‹ Témoignage d'un royalisteChapitre 14 sur 17 · MILITAIRE A UN CORPS HESSOIS · texte numérisé non relu

MILITAIRE A UN CORPS HESSOIS

Près de ces touchans et de ces terribles tableaux, Fattention se reportera difficilement sur Fhumble auteur de ces lignes : pourra-t-on se rappeler son débarquement à Ostende? Il étoit alors chasseur dans le régiment Loyal-Émigranl,aux ordres du duc de

— i86 — La Cliastre ? La compagnie de chasseurs fut d'abord détachée dans le village de Mariekerke, puis dans celui de Score, et après la prise de Valenciennes, elle suivit le mouvement de Farmée du duc d'York sur Beraues et Dunkerque. Lors de la formation, j\avois été nommé chef d'ordinaire , comme Tun des doyens d'âge : les frères de mon ami d'Espagne, qui étoit lieutenant, et Hector de Galard que je connoissois depuis Londres, se rangèrent sous ma direction : le reste de l'ordinaire fut pris au hasard , jusqu'au nombre de douze. Ces jeunes gens, la plupart d'une figure charmante , joignoient une éducation soignée à beaucoup de délicatesse de sentimens : mais les afoùts sont divers; on aime plus ou moins le mouvement, les plaisirs bruyans , la vie tranquille : peu à peu chaque ordinaire se refondit conformément aux inclinations, et je devins comme le père de douze jeunes hommes paisibles, instruits, bons et braves, réunion

difficile à reproduire. On apprenoit chaque jour à se connoitre davantage ; on s^aimoit, chacun prenoit de son camarade ce qu'il trouvoit de mieux qu^en lui ; le beau et Thonnêle nous occupoient seuls, les vices nous étoient étrangers, les fatigues tolérables, et la pauvreté indifférente. O mes vaillans amis! peu d'entre nous ont survécu : Lalandelle, Laboulbène, Favas, Hector de Galard, vous êtes les seuls en France qui puissiez jeter les yeux sur ces feuilles, et vous avez éprouvé que le sentiment qui nous unissoit ne pouvoits''éteindre. Et, toi, que nous nommions le hussard^ Charles d'^Espagne, si cet écrit traverse les Pyrénées et tombe en tes mains, sans doute un sang généreux coule dans tes veines, et tu as puisé dans ton berceau de nobles principes : mais tu souriras au souvenir que ces détails te rappelleront, et peut-être penseras-tu que le temps que nous avons passé àTécole des dangers, dans le soutien mutuel de nos âmes, a contribué

— i88 — à développer en toi la constance qui t^a fait parvenir à la tête des armées espagnoles, dans la lutte que tu as soutenue avec les braves de cette nation !

Salut , pure amitié ! sentiment plein de charmes, délices de Tame innocente et de celle qui s'est vouée à la vertu , émanation de la charité qui unit entre eux les esprits célestes. Tu es le seul lien que ne soient pas obligés de rompre les voyageurs de cette vallée de souffrances qui se sont mis à la suite de leur divin Maître, et ils se plaisent à te voir briller dans la dernière cme qu'ail fit avec ses disciples, où la tête de Jean le bienaimé reposa sur son cœur. Sainte amitié, tu t''élèves d'un essor sublime au-dessus de ces liaisons passagères qui se forment dans la poursuite des vains plaisirs et des périlleux biens de ce monde, et l'infidélité ne se trouve pas en toi. Tues la douceur du foyer du patriarche, le repos des vierges, la consolation des guerriers : avec ton aide, les âmes

- i89 font des efïbrts vers le bien , et elles se dégagent des foi blesses de la nature î

Lorsque Fattaque du général Houchard obligea le duc d'York à lever le siège de Bergues et de Dunkerque, notre compagnie étoit à Farrière-garde de Tannée : car les généraux savoient fort bien se servir de nous, et comme une mort certaine nous attendoit de l'autre côté, en nous employant ainsi, ils se préservoient de la désertion. La division à laquelle nous étions attachés fut un moment cernée : nous fermions la marche, et six chasseurs , les derniers de tous, du nombre desquels j'étois, poussoient devant eux un troupeau de bœufs qu'on vouloit conserver, lorsque des coups de fusil nous vinrent de l'arrière. Nous ripostâmes. La route serpente entre deux haies entrecoupées, et en peu de temps vous eussiez, vu les bœufs franchir ces haies à la débandade ; on se battoit en avant et autour de nous : il fallut doubler le pas, et passer au-delà d'un

