NATIONALE
Le peuple des Gaules dont les guerriers avoient plusieurs fois dévasté l'Italie, et saccagé la ville de Rome elle-même, fut soumis par César. Quelques siècles après, cette conquête des Romains dégénérés tomba sous
la loi des Francs qui fondèrent la monarchie française. La constitution de cet Etat
varia depuis son origine , selon les vertus des monarques , ou l'audace de leurs principaux sujets, et différentes révolutions amenèrent le régime féodal , pendant lequel la dignité des rois n'étoit guère qu'un vain nom. Mais leur tendance naturelle vers l'autorité, secondée par des circonstances heureuses , et entre autres parles Croisades , ramena insensiblement le pouvoir dans la main des rois. Les plus puissans moyens qu'ils employèrent pour parvenir à ce but furent l'affranchissement des peuples, et l'admission des députés des villes aux Etats généraux ; il fut aisé d'entrevoir par ce qui se passa pendant la prison du roi Jean, jusqu'où pouvoient conduire ces innovations.
Aussi les rois , reconnoissant le danger, ne
recoururent aux Etats généraux qu'avec précaution , tout en continuant d'abaisser les grands ; après les cruautés de Louis XI
et les guerres civiles qui déchirèrent la France jusqu'à la prise de possession du trône par le bon Henri , l'orgueil de Richelieu se joignit aux passions de la royauté , pour détruire ce qui restait de force à la noblesse, et pour aplanir à Louis XIV cette facilité de régner qui avoisinoit le despotisme. L'éclat de ce régime passa avec la jeunesse et les victoires du prince , et la France, vers la fin de ce long règne , n'éprouva que des calamités ; une banqueroute déshonora la régence du duc d'Orléans , et sous Louis XV, dont les commencemens n'avoientpas été sans gloire, on ne vit que des vices et des flatteurs.
Louis XVI monta sur le trône à vingt ans. La nature ne l'avoit pas doué, comme ses deux prédécesseurs, du prestige de la beauté: mais son visage étoit celui d'un roi. Il y avoit de la dignité dans ses manières, malgré leur simplicité , et ses moeurs ont toujours été exemplaires. Exposé à la vio-
lence des passions, il resta inébranlable, et ferme contre l'incrédulité du siècle, il vécut et mourut dans la foi de ses pères. Instruit , aimant le bien , ne voulant que le bonheur de la France , il lui manqua de naître parmi des hommes meilleurs : c'eût été le Roi par excellence. Tel autrefois Agis, fils d'Eudamidas et Roi de Sparte, s'efforça de ramener dans sa patrie la vertu , la prospérité et la gloire. Agis eut le sort de Louis XVI, et les princesses d'un mérite rare, qui composoient sa famille, furent aussi enveloppées dans sa ruine.
Louis en prenant les rênes de l'Empire ébranlé, parut presque effrayé d'être Roi.
Dans sa défiance de lui-même , il s'entoura des conseils qu'il crut les meilleurs , et bientôt on le vit rappeler les parlemens exilés.
Puis , portant sa sollicitude sur les classes les moins favorisées , il soulagea le peuple de plusieurs taxes , abolit la corvée, reste de servitude qui subsistait encore dans quel-
ques provinces, et rendit les droits civils aux Protestans. Il diminua son luxe , ses voyages , le nombre de ses gardes , et il encouragea le mérite partout où il put l'apercevoir. Ses ministres lui ayant présenté l 1 in? dépendance des Etats-Unis de F Amérique , comme favorable aux. intérêts de la France , il se décida , contre son propre avis , à la guerre qui a délivré ces contrées de la dor mination de F Angleterre. Mais les dépenses de cette entreprise où la France acquit de la gloire, augmentèrent le dérangement que le règne de son prédécesseur avoitlaissé dans la balance des revenus de l'Etat: Louis eut alors recours aux notables du royaume , croyant faire un appel à la sagesse et au dévouement, et il ne souleva que desxon testa tions.
L'impôt territorial , et celui du timbre qui a été depuis adopté par toute l'Europe , furent en vain présentés parle contrôleur des finances, M. de Galonné : la lutte des intérêts renversa ce ministre. Le cardinal de
Brienne vint ensuite briser le timon du gouvernement, en usant inconsidérément du pouvoir ; et l'agitation des esprits étant parvenue à son comble , le Roi fut entraîné à suivre les conseils de M. Necker. Ce novateur, né dans la république de Genève , et élevé dans la religion protestante, venoit d'acquérir dans la banque une grande fortune ; il avoit depuis recherché la célébrité comme philosophe et comme écrivain , et il nourrissent la pensée chimérique de donner aux Français les lois politiques de la Grande- Bretagne ; ce qui ne pouvoit être tenté qu'au milieu d'un bouleversement général.
