‹ Tel quelChapitre 4 sur 82 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

EcrirCj c'est prévoir.

Combien on s'ignore, on le mesure en se relisant.

Beaucoup d'écrivains considèrent leur art, non comme cliose dont il faut se rendre maître — sine qua non — mais comme un jeu de hasard oij l'on peut risquer sa chance. Ils se remettent tout entiers à la fortune et se donneront la valeur qu'elle voudra bien leur conférer. (Ils ajouteront même quelque chose.)

Il y a donc deux écueils, deux manières de s'égarer et de périr : l'adaptation trop exacte au public; la fidélité trop étroite à son propre système.

Projet de préface.

Voici nos mythes, nos erreurs que nous eûmes tant de peine à dresser contre les précédentes !...

Qu'il faut travailler plusieurs choses à la fois. C'est le meilleur rendement, — l'une profite à l'autre, et chacune est plus soi, plus pure ; car des idées qui viennent, on envoie chacune où elle est mieux à sa place, parce qu'il y a plusieurs places qui attendent.

Une œuvre est solide quand elle résiste aux substitutions que l'esprit d'un lecteur actif et rebelle tente toujours de faire subir à ses parties.

N'oublie jamais qu'une œuvre est chose finie, arrêtée et matérielle. L'arbitraire vivant du lecteur s'attaque à l'arbitraire mort de l'ouvrage.

Mais ce lecteur énergique est le seul qui importe, — étant le seul qui puisse tirer de nous ce que nous ne savions pas que nous possédions.

Il faut regarder les livres par-dessus l'épaule de l'auteur.

D'un certain « point de vue » qui n'est pas rarement le mien — ce que l'on appelle une belle œuvre, peut paraître une terrible défaite de Fauteurs

Souvent je juge une œuvre d'art en pensant : il est impossible que vous ayez voulu ceci.

Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, désespoir, accidents du langage, regards singuliers, — tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l'homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelque valeur.

Ce qui étonne dans les excès des novateurs de la veille, c'est toujours la timidité.

Les vraies parties du style sont : les manies, la 6i

volonté, la nécessité, les oublis, les expédients, le hasard, les réminiscences.

Paradoxe.

L'homme n'a qu'un moyen 'de donner de Tunité à un ouvrage : l'interrompre et y revenir.

Est poète celui auquel la difficulté inhérente à son art donne des idées, — et ne l'est pas celui auquel elle les retire,.

Poète. — Tandis qu'il fait ses vers, il y a une période pendant laquelle il ne sait s'il est tout près du but ou s'il n'a rien fait. L'un et l'autre sont vrais ; et cette période peut durer presque autant que le travail entier lui-même.

Maint poète est comme celui qui cHercKeraît avec peine et fureur par toute la terre, les roches oii, par hasard, se figure une ressemblance humaine.

RHUMBS

La Pythie ne saurait dicter un poème.

Mais un vers — c'est-à-dire une unité — et puis un autre.

Cette déesse du Continuum est incapable de continuer.

C'est le Discontinuum qui bouche les trous.

Les dieux nous gardent du délire prophétique !

Je vois surtout dans ces transports, le mauvais rendement d'une machine — la machine imparfaite.

Une bonne machine est silencieuse. Les masses excentrées ne font pas vibrer l'axe. — Parlez sans crier.

Point de transports — ils transportent mal.

Inspiration.

Supposé que l'inspiration soit ce que Ton croit, et qui est absurde, et qui implique que tout un poème puisse être dicté à son auteur par quelque déité, — il en résulterait assez exactement qu'un

inspiré pourrait écrire aussi bien en une langue autre que la sienne, et qu'il pourrait ignorer.

(Ainsi les possédés de jadis, tout ignares qu'ils pouvaient être, parlaient hébreu ou grec dans leurs crises. Voilà ce que l'opinion confuse prête aux poètes...)

L'inspiré pourrait ignorer de même l'époque, l'état des goûts de son époque, les ouvrages de ses prédécesseurs et de ses émules, — à moins de faire de l'inspiration une puissance si déliée, si articulée, si sagace, si informée et si calculatrice, qu'on ne saurait plus pourquoi ne pas l'appeler Intelligence et connaissance.

J'entre dans un bureau où quelque affaire m'appelle. Il faut écrire, et l'on me donne une plume, de l'encre, du papier qui se conviennent à merveille. J'écris avec facilité je ne sais quoi d'insignifiant. Mon écriture me plaît. Elle me laisse une envie d'écrire. Je sors. Je vais. J'emporte une excitation à écrire qui se cherche une chose à écrire. Il vient des mots, un rythme, des vers, et ceci finira par un poème dont le motif, la musique, les agréments, et le tout, — procéderont de l'incident matériel dont ils ne garderont aucune trace. Quelle critique soupçonnerait cette origine ? La critique,

RHUMBS

est-elle possible ? — J'entends cette critique qui nous servirait à nous-mêmes, et nous ferait un peu concevoir comment nous faisons ce que nous faisons..»

