lis] 5, élevé au] peur Frédéric III, et
ainsi dire captif 3 1 jalons
os an g m] b «tile à l'i ar, délié d'ail-
leurs de tout < ment envers I rain qui avait
aidé Podiebrad à pr< ndre la li une de
ôme, Ulrich >! 1 alliai
tis puis
dent arracher Ladislas à La tutelle
de l'empereur. Ladislas n'était pas seulement roi de Bohême, il était roi de Hongrie et duc d'Autriche. Or, les Hongrois, Hunyade en tôte, voulaienl soustraire Ladislas aux conseils de son tuteur, les Autrichiens le réclamaient aussi, el quand Ulrich de Rosenberg mui se joindre aux Ûeux partis en leur promettant l'appui de la Bohême, ce fui le signal d'une insurrection formidable. Frédéric III, assiégé dans son palais de Wienerisch-Neustadt, est foi il.e remettre Ladislas aux mains du comte de Cilly, son parent (4 septembre 1452}.
Le jeune roi est conduit à Vienne par les vainqueurs ; Autrichiens, Hongrois, Bohémiens, raccompagnent triomphalement, et là, tandis que chacun des chefs de parti lui impose certaines conditions pour prix de sa liberté qu'on assure et des couronnes qu'on lui rend, Ulrich de Hosenberg n'a pas de peine à obtenir les conditions les plus défavorables à Podiebrad, à Rokycana, et à tout le parti des hussites. Ainsi, vaincu à Prague, l'adversaire de la révolution prenait sa revanche à Vienne.
Il le croyait du moins; singulière illusion et de courte durée ! Pendant que ces choses se passaient en Autriche, le lieutenant du royaume de Bohême, ramenant à lui les taborites modérés, écrasant dans leur foyer même les fanatiques opiniâtres, puis frappant un dernier coup sur les restes du parti de Rosenberg, demeurait le maître du terrain. La ruine des deux factions extrêmes avait consolidé pour longtemps l'unité de la patrie et de la révolution. Soutenu par tout un peuple, entouré d'une armée victorieuse, la main sur celle couronne dont il était le gardien loyal, G orge de Podiebrad n'avait qu'à se mon-
trer pour déjouer les intrigues du baron de Rosenb A son tour, il fit ses conditions; il les fit pour lui-même sans doute, car il avait le droit d'être ambitieux, il les fit surtout pour les grands intérêts religieux qu'il représentait dans son pays et qui déjà l'avaient porté si haut. En face de celte loyauté qu'appuyait une telle force, les conseillers de Ladislas virent bien qu'il fallait céder. George continuerait h remplir la charge de lieutenant du royaume jusqu'cà la majorité du roi; le roi reconnaissait les compactais du concile de Bàle. il reconnaissait aussi Rokycana comme archevêque de Prague et - it à ne
négliger aucune démarche pour le faire instituer parle saint-siége; il se proclamait roi de Bohême, non pas à litre héréditaire, mais par la libre élection du pays; enfin, il renonçait à tous les revenus delà couronne échus pendant l'interrègne, et approuvait remploi qui en avait été fait soit par les États, soit par le lieutenant du royaume. Ces points une fois réglés, George se rendit en Autriche pour y saluer son souverain. La première entrevue du glorieux chef avec l'enfant eut lieu le 29 avril Ho3. Il passa trois jours à Vienne, et pendant ces trois jours ce ne fut plus le lieutenant du royaume, le chef armé de la Bohème, ce fut simplement le premier et le plus loyal des sujets; il ne quittait pas le jeune prince un seul instant; chacun était louché de cet empressement à la fois si respectueux et si digne, de ces hommages si complets et qui ne cessaient pas d'être nobles. On dit que L'enfant, un peu réservé d'abord, l'appela bientôt du nom de père. Quelques mois après (octobre 1 153), Ladislas, a?ec une brillant-' escorte de princes allemands, était reçu à la frontière de Bohème par Georgv de Podiebrad el l'as-
semblée des «'Mats. On ouvrit devant lui les Évangiles. La main sur le saint livre, il jura fidélité aui lois, aux franchises el Libertés du royaume; puis toaf le corté en grande pompe, se dirigea vers Prague. C'est laque le couronnement eut lieu, selon l'usage national, sur les hauteurs du Hradschin, dans cette merveilleuse cathédrale de Saint-Vite où dorment Lot Prémysl et les
(Mineur
Ladislas venait d'atteindre sa quatorzième année. On devinait déjà chez reniant le brillant jeune homme qui allait devenir un type d'élégance et de noblesse. Il élaii grand, svelte, et toute sa personne respirait une grâce aristocratique. Des cheveux blonds et bouclés encadraient son visage, où s'épanouissait la ûeur de l'adolescence. >< - yeux étincelants attestaient la vivacité de son esprit. Privé bien jeune encore de l'amour de sa mère, l'impératrice Elisabeth, soumis à la tutelle de son oncle, l'empereur Frédéric ÏIÏ, il n'avait pas tardé à soupçonner lement les dangers qui l'entouraient. De là un tact, une réserve, une pénétration vraimenl extraordinaires à eei là aussi une application constante à dissimu-
ler ses sentiments, et trop souvent, il faut le dire, une duplicité singulière. Cette défiance précoce, qui semblait avoir tari chez lui la source dc> affections \i\es, ne disparut que dans les rapports du jeune souverain avec • de Podiebrad. Certes, nulle ressemblance entre
SON ÉLECTION. i>9
eux : petit, trapu, robuste, le lieutenant du royaume, qui n'avait que dix-neuf ans de plus que le roi, mais dont la physionomie guerrière était assombrie par tant d'épreuves, offrait un étrange contraste avec la juvénile • beauté de Ladislas. Qu'importe? une si loyale franchise illuminait son visage, que rame fermée de l'enfant s'ouvrit d'elle-même à ce rayon. Pendant les trois jours que George avait passés à Vienne, Ladislas n'avait cessé de rappeler son père ; ce fut bien mieux encore à Prague : Podiebrad ne quittait pas le jeune roi, et achevait son éducation tout en gouvernant le royaume. Il était son père, son maître, son ami. Pour l'honneur du souverain comme pour le bien de l'État, il voulait que Ladislas se rendît populaire. La première condition, c'était de parler la langue nationale, et le pupille de Frédéric III ne connaissait que l'allemand. Podiebrad l'entoura de Bohèmes: ses serviteurs, ses maîtres, les officiers et seigneurs de sa cour étaient choisis parmi les Tchèques. Intelligent, avide de savoir, l'esprit ouvert aux lettres et aux arts, Ladislas se prêtait de bonne grâce aux désirs du lieutenant, et c'est ainsi que son éducation, commencée à Vienne sous JDneas-Sylvius Piccolomini, se terminait à Prague sous le chef des hussit