Déjà , depuis long-temps , des écrits peu judicieux avoient déchiré le voile salutaire qui préservoit la société d'une multitude d'idées inquiètes. Peu à peu l'attention de toutes les classes avoit été portée sur les désavantages de leur situation particulière.
Le paysan s'irritoit des impôts ; le soldat frémissoit de l'introduction d'une discipline
étrangère à nos moeurs; le bourgeois s'indignoit de se voir exclus des emplois ; l'officier subalterne remarquoit avec une espèce de désespoir la barrière que Ton avoit élevée entre lui et les grades supérieurs. Le rentier redoutoit la banqueroute , le gentilhomme de province portoit envie aux nobles de la cour, les parlemens et le grand Conseil ne s'accordaient pas. Partout la morale étoit relâchée, la religion affoiblie. Des séditions qui avoient éclaté en Bretagne et en Dauphiné étaient demeurées impunies , et des brochures incendiaires tendoient à exciter l'insurrection générale. Ce fut dans ces circonstances, que M. Necker décida le Roi à appeler autour de lui les Etats généraux , en adoptant un mode de convocation , qui accordoit au Tiers-État un nombre de députés double de celui des autres ordres.
La noblesse fut alarmée , celle de Bretagne ne nomma même pas de représentais, et L'inimitié entre les ordres fit explosion
dans les assemblées de bailliages : cependant les vœux pour la monarchie furent unanimes. Les députés du Tiers-Etat, arrivés à Versailles dans [la résolution de conquérir la délibération en commun, qui leur assuroitla prépondérance , soutinrent cette prétention avec opiniâtreté : la noblesse défendit vivement ses droits : les passions s'enflammèrent, et Louis fut bientôt douloureusement convaincu que son cœur brûloit presque seul du désir pur du bien général. Il épuisa tous les moyens de conciliation : mais la division régnoit aussi dans son conseil , et l'esprit de révolte fit des progrès effrayans. Il étoit devenu nécessaire de lui opposer une digue.
En conséquence , le roi se rendit le 20 juin aux Etats généraux assemblés : il spécifia les sacrifices auxquels il étoit résolu , et il engagea les partis à cesser les hostilités qui lui feroient un devoir de dissoudre l'assemblée solennelle dont il avoit réclamé l'assistance. A peine étoit-il sorti de
la salle, que le Tiers- Etat excité par de fougueux orateurs , fit serment de ne pas se séparer, qu'une constitution libre n'eût été donnée au peuple de France; et Ton n'oubliera jamais la réponse faite par le trop fameux Mirabeau à l'officier qui portoit Tordre du Roi de se retirer : « Querassem- » blés au nom et parla puissance du peuple, » la force des baïonnettes pourrait seule les » dissoudre. »
Quel Roi n'eût pas résisté ? Louis se délivra de la tutelle de M. Necker. Mais ce fut à Paris que Ton appela les troupes chargées de la défense du trône ; et le monarque dont les habitudes n'étoient pas militaires, négligea le moyen des revues , où sa présence , sa parole , les récompenses accordées par lui-même eussent pu produire un si puissant effet sur le soldat français , tandis que ses adversaires employoient For, les femmes, les promesses d'élévation, tout ce qui peut enfin agir sur les cœurs, pour en ébranler
la fidélité. Alors la salle des séances ayant été fermée, les députés, après s'être portés de places en places, se réunirent dans un jeu de paume, et ils y renouvelèrent leur serment du 20 juin. Plus tard le prince de Lambesc , qui stationnoit sur la place Louis XV à la tête du régiment de royal Allemand, ayant cru devoir mettre un frein aux insultes de la populace, le mouvement qu'il ordonna souleva les Parisiens rassemblés tumultueusement depuis plusieurs jours dans les lieux publics et surtout dans le jardin du Palais -Royal. Les factieux saisirent ce moment ; et forts de la défection des gardes-françaises , ils assaillirent F Arsenal, les Invalides, la Bastille. Le gouverneur de ce château qui n'a voit pas pu faire une longue résistance, l'innocent de Launay fut assassiné : le prince de Montbarrey, chef de l'Arsenal, n'échappa que difficilement à la mort; enfin M. de Bertier intendant de Paris, et M. Foulon , nouvellement chargé de la di-
