LIVRE AU PLUS VIF DÉSESPOIR. IL AVOIT QUITTÉ
UNE CROIX QUE LUI AVOIT DONNÉE SON PÈRE : IL LA REPREND : IL PRIE, ET APRES UN MOUVEMENT DE RE- PENTIR, IL SENT LA PAIX RENTRER DANS SON COEUR.
Mon ame accablée de cruels souvenirs va se plonger dans des souvenirs [)lus cruels encore. Louis est au Temple avec sa famille.
Le ministère est ressaisi par Rolland , Clavière et Servan , associés au féroce Danton qui foule le siège de la justice ; Robespierre et Marat dirigent la commune de Paris; Santerre, principal moteur des journées du 20 juin et du lo août , commande la garde nationale. On fait des visites domiciliaires, on emprisonne des milliers de prêtres et de royalistes des deux sexes ; la stupeur et Teffroi régnent à tous les foyers. Lafayette a voulu résister, il est obligé de fuir ; il subit le ressentiment des monarques , et il est conduit dans une prison de FAutriche avec MM. de La Tour-lNIaubourg et Bureau de Puzy , anciens députés de T Assemblée constituante qui faisoient partie de son état-major. Dumouriez lève en même temps la tête el prend le commandement de Tarmée, tandis que le duc de Brunswich, précédé d*'un manifeste orgueilleux , entre en Champagne à la tête de quatre-vingt mille hommes, dont quinz,e mille étoient des émigrés français.
Brunswick fit en vain sonnner la place de Thiomille, le général de Winipfen y fit bonne contenance, mais LongAvy et Verdun ouvrirent leurs portes, Beaurepaire commandant de Verdun s'étoit brûlé la cervelle en plein conseil, lorsque la capitulation avoit été présentée à sa signature. A la nouvelle de ces redditions, les serpens se réveillèrent au cœur des agitateurs effrénés, qui -déchaînèrent leurs exécuteurs contre les victimes entassées dans les prisons. Pendant trois jours, à la Salpétrière, à la Force, aux Carmes, à T Abbaye, la princesse de Lamballe, Tancien ministre Montmorin, Dulau, archevêque d'Arles, deux évêques du nom de Larochefoucauld, et des milhers de laïques et d'ecclésiastiques furent massacrés, sans que leur résignation et leur courage pussent lasser la fureur des meurtriers. Ces monstres portèrent au bout d'une pique , sous les fenêtres du Temple, la tête de madame de Lamballe, qui avoit refusé de
s"'éloigner de la Reine dans ses dangers, et ils provoquèrent à grands cris Tapparition de la famille Royale. La Reine s^évanoiiit lorsqu''un homme de sang, qui étoit dans Tappartement, lui expliqua tout ce qui se passoit au dehors. Alors le Roi dit à ce barbare, qui se tenoit près de Tinfortunée Princesse privée de ses sens : « Nous nous atten- )) dons à tout : mais vous auriez pu vous )» dispenser d^apprendre à la Reine ce mal-. » heur. » Madame de Tourzel, qui a voit suivi au Temple, avec sa fille Pauline, les augustes prisonniers, en avoit été tirée peu de jours avant le massacre, et sa mort paroissoit préparée pai' sa séparation d'avec sa lille qui fut conduite à FAbbaye, tandis qu'ion la transféroit elle-même à la Force. Dieu la sauva. Un gendarme ému de compassion se déclara son protecteur et sut arrêter les bras levés pour la frapper. Quelles terribles heures pourtant la mère et la fille passèrent, séparées, et toutes deux au miHeu
du carnage! Le démon des meurtres s\icharna contre Maussabré, Tun de mes camarades de la garde, jeune homme d^une figure charmante. Les bourreaux firent d\ibord feu sur lui dans une cheminée par où iltentoitde s'échapper; puis ils allumèrent des monceaux de paille sur le foyer. Voyez s'élever une épaisse fumée : Maussabré tombe étouffé, couvert du sang qui ruisselle des blessures faites par les ai-mes à feu ; dans cet état il est traîné hors des portes et mis en pièces. A travers ces horreurs , M. de Saint-Méard eut assez de présence d'esprit pour disputer sa vie : son adroite éloquence fit hésiter les arbitres de la mort ; la contestation dura une heure entière, et le dialecte provençal fut plus utile à son salut que les meilleurs raisonnemens : Les Marseillais le délivrèrent.