Un homme très vif, très intelligent, néglige son style comme il se permet des folies et se moque de ce qu'il possède»

Qui dit : Œuvre, dit : Sacrifices.

La grande question est de décider ce que l'on sacrifiera : il faut savoir qui, qui, sera mangé.

Ce qui m'intéresse — quand il y a lieu — ce n'est pas l'œuvre — ce n'est pas l'auteur — c'est ce qui fait l'oeuvre.

Toute œuvre est l'œuvre de bien d'autres choses qu'un « auteur ».

Je connais la littérature pour l'avoir interrogée à ma guise. (Et seulement ainsi.)

XEL QUEL

Littérature.

L'auteur a l'avantage sur le lecteur d*avoir pensé d'avance ; il s'est préparé, il a eu l'initiative.

Mais si le lecteur lui reprend cet avantage ; s'il connaissait le sujet ; si Fauteur n*a pas profité de son avance pour approfondir et se mettre loin sur la route ; si le lecteur a l'esprit rapide — alors tout l'avantage est perdu, et il reste un duel d'esprits, mais où l'auteur est muet, où la manœuvre lui est interdite... Il est perdu.

Je dis : phrase profonde, comme je dis phrase sonore. C'est une affaire de fabrication : on peut toujours y arriver.

Si on en fait une, on peut en faire mille qui se déduisent les unes des autres sans qu'elles paraissent se ressembler. C'est l'instrument qui est créé.

Il en est de même de toutes les constructions littéraires auxquelles on n'impose qu'une ou deux conditions extrinsèques, — condition de produire un effet déterminé en gros. La profondeur est cent fois plus aisée à obtenir de soi que la rigueur.

RHUMBS

Tîr

Ce que tu fais le mieux, cela est un piège inévi^ table.

Ecrire en Moi-naturel. Tels écrivent en Moi-» dièze.

Il y a quelque chose de plus précieux que Vonginalité, c'est V universalité.

Celle-ci contient celle-là, et en use, ou n'en use pas, suivant les besoins.

Si tout le monde écrivait, qu'en serait-il des valeurs littéraires.?)

Ce que l'on gagne en science de son art, on îc perd en « personnalité d, — tout d'abord... Toute acquisition extérieure se paie en restriction de soi — naturel. L'esprit médiocre ne retrouve plus le chemin de sa nature ; mais quelques-uns rentrent chez

eux, tout armés de moyens devenus leurs organes, et plus forts que jamais pour être eux-mêmes.

Premier cas.

O X ! tu prévois tm lecteur qui ne me fait nulle envie.

Second cas.

Ce livre est « bien »... Mais l'intellect de l'auteur ne me fait pourtant nulle envie.

A n'aime pas l'œuvre de B, mais il apprécie et utilise implicitement l'œuvre de C qui aime et utilise B.

J'admirais cette œuvre. Je m'en sentais incapable, mortifié... Et pourtant je sentais qu'il avait fallu une certaine bêtise pour l'écrire, — la concevoir.

Originalité. — Il est des gens, j'en ai connu, qui veulent préserver leur « originalité ». Ils imi-

tent par là. Ils obéissent à ceux qui les ont fait croire à la valeur de « l'originalité »,

La becquée.

... Ce livre est un de ces livres où les imbéciles vont prendre ce que l'auteur a pris à des gens d'esprit.

-sîr

Ce qui est dans un homme inimitable par les autres, est précisément ce qu'il ne peut soi-même imiter de lui-même. Ce que j'ai d'inimitable l'est pour moi.

L'imitation qu'on en fait dépouille une œuvre de l'imitable.

S'imiter soi-même.

Il est essentiel pour l'artiste qu'il sacHe s'imiter soi-même.

C'est le seul moyen de bâtir une œuvre, — qui est nécessairement une entreprise contre la mobilité, l'inconstance de l'esprit, de la vigueur, et de l'humeur.

L'artiste prend pour modèle son meilleur état.

Ce qu'il a fait de mieux (à son jugement) lui sert d'étalon de valeur.

Il n'est pas toujours bon d'être soi-même.

Profiteur.

Celui-ci écoute et profite. Je lui donne des idées et je suis sûr qu'il en fera quelque chose.

Mais l'étrange — c'est que : s'il connaissait mieux encore ma pensée — s'il y pénétrait comme moi-même, alors il ne pourrait s'en servir.

