‹ Tempérament et caractèreChapitre 24 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CONSÉQUENCES MORALES, ÉCONOMIQUES, JURIDIQUES, DE LA PSYCHOLOGIE DES SEXES. LE MOUVEMENT FÉMINISTE

I. — Nous avons vu quelle profonde différence de constitution et de tempérament, soit physique, soit moral, se manifeste entre les sexes dès le début de la vie. M. Geddes fait observer que les organismes qui ne sont point sexuels, comme les bactéries, n’occupent pas de place élevée dans l’ordre de la nature. Quant à la parthénogenèse, fût-elle un idéal organique, cet idéal a manqué à se réaliser1. Au lieu de faire des rêves sur ce qui aurait pu se produire, utilisons ce qui s’est produit et ne prétendons pas annuler le résultat d’une évolution de quelques millions d’années. La dissemblance entre les sexes ne peut ni ne doit être supprimée par le progrès des institutions et des mœurs; loin de là, dans les organismes supérieurs et dans les sociétés supérieures,

(I) Au reste, loin d’être un idéal, il est aujourd’hui prouvé que la parthénogenèse est une reproduction sexuelle dégénérée.

la division des fonctions ne fait que s’accuser davantage. C’est contrevenir à cette loi que de se flatter d’établir entre les sexes une identité de nature impossible, au lieu d’établir entre eux une croissante équivalence de fonctions. Les deux sexes, dans leur diversité nécessaire, sont dépendants l’un de l’autre et se valent l’un l’autre : voilà le vrai. Si, en moyenne, l’un a plus de puissance physique et intellectuelle, l’autre a plus de bonté; généralement, a-t-on dit, l’homme vaut plus et la femme vaut mieux. Le mépris de la femme est donc lui-même ce qu’il y a de plus méprisable. Et quoi de moins rationnel? L’oxygène dédaigne-t-il l’hydrogène, auquel il s’unit pour former l’eau ? Le rouge du spectre dédaignet-il le vert, avec lequel il se fond dans la lumière blanche ? Quant à la complète identification sociale et politique d’un sexe à l’autre, c’est un excès en sens contraire. Voltaire a dit:

Qui n’a pas l’esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur.

Il faut également avoir l’esprit de son sexe pour n’en pas avoir tout le malheur. Ici encore la physiologie nous éclaire. Les individus auxquels on a enlevé les organes de leur sexe en perdent les qualités propres et se ressemblent dans le même avilissement de l’espèce. Il en serait ainsi dans l’ordre social et politique, si les femmes voulaient se faire

hommes. I ne maîtresse anarchiste, clans une école de filles près de Saint-Pétersbourg, estimant cpie la prépondérance des « éléments émotionnels » chez les femmes constitue pour elles un désavantage, « une entrave à leur complète identité sociale et politique avec l’homme,» avait résolu de supprimer ce trait du tempérament féminin et de vivre une vie libre de ses conséquences: c’est pourquoi elle prescrivait à ses élèves de ne pas se marier. Malheureusement pour le système — et heureusement pour l’humanité — l’entreprise d’émousser la sensibilité féminine, héritage d’innombrables générations humaines et même animales, exigerait un nombre proportionnel de générations; or, pendant ce temps-là, les femmes seraient toujours obligées d’être, sinon épouses, au moins mères; ce qui les enferme (et nous avec elles) dans le plus secourable des cercles vicieux.

Que les femmes cessent de se donner, autant que les nécessités de la vie le leur permettent, à leur mari, à leurs enfants, à leur maison, vous verrez bientôt des générations sans moralité, l’amour redescendu à l’état d’une satisfaction brutale des sens, le mariage déprécié pourles soins qu’il impose à la femme, la séduction et la prostitution généralisées, avec leur cortège ordinaire d’avortements, d’infanticides, d’enfants abandonnés. La femme a toujours été l’héroïne de la famille, et, tant qu’elle

sera mère, là sera toujours le principal centre de son rayonnement. Qu’on songe aux types traditionnels de Pénélope, de Lucrèce, deA'irginie, de la mère des Gracques. Aussi l’instruction de la femme, tout en la rendant apte aux professions qui sont en rapport avec les capacités et avec la dignité de son sexe, devrait-elle la préparer avant tout à la vie domestique, à son rôle d’épouse, de mère et d’éducatrice. Il faudrait initier la femme, d’une manière générale, à ce qui constitue le patrimoine intellectuel et moral de l’espèce. C’est surtout pour les femmes que les études devraient être, au sens propre du mot, des «humanités». Par conséquent la morale, l’éducation, l’hygiène, la littérature, l’histoire, le droit usuel, la musique etle dessin, enfin les grands résultats des sciences joints à leurs plus utiles applications professionnelles, voilà ce qui répond le mieux à leur tempérament comme à leurs fonctions. Bien que l’homme soit avant tout le sexe actif, il se laisse encore plus guider par les sentiments que par les raisons; et comme la femme, essentiellement sensitive, agit sur nos sentiments, elle acquiert ainsi un considérable empire. 11 faut donc que ses sentiments soient beaux et bons .