Mais qui n'admirera la princesse de ïarente se refusant à toute expression de blâme à l'égard de la Heine, persuadant à
des scélérats que la reconnoissance est inséparable d'une belle ame, les tenant suspendus, dans leur dessein de Timmoler, par la fermeté de son maintien et de ses discours, et remportant enfin une victoire complète, quand, au moment où Tordre étoit donné de la ramener en prison pour prononcer plus tard sur elle, elle étonna ces furibonds insensés, par les mots mêmes de leur ralliement : <( La Liberté ou la Mort? » Ils la regardèrent, furent confondus, et la renvoyèrent libre.
Mon père étoit à T Abbaye. Plusieurs de ses lettres où il témoignoit sa douleur de la décomposition sociale ; lettres qu"'il pouvoit croire aussitôt brûlées que reçues, mais où son esprit se fatiguoit à imaginer des moyens trop foibles pour arrêter le fléau ; plusieurs de ses lettres, dis-je, avoient été imprudemment conservées, trouvées dans un des bureaux de la liste civile, et citées comme preuves de la trahison du Roi, quelqu'étran-
gères que fussent à Sa Majesté les plaintes de ce respectable vieillard. Il n''étoit pas naturel qu'on laissât leur auteur tranquille. Aussi mon père fut-il arrêté vers le milieu du mois d''août à sa campagne de Pierry, avec Elisabeth sa fille, âgée de vingt ans, qui lui a voit quelquefois servi de secrétaire. On les entraîna parmi les baïonnettes, les émeutes et les cris de mort, sur la route qui conduit d''Epernay à la capitale, et en y entrant, ils étoient tellement environnés, qu Elisabeth dit dans une de ses lettres que cela ressembloit à Farrivée aux enfers. Ils avoient été déposés à r Abbaye. Le i" septembre on fit dire à ma sœur qu"'elle pou voit sortir. La même liberté n'étant pas accordée à son père, elle demanda comme une grâce de demeurer près de lui, et bientôt ils se trouvèrent au milieu du massacre. La taille d'Ehsabethétoitpeu élevée, mais sa tête étoit d'une grande beauté : des yeux bleus de la plus touchante expression , des cheveux d'un
noir d'ébène, un teint de lis et de roses ; cet ensemble étoit le beau idéal des poètes. Joignez-y le plus aimable sourire presque constamment sur les lèvres , et quelque chose de céleste dans la physionomie. Les Marseillais qui circuloient parmi les prisonniers attachèrent les yeux sur elle : la vertu sous des formes si séduisantes les subjugua, et elle leur arracha la promesse de Taider à sauver son père.
Lorsque Cazotte fut appelé devant le terrible tribunal , Elisabeth le suivit , et s^élançant à son cou, au moment où il étoit livré aux gardes, elle lui fit un bouclier de son corps et s'écria : n Cest mon père, » ce vieillard innocent, on n'arrivera à son » cœur qu\après avoir percé le mien. » A Taspect de la beauté courageuse et du vieillard résigné, les meurtriers s^uTetèrent. Les Marseillais reconnurent Elisabelh; un cri de grâce retentit, cent voix le répétèrent, et Cazotte et sa fille furent portés en triomphe
— io3 — au lieu que j''habitois un mois auparavant. Le peuple baisoit leurs pieds, leurs genoux. « Ce bon vieillard, disoient-ils , dont on )> vouloit la mort, nommez-nous vos en- » nemis et nous allons vous en délivrer.» — <( Comment en aurois-je, répondoit mon » père, je n'ai jamais fait de mal à personne! » Dans ces jours affreux Tamour filial remporta deux victoires. Je dois à Tillustre compagne de gloire de ma sœur, à Théroïque Sombreuil, un tableau de la lutte qu'acné a soutenue. La noblesse de race éclatoit dans la belle figure du comte de Sombreuil son père ; il nVn couroit que plus de dangers. Dix fois les ministres de la mort Tarrachèrent de ses bras, dix fois la courageuse jeune fille retint le noble vieillard au-dedans du seuil fatal. Semblable au personnage de la fable dont la vigueur se renouveloit en touchant la terre dont ilétoit issu, ses forces renaissoient toutes les fois quV'lle avoit ressaisi son père. Mais de quel parage du ciel
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puisoit-elle cet accent de plus en plus persuasif, ces larmes qui pénétroient à la source des sentimens primitifs de Thumanité? son instante prière se bornoit à ce qu''on attendît qu"'il se présentât un seul de ces vieux guerriers (les Invalides), dont son père avoit été le gouverneur, qui le taxât d'un acte dMnjustice. Plusieurs de ces vétérans étoient là, Toeil triste, en silence. « Eh » bien! s"'écrièrent alors les assassins dés- » armés, bois avec nous à la santé de la » nation. » Ici, un verre teint de sang lui fut présenté. L''héroïque Sombreuil frissonna, mais elle but, et son père lui fut rendu. CVst par exagération qu'il a été dit, qu'un verre du sang des victimes lui avoit été versé : les verres portoient les traces des mains auxquelles ils servoient ; et la même santé avoit été imposée à ma sœur.