Il trouverait dans ce fond précisément les mêmes motifs que moi, mes propres motifs, de ne pas faire.

Il profite de moi en tant et pour autant qu'il n'est pas moi.

( — Et peut-être ceci est-il encore vrai — de moi-même à moi-même.)

TÎr

Littérature, ou — la vengeance de « l'esprit de l'escalier »■

lie plaisir ou l'ennui causé à un lecteur de 1912

RHUMBS

par un livre écrit en 1612 est presque un pur hasard.

Je veux dire qu'il y entre des conditions si nouvelles en nombre si grand que l'auteur de 1612 le plus profond, le plus fin, le plus juste n'aurait pu en avoir le moindre soupçon.

La gloire d'aujourd'hui dore les œuvres du passé avec la même intelligence qu'un incendie ou un ver dans une bibliothèque en mettent à détruire ceci ou cela.

Se dresser un public.

Devenir « grand homme » ce n'est que dresser les gens à aimer tout ce qui vient de vous ; à le désirer. — On les habitue à son moi comme à une nourriture, et ils le lèchent dans la main.

Mais il y a donc deux sortes de grands hommes : — les uns, qui donnent aux gens ce qui plaît aux gens ; les autres, qui leur apprennent à manger ce qu'ils n'aiment pas.

Que préférez-vous, Monsieur l'Auteur, d'être lu mille fois par un seul, ou d'être une fois lu par cent mille lecteurs ?

— Mille fois par cent mille, répond l'Etre de lettres.

Écrire et travailler pour ceux-là seuls sur qui l'injure ni la louange n'ont de prise ; qui ne se laissent émouvoir ni imposer par le ton, l'autorité, la violence, et tous les dehors.

Écrire pour le lecteur « intelligent ».

Pour celui à qui ni l'emphase, ni le ton n'en imposent.

Pour celui qui va : ou vivre votre idée, ou la détruire ou la rejeter — pour celui à qui vous donnez le pouvoir suprême sur elle ; et qui possède le droit de sauter, de passer, ne pas poursuivre ; et celui de penser le contraire, et celui de ne pas croire, de ne pas épouser votre intention.

La littérature n'est rien de désirable si elle n*est un exercice supérieur de l'animal intellectuel.

Il faut donc qu'elle comporte l'emploi de toutes les fonctions mentales de cet animal ; prises dans leur plus grande netteté, finesse et force et qu'elle en réalise l'activité combinée, sans autres illusions que celles qu'elle-même produit ou provoque en se jouant.

Ainsi la Danseuse semble dire : A moi la con-

RHUMBS

science de mes muscles obéissants ; à toi les idées que doivent donner les figures de mon corps se changeant les unes dans les autres, d'après quelque dessein ou dessin, — ce qui est — la Danse. —

L'intelligence doit être présente ; soit cachée, soit manifestée. Elle nage en tenant la poésie hors de l'eau.

La littérature ne peut prudemment ni impunément se passer d'aucune des fonctions dont j'ai parlé. Elle serait à la merci d'un œil plus froid et plus clair, — et d'ailleurs, elle l'est toujours.

L'Art de la lecture.

On ne lit bien que ce qu'on lit dans un certain dessein tout personnel. Ce peut être d'acquérir tel pouvoir.

Ce peut être la haine de l'auleur.

Critiques. Le plus sale roquet peut faire une blessure mortelle ; il suffit qu'il ait la rage.

« Pardon. » — « Je voulais dire. » -. — « N'estce pas ?, » Etc,

Tous ces tâtonnements disparaissent de la langue écrite, et ceci est le premier acte du style,

La langue écrite se distingue d'abord par ces suppressions. C'est un travail facile d'épuration préliminaire. (On peut se demander si les fameux petits mots insignifiants dont le grec est plein, et dont on prétend qu'ils insèrent tant de nuances dans le discours, — gar, alla, men et dé — sorte de ponctuation parlée, — ne seraient point les témoins du langage oral, — c'est-à-dire du mélange de la personne qui parle avec la pensée : tics, balbutiements, etc.)

La littérature du xvii* est toujours adaptée à une compagnie. Elle n'est pas de l'homme seul. Vois sa syntaxe : on ne prend pas ces tours pour se parler.

Ce qui caractérise une littérature de décadence, c'est la perfection — ce sont les perfections. Et il ne peut en être autrement. C'est l'habileté croissante ; et toujours plus d'esprit, plus de sensualité,

RHUMBS

plus de combinaisons, plus de dissimulation des pénibles nécessités ; plus d'intelligence, de profondeur ; et en somme plus de connaissance de l'homme, des besoins et des réactions du sujet lecteur, des ressources et des effets du langage, plus de maîtrise de soi-même, — l'auteur.