rection générale des finances, expièrent à la lanterne l'accomplissement de leur devoir* Lorsque ces cruels résultats du délire populaire retentirent à Versailles, Louis eut horreur du sang que le maintien de son autorité feroit couler, et il se retrancha dans sa vertu. Les régimens reprirent le chemin de leurs garnisons, la délibération en commun fut concédée, M. Necker rentra au ministère, et à l'exception de Monsieur, Comte de Provence, tous les princes du sang s'exilèrent. Le duc d'Orléans s'en étoit séparé depuis long-temps. De plus le Roi se rendit à Paris pour témoigner sa parfaite réconciliation. Mais ses ennemis dénaturèrent cette démarche en le faisant passer à travers deux cent mille hommes armés. Il monta les degrés de l'Hôtel-de-VUle sous une voûte de baïonnettes, et M. Bailly, devenu maire par l'insurrection, lui dit, en lui présentant la cocarde tricolore qui en étoit l'insigne : «c Voici les clefs qui en d'autres temps ont
« été remises à Henri IV: le Roi votre ancê- « tre avoit conquis son peuple ; aujourd'hui <( c'est le peuple qui a conquis son Roi. »
De retour à Versailles, Louis n'y fut plus que le témoin du succès des factieux contre Fan tique constitution du royaume. On alloit si loin que les premiers novateurs en forent épouvantés, et Clermont-Tonnerre, Mounier et Lally-Tolendal , regardèrent tristement en arrière. Les droits de V homme furent proclamés, et le conseil du Roi s'étant permis à cet égard quelques représentations, des conjurés profitèrent de cette circonstance, au moment même où les rapports envenimés d'un dîner donné , suivant l'usage militaire par les gardes-du-corps en résidence, aux officiers du régiment de Flandre arrivé nonvellement à Versailles, excitaient dans Paris la plus violente fermentation. Le 5 octobre une fourmillière de bandits , de prostituées hideuses , d'hommes déguisés en femmes , entraînant M. deLafayette et les gardes-fran*
çaises qui avoient déserté le service du Roi, pour se livrera la révolte, se ruèrent sur le chemin de Paris à Versailles. Les premiers arrivés se portèrent aux grilles du château où ils insultèrent les gardes-du-corps, et blessèrent mênie grièvement M. de Savonnières. Louis avoit enchaîné le~courage de ces fidèles serviteurs qui se bornèrent à faire bonne contenance. Le régiment de Flandre resta en bataille sur la place d'Armes, et les portes du palais ne furent pas franchies.
Dans un conseil, MM. de La Luzerne et de Saint- Priest , étoient d'avis de quitter Versailles ; M. Necker manifesta un avis contraire. Il fut alors proposé de prendre néanmoins la précaution d'éloigner la Reine et ses enfans : cette grande princesse se décida à partager le sort du Roi, quel qu'il fut. « Veulent-ils ma mort , dit-elle , je saurai » l'affronter? »
Une partie du rassemblement furieux avoit fait irruption dans la chambre des
députés, le président Mounier fit preuve d'une fermeté admirable. Mirabeau vouloit foire lerer la séance, et lui parloit du danger d'être immolé. « A la bonne heure ! mais qu'ils nous tuent tous : » répondit froidement Mounier, en appuyant sur le dernier mot, et en lançant un profond regard au redoutable tribun, qui resta un moment comme étourdi sous la glace qui lui pénétra le cœur.
Cependant les bandes insurgées remplissoient la ville de Versailles, et le Roi étoit entouré d'ennemis. Lorsque la nuit aura répandu ses ombres t la famille royale pourrait-elle se livrer au repos que la tempête de la journée rendait si nécessaire?