Une seule chose séparait encore le père et le fils : c'était la question religieuse. Ladislas était pieux et : attaché aux formes du culte catholique; il avait bien des mentions à vaincre pour voir des chrétiens dans les partisans de Jean Huss ; les avertissements d'^Eneas-Sylvius, sans parler des vociférations de Jean Capistran, Binaient toujours a ses oreilles. Podiebrad comptait sur le temps, sur l'étude et L'expérience personnelle du
jeune roi pour dissiper sesscrupules. il évitait de heurter opinions, même il ajournai! L'affaire toujours pendante de l'archevêché de Prague, afin de ne pasenga le souverain «Lins des complications auxquelles sa foi o'étail pas préparée. Les amis do Podiebrad, dans leur impatience, ne comprenaienl guère ces délicatesses, et Pun d'eux, en pleip parlement, ne craignit pas de lui adresser une espèce de sommation avec une extrême violence de langage. JEneas-Sylvius, trompé par sa modération, croyait aussi que sou cœur étail changé, et ne lui ménageait pas les flatteries pour le ramener complètement à l'obédience de Rome. Les arguments les mietix choisis se mêlaient aux félicitations caressantes dans les lettres du spirituel évéque. « Podiebrad avait fait de grandes choses, disait iEneas-Sylvius, il avait dépassé tout ce qu'on espérait de lui ; un royaume, naguère frappé au cœur, se relevait sous sa. main ; la chrétienté, déchirée elle-même par des divisions meurtrières, réclamait un bienfait semblable. Était-ce en face de L'invasion ottomane qu'un héros comme Qeorge de Podiebrad pouvait s'opposer à l'unité de l'Église?» En même temps que l'évéque de Sienne lui tenait si habile* ment ce noble langage, Capistran, persuadé de son côté que L'heure décisive avait sonné, demandait au roi Ladislas la permission de venir prêcher à Prague.
Podiebrad sut maintenir sa ligne avec une modération inflexible ; il ne se laissa troubler ni par les clameurs des impatients, ni parles flatteries des hommes qui mettaient si bien à profit lès calamités publiques. Résolu à marcher contre les Turcs avec l'armée hussite, il ne croyait pas que ses devoirs envers l'Europe le déliassent de ses de-
voirs envers sa patrie. Aux factieux du parlement il disait de sa voix retentissante : «Qui ose douter de ma parole? L'église nationale m'a confié sa cause, c'est à moi de choisir le jour et l'heure pour agir utilement. » Il promettait son épée, mais non pas sa conscience, à iEneas-Sylvius. Quant h Jean Capistran, il lui refusait sans hésiter rentrée de la ville de Prague. Montrer tant de mesure et de fermeté tout ensemble, déployer Fart d'un politique moderne sur un théâtre où s'agitait la mêlée du moyen âge, n'était-ce pas travailler encore à l'éducation du jeune roi?
Maintes questions de détail qui intéressaient l'intégrité du territoire, maintes querelles avec les états de Silésie, avec le duc de Saxe, le duc de Luxembourg, le margrave de Brandebourg, furent aussi pour Podiebrad une occasion d'initier Ladislas aux affaires de la Bohème, et de le faire apparaître en roi au peuple tchèque. Le grand intérêt cependant qui domine tous les autres, c'est la lutte contre l'invasion ottomane. L'année même où Ladislas avait été couronné à Prague, le jeune sultan Mahomet II s'était emparé de Constantinople. L'Europe était consternée. Les deux pouvoirs qui représentaient l'unité européenne au moyen âge, l'empereur et le pape, n'étaient guère en mesure de répondre aux exigences de leur tache. Le pape, Nicolas V, était un vieillard infirme qui sentait déjà les approches de l'heure suprême ; Frédéric 111, en apprenant la ruine de l'empire grec, s'enferma dans son palais, pleura, pria, fit pénitence, mais ce fut tout <v qu'il put faire pour secourir la chrétienté. L'empire entre ses mains n'était qu'un pouvoir nominal, et il n'avait pas l'énergie nécessaire pour tirer de (-elle
82 LE ROI OEOftOI Dl PODIEBRA] .
situation amoindrir les ressources qu'elle renfermai! encore. Toujours en querelle avec ses vassaux el occupé sans i les tromper, il profitai! trop bien des divisions de l'Allemagne pour souhaiter ardemmenl la vigoureuse union de tout forces. L'idée seule d'une crois
effrayai! sa politique de petites ruses e! de misérables calculs. A vrai dire, tous les souverains de L'Allemagne pensaient de même ; jamais les rivalités des princes dans une féodalité abâtardie ne produisirent an égoïsine pins lâche. Un seul État, dans ce désarroi général, était décidé à une lutte à morl contre Les conquérants de la Grèce : c'était l'empire de Ladislas, avec ses Bohèmes et ses Hongrois. Dès le mois de janvier 1435, pendant que Rome, par la voix de Nicolas V, pousse quelques chômeurs inutiles, pendant que l'Allemagne délibère d:\n> diètes soin ciaiiii's, avec L'intention de ne rien faire, Liète hongroise d'Ofen ordonne à loui ce qui possède un pouce de terre de se ranger sous la bannière de la croix. Le clergé même, prêtres et prélats, est appelé aux armes et répond à l'appel. Aussi, quelques mois après, Mahomet ayanl pénétré en Serbie, Hunyade s'élance à la tête d'une armée enthousiaste, passe deux fois le Danube, atteint l'ennemi à Krouschevatz, renfonce, L'écrase, etdu premier coup le met hors d'état de tenir la campagne pour toute L'année.