On verra plus tard que la mort de cet officier-général ne fut que retardée. Quant à mon père, sa destinée étoit à son terme.
— io5 — Le Comité sanguinaire revint contre le jugement populaire du 3 septembre, et le 1 3 de ce mois un ex-soldat de Chàteauvieux, fut chargé de Farrêter de nouveau. Les lettres de mon père avoient été répandues, et il s^étoit refusé aux instances de ses amis qui lui avoient préparé une évasion, ne voulant pas, disoit-il, donner le spectacle d^un homme de son âge fuyant la mort. Il fut traduit devant le tribunal qui avoit assassiné MM. de Bachmann, de La Porte et Durozoy. On le condamna après un interrogatoire de plus de trente heures, pendant lequel voyant Facharnement de ses juges, il disoit à M. Julienne son défenseur : « Vous » avez là , monsieur , une bien mauvaise » cause. )» Son crime fut d''avoir entretenu des correspondances avec des émigrés et d'avoir voulu favoriser Tévasion du Roi. La confiscation de ses biens fut prononcée et elle a été depuis maintenue. Entre son interrogatoire et sa condamnation, on accorda
— io6 — trois heures de repos à son grand âge ; il dormit du sommeil paisible d''un enfant. « Dors, vieux radoteur, dit un de ses juges » qui passoit, tu dormiras bientôt du som- )) meil de paix . »
Les Marseillais et le peuple qui a voient délivré Cazotte à TAbbaye, voyoient avec peine ce jugement; et ma sœur, dont la piété filiale avoit obtenu du maire de Paris la permission de servir son père à la Conciergerie , sa nouvelle prison , encouragée parles membres du Jury, qui lui dirent que la grâce étoit peut-être encore entre ses mains, s'*étoit disposée à tenter une nouvelle victoire : mais lajeune fille fut mise au secret au moment où la sentence alloit être prononcée. Mon père passa une heure avec un ecclésiastique. Il demanda une plume. « Ma » femme,mesenfans,écrivit-iJ, ne mepleu- » rez pas, ne m''oubliez point, mais souvenez- » vous surtout de ne jamais offenser Dieu. » Pendant sa prison il consoloit sa fille ,
il la chargeoit de consoler sa mère et tous ceux qui lui portoient affection. Sur la funeste charrette il lut les louanges idu Seigneur. Je possède le livre des quatre grands Prophètes, qu^il a voit entre les mains. Arrivé à Téchafaud, il y monta d''un pas ferme. Il coupa lui-même ses cheveux quMl chargea son confesseur de remettre à sa fille, comme un gage de tendresse : puis prenant un ton assuré , (( Je meurs comme j'ai vécu, )» s''écria-t-il, fidèle à Dieu et à mon Roi. » Et la hache du crime fit tomber sa tête vénérable.