M* de Lafayette lui en avoit donné Tassur* ramce, et le Roi, la Reine, leurs enfans, madame Elisabeth, s'étoient mis au lit, quand à la pointe du jour, et (chose presqu'incroyable) au sortir d'une messe célébrée par l'abbé Jacob, curé de Saint-Louis,
les assassins forcèrent rentrée du château et envahirent jusqu'aux appartemens de la Reine. Les gardesrdu-corps Deshuttes et Varicourt, qui veilloient au premier poste furent égorgés : Durepaire et Miomandre, sentinelles de (a porte de la chambre à coucher, tombèrent percés de coups et noyés dans leur sang. La Reine réveillée en sursaut n'a que le temps de sauter précipitamment de son lit, et de fuir l'horrible mort dont les menaces rugissoient autour d'elle, en gagnant l'appartement du Roi; et c'est avec vérité qu'elle a dit depuis, lorsqu'on lui a demandé une déclaration sur les faits de cette nuit : « J'ai tout vu, tout entendu, tout oublié. » La famille royale ne fut sauvée que par le remords- des gardes-françaises mêlés à l'insurrection. Ces soldats dont le cœur conservoit l'étincelle des sentiroens des anciens jours, s'emparèrent en ce moment de la salle des gardes-du-corps à l'entrée de l'appartement du Roi ; ils cou-
vrirent de leurs bonnets les têtes des nobles défenseurs, se placèrent eux-mêmes en sentinelles et firent manquer le but des conjurés. Le 6 octobre, lorsque le soleil eut rendu le jour, M. de Lafayette exprima au Roi, de la part du peuple, le vœu de voir Sa Majesté fixer sa résidence à Paris, en peignant le danger d'un refus, de couleurs effrayantes. Ce fut alors que ce prince ayant paru au balcon, afin d'annoncer au rassemblement séditieux son départ pour la capitale, des voix tonnantes demandèrent la Reine. Elle se montra entre monseigneur le Dauphin, et madame Royale. « Point d'enfants I s'écrièrent les mêmes voix . <c Marie-Antoinette fit retirer
sesenfans, etla fille des Césars promena seule ses regards sur la multitude, où la fureur fit place à l'admiration, et aux applaudissemens. Mais le Roi, sa famille, et les états généraux n'en furent pas moins entraînés à Paris, au milieu des meutes atroces qui avoient ensanglanté son palais, et qui por-
toient, sur des piques, les têtes de Deshuttes et de Varicourt , immolés à la porte de l'appartement de la Reine ; et l'auguste famille fut déposée dans le château des Tuileries inhabité depuis un siècle.
Cependant quoique la fidélité de quelques individus, de quelques corps même de l'armée, eût été altérée, la direction de l'administration restoit entre les mains des serviteurs du Roi, et ses adversaires, continuant à corrompre et à dissoudre, pensèrent à créer une force qu'on pût lui opposer. Telle fut l'origine de la garde nationale, que des émissaires , habilement répandus , soulevèrent dans tout le royaume. Elle fut d'abord bien étrangère aux projets des factieux, et ses phalanges appelées à la fédération du 1 4 juillet 1790, renouvelèrent le vœu monarchique consacré par les cahiers des assemblées électorales. Ce qui fit dire à Mirabeau : « Que » voulez-vous qu'on fasse d^un peuple qui ne sait que crier : vive le Roi! » On n'en peut
pas douter, les Français n'étoient pa» à la hauteur des crimes que les feuilles publiques ont long-temps palliés. Tout à coup des écrits périodiques remarquables par la grossièreté de leur style, et par leur haine contre la famille royale, furent presque gratuitement distribués, et distillèrent avec art les nouvelles idées accréditées par les philosophes et si tristement mises enjeu parles factieux. L 1 éloquence et le courage des parlemens, de Cabales, de Fabbé Maury n'eurent pour résultat que des insultes et des dangers.
Des mouvemens de sédition agitoient la capitale et se répétoient dans les provinces.
On brûloit les châteaux, on assassinoit des gentilshommes, des officiers fidèles : Finsubordination se glissoit dans tous les régimens, et rassemblée nationale fut obligée de soumettre par la force des armes la garnison de Nancy, où le jeune Desilles fit briller un modèle de la véritable noblesse.
Le feu alloit être mis à un canon pointé sur
M. de Bouille qui ù'étoit plus qu'à quelques pas, à la tête de ses troupes. Desîlles s'élança sur la lumière qu'il couvrit de son corps ; Le £anon ne fît pas feu; mais l'intrépide jeune homme tomba sous le fer des soldats du régiment de Château vieux*
Sur ces entrefaites, le Roi assistait, de sa demeure des Tuileries, à l'exécution de M. de Favras qui avoit agi avec un zèle inconsidéré : il voyoit mettre hors de cause les personnages accusés des crimes des 5 et 6 octobre : il voyoit désarmer et maltraiter des serviteurs plus dévoués que judicieux, qui s'étoient portés autour de lui pendant une émeute qu'on pouvoit croire dirigée contre sa personne, et dont les foibles armes donnèrent lieu au sobriquet de Chevaliers du poignard. Un jour enfin qu'il vouloit aller respirer à Saint-Cloud, une populace effrénée le fît descendre de voiture. Dans l'alternative continuelle d'accepter les décrets que l'assemblée présentoit à sa sanction ,
ou d'être assailli par les faubourgs, voyant saper une religion qui étoit sa seule consolation, immoler ou réduire à la charrue, une noblesse dont les privilèges étoient teints du sang versé pour la patrie, n'ét oit-il pas naturel , après deux ans de captivité , d'outrages et de douleurs, que Louis fît un effort pour essayer de faire entendre sa voix à son peuple?
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