A Côté des sujets de Ladislas, il y a deux hommes d'un antre pays qui oui joué un grand rôle dans cette lutte : sont ces ileu\ personnages que nous avons rencontrés déjà sur le théâtre dr> affaires de Bohême el dans des circonstances bien différentes, 4Sneas-Sylvius et Jean Capistran. Si Nicolas V se décide à convoquer la chrétienté
au secours de l'Europe orientale, c'est Sylvius qui par ses exhortations et ses reproches a réveillé le vieux pontife; c'est lui encore qui secoue la torpeur de Frédéric 111 et qui harcèle princes et peuples d'Allemagne. Il prend la place des pouvoirs qui ahdiquent; on dirait qu'il est le pape et l'empereur. Jean Capistrn.n est près de lui à la diète de Francfort, à l'assemblée de Neustadt. Les passions qui l'animent cette fois sont de généreuses | sions. >"cst-ce pas un noble spectacle de voir le fongueux ennemi de Podiebrad applaudir avec transport aux rôles du chef des kussites, quand eeluf-ci se déclare prêt à marcher contre les Turcs avec toutes les forces de la Bohème, si les princes allemands ses Voisins promettent de ne pas inquiéter ses frontièn
Ainsi, devant le danger qui menace la civilisation chi tienne, les dissidences religieuses disparaissen .
its de la cour de Rome marchent sous la même bannière que les soldats de Jean Huss. Malheureusement l'Allemagne catholique n'esl ée à les sun
Les parlements se succèdent et ne concluent rien, n diètes allemandes ne sont jamais stériles, disait 4Ei Sylvius avec son fin sourire; chacune d'elles en enfante une autre, » Cela dura ainsi plus de deux années. Podiebrad veut se porter sur le Danube; mais, des querelles sans fin avec I ;s princes qui disputenl à Ladislas telou tel morceaudeses fronti sei-
irs féodaux qui essayent de lui enlever [a confiance du roi, avec l'empereur lui-même, qui ourdi! contre son neveu de misérables intri . I est f< journer
projets. C'est encore Bunyade, plus li »a Hon-
grie où ne bal qu'un seul cœur, c'est l'héroïque Hunyade
( i LE ROI QBORGB DE PODIEBRÀD.
qui va supporter le poids de l'invasion et sauver le monde chrétien. Il s'était jeté dans Belgrade pour en faire le boulevard de L'Europe1; Capistran, avec des bandes de Polonais, d'Allemands, de Bohèmes, de Serbes, vraie croisade populaire qu'enflammai! son exemple, était venu l'\ retrouver. Mahomel ne tarda pasàenvelopper la ville; sa flotte commençait déjà L'attaque du côté du Danube et de La Save, tandis qu'une immense multitude, maîtresse des abords, se préparait à mouler a L'assaut. L'armée d'Hunyade et les bandes de Capistran rivalisèrent d'audace et d'énergie. Chefs et soldais, bour- »is et moines, chacun lit des miracles. Ce fuient les bourgeois de Belgrade qui détruisirent la Hotte dans le combat naval du 14 juillet L454, et lorsque toute l'armée turque, s'ébranlant à la fois dans la nuit du 21 au 2:2, attaqua les remparts de la ville, qui sait si les chrétiens n'eussent pas succombé sous ce formidable choc sans L'enthousiasme de Capistran, qui se portait de tous côtés, .-•aliénant Les uns, ramenant les autres, enfin, comme dit un chroniqueur, forçant les morts eux-mêmes à recommencer le combat? Belgrade fut sauvée et L'armée de Mahomet anéantie. Qui avait remporté la victoire, lluuyade ou Capistran? Tous deux ensemble ; tous deux aussi eurenl ce môme destin de ne pas survivre à leur triomphe. Quelques semaines après, le il août, Hunyade
I. Il y av;iii une vingtaine d'années que les Serties, déjà soumis aux Turcs, avaienl litre Belgrade aux Hongrois, espéranl par là se ménager un ap| ni contre leurs oppresseurs. Cette remise de Belgrade aux Ilongrois eut lieu vers 1433, sous le vieux George Brankovilch, an des derniers successeurs au prince Lazare. Belgrade resta près d'un siècle aux mains des Hongrois. Les Turcs s'en emparèrent en 1521.
était emporté par la peste, et Gapistran ne lardait pas à le suivre; le fougueux évêqne napolitain mourut le 23 octobre dans la petite ville d'Ilok, où Ladislas alla deux fois le visiter sur son lit d'agonie.
L'année je cette héroïque victoire, trois mois après la mort de Hunyade et dans la ville même qu'il avait illustrée, eut lieu une tragédie qui ne montre pas seulement l'attitude si différente de la Hongrie et de la Bohême en face du roi Ladislas, mais qui peut expliquer aussi le rôle qu'elles ont joué l'une et l'autre dans les révolutions de nos jours. Tandis que George de Podiebrad gouvernait la Bohême sans séparer les intérêts du roi de ceux de la nation hussite, Hunyade avait toujours gardé soit envers le jeune héritier du trône, soit envers son tuteur Frédéric III, cette défiance altière qui est propre à l'aristocratie magyare. Ladislas ne régnait que de nom dans son royaume de Hongrie; le pouvoir était aux mains du glorieux vainqueur des Turcs. Livrer à Ladislas les châteaux et les villes qu'il réclamait sans cesse, c'eût été les livrer aux conseillers du jeune roi. et le conseiller de Ladislas pour les affaires de Hongrie était le comte de Cilly, prince de la maison d'Autriche, l'un des plus violents ennemis de Hunyade. Ladislas avait bien essayé de réconcilier Hunyade et Cilly. il avait même obtenu que Cilly promît sa tille en mariage au fils aine d'Hunyade; mais en dépit des efforts <lu roi, maL - solennelles fiançailles, les haines persistaient toujours entre les deux maisons : h' vainqueur de Belle, jusqu'à la dernière heure, avait refusé de livrer tes plai es qui assuraient sa puissance, attendant «pic le roi lût majeur et capable d'agir avec une liberté entière.