Virgile est le type.

Racine procède par de très délicates substitutions de l'idée qu'il s'est donnée pour thème. Il la séduit au chant qu'il veut rejoindre. Il n'abandonne jamais la ligne de son discours.

Dans Racine, l'ornement perpétuel semble tiré du discours et c'est là le moyen et le secret de sa prodigieuse continuité, tandis que chez les modernes, l'ornement rompt le discours.

I-e discours de Racine sort de la bouche d'une personne vivante, quoique toujours assez pompeuse.

De même chez La Fontaine ; mais la personne est familière, parfois fort négligée.

Au contraire chez Hugo, chez Mallarmé et quelques autres, paraît une sorte de tendance à

former des discours non humains, et en quelque manière, absolus, — discours qui suggèrent je ne sais quel être indépendant de toute personne, — une divinité du langage, — qu'illumine la Toute- Puissance de l'Ensemble des Mots. C'est la faculté de parler qui parle ; et parlant, s'enivre ; et ivre, dansCt

tV

La mort comme moyen littéraire représente une facilité. L'emploi de ce motif est marque d'absence de profondeur. Mais la plupart placent l'infini dans le néant.

Une idée charmante, touchante, '« profondément humaine » (comme disent les ânes), vient quelquefois du besoin de lier deux strophes, deux développements. Il fallait jeter un pont, ou tisser des fils qui assurassent la suite du poème ; et comme la suite toujours possible est l'homme même, ou une vie d'homme, ce besoin formel trouve une réponse — fortuite et heureuse chez l'auteur — qui ne s'attendait pas de la trouver, — et vivante, une fois mise en place, pour le lecteur.

■fi

RHUMBS

Le grand intérêt de l'art classique est peut-être dans les suites de transformations qu'il demande pour exprimer les choses en respectant les conditions sifie qua non imposées.

Problèmes de la mise en vers. Ceci oblige de considérer de très haut ce que l'on doit dire.

L'alexandrin, les rimes, etc., ont leur noblesse, qui est de marquer tout le mépris qu'on doit avoir pour ce que le commun des gens appelle sa « pensée », et dont ils ignorent que les conditions ne sont pas moins futiles, ni moins fortuites que les conditions d'une charade.

Les règles nous enseignent par leur arbitraire que les pensées qui nous viennent de nos besoins, de nos sentiments, de nos expériences, ne sont qu'une petite partie des pensées dont nous sommes capables.

« Combien murs et beaux les vers de nos grands poètes ! » Sultan Abdul Hamid.

Ce mûrs est d'un connaisseur, mot excellent.

ZEL QUEL

La jeunesse n'aîme pas les objets parfaits. Ils lui laissent trop peu à faire, et l'irritent ou l'ennuient.

La poésie a pour devoir de faire du langage d'une nation quelques applications parfaites.

Les routes de Musique et de Poésie se croisent.

Les vcff.

La puissance des vers tient à une Harmonie indéfinissable entre ce qu'ils disent et ce qu'ils sont. « Indéfinissable » entre dans la définition. Cette harmonie ne doit pas être définissable. O-iand elle l'est c'est l'harmonie imitative, et ce n'c.t pas bien.

L'impossibilité de définir cette relation, combinée avec l'impossibilité de la nier, constitue l'essence du vers.

Ce vers, le plus beau des vers : Le jour n'est pas

RHU MBS

plus pur, etc., est transparent comme le jour luimême.

Celui-ci : O rêveuse, pour que je plonge,., avec ses muettes si délicates.

Le poème — cette hésitation prolongée entre le son et le sens.

Il y a un « secret » de faire les vers, comme il y en a un de jouer du violon. Celui qui n'a pas le secret fait des vers, il joue du violon ; du moins il le croit, et il s'y trompe et d'autres avec lui ; mais il confond ce qu'il croit faire avec ce qu'il fait en réalité, — et c'est précisément posséder le secret, que de ne pas faire cette confusion.

Il est dans l'art d'écrire, des prescriptions qui sont justes mais vaincs ; bonnes mais niaises. Tout le monde, à peine reçues, les observe sans aucun mal. Tout le monde, à peine averti, se gardera facilement de répéter un mot dans une phrase.

Mais Bossuet, qui est Bossuet, écrit assez souvent : Soit qu'il soit démontré que..^

Et Bourdaloue, qui est très pur, et même qui n'est guère plus que cela, use parfois de cette atroce locution.

