je l’ai vu !

- Ah ! je l’avais deviné ! murmura Ateja.

- Mais Ibn Jad ne te croira pas si tu le lui dis.

- Je le sais. Du moins, maintenant que je suis sûre de la vérité, je ne manquerai pas l’occasion de venger sur Fahd la mort de Zeyd ! » fit Ateja, sauvagement.

Les jours passaient, et Ibn Jad était impatient d’entrer en contact avec les Gallas Habashis pour se faire guider par eux vers la cité fabuleuse de Nimmr. Mais les habitants du pays, avertis sans doute de l’approche des Arabes cruels, semblaient être devenus invisibles, et, sur son passage, Ibn Jad ne trouvait que huttes abandonnées et campements déserts.

« Par Allah ! s’écria-t-il un jour. Il y a une cité de Nimmr, et il y a un moyen de l’atteindre. Va me chercher Fejjuan, Tollog, j’ai besoin de lui ! »

Lorsque l’esclave se présenta devant le cheik, celui-ci le reçut avec plus d’affabilité que d’habitude.

« Fejjuan, lui dit-il, tu es un Habashi, et j’ai entendu dire que tu te rappelais bien l’époque de ton enfance et la légende de Nimmr. Va et mets-toi à la recherche des hommes de ta race. Renoue amitié avec eux et explique-leur que le grand cheik Ibn Jad vient vers eux avec des intentions pacifiques. Il désire visiter la cité de Nimmr, et remettra de magnifiques présents à ceux qui l’y conduiront. Va ! Tu auras ta part de mes largesses !

- Je t’obéirai, maître, dit Fejjuan, qui voyait enfin se présenter l’occasion qu’il avait tant attendue. Quand dois-je partir ?

- Prépare-toi cette nuit et quitte le camp demain, dès l’aube », dit le cheik.

C’est ainsi que Fejjuan, l’esclave Galla, ayant marché sans arrêt tout le matin, se trouva vers midi sur une piste bien frayée qui conduisait vers l’Ouest.

Fejjuan était un guerrier avisé et il n’ignorait pas qu’il lui serait sans doute difficile de convaincre les Gallas qu’il était de leur sang, il était vêtu comme un Arabe et, de plus, il avait oublié le langage de ses frères, qu’il n’avait plus parlé depuis qu’il avait été enlevé de son pays.

Mais Fejjuan était brave, et il acceptait résolument d’être pris pour l’un de ces Arabes que les hommes de sa race haïssaient.

Il arriva, sans s’en douter, à proximité d’un village et fut brusquement entouré par un groupe de guerriers Gallas à l’attitude belliqueuse.

Aussitôt, Fejjuan leva les bras et sourit, en signe de paix.

« Que fais-tu dans le pays des Gallas ? lui demanda l’un des guerriers.

- Je suis à la recherche de la maison de mon père, répondit Fejjuan.

- La maison de ton père n’est pas dans le pays Galla, rétorqua le guerrier. Toi et tes frères arabes, vous venez nous piller et enlever nos enfants !

- Non ! dit Fejjuan. Je suis un Galla.

- Si tu disais vrai, tu parlerais mieux le langage de ton peuplé. Tu n’as point l’accent des Gallas !

- J’ai été volé à mes parents lorsque j’étais enfant, et j’ai dû vivre parmi les Bédouins et parler leur langage.

- Quel est ton nom ?

- Les Arabes m’appellent Fejjuan, mais mon nom Galla est

mal.

- Crois-tu qu’il dise vrai ? murmura un jeune guerrier à son compagnon. Autrefois, j’ai eu un frère qui s’appelait Ulal !

- Qu’est-il devenu ? demanda l’autre.

- Nous n’en savons rien. Un jour, il a disparu, mangé par le lion ou enlevé par les Arabes, qui sait ?

-Alors cet homme dit peut-être la vérité, reprit l’autre guerrier. Il serait bien étrange qu’il fût ton frère ! Demande-lui le nom de son père ! »

Lejeune guerrier se tourna vers Fejjuan :

« Quel était le nom de ton père, étranger ? lui demanda-t-

- Naliny », répondit Fejjuan sans hésiter.

À cette réponse, les guerriers Gallas semblèrent surpris et se mirent à chuchoter entre eux. À la fin de ce conciliabule, le jeune guerrier se tourna de nouveau vers Fejjuan.

« Avais-tu un frère, du temps que tu vivais dans la maison de tes parents ?

- Oui, un frère plus jeune : Tabo ! »

Alors le jeune guerrier laissa tomber sa lance et se jeta sur Fejjuan qu’il étreignit avec transport.