Telle fut la mort de cet homme aimable et vertueux, immolé sur la place du Carrousel, le 25 septembre 1792, dans sa soixante-treizième année. Ancien commissaire-général de la marine, auteur de plusieurs ouvrages où règne une brillante imagination, Jacques Cazotte étoit d'une taille avantageuse. De beaux yeux bleus pleins de gaîté, de sentiment et do vivacité, animoient sa physio-
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nomie couronnée par des cheveux blancs qui boucloient naturellement. Son air inspiroit rattachement et le respect. Cétoit un de ces hommes rares, aussi bons que spirituels, que tous ceux qui les connoissent aiment avec tendresse. Zélé serviteur du Très- Haut, les vertus de sa fille se joignirent à la paix de sa conscience pour adoucir la rigueur de ses derniers instans, et sa mort laisse un fatal souvenir dans Thistoire de nos temps. Le procès de Cazotte et les lettres qui Tout occasionné ont été imprimés plusieurs fois : J''évite d'en rapporter ici les détails sur lesquels il m'a toujours été très- pénible de m'arrêter; mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer une singularité unique dans toutes les causes qui ont été soumises au jugement des hommes. Ce sont les complimens qui lui ont été adressés, et par l'accusateur qui le poursuivoit, et par le juge qui prononça sa sentence. Je les transcris tels tpi'ils ont été publiés.
« Et vous, dit Taccusateur Real, avant de
passer à ses conclusions, pourquoi faut-il
> que j'aie à vous trouver coupable après
•) soixante-douze années de vertu? La vie
que menoit Jacques Cazotle à Pierry re-
I» traçoit les mœurs patriarcales; chéri des
habitans quMl avoit vus naître, il s''occupoit
de leur bonheur. Pourquoi faut-il qu'il
ait conspiré contre la liberté de son pays?
I) Il ne suffit pas d'avoir été bon fils , bon
époux et bon père, il faut surtout être bon
» citoyen. »
Voici les paroles solennelles du président Lavau.
« Toi qui as prouvé , par ta sécurité dans » les débats, que tu savois sacrifier jusqu'à )) ton existence pour le soutien de ton opi- » nion , envisage sans crainte le trépas : » songe qu'il n'a pas le droit de t'étonner. )> Ce n'est pas un instant qui doit effrayer » un homme tel que toi. »
Une de mes lettres a été imprimée parmi
1 lO
les pirrcs dr rc procrs : vWv vs\ drpnis pi es (Tiin (Inni-siôclc v\\[vv les niiiins liii |)iil)lii , (I Vou pciil V voii't'oiiiinrnl i\>inpl()V(>isni)r partie tic mon temps, depuis Ir inomnil on jp Mlis eiilrr dans le cciclr de rinlorlnnr dp Louis XVI, jusqu'à In liilide journrr ^\n I o aoni . Dôvouô, pirpiuv à la nioil, la pririv rloil mon loisif; jr nTrlcvois an-drssns de la Icnr, jr nrcilorrois de me tenir pnr «lt'\ ani Dien ; el eliargé |)ar mon père de Inller contre IVspril des ténèbres, mon ame sVlaneoit vers les anges du Seigneur, afin ipTils arrêtassent la puissance dn mal. Mais nous nous ai;itions en \;\\\\ contre nn<- (t)ree imm( nse, «1 le \v\\\ de l'iniquité nous a cm portés.
Voici la prière qiie je disois tous les j(î»u\s,
•( Levez-vous, grand Pieu! votre gloire " Pexige. .le ne vous demaiulr point que
» ffiirif pi'rir ce peuple rcbt'llf f[n il n'y *' .Mt cjij»; N's clic'fs da désordi' |)iiiii^ .1 l.i »* l'acte de Tutiivers ! Vous êtes un Dieu de Il |).ii.\, 1,-1 miséricorde même, vous avex des "Vengeances qui sont dfs ln'df.iif ; r.ip '> peley. ce peuple égaré, ne rexleruiine/. » pas. Voire parole, dont l.i ioicc .1 iir«* le »' monde du néant, qm d un persécnNiii •• » Otit un ;i[>otre, ne pounoil-elle pas, des " enn«.'inis du Uoi , faire auUinl de sujets il lidèles? (^ue voire voix les terrasse, <'* mon " Dieu! l'.t f[MM' rtf se relèvcnf f|Mf- podi- s»; » jeter au pud du 1 roue? »
Jievenons du ciel à la terre, car j .11 anticipé sur les faits. Depuis ma fuite, j'avois passti près d'un mois au (*énitoy , che7, M . Carj)entier, lorsque des soupc-ons s'élevèrent à mon r^;n«l [).u7m les paysans d'alentour, Sii(»t f|ii< 1 1 ri (us informé, je pris fx>ngé df mon excellent liote, €t , le î<o septembre, je partis a \)M (\ ji'iiir l'ari^, ou Poti |)oii\rjit
alors entrer sans passeport. J'espérois y trouver des nouvelles de ma famille , sur le compte de laquelle les lettres de mon père citées dans les papiers publics , me donnoient les plus vives inquiétudes.