Hunyade mort, so i fils aîné voulnl prendre le commandemenl el suivre la même politique. Il s'e ,, pourtant, sur les instances plus pressantes «lu roi Ladislas, à lui rendre tous ses châteaux, \ compris la forteresse «le Belgrade, dan- un délai fixé. Le comte de .(!ill> espérait-il hâter la reddition de Belgrade? Le roi \oulait-il, sans arrière-pensée, exécuter enfin an projel formé depuis si longtemps el paraître avec son armée sur La frontière ottomane? Dn ne saurai! le dire ; ce qui est certain, -: qu'il descendil le Danube avec une flotte de cent trois navires, qu'il arriva le 8 novembre à Belgrade, et y fui salué sur le rivage par les acclamations des Hongrois. Son armée, forte de quarante-quatre mille hommes, tanl soldais que croisés, resta sur les navires; pour lui, confiant dans la soumission de Hunyade, il se d'ni vers la forteresse avec un petit nombre de seigneurs tchèques et allemands.
Il entre, mais aussitôt la porte est refermée derrière lui; en même temps on ordonne aux seigneurs de déposer leurs armes, et quiconque s'y refuse est renvoyé. G'i Jl une ancienne coutume, une coutume inflexible, disait-on au jeune roi ; nul homme étranger à la garnison ne peut entrer armé dans la forteresse. Le Lendemain matin, Le comte de Cilly, qui venait d'en tendre la mes
invité à une conférence dans le château fort avec le comte Hunyade. 11 hésite quelque temps, puis finit par s'j rendre, une cotte de mailles cachée sous son pourpoint. On n'admet a\ec lui que deux seigneurs de sa suite, un jeune Tchèque de seize ans et le comte l;r;mgipan, à qui par mégarde on avait laissé son épée. Dès les premiers mots que lui adresse Hunyade, à l'accent de
oix. à l'attitude des gens qui l'entourent, Cilly comprend qu'il es! attiré dans un guet-apens. Il ne lui 1 qu'une chance l'attaquer le premier. 11 saisit l'é]
-on compagnon, bl< ss Hunyade et trois i lie—
valiers; mais, accablé par le nombre, il tombe percé de coups : il était mort déjà quand un des Ho lui
trancha la tète d'un coup de hache. Le roi. enfermé dans des appartements particuliers, entendit le bruit armes et les cris des combattants: on lui dit qu'une dispute avait éclaté entre le comte de Cilly et le comte Hunyade, et que Cilly, ayant frappé le premier, Tenait d'expier son crime. Le roi n'avait rien à craindre, aj talent I ars; délivré de l'homme qui prétendait le
dominer, délivré de cet ambitieux et de ce traître, il allait régner enfin, et tons h .rois s'empresseraient
de lui obéir. Ladislas, à dix-sept ans. était aussi d mule qu'un vieux cardinal italien; il feignit d'approuver d s' ssé; il affecta du moins la plu- complète
indifférence; apprenant même que ses troupe- îent
attaquer la forteresse pour le délivrer, il leur lit dire par ses barons qu'il n'avait besoin d'aucun s irs; d'ailleurs la croisade était différée jusqu'à l'ann vante, l'approche de l'hiver el l'absence des renforts attendus d'Allemagne rendaient l'entreprise impossible, tous les croisés étaient libre- d.' regagner leurs foyi s. Est-il n re d'ajouter que Ladislas n'avait pas amené
tant de braves Igrade pour les dier dé- le
lendemain? Cette décision lui avait été dictée pai Hongrois; mais te jeune prince >\ prêta de si bonne grâce, que tous > furenl pris, amis et ad versait
Quelques mon aj rès, Ladislas était a Ofen, dan- la t
leresse, assuré de l'appui des principaux chefs magyars, ci il 5 proclamaitsa majorité. Un jour, le I \ mars 1455, après un tournoi auquel assistaient les deux QlsdeJean
Hunyade, il prend rainé par le lu-as, cause familièrement avec lui, et le conduit jusqu'en ses appartements, où, changeant tout à coup de Ion, il le fait arrêter. Jugé et condamné comme meurtrier du comte de Gilly, le Qls du héros de Belgrade fut décapité le lendemain. « Criait, dit ASneas-Sylvius, un jeune homme de vingt-quatre ans, beau, noble, avec de longs cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules à la manière hongroise. Los mains liées derrière le dos, couvert d'un manteau do brocart d'or, il fut conduit sur la place du supplice. Il marchait gaiement à la mort, sans pour, sans angoisses, la tète haute, les regards librement dirigés sur la foule. » Arrivé a l'endroit fatal, il prononça quelques paroles, prit Dieu à témoin de son innocence, et s'agenouilla sous la hache. Le bourreau était si troublé, qu'il fut obligé de frapper quatre fois avant nue la télé roulât sur l'échafaud.