« Ulal ! s’écria-t-il. C’est bien mon frère. Ulal, me reconnais-tu ? Je suis Tabo ! »

Fejjuan, ou plutôt Ulal, serra son frère sur sa poitrine, puis le repoussa légèrement pour le contempler :

« Non, dit-il d’une voix émue, je ne t’aurais pas reconnu, Tabo, car tu étais bien petit lorsque je fus enlevé et, maintenant, tu es un grand guerrier. Où sont notre père et notre mère ? Sont-ils encore en vie ?

- Tous deux sont en bonne santé, Ulal, dit Tabo. Ils se trouvent aujourd’hui chez le chef, car il y a grand conseil à cause de l’arrivée des hommes du désert dans notre pays. Es-tu venu avec ceux-ci ?

- Oui, j’étais leur esclave, dit Ulal. Ne puis-je me rendre chez le chef ? Je voudrais voir nos parents et, en même temps, parler avec le chef au sujet des Arabes.

- Viens, frère ! s’écria Tabo. Oh ! quelle va être la joie et la surprise de notre mère, qui t’a cru mort pendant si longtemps ! Mais dis-moi, depuis tant d’années que tu vis chez les Arabes, n’es-tu pas devenu semblable à eux ? Peut-être as-tu pris une épouse arabe ? Es-tu sûr que tu ne préfères pas maintenant ta seconde patrie ?

- Certes non ! fit Ulal avec énergie. Je n’ai point épousé d’étrangère, et j’ai toujours conservé l’espoir de revenir dans les montagnes de mon pays, sous le toit de mon père ! Je ne hais pas les Arabes, mais je ne les aime pas non plus. Ils ne sont pas du même sang que moi ! »

La rencontre d’Ulal et de ses parents fut émouvante. Les pauvres gens avaient peine à croire qu’ils retrouvaient ainsi, miraculeusement, le fils aîné qu’ils avaient si longtemps pleuré.

Lorsque la première émotion fut un peu calmée, Fejjuan, sur sa demande, fut conduit auprès du chef de la tribu.

Batando était un sage vieillard et, en apprenant le retour inattendu d’Ulal, il avait flairé une ruse des Arabes. Aussi soumit-il le nouveau venu à un interrogatoire habile auquel celui-ci n’opposa que des réponses franches qui convainquirent rapidement le chef de sa bonne foi.

« Je vois maintenant que tu es bien Ulal ! s’écria-t-il. Sois le bienvenu dans le pays de tes pères, et dis-moi ce que les Arabes viennent faire ici. Cherchent-ils des esclaves ?

- Ce n’est pas leur but principal. Ibn Jad veut conquérir le trésor.

- Quel trésor ? questionna Batando.

- Il a entendu parler du trésor de la Cité de Nimmr, répondit Ulal, et il cherche le chemin de la ville fabuleuse. C’est pour cette raison qu’il m’a envoyé demander aux Gallas de le guider, et il promet de grands présents en récompense.

- Ses paroles sont-elles sincères ? s’informa Batando.

- Ibn Jad a plusieurs paroles, selon les circonstances, répliqua Ulal avec mépris.

- Et, par conséquent, si le trésor de Nimmr ne répond pas à son attente, ou s’il ne peut le conquérir, Ibn Jad est capable de piller le pays Galla et d’emporter nos enfants comme esclaves, afin de compenser les pertes de ce long voyage, n’est-ce pas ? fit Batando.

- Ta sagesse est égale au grand nombre de tes années, ô Batando, répondit Ulal.

- Que sait-il de la cité fabuleuse ? demanda encore le chef, après avoir réfléchi un instant.

- Rien d’autre que les fables qui lui ont été contées par un vieux nécromant arabe. Celui-ci a affirmé à Ibn Jad qu’un trésor incalculable était caché quelque part dans la Cité de Nimmr et

qu’il s’en emparerait aisément, s’il réussissait à découvrir le chemin qui mène à la ville mystérieuse.

- C’est tout ce qu’il lui a dit ? insista le vieillard. Ne l’a-t-il pas averti qu’il pourrait bien se heurter à de grandes difficultés en essayant de pénétrer dans la vallée interdite ? »

Ulal réfléchit un instant. Il avait assisté à la plupart des entretiens d’Ibn Jad avec le mage, car sa qualité d’esclave lui valait d’être considéré plutôt comme un animal domestique que comme un homme par Ibn Jad, et celui-ci ne songeait pas même à se méfier de lui.

« Non, dit-il fermement. Je ne crois pas.

- Dans ce cas, nous conduirons volontiers les Arabes jusqu’à l’entrée de la vallée », murmura lentement Batando avec un sourire indéfinissable.

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