Dans les arts, les théories ne valent pas grand 'chose... Mais c'est une calomnie. La vérité est qu'elles n'ont point de valeur universelle. Ce sont des théories pour un. Utiles à un. Faites à lui, et pour lui, et par lui. Il manque, à la critique, qui les détruit facilement, la connaissance des besoins et des penchants de l'individu ; et il manque à la théorie même de déclarer qu'elle n'est pas vraie en général, mais vraie pour X dont elle est l'instrument.

On critique un outil sans savoir qu'il sert à un homme auquel il manque un doigt, ou bien qui en a six.

Poèmes épiques.

Les grands poèmes épiques, quand ils sont beaux, sont beaux quoi qu'ils soient grands, et le sont par fragments.

Démonstration : Un poème de longue durée est un poème qui se peut résumer. Or est poème ce qui ne se peut résumer. On ne résume pas une mélodie.

RHUMES

Rien de beau ne se peut résumer.

Les barbares pédagogues résument et font résumer des œuvres dont l'absurdité de les résumer est l'essence même. Leurs squelettes de VÉtiéide ou de V Odyssée sont privés des mouvements et des forces et des grâces qui font tout le prix de ces ouvrages aux yeux des personnes positives.

Qu'il n'y a pas de poètes purs au commencement de littératures, pas plus qu'il n'y a de métaux purs pour les praticiens primitifs.

Homère et Lucrèce ne sont pas encore des purs. Les poètes épiques, didactiques, etc.. sont impurs.

— Impurs n'est pas un blâme. Ce mot désigne un certain fait.

Traductions.

Les traductions des grands poètes étrangers, ce sont des plans d'architecture qui peuvent être admirables ; mais elles font évanouir les édifices mêmes, palais et temples...

ai

Il y manque la troisième dimension, qui de concevables, les ferait sensibles.

Tîr

Le principe du « savoir vivre » : L'homme n'a pas de corps. Il est vêtu et ne digère pas. Les héros littéraires ne fonctionnent pas. On ne sait de quoi ils vivent. Sans profession, sans moyens d'existence, sans intestin.

On appelle ces monstres des exemplaires éternels d'humanité ! Ils ne sont que des résidus — des résumés de ce qu'on trouvait d'intéressant dans l'homme à telle époque.

La littérature, aussi, se meut entre le réalisme et le nominalisme — entre la croyance à la description exacte, à la création d'objets par les mots — et le libre jeu de mots. Jamais contact plus étroit que lorsque Zola et Banville vivaient à deux quarts d'heure l'un de l'autre. Rue de l'Eperon, rue de Douai.

Confusion.

Poètes-philosophes (Vigny, etc..) C'est con-

RHUMBS

fondre un peintre de marines avec un capitaine de vaisseau.

(Lucrèce est une exception remarquable.)

Confusion.

Mettre de la musique sur de bons vers, c'est éclairer un tableau de peinture par un vitrail de cathédrale.

La musique belle par transparence, et la poésie par réflexion. — La lumière implique l'une, et par l'autre est impliquée.

Confusion.

Quelle confusion d'idées cachent des locutions comme « Roman psychologique ». « Vérité de ce caractère », « Analyse » ! etc.

— Pourquoi ne pas parler du système nerveux de la Joconde et du foie de la Vénus de Milo ?

Il n'y a pas de doctrine vraie en art, parce qu'on se lasse de tout et que l'on finit par s'intéresser à tout,

Le genre le plus ennuyeux que l'on puisse trouver dans l'histoire littéraire n'est jamais tout à fait mort. Il reviendra, — comme remède à l'ennui que le genre le plus excitant finira bien par atteindre.

Il faut, un jour d'énergie, prendre le livre que l'on tient pour ennuyeux, lui ordonner d'être, essayer de reconstituer l'intérêt qu'y a pris l'auteur.

Je déteste la fausse profondeur, mais je n*aime pas trop la véritable. La profondeur littéraire est le fruit d'un procédé spécial. C'est un effet comme un autre, obtenu par un procédé comme un autre. — Il suffit de voir comme se fabrique un livre de pensées — j'entends profondes.

Et qu'importe que ce bassin ait quarante centimètres de profondeur ou quatre mille mètres ? C'est son éclat qui nous enchante.

RHUM BS

lîr

Trait d'esprit, — est usage du mot ou de l'acte pour son efïet de choc instantané. Faible masse, grande vitesse. Il y a des traits de sottise aussi considérables, aussi rares, aussi précieux que des traits d'esprit.

Le type orateur se sert d'images insoutenables. Magnifiques en mouvement, ridicules au repos.