Dieu que ces scènes horribles ne fussent pas rares dans la tragique mêlée du moyen âge, bien que le théâtre de la politique y ail été Lrop souvent ensanglanté parle meurtre et déshonoré par la ruse, l'exécution du Gis aine le Jean Hunyade produisit la plus sinistre impression dans tous les étais de Ladislas. On oublia le guet-apens tendu au comte de Gilly, et bon ne ut plus que le coupable devenu victime à son tour. George de Podiebrad, séparé de Hunyade par tant de haines de race et d'intérêts contraires, n'en ressentit pas moins vivement la douleur publique en pensant à son maître. Quoi! une
dissimulation si profonde chez un prince à peine sorti de l'enfance! Podiebrad était trop franc pour cacher ce qu'il pensait, el comme il en résulta une froideur marquée entre le roi et le lieutenant du royaume, les ennemis du chef des hussites voulurent profiter de l'occasion poulie perdre. Le bruit se répandit qu'une correspondance de Podiebrad trouvée parmi les papiers des Hunyade révélait chez lui des projets de rébellion contre le roi. Podk-brad évoqua lui-même l'affaire, non-seulement devant les états réunis à Prague au mois de juin 1455, mais dans le conseil de Ladislas. Les états répondirent en promettant de châtier les calomniateur-. Ladislas, qui se trouvait alors à Vienne, où il avait emmené captif Le plus jeune fils du héros de Belgrade, Mathias Corvin, écrivit au lieutenant du royaume de Bohême pour lui dire qu'il avait toute contiance dans la loyauté de ses services.
Attribuer la même politique à George de Podiebrad et aux Hunyade, c'était méconnaître en effet et le caractère particulier du chef des hussites et l'esprit général de la Bohême. Nulle ressemblance entre les Tchèques et les Magyars : la Hongrie est fière, aristocratique, impatiente du jouu étranger, et alors même qu'elle l'ait ses conditions à celui qui porte chez elle la couronne de saint Etienne, elle est toujours déliante envers le souverain, quand le souverain n'est pas >urti de ses rangs. La Bohême a ses traditions très-hardi s, s n esprit national très-fidèle au ] s croyances religieuses naïvement
et obstinément téméraires: mai- elle lient a ses rois, ceux qne lui ont donnés le- complications de l'histoire comme a ceu\ qui représentent les plus antiques souve-
nirs de la patrie; elle 5 tient au point d'en être jalouse, el si son roi, comme Ladislas le Posthume, règne à la fuis sur 1 rois peuples différents, le souci qui la tourmente esl que ce roi ne lui appartienne pas tou! entier, qu'il subisse d'autres influences que les siennes, qu'il réside trop souvent dans une capitale étrangère. La Hongrie, sous Jean Hunyade et ses ûls, tenait fort peu à la présence de Ladislas; la Bohême, sous George de Podiebrad, se plaignait de ne pas voir le roi dans son château de Prague, car elle ne demandait à la royauté que le bienfait généra] de l'ordre, F unité du pays, le couronnement de l'État, cl elle se sentait assez forte pour imposer à cette royauté, quelle qu'elle fût, le respect tics franchises nationales. La Bohême, à l'heure de son plus audacieux développement^ était donc fidèle à son esprit distinct en même temps qu'elle était dévouée au monarque. N'est-ce pas ainsi que nous avons vu récemment le pays dc> hussites, en 1848, défendre la monarchie des Habsbourg? N'est-ce pas ainsi que les descendants de Podiebrad, sous le commandement de Jellachich, combattaient les descendants des Hunyade? L'Autriche était pour eux lii lien d'une grande fédération, comme le roi était pour leurs ancêtres le lien de la société bohémienne : voilà pourquoi ils protégeaient l'empire sans
ser «le réclamer leur vieille autonomie. Dans ces douloureuses et funestes complications, l'esprit i\r> Tchèques du quinzième siècle animait encore instinctivement les Tchèques du dix-neuvième.
Les circonstances toutefois sont bien changées. Entre Bohémiens el Magyars, grâce à Dieu, les vieilles haines ont disparu, nui sait >i les Tchèques de nos jours, ap
tant d'espérances trompées, persisteraient dans leur ancienne conduite?
Au quinzième siècle, la grande préoccupation de George de Podiebrad est de consolider en Bohème la royauté de Ladislas. A la suite de ces tragédies hongroises que nous racontions tout cà l'heure, Ladislas esl allé s'installer à Vienne et ne paraît pas disposé à en sortir. On dirait qu'il craint la Bohème comme il craignait la Hongrie. Il est probable que les adversaires des hussites entretenaient chez lui ces sentiments. Podiebrad est obligé de négocier pour arracher le jeune roi à ses conseillers autrichiens aussi activement qu'on négociait naguère pour le soustraire à la tutelle de Frédéric III. Enfin, le 19 septembre 1457, Ladislas quitte Vienne, et dix jours après il arrive dans sa capitale de Prague, où il est reçu avec tous les témoignages d'une joie enthousiaste.
Ladislas était majeur et songeait à se marier. Est-ce un des seigneurs de sa cour de Vienne, est-ce George de Podiebrad qui lui suggéra la pensée de di mander la fille du roi de France? Ou no sait; mais un des premiers soins du jeune prince, dès son retour à Prague, tut d'envoyer à Charles VII une brillante ambassade de seigneurs, île dames et de demoiselles, chargée de lui ramener sa lian- . madame Madeleine, âgée île quinze ans. S'il faut en croire n<»> n ieux chroniqueurs, ce sérail Charles Vif lui-
7î LS ROI GEORGE DE PODIERRAD.
même qai aurai ( souhaité cette alliance pour organiser plus sûre m en! une expédition contre les Turcs1. Quoi qu'il en soit, L'ambassade, composée des plus grands seigneurs il»1 la Bohême, arriva dans la ville de Tours, où le roi résidait alors, le jour de N<»«;l i r>". Le cortège se composait de sept cents hommes à cheval el de vingt-six voitures magnifiquement dorées, sans compter les chariots. La toule émerveillée se pressait sur le passage des envoyés de la Bohême. Ces cavaliers si fièrement en selle, ces archevêques, ces êvéques, ces dignitaires d'un royaume lointain, ces nobles dames aux parures orientales, c'était comme une apparition d'un monde inconnu. Toule la noblesse de France était allée à leur rencontre à quelques lieues de Tours, et le double cortège avait fait son entrée dans la ville au bruit joyeux des cloches sonnant à pleine volée. Admis le jour même auprès de la reine et de sa fille, les seigneurs et les dames axaient déjà déployé aux veux de la jeune fiancée les présents de Ladislas, tissus d'Orient, étoiles brodées d'argent et d'or, pierreries des mines de Bohême; enfin tout était joie, espérance, ivresse naïve, lorsque le lendemain 26 décembre une nouvelle inattendue changea en un deuil subit l'allégresse des deux peuples : le roi Ladislas, dans la fleur de la première jeunesse, venait de mourir à Prague.