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de nos bataillons qui avoit pris position. Nous ajoutâmes alors une force à celle qui étoit aux prises en avant , et nous nous fîmes jour avec une perte peu considérable en hommes (trois chasseurs hors de combat), mais nos bagages furent perdus. Fatigués du poids de nos sacs, nous les avions déposés dans le chariot du capitaine : un boulet de canon emporta la cuisse du cheval, et le chariot resta sur la route : mon argent y étoit , dans le porte-manteau de d'Espagne, et nous n"*avions plus à nous deux que douze francs : pauvre pitance, si personne n'eût porté secours I Pour compensation , assez peu consolante, le chemin d'Houdscoot étoit ouvert , et de cette petite place nous dirigeant vers Furnes , nous nous éloignâmes du champ de bataille dont les Français ont peu mis à profit l'avantage; car nous tînmes bon à Furnes, et quatre de nos compagnies y furent consacrées au service des avant-postes, de concert avec deux com-

— igi — pagniesd*'0"'Donnel. La garnison consistoit en deux régimens Hessois, infanterie et cavalerie.

Je trouvai là d'anciens amis : j'avois été, comme on sait , au service de Hesse , dVibord enseigne , puis lieutenant dans les gardes de Frédéric II , qui honoroit mon père de son amitié , et après cinq ans, jVvois quitté ce service à la mort de ce prince, vers la lin de 1 786. Plusieurs de mes anciens camarades étoient oHiciers supérieurs de la garnison : ils me reconnurent, me traitèrent en ami ; ma qualité de simple soldat disparoissoit à leurs yeux, et souvent ils m'invitoient à leur table. Dans la matinée du 21 octobre 1793, Furnes fut attaqué par les généraux Hoche et Vandamme. Nos compagnies et celles d'O'Donnel sortirent au-devant de Tennemi , et repoussèrent d'abord ses tirailleurs ; mais les bataillons serrés nous obligèrent de rentrer dans la ville, d'où la retraite fut ordonnée après plus de

trois heures d^m feu soutenu. J^étois resté à une redoute où un détachement Hessois défendoit avec une pièce d^artillerie la barrière de Dixmude, par laquelle nous étions rentrés. L^ordre de la retraite nous vint tard, et en le mettant à exécution, nous trouvâmes la petite place de la ville couverte de Français. Nous nous jetâmes dans une rue pour gagner la sortie qui conduit à INieuport, et lorsque nous fûmes arrivés aux restes de Tancien rempart, démantelé quelques années auparavant par fempereur Joseph II, nous y fûmes joints par deux détacliemens qui rebroussoient chemin devant cette barrière occupée par Fennemi. Nous étions alors environ cent cinquante hommes , et trois pièces de canon marchoient avec nous. A Fendroit même où nous nous trouvions, six de nos grenadiers, parmi lesquels étoit Lavaur, portoient un camarade atteint d^une blessure mortelle : ils réclamèrent notre assistance. Le moment étoit un de

ceux où les hommes en état de se frayer un chemin, peuvent seuls conquérir leur salut: nous le dîmes aux grenadiers, en les engageant à faire nombre avec nous ; mais ils ne voulurent point abandonner leur camarade. H Qu^illons-nous faire ? » fut alors la question des jeunes officiers Hessois. — u La » troupe que nous avons en tête ne peut » pas encore être nombreuse, répondis-je. » Passons lui sur le corps. Le choc sera » violent; mais il faut prendre sur-le-champ » ce parti , ou nous allons être faits prison- )• niers : alors la fusillade nVattend. » — j> Non , non , s'écrièrent tout d'une voix les » braves jeunes gens , cher Cazotte , nous )) ne voulons courir qu'une même chance » avec toi. En avant, marchons ! n Nous nous élançons sur la barrière , les troupes qui la couvroient reculent, le passage est ouvert. L'avant-garde ennemie répandue sur fancien glacis se contenta de faire feu sur nous au lieu de courir à notre ren-

contre, et nous pûmes franchir, avec nos trois pièces d\nrtillerie , le terrain entre la ville, et le canal de Fautre côté duquel étoient nos troupes. Notre perte fut de quarante, tués ou blessés. Je reçus deux balles dans mes vêtemens ; une troisième avoit traversé ma giberne, et j^étois couvert de sang du lieutenant Blondel , à qui j'*avois porté les premiers secours, à Tinstant où il fut mortellement blessé pendant le combat de la matinée. A notre arrivée au delà du canal, plusieurs volontaires échappés avec nousm''embrassoientet m^appeloientleur second père. C'est le coeur des Hessois qui nous avoit sauvés. A toi Thonneur, pour eux tous, Heiligenroda !

Hoche nous suivit à Nieuport : mais cette petite place étoit à Tabri d'*un coup de main ; après deux jours d'une cannonade assez vaine , de part et d'autre , il se relira et le régiment Loyal-Emigrant retourna en entier à Furnes.

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