J'arrivai à mon logement à neuf heures et demie du soir, et je montai chez des personnes de connoissance qui, revenues de rémotion que ma vue leur avoit causée, m'apprirent Farrestation de mon père ; elles me dirent comment il avoit échappé au massacre deTAbbaye; comment il venoit d'être arrêté de nouveau; que ma sœur étoit en prison avec lui ; que ma mère occupoit mon appartement. On exigea de moi que je n'allasse pas la voir, de peur de lui faire éprouver une commotion ; un asile me fut procuré pour la nuit ; et le surlendemain après avoir embrassé ma mère qui sut mon apparition et témoigna le désir de me voir, je quittai Paris, à la garde de Dieu, sans savoir où porter mes pas, et avec le dessein confus de
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gagner un port de mer. Je me rendis à Versailles, j'y allai voir la baronne de Bourdic qui avoit beaucoup d'amitié pour moi.
Elle me croyoit tué le lo août. J'étois un de ceux qu'elle avoit pleures, et je lui fis TefFet d'un fantôme. Sur la peinture de ma position , sans aucun papier pour protéger ma route, elle me dissuada de la continuer, et elle m'adressa sous mon nom de Roignan et comme Américain, à un honnête homme nommé Barbier, qui me logea chez lui. Trois jours s'étoient à peine écoulés, que dans un cercle où la seule baronne de Bourdic me connoissoit , la lecture d'un journal m'apprit la mort tragique de mon père; et mon hôte ayant été à Paris ce jour-là même, je fus obligé d'en entendre de sa bouche les détails, comme s'ils eussent concerné un homme indifférent. Je restai huit jours sans nouvelles de ma mère ni de ma sœur, j'allai à Paris, et je finis par les trouver sur le derrière d'une boutique obscure, tenue par les
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demoiselles Bondidier, dont le frère avoit été long-temps à notre service ; ma mère sans mouvement, sans voix, dans un état d^abattement impossible à décrire ; ma sœur, les yeux rouges de larmes, et dans le désespoir, si la vertu pouvoit y tomber. Je m"'arrachai de cette scène de douleur, et précipitant mes pas à travers les rues de Paris, je regagnai mon abri de Versailles.
Mais la douleur de la société au milieu de ce triomphe du crime , Timage de ces hommes à figures atroces dans les postes de Tordre public , Taspect des églises abandonnées, les échos du mal rententissant partout assaillirent mon ame déchirée par la situation où j'avois laissé ma mère et ma sœur, à un tel point, qu*'un tourbillon dMndignation ébranla tout mon être. Je tombai abandonné à ma foiblesse , et je m"'écriai : « Ma foi nV-t-elle donc été qu^une illusion ! » Dieu se mêle-t-il des choses de la terre ! » Et me dépouillant d'une croix qu\ivoient
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placée sur moi mon père et la marquise de La Croix , je me détournai comme avec reproche-
L^état de Famé qui passe aux enfers n^est peut-être pas plus terrible que celui dans lequel je me trouvai. J'errai pendant deux jours sans que je puisse me rappeler ce que je devins. Je sais seulement que toutes les passions que je tenois sous le joug , les haines, les vengeances, une espèce de rage me déchiroient et me bouleversoient ; et je ne crois pas qu"'il soit possible de conserver long- temps Fexistence dans un pareil état. Mais après la troisième nuit passée dans un supplice infernal, mes yeux se portèrent tout à coup sur la boîte qui renfermoit la croix dont je nVétois dépouillé. Je revis de loin Fétat pénible , mais calme et aidé des consolations que j'avois perdues, je sautai du lit, repris ma croix, je la repassai à mon cou , et me prosternant dans un profond sentiment de repentir, je demandai
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