Chili les VII fit célébrer un service funèbre pour l'âme du roi de Bohème dans l'église métropolitaine de Tours,
1. Voir V Histoire de Charles VII, roi de France, par Jean Chartier, sou-chantre de Saint-Denys, Jacques le Bouvier, Mathieu de Coucy et autres auteurs du temps; Paris, lG(il, in-folio.
un service vraiment royal, dit Jean Charlier, « tant en sonnerie, luminaire de torches et de cierges qu'autres choses, comme à un tel prince convenoit et appartenoit. » L'ambassade resta encore plusieurs jours à la cour de France, et quand elle prit congé, le 30 décembre, on ne vit pas seulement pleurer la reine et la jeune fiancée devenue veuve avant l'âge; il n'était personne qui pût retenir ses larmes.
Les botes du roi furent escortés par une troupe de seigneurs pendant leur voyage à travers la France. Toutes les villes avaient reçu Tordre de leur préparer un accueil magnifique. Ils voulurent connaître Paris, qu'ils n'avaient pas encore vu, s'étant dirigés en droite ligne vers la Touraine. Ils y furent traités selon le vœu du roi, et prirent le plaisir le plus vif à examiner longuement les richesses de la ville, à visiter les monuments, les églises, le trésor de Notre-Dame, les reliques de la Sainte-Cbapelle, les écoles et les bibliothèques. L'Université, si fameuse dans toute l'Europe chrétienne, était un des principaux objets de leur curiosité. On les conduisit ensuite à Saint-Denis pour leur montrer l'antique abbaye et les sépultures royales. Tandis qu'ils admiraient tant de choses si nouvelles pour eux, ils étaient eux-mêmes un spectacle pour la ville. Us étaient logés, les uns dans la Calé, les autres sur la rive gauebe de la Seine, rue Saint- Jacques, aux alentours de la montagne Sainte-Geneviève; Jean Charlier raconte que leurs chariots, barricadés el défendus comme des forteresses, campaient nuit et jour dans les rues. On était surpris, dit le \ ieu\ chroniqueur, de \oir « aucuns de lems chariots demeurant toul chargés de leurs biens, emmj les rues par chaque
nuii, en plusieurs lieux, la.nl qa*ils demeurèrent à Paris; ci 5 avoit des gens établis à coucher dessus, ions enchaînés de grosses chaînes, quelque froidure qu'il fît, qui étoit lors bien excessive; el étoienl ces chaînes fermées à serrures et à clés que l'un d^s gouverneurs emportait li- soir, quand il s'en alloit coucher. » G'esl ainsi que les seigneurs voyageaient on Bohême pendant les guerres civiles, et il paraît que ces habitudes n'avaient pas encore disparu sous Podiebrad et Ladislas. Le campement do l'ambassade bohémienne au milieu des rues de Paris n'est-il pas une vive et pittoresque image de la longue anarchie que nous avons décrite?
Que s'était-il passé à Prague depuis que l'ambassade avait pris la route de la France? De grands préparatifs se faisaient pour la célébration dos noces royales. L'empereur et l'impératrice avaient promis d'y assister; les ducs de Saxe, de Bavière, de Silésie, le margrave de Brandebourg ei bien d'autres princes de l'Empire devaient aussi prendre part à la fête. Ils ne venaient pas seulement honorer de leur présence le mariage du roi de Bohème et de Madeleine de France, ils voulaient arrêter une convention définitive pour la défense de l'Europe contre les Turcs. L'alliance de Ladislas et de Charles VII était le signa] d'une période nouvelle : de grandes choses, disait-on, allaient sortir de cette réunion de Prague; mais bientôt des signes funestes commencèrent à troubler les imaginations : deux comètes, une grande et une petite, avaient paru dans le ciel, et quand Ladislas les vit, disent les vieux annalistes, effrayé de ce mauvais présage, il piia Dieu de lui pardonner ses fautes. Ce n'est pas tout: les lions enfermés dans le jardin du château de Pragui
mirent à pousser des rugissements extraordinaires, des rugissements effroyables et plaintifs, qui ne cessèrent pas durant plusieurs jours, et frappèrent la ville de terreur. Le 20 novembre, le roi, qui venait de tenir sur les fonts baptismaux L'enfant du burgrave de la ville, se plaignit de vives douleurs de tète en rentrant au château. Le lendemain, une éruption se produisit sur son corps, et, bien qu'il voulût cacher ce symptôme par une fausse honte, il fit appeler ses médecins. L'un d'eux, lui ayant tàtéle pouls, s'empressa de le rassurer : « Ce n'est rien, sire roi, il n'y a ici aucun péril; » mais l'autre, après un examen plus attentif, lui dit : « Sire roi. tu es très-malade, » et lui fit prendre une boisson destinée à provoquer la sueur. Voyant ses médecins si peu d'accord, Ladislas ne s'effraya point et voulut assister ce jour-là même à une séance de son conseil. « Hélas I le gentil seigneur, en ne le vit pas une seule fois sourire comme il avoit coutume, » dit le vieil annaliste; son attitude était silencieuse et morne. Le soir encore, soupant avec ses conseillers, il était sombre et ne dit pas un mot. Le mal augmenta pendant la nuit, et le 22 au matin toute la ville apprit subitement que le roi était en danger de mort.
