‹ Teigne faveuseChapitre 3 sur 6 · MON CHER COLLABORATEUR · texte numérisé non relu

MON CHER COLLABORATEUR

Je vous écris sous l’impression que me fait éprouver un nombre considérable d’enfants teigneux qui actuellement subissent le traitement. Le baron Alibert vient de donner une consultation sur les dermatoses , et M. Mahon ,. immédiatement après , applique sous mes yeux son traitement efficace à tous les petits malades.

Voici pittoresquement ce qui s’offre à mes regards :

Plusieurs grands pots , remplis de saindoux , sont près du feu , et un manœuvre brouille cette graisse pour la rendre semi-liquide. M. Mahon y ajoute quelques pincées de poudre pour augmenter la quantité déjà renfermée dans l’axonge.

Deux paquets de poudres sont devant moi , sur la table où j’écris, sur ce papier grossier. L’une est grise, l’autre est d’un blanc grisâtre; j’ai goûté ces deux poudres; je n’y trouve qu’une faible saveur saline à peine appréciable, preuve de leur innocuité.

Je viens de demander à M. Mahon s’il veut me permettre d’en recueillir une pincée : il m’offre de m’en donner deux paquets ; je les conserverai religieusement , afin d’en faire l’examen analytique et de les appliquer à de jeunes teigneux dans notre hôpital de Bordeaux.

Il est curieux de voir ces jeunes enfants s’agenouiller, tour à tour , devant le vieux M. Mahon , qu’ils regardent comme leur père. Aucun ne pousse une plainte , car aucun ne sent une douleur.

Les cheveux sont écartés , rarement coupés ; ou la pommade contenant la poudre est étendue sur l’exanthème teigneux , ou une pincée de poudre est appliquée pure , éparpillée avec le doigt et recouverte d’une légère couche de pommade. Voilà pour le mécanisme de l’opération.

Rarement , me dit le vénérable M. Mahon , il faut laver la tête , rarement il faut couper les cheveux , rarement encore il faut épiler : ce n’est que lorsque, avec le peigne, les cheveux trop pliqués ne tombent pas , que seulement il faut épiler.

Il me paraît que M. Mahon tient singulièrement à l’influence du peignage , car il y a sur la table un paquet entier de mauvais peignes, de peignes tous courts.

Les petits enfants viennent de passer sous mes regards obliqués vers eux; à mesure que j’écris, les plus grands maintenant ont leur tour. Teigne porrigineuse , teigne furfuracée , teigne granuleuse , toutes ces variétés sont traitées de la même façon ; chaque pansement ne dure pas une minute.

Je croyais que tout bientôt serait fini , mais voilà une multitude d’enfants qui viennent du dehors ; ils s’agenouillent , et , dans le temps de recevoir une bénédiction, ils sont pansés.

Quelques-uns offrent des teignes encore vierges de traitement : c’est curieux vraiment que ce tableau de dermatoses .

Je demande à M. Mahon quel est son système de traitement intérieur : « quelques sirops , celui de Portai , par exemple , de la tisane de houblon , voilà tout. » J’entends M. Mahon dire de ne pas couper les cheveux : il paraît que les cheveux rendent le traitement plus efficace, l’application des médicaments plus facile. C’est étonnant !

J’écrirais deux heures encore pour peindre ce que je vois , mais c’est toujours une répétition des mêmes choses. Je vais prendre les deux paquets de poudre dont M. Mahon me fait cadeau , et terminer cette lettre.

Mais voilà encore une bande d’enfants qui arrivent ; il y en a, à côté du cabinet où je suis, une immense salle toute pleine : sont-ils deux cents , trois cents? Je n’ai ni le temps ni l’envie de les compter.

Maître Mahon est précieux ; il a l’air d’un vrai perruquier : le baron Alibert lui laisse volontiers le sceptre teigneux en main ; trop occupé lui-même de grandes choses , il n’envie pas de humer les effluves de la teigne , de peigner, de barbouiller de pommade les croûtes porrigineuses. Aussi, mon cher collaborateur, vous sentez combien je serais peu jaloux d’avoir, comme M. Mahon, trois cents teigneux à soigner. Il est bien de traiter toutes les maladies , mais il y en a qui exigent de hautes méditations , des manœuvres habiles et difficiles , et mes attributions dans l’hôpital de Bordeaux me rendraient trop pénible le traitement des teigneux, s’il m’était confié.

Que , du moins , à notre bel hôpital , les enfants soient traités humainement et scientifiquement ; que mes honorables confrères s’unissent à moi pour extirper les dernières

racines d’un antique préjugé ; que ce soient des hommes de l’art , et non des personnes étrangères à la science , qui soignent les petits malades , et mes intentions seront remplies.

Je suis satisfait d’utiliser quelques moments à l’hôpital Sl-Louis, d’écrire au milieu des teigneux ce qu’on leur fait pour les guérir. Je ne vois que des figures riantes et satisfaites , lorsque jadis , dans cet hôpital , au moment de l’application de la calotte, qui était en usage, les malheureux enfants fuyaient de tous côtés , et grimpaient jusque dans les clochers où ils restaient long-temps cachés.

Je n’en finirais pas , mon cher collègue , à vous dire tout ce que je vois , tout ce qui me charme et m’instruit : je suis satisfait de prendre une excellente leçon pratique , afin d’en faire l’application à l’hôpital de Bordeaux et à mes concitoyens.

Dans ce moment s’agenouille une belle demoiselle de 16 ans , d’une grande beauté : le vieux Mahon la peigne , la racle tout comme une autre , et lui fait donner deux sous pour un petit pot de pommade , et trois sous pour un peigne qu’il a fait faire , dit-il , à Rouen ; il prétend qu’à Paris on ne les fait pas comme ça.

Mes yeux sont lassés tout charmés qu’ils sont; je 11e vois d’ailleurs que les mêmes choses cent fois répétées. Vroilà une vraie leçon clinique : faites-en part , cher collaborateur , à tous nos abonnés , en mettant cette lettre , mal mais fidèlement écrite , dans le Bulletin Médical.

MOULINIÉ ,

Chirurgien en chef de l'hôpital St.- André de Bordeaux.

LE

8ULLETl\r MÉDICAL DU MIDI »

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