COLÈRE SURMONTÉE
Au milieu d'un monologue terrible, interne, toute la justice personnelle debout, l'œil fixe, la colère et le dépit de tout, la vue de la vengeance sur soi-même, (car c'est immoler le monde entier), — au milieu de ces réponses effrayantes, de ces ordres de tyran, de ces dégoûts et de ces mots de juge coupable, de ces images rebondissantes — un éveil survient, qui en surprend la niaise mécanique, qui écoute ces grosses bêtises horrifiques, ces clameurs et ces drames, et moque et siffle la fureur, — et la renvoie à... la nature, aux bctes, aux tempêtes...
Il y a donc une sorte dé mouvement, un mouvement soudain pour sortir de ce moi qui vient
d'être, et pour former un moi capable du moi passionné antérieur, — qui voie ce qui voyait, et juge ce qui jugeait.
Ce mouvement créé dans l'être qui ne se possédait plus, par les heurts, les surprises, les flagrants délits de bêtise où l'on se prend, par l'écho de sa voix, — ce mouvement créateur d'une conscience et d'un degré de conscience plus élevé, il est toutefois lui-même un réflexe.
Le détail entre dans ma chair. Je sens chaque dent de la scie.
Ce que l'esprit a épuisé, parcouru d'un éclair, il faut que la lourde machine, la lente bête entière du monde en transformation le répète dans mes sens, — l'épèle — le réalise — avec toutes ses minutes, ses secondes et ses seizièmes de secondes psychologiques, avec sa marche de front et en profondeur, avec toute la minutieuse harmonie des moyennes ; — il faut que les tendances plus pressées s'arrêtent pour attendre les autres ; il faut que les cléments séparés et indépendants qui font
ANALECTA
ce tout, — respectant grossièrement la figure générale ; que les chocs, les mélanges s'arrangent... Et moi, sur mon fil spécial, dix fois allé au bout, dix fois revenu — je vibre entre ce lent réel et cet extrême, je vibre d'impatience, atome dans une flamme et j'émets cette radiation propre que j'écris icia
Cette barre de fenêtre, ce plan poli d'une vitre, où le front s'appuie, accessoires de l'être, décor, système entre lesquels les pensées et les impressions se mcuventâ
L'animal compliqué. Il met l'amour sur un piédestal. La mort sur un autre. Sur le plus haut, il met ce qu'il ne sait pas et ne peut savoir, et qui n'a même point de sens.
C'est ajouter un monde à l'autre. Nous sommes par nature condamnés à vivre dans l'imaginaire, et dans ce qui ne peut être complété
Et c'est vivre.
Le rêve est le phénomène que nous n'observons que pendant son absence. Le verbe rêver n'a presque pas de « présent » *«
-Le rêve montre que la conscience est compatible avec le désordre, que des éléments de conscience existent indépendamment de leur sens, que ce sens est une réponse qui peut consister en de nou-
I. Je rôve, lu rêv««, — c« sont fiKur«« d» rhétorique, cir c'est un év«illé qui pari* ou un candidat au rév«il.
'AN ALECTA
veaux cléments formant avec les premiers une suite divergente, les premiers étant abolis et remplacés, ou bien étant composés avec les suivants sans res-> triction et sans limite \..
Quand mon doigt suit le bord de la table ronde, il doit finir par repasser au point de départ. Mais non dans un rêve.
Le réel peut sans doute être mis sous forme de postulats indépendants, more geometrico. Cela fait : abolir un, deux postulats — c'est le rêve.
Ce groupement de postulats contient essentiellement le temps, — je veux dire les substitutions successives. — Le réel 7ie peut se concevoir instan^ tané, {d'ailleurs notre sentiment musculaire n'existe pas dans l'instant).
A la lueur d'un éclair, ce qu'on voit est rêve — ou réalité ? — Il y a indétermination. Il faut pour le réel un recoupement de la conscience. Dès que cette opération est oblitérée, je suis à la merci de mes productions ^