Ce fut une impression de stupeur. Podiebrad accourut, et comme il exhortait le roi à ne pas s'abandonner, à rassembler ses forces et son courage : « Mon cher George, lui dit le mourant, voilà bien des années que je connais ton cœur loyal et magnanim< I i toi qui as fait que le peuple de Bohême m'a donné la couronne. J'espérais exercer longtemps dans ce pays ce souverain pouvoir que tu m'y as préparé; mais Dieu en a décidé
autrement. Je sens que je meurs. Le royaume va être
dans tes mains. J'ai deux demandes à te faire, mon cher George: je te prie d'abord de chercher à maintenir la paix parmi les peuples que j'abandonne à eux-mêmes, d'être un gouverneur loyal pour ce royaume, an juge équitable pour les veuves, les orphelins, les pauvres, et d'étendre sur eux ta main prolectrice. Voici maintenant ma seconde demande : fais en sorte, je l'en prie, que ions ceux qui m'onl accompagné en Bohême, venanl d'Autriche ou d'autres pays, puissent retourner chea eux sans éprouver aucun dommage, sans être exp< ses à aucun péril. C'est le dernier bienfait que je réclame de toi. Ne me le refuse pas. » George répondit que c'étaient là des pensées bien prématurées; le roi, disait-il, sera bientôt guéri et gouvernera son royaume à sa guise. 11 le conjurait enfin de ne plus parier de choses si douloureuses pour ses amis, etqui devaient lui faire grand mal à lui-même. Le roi lui prit la main et dit : « Prometsmoi de l'aire ce «pie je t'ai demandé; oh! je sens bien que je vais mourir. Si tu accomplis nus ordres, j'invoquerai pour loi la grâce de Dieu, car ma vie n'a pas été tellement mauvaise que rentrée du royaume du ciel me soit refusée. Je quitte les biens de la terre poui ceux i\u paradis. Ainsi, que mes prières et mes vœux te soient sacrés ! »
Podiebrad, éclatant en sanglots, promit au roi que tous ses ordres seraient religieusement accomplis. On amena les prêtres au lit du mourant, qui reçut avec grande dévotion les sacrements de l'Église. L'agonie se prolongea doucement jusqu'au lendemain. Vers le soir, se sentant plus faible, Ladislas se lit présenter un crucifix
avec des cierges allumés, et, les regards attachés sui l'image du Christ, il récita d'une voix mourante la prière que le Sauveur a enseignée aux hommes. Au moment où il disait: Délivrez-nous du mal ! son souffle s'éteignit avec le dernier mot. C'était le mercredi 23 novembre 4457, quelques minutes avant le coucher du soleil.
Comment dire la stupeur dont la Bohême fut frappée? Après tant d'efforts pour mettre fin aune effroyable anarchie, tout était remis en cause. L'Europe orientale fut comme atteinte au cœur. Excepté Charles VII, enfin délivré des Anglais, il n'y avait pas dans la chrétienté un monarque plus puissant que Ladislas. Avec les États dont il était le roi et ceux qui le reconnaissaient pour suzerain, son empire allait bientôt s'étendre de la mer Baltique à la Méditerranée. Il y avait au sein de la féodalité allemande deux pouvoirs qui dominaient tous les autres, l'empereur et le roi. Or, l'empereur s'effaçait de jour en jour, le roi grandissait au contraire; il tenait trois royaumes rassemblés sous sa main, et la Bohême, hère de l'avoir pour chef, voyait déjà un nouvel empire se substituer à l'empire germanique, un empire dont les Slaves formeraient le centre, comme sous le roi de Bohême Charles IV. Ceux-là même qui n'aimaient pas le roi ne pouvaient s'empêcher de compatir à un si grand malheur. Ce nouvel exemple du néant de l'homme et de la fragilité des grandeurs d'ici-bas parlait aux imaginations avec une terrible éloquence. Que de péripéties tragiques en avail traversées avanl que cet orphelin recouvrai son triple héritage] Il le possédait enfin; il tenail ;i\ee son triple sceptre répée de la Bohême, de la Hongrie et de l'Autriche; il avail dix-huil ans, el devant lui le l
espoir; il allait épouser la fille du roi de France; tous les princes d'Allemagne, l'empereur el l'impératrice à leur tête, se réunissaient déjà pour lui rendre nomma Quel débul d'un grand règne ! quelle révolution peut-être dans les destinées* d'une partie du monde chrétien! Un \' m empesté, venu d'Asie, souffle tout à coup sur l'Europe orientale; l'ange noir dont parlent les chroniqueurs, l'ange noir des grandes épidémies du moyen âge, touche du bout de son aile cette jeune lôle à chevelure d'or, et tout s'écroule aussitôt : présent, avenir, luui s'est évanoui comme un songe.
C'était la peste en effet qui venait de frapper Ladislas, la peste qui avait ravagé la Bohême quelques années auparavant, et qui sévissait encore en Pologne, en Hongrie, la peste qui, Tannée précédente, avait emporté le grand Hunyade : le jeune roi fut une de ses demi victimes. Au milieu de la désolation publique, des bruits sinistres se répandirent. C'étaient les Bohémiens, disaient les Allemands, c'étaient les Tchèques, les partisans de Jean Huss, qui avaient empoisonné le roi, et ces accusations remontaient jusqu'à George de Podiebrad, le premier on Bohême après Ladislas, le seul homme qui pût lui succéder dans le pays îles hussites. Ces calomnies, si absurdes qu'elles soient, ont un intérêt historique; elles montrent combien les haines de races étaient alors violentes et aveugles. Quant aux écrivains routiniers qui les répèlent aujourd'hui, ils prouvent qu'ils connaissent bien peu l'état de l'Europe orientale au quinzième siècle. Si Ladislas fut pleuré en Autriche, il ne le fut pas moins des peuples de la Bohême. La ville de Prague lui lit de splendides et touchantes funérailles. « Au premier rang,
dit un témoin, marchaient toutes les confréries d'ouvriers, chacun d'eux portant une torche enflammée, puis les clercs, puis les moines, puis l'université tout entière-, on voyait ensuite douze chevaux, les chevaux du roi, tout caparaçonnés de noir, et conduits par des écuyers; puis venaient le clergé en grand costume, l'archevêque hussite Rokycana avec ses ornements de deuil, tous les chevaliers du roi vêtus de noir, et, comme les moines, tenant chacun un cierge. Après eux s'avançait le cercueil, sous un baldaquin. Les seigneurs du conseil le portèrent du palais jusqu'au pont de la Moldau, et les chevaliers depuis le pont de la Moldau jusqu'à la forteresse. Le cercueil était ouvert; chacun pouvait voir une dernière fois ce beau visage dont la grâce était rehaussée par la majesté du trépas. Adroite, à gauche, à la suite du cercueil, marchaient les seigneurs de Bohême et d'Autriche. Derrière eux enfin se pressait le peuple, une foule immense, confuse, hommes, femmes, enfants, vieillards, toute la population de Prague, et c'est là surtout qu'on entendait éclater les sanglots. Il n'y avait pas eu plus de lamentations dans la ville le jour où le grand Bohème, L'empereur d'Allemagne Charles IV, était descendu aux caveaux de Saint- Vite. A l'entrée de la forteresse, le chapitre de la cathédrale, assisté du clergé, recul le corps des mains des chevaliers, et le porta, au milieu des chants de deuil, dans l'antique sépulture des rois de Bohême. Alors l'archevêque hussite, Rokycana, s' avançant au bord de la fosse, voulul prononcer une sorte d'oraison funèbre; mais le chapitre, composé de catholiques, lui contesta le droit de parler, (-'était la grande querelle qui reparaissait toujours. Était-ce donc sur la tombe de ce jeune
LE ROI QEOROE DE PODIEBRÀD.