Le puissant esprit pareil à la puissance politique, bat sa propre monnaie, et ne tolère dans son secret empire que des pièces qui portent son signe. Il ne lui suffit pas d'avoir de l'or ; il le lui faut marqué de soi. Sa richesse est à son image. Son capital d'idées fondamentales est monnayé à son effigie ; il les a faites ou refondues ; et il leur a donné une forme si nette, il les a frappées dans un or si dur qu'elles circuleront à travers le monde sans altération de leurs caractères et de son coin.

ARRIERE-PENSEES La logique ne fait peur qu'aux logiciens.

Garder la liberté de son esprit dans certaines occasions est considéré comme un crime. — (Même par soi-même, parfois.)

L'ami sincère.

Qui osera dire à son ami : je t'avais parfaitement oublié...

Le martyr : J'aime mieux mourir que de... réfléchir.

Pas de « vérité » sans passion, sans erreur. Je

RHU M BS

veux dire : la vérité ne s'obtient que passionnément.

Le mensonge sera souvent le péché du questionneur lequel rend la vérité dangereuse.

Un homme franc est un homme qui a des réactions simples. Son système de relation est un système de « plus courts chemins ». On pourrait reconnaître la franchise d'un homme à bien d'autres marques que dans ses modes d'agir à l'égard des autres hommes.

Mais d'abord dans ses réactions devant n'importe quel objet et dans n'importe quelles circonstances.

Inquiétant est celui dont on ne peut deviner quel jugement il porte sur soi-même.

Le cas est heureusement rare.

Mais qui n'est pas inquiétant, n'est pas grand 'chose.

Nos plus importantes pensées sont celles qui contredisent nos sentiments.

Les uns disent des sottises après réflexion, les autres par irréflexion ; certains les évitent par réflexion, et les autres en se laissant spontanément répondre,

comme si :

chez les uns, l'inconscient ; chez les autres, la réflexion — était impuissant.

L'esprit, me disait un homme d'esprit, ce n'est que la bêtise en mouvement ; et le génie, c'est la bêtise en fureur.

— Agitez-vous, lui dis-je. Irritez-vous, mon cher...

C'est une grande erreur de spéculer sur la sottise des sots, et une erreur plus grande de bâtir sur l'intelligence des intelligents.

Ils s'écartent de leur nature une fois par jour.

Mon « injustice » à l'égard de la Musique vient 8â

RHUMBS

peut-être du sentiment qu'une telle puissance est capable de faire vivre jusqu'à l'absurde.

Le jugement d'un a'oyant sur la pensée d'un incroyant, et le jugement réciproque ne comptent pas.

— Un homme qui sent fortement la musique, et un homme qui n'en perçoit que du bruit peuvent parler jusqu'à demain.

Le débat religieux n'est plus entre religions, mais entre ceux qui croient que croire a une valeur quelconque, et les autres.

II n*est pas d'opinion, de thèse, de sentiment qui poussé à bout ou exécuté à fond ne conduise à la destruction de l'homme.

Si les criminels résistaient en proportion de ce qu'ils risquent... Si les premiers chrétiens l'eussent été de toute leur force, il n'y aurait plus eu de chrétiens ; — et si tout le monde les eût suivis, personne ne resterait sur la terre.

JEL QUEL

Les deux doctrines symétriques, celle qui parle d'une vie éternelle et celle qui nous abolit une fois pour toutes, s'accordent dans une même conséquence : l'une et l'autre retirent toute importance aux inventions et aux constructions humaines. L'une confronte à l'infini ces œuvres finies et les annule par ce rapport. L'autre nous fait tendre vers zéro, et tout avec nous. Si tous fussent vrais chrétiens, ou si tous fussent vrais païens, ils seraient tous morts, et ils seraient morts sans avoir rien fait.

On parle bien plus volontiers de ce qu'on ignore. Car c'est à quoi l'on pense. Le travail de l'esprit se porte là, et ne peut se porter que là.

Types d'esprits.

Les uns ont le mérite de voir clairement ce que tous voient confusément. Les autres ont le mérite de voir confusément ce que personne encore ne voit. La réunion de ces mérites est très rare.

RHUMES

Les premiers sont enfin rejoints par tout le monde.

Les seconds sont absorbés par les premiers, ou détruits radicalement sans reste et sans retour. Les premiers disparaissent dans le nombre où ils se fondent : les seconds dans les premiers, ou bien dans le temps pur et simple.

Tel est le sort des hommes de l'esprit.

Ce n'est rien de surmonter le banal. On réagit contre des sottises par des folies. Cela est mécanique. Toute l'histoire mentale moderne, art, politique, etc., est aussi simple que les réflexes d'une grenouille. Je hais ce jeu de réactions simples, automatisme de l'extrémisme, riposte symétrique ; croyances à la valeur du neuf en tant que neuf, du vieux en tant que vieux ; croyance à l'intense, etc.