homme qu'il convenait de poursuivre la lutte? L'archevêque garda le silence; il savait bien que la meilleure harangue en ce moment, détail l'attitude modérée des tiussites et la douleur de tout un peuple. La cérémonie terminée, quand George de Podiebrad, selon i;i vieille coutume, brisa devant l<i cercueil le sceau, 1rs insignes et la bannière de Ladisias, il sembla que la mort venait de le frapper une seconde fois. Tous les yeux se mouillèrent de larmes, et les sanglots redoublèrent.
Le roi est mort, vive le roi! disait-on dans l'ancienne France. Les difficultés ne pouvaienl se dénouer si rite danscette Bohême, accoutumée de tout temps aux tumultueux interrègnes. Dès qu'on apprit la mort de Ladisias, des prétendants au trône se levèrent de tous côtés. C'étaient d'abord les princes de la maison d'Autriche, l'empereur Frédéric 111, son frère l<i duc Albert, Sigis-
liloild, duo de T\ roi ; puis les deux l>eau\-ïrères de LadlS-
las, Guillaume, duc de Saxe, et Casimir, roi de Pologne; puis (\c> primes de l'Empire, Frédéric, électeur de Brandebourg, son frère le margrave Achille, et Albert, duc de Bavière; enfin deux compétiteurs tout à fait inattendus, le second fils du grand Hunyade, Mathias Gorvin , h le roi do France Charles VII. Ceux-ci invoquaient des droits de parenté, ceux-là des conventions secrètes, <\<'> arrangements de territoire, comme il s'en faisait si souvriii dans les obscurs conflits de la féodalité germaoique; les autres, sans droits, sans titres, intervenaient en vue de l'intérêt commun, se mettant au service de l'Europe orientale, et, pai elle, de la chrétienté tout en-, tièiv. il \ avait aussi un prétendant qui n'avait pas & révêler ses Litres; les échos répétaient son nom d'un
SON ÉLECTION. s I
bout de la Bohème à l'autre. Est-il besoin de faire apparaître, au milieu du tumulte, sa calme et grande figure?
Elle domine déjà tout ce tableau. C'était l'homme à qui Ladislas avait dit : tMon cher George, ce royaume est dans tes mains, i George de Podiebrad continuait de - verner l'état avec la douceur et l'impartialité qui conviennent à la force. Il laissait toutes les compétitions se produire. Le choix des étals devant donner un roi à la Bohême, il avait confiance dans les représentants de la nation, et tenait plus que personne à la liberté du vote. Il ne fallait pas que cette consécration, son meilleur titre, put lui être contestée dans l'avenir.
L'assemblée des états ouvrit ses séances dan- L'hôtel de ville de Prague le 27 février 14-58. Trois jours furent employés à écouter les orateurs des princes qui aspiraient au trône des Ottocar. On remarqua surtout le discours de l'ambassadeur de Charles VII. Le roi '!•• France demandait la couronne de Bohême pour son second fils, et s'engageait à payer toutes les dettes contractées par l'État sous le coup de la guerre civile; le jeune prince n'ayant encore que douze ans, la lieuten u du royaume continuerait d'appartenir pendant quatre années à George de Podiebrad, après quoi, le fils de Charles VII partirait pourla Bohême a\ec un trésor d d'un mi. Ces offres d'argent faites à un peuple épuisé, le prestige toujours si grand du nom de la France, émurent beaucoup d'esprits au sein du parlement; mais le lendemain, quand la nouvelle se fut répandue dans la ville,
citation fui si vive qu'on cr lignit une émeute. La pairie, elle anssi, ne devait-elle pas avoir ses orateurs? Le cri du peuple fat entendu. Le 2 mars, tons les envoyés
des princes ayant terminé leur mission, l'assemblée dut accomplir la sienne. Une foule immense, pressée devant l'hôtel de ville et dans les mes environnantes, attendait impatiemment le résultat du vote. La séance ouverte, on lit d'abord la prière, selon l'usage national, pour invoi{ii<T l'assistance du Saint des saints. Le plus hautpersonnage du parlement, le burgrave de Prague, Zdének de Sternberg, avait à opiner le premier. Au lieu de prononcer simplement un nom, il s'approcha du lieutenant du royaume, mit un genou en terre, et dit d'une voix émue : « Vive George, notre gracieux roi et seigneur ! » On eût dit alors que l'assemblée n'avait qu'une seule âme; tous plièrent le genou, et ce môme cri, répété aussi dans les escaliers, dans les cours, sur la place, de rue en rue, éclata, comme la voix de la patrie, par toute la ville de Prague : « Vive George de Podiebrad, roi de Bohême! »