Mais il existe un point d'oij l'étrange, ni le banal, ni le neuf, ni le vieux ne peuvent plus se voir.

Dialogue.

— Quels sentiments alors furent les vôtres ?

— Ceux d'un homme qui ne sait ce qu'il faut

sentir. Ou peut-être sentais-je que je ne sentais pas ce qu'il fallait sentir...

De sorte que mon état ne ressemblait à rien, et que je n'étais positivement personne.

Le Défi.

« Vous n'êtes pas pratique, — (pas bon, pas sérieux, etc.). — Non, Monsieur, car je ne suis rien — dans mon état ordinaire. — Au repos, je ne suis ni ceci ni cela... Mais il ne faudrait pas me défier d'être bon, pratique, et le reste... Donnezm'en le besoin. »

n faut être profondément injuste. — Sinon ne vous en noêlez pas. Soyez juste.

Il taut avoir commis bien des crimes, plus ou moins intérieurs, et porter un passé lourd et varié, plein d'accidents moraux et autres, pour savoir, pour oser, réussir enfin quelque jour un acte bon, faire un peu de bien — sans erreur.

RHUMBS

« Je suis un honnête homme, dit-il, — je veux dire que j'approuve la plupart de mes actions. »

Raisonnement de la bête.

Il est naturel de lécher la main qui donne à manger ; qui a donné à manger ; — qui donnera à manger ; — qui peut-être donnerait à manger... Si on la mangeait cette main ? Si... Et quoi de plus naturel aussi ? N'est-ce pas la même chose ? — Viande pour viande.

Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis.

Le prosélytisme m'étonne.

Répandre sa pensée ?

Répandre — sa pensée — sans les reprises, sans l'absurde qui la nourrit, la baigne, — sans ses conditions...

Répandre ce que je vois faux, incertain, incomplet — verbal ; ce que je ne supporte qu'à force de retouches, d'astérisques, de parenthèses et de sou-

lignements ; — à force de retouches possibles, de reprises à date non certaine...

Et par un autre côté — répandre mon meilleur...

Ou bien : commençant de parler avec chaleur et lumière — tout à coup, au son réfléchi de ma parole, — en entendre la faiblesse, l'absurdité brusquement accusée — et alors m'interrompre ou... poursuivre. Me mentir ou me rétracter ?...

— Comment peuvent-ils supporter de rester dans leur opinion aussitôt qu'elle sonne, et devient distincte de ce qui crée ?,

-sîr

Etrange folie de communiquer —

Communiquer sa maladie ! — son opinion — communiquer la vie.

Nos « opinions », nos « convictions » ne sont que nos cruelles nécessités. Notre nature veut que nous pensions quelque chose sur tous les sujets. La constitution politique nous y oblige. Dieu nous contraint de prononcer sur son existence et ses qualités.

Notre nature exigeant que nous répondions â toutes les questions qu'elle nous fait croire qui nous sont posées ; elle veut aussi que nos réponses

RHUMBS

nous soient chères comme venant de nous. Le contraire serait plus sensé

Quoi, se disait peut-être un homme de génie, — je suis donc une curiosité... Et ce qui me paraît si naturel, cette image échappée, cette évidence immédiate, ce mot qui ne m'a rien coûté, cet amusement éphémère de mes yeux intérieurs, de ma secrète oreille, de mes heures, et ces accidents de pensée ou de parole... me font un monstre ? — Etrangeté de mon étrangeté. Ne scrais-je qu'un objet rare ? Et donc, sans que rien en moi fût changé, il suffirait que j'eusse cent mille semblables pour que je sois rendu imperceptible... S'il y en avait un million, je serais enfin quelque sot... Ma valeur tomberait au millionième...

Ce n'est le nouveau ni le génie qui me séduisent, — mais la possession de soi. — Et elle revient à se douer du plus grand nombre de moyens d'expression, pour atteindre et saisir ce Soi et n'en pas laisser perdre les puissances natives, faute d'organes pour les servir,

iC.EL QUEL

Rêve. — J'étais ce que je veux être, et je mourais de gêne.

J étais ce que je veux être et je mourais de l'être.

Qui t'a torturé ? Où est enfin cette cause de douleurs et de cris ? Qui t'a mordu si avant, qui pesa sur 'toi-même confondu à ta chair comme le feu coïncide avec le charbon, qui te tordit et tordit en toi tout l'ordre du monde, toutes idées, le ciel, les actes et les moindres distractions ?

Est-ce un monstre, un dominateur sans pitié, un tout-puissant connaisseur des ressources de l'horreur et de ta géographie nerveuse ?

C'est un petit objet, une petite pierre, une dent gâtée. Il t'a fait chanter tout entier, comme le sifflet ajusté sur le cours de la vapeur.

Chanson.

Il n'est peine si grande j

Qu'un rien ne suspende Pour un rien de temps.

RHUMBS

lîr

Revenir à soi, — c'est revenir au reste. C'est exactement revenir à ce qui n'est pas soi.

Au moment de la jouissance, de l'entrée iti bonis ; à la mort du désir ; et quand s'ouvre la succession de l'idéal, se fait une oscillation, une balance entre le plaisir de mettre la main sur le réel et le déplaisir de trouver ce réel moins réel qu'on ne le faisait et moins délicieux que sa figure.

Je dispose de ce bien, et il est comme je pensais.

Mais il y manque pourtant quelque chose. — Son absence — cette force de se faire imaginer.

Notre insuffisance d'esprit est précisément le domaine des puissances du hasard, des dieux et du destin.

Si nous avions réponse à tout — j'entends : réponse exacte — ces puissances n'existeraient point.

Mais nos réponses justes sont rarissimes. La plupart sont faibles ou nulles. Nous le sentons si bien

que nous nous tournons à la fin contre nos questions. C'est par quoi il faut au contraire commencer. Il faut former en soi une question antérieure à toutes les autres, et qui leur demande à chacune ce qu'elle vaut.

Pas d'insensibilité aux compliments. Nul n'y échappe, hormis l'homme souffrant.

La plante humaine semble s'épanouir sous les louanges. On voit l'immonde fleur s'ouvrir, et le feuillage frissonner. C'est une chatouille profonde, que certains pratiquent avec légèreté. Elle agit même sur l'homme averti et le dispose bien, si l'opérateur est assez habile et indirect.

L'homme averti ressent une révolte d'être manié et d'obéir à cette volupté, comme le corps ferait aux actes lents d'une savante courtisane. Mais cette révolte même est un doux mouvement d'orgueil qui procède du sentiment de mériter toujours louange plus grande que toute louange donnée.

Et par ce mouvement, l'amour de soi ne fait que se 'transformer en soi-même.

Conspiration. On voudrait unir entre eux tous ceux pour qui l'on pense, et auxquels nous offrons

RHUMBS

en nous-mêmes nos meilleures pensées. Une œuvre devrait être le monument d'une telle union.

La plus grande gloire imaginable est une gloire qui demeurera toujours ignorée de celui qui l'obtient.

Elle est. d'être invoqué secrètement, d'être imaginé et placé par un inconnu dans ses pensées les plus mystérieuses pour lui servir de témoin, de juge, de maître, de père et de contrainte sacrée. Voilà cette gloire mystique, et je sais qu'elle existe, pour l'avoir conférée à quelques-uns, dont même les vivants d'entre eux ne le purent soupçonner.

Les médiocres esprits deviennent toujours plus habiles, ne cessant de parcourir leur médiocre lieu. Mais celui qui d'habile se fait gauche... voilà l'homme. -

Je travaille savamment, longuement, avec des attentes infinies des moments les plus précieux ; avec des choix jamais achevés ; avec mon oreille, avec ma yision, avec ma mémoire, avec mon ar-

deur, avec ma langueur ; je travaille mon travail, je passe par le désert, par l'abondance, par Sinaï, par Chanaan, par Capoue, je connais le temps du trop, et le temps de l'épuration, pour faire de mon mieux quelque chose dont je sais que ce sera rien, sujet d'ennui, d'oubli, d'incompréhension, et qui me déplaira, me blessera demain, — car je serai demain nécessairement inférieur ou supérieur à celui d'aujourd'hui qui jait de son mieux.

Je vaux par ce qui me manque, car j'ai la science nette et profonde de ce qui me manque ; et comme ce n'est pas peu de chose, cela me fait une grande science.

J'ai essayé de me faire ce qui me manquait.

lîr

J'aime la pensée comme d'autres aiment le nu, qu'ils dessineraient toute leur vie.

Je la regarde ce qu'il y a de plus nu ; comme un être tout vie — c'est-à-dire dont on peut voir la vie des parties et celle du tout.

La vie des parties de l'être vivant déborde la vie de cet être. Mes éléments, même ceux de mon esprit, sont plus antiques que moi. — Mes mots viennent de loin. — Mes idées, de l'infini. Infini des combinaisons de cet ordre.

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RHUMBS

Le plus beau serait de penser dans une forme qu'on aurait inventée.

Qu'il est rare de penser à fond sans soupirer. A l'extrême de toute pensée est un soupir.

Ce que l'on regrette de la vie, c'est ce qu'elle n'a pas donné — et jamais n'aurait donné. Apaisetoi.

fOl

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