(d) Guyau a excellemment marqué les principes qui doivent diriger l’instruction féminine : 1° la femme a moins de force en réserve pour suffire à la dépense considérable qu’entraîne le travail cérébral poussé au delà de certaines limites ; 2° les fonctions qui ont pour but la reproduction de l’espèce occupent une place bien plus impor-

II* — De môme que l’instruction des femmes aurait besoin d’être mieux organisée pour épargner à la fois l’ignorance aux unes et une érudition stérile aux autres, de môme la condition économique et juridique de la femme est loin de ce qu’elle doit être, de ce qu’elle sera un jour. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail de réformes qui soulèvent les plus difficiles problèmes: nous n’avons voulu que poser des principes généraux, dont on ne doit pas tirer précipitamment d’aventureuses conséquences b

tante dans l’organisme féminin que dans le masculin ; or, ces fonctions, selon tous ies physiologistes, sont en antagonisme avec une forte dépense cérébrale : la déséquilibration produite chez la femme par le travail intellectuel sera donc nécessairement plus forte que chez l’homme. Enfin, 3° les conséquences de cette déséquilibration sont encore plus graves pour l’espèce quand il s'agit de la femme. « L’instruction, remarque Guyau, est une chose excellente quand elle nous prépare au travail que nous devons faire, mais elle ne doit pas servir à nous dégoûter des seuls devoirs qui soient à notre portée et dans notre destination ; elle ne doit pas non plus, en multipliant le nombre des déclassés et des mécontents, soit dans un sexe, soit dans l’autre, devenir une cause de corruption morale et de perturbation sociale, tandis qu’elle serait, dans un état de choses bien ordonné, un moyen d’amélioration et de progrès. » S’ensuit-il que la femme ne doive pas être instruite ? Loin de là, et Guyau montre au contraire qu’elle doit être le plus instruite possible dans les limites de la force dont elle dispose. Si d'une part, moins robuste que l'homme, elle ne peut fournir à une égale dépense de travail intellectuel, d’autre part, étant destinée à être la compagne de l’homme et l’éducatrice de l’enfant, elle ne doit être étrangère à aucune des occupations, à aucun des sentiments de l’homme, surtout de ceux qui doivent être inculqués à l’enfant. « Le cœur de la mère est sa conscience; il faut donc en effet que ce cœur soit toute la conscience humaine en raccourci. » Education et Hérédité.

(1) Pour comprendre combien la lenteur et la précaution sont ici nécessaires, voyez où aboutissent dans la pratique M. Secrétan et M. Frank, qui, selon nous, passent beaucoup trop vite de principes mal assurés scientifiquement à des applications peu justifiées.

Dans l’ordre social, la femme a commencé par être la propriété de l’homme, une sorte d’animal domestique: le Décalogue lui-mème la place à côté du bœuf et de l’âne. Aujourd’hui, c’est le régime de la concurrence individuelle qui commence à s’établir entre les sexes, comme il s’est établi entre les individus : chacun pour soi. La lutte pour la vie met aux prises les hommes et les femmes, qui se disputent avec une âpreté croissante toutes les professions. Le salaire des femmes est inférieur de moitié environ à celui des hommes; des industriels avides abusent du bras des femmes et s’en font une arme de concurrence redoutable contre les ouvriers de l’autre sexe pour diminuer le taux des salaires. Dans nombre d’industries et de métiers, les femmes reçoivent un salaire insuffisant pour les besoins de l’existence. Le sexe féminin vient ainsi compliquer la question sociale et introduit un nouvel élément de concurrence individualiste dans la lutte pour la vie. En même temps, la famille est de plus en plus compromise, le mariage de moins en moins recherché, la maison et les enfants de plus en plus désertés. Sans doute on ne peut pas créer, au détriment des femmes, un nouveau délit, celui de travail. La destination de la femme est la vie de famille et la maternité, mais combien ne se marient pas ! On ne saurait pour cela les réduire au rôle de non-valeurs ni les empêcher d’utiliser leurs talents.

La culture de l’esprit, comme celle de la terre, devient de plus en plus intensive et extensive; la vie moderne est obligée de ne laisser aucune force vive sans emploi ; il y aurait des forces perdues pour l’humanité si la femme ne travaillait ni d’esprit ni de corps. Mais il faut que ces forces soient employées d’une manière conforme aux intérêts et aux relations naturelles des deux sexes, ainsi qu’aux intérêts des enfants et de la race. Nous ne croyons pas que notre régime d’individualisme dissolvant, contraire aux vrais besoins de la famille et de la société, doive être le dernier. Si la coopération et l’association doivent de plus en plus triompher, c’est surtout, semble-t-il, dans les rapports de l’homme et de la femme. Après avoir revendiqué l’égalité des sexes et leur libre concurrence, transition nécessaire à un régime supérieur, espérons que les réformateurs revendiqueront un jour leur union, leur « fraternité », et mieux encore !

Actuellement, les revendications des partisans de la femme ont un triple objet. Abolir la puissance maritale et fonder la famille sur le principe de l’équivalence des droits et des fonctions entre les époux, donner à la femme la libre gestion de ses biens et sa part légitime d’autorité sur les enfants; c’est la réforme familiale. Rendre accessibles aux femmes toutes les professions, libérales et industrielles; c’est la réforme économique. Enfin, recon-

naître aux femmes une part d’intervention limitée ou tout au moins de consultation, dans le règlement des intérêts publics; c’est la réforme administrative et politique.

Dans l’ordre juridique, de grandes réformes sont nécessaires et dès à présent possibles1. Nous ne dirons pas avec Proudhon que le mariage se définisse essentiellement « l’union de la force et de la beauté », quoiqu’il soit vrai de dire qu’en moyenne l’homme est une nature en prédominance de force et la femme une nature en prédominance de grâce. On pourrait objecter que l’homme n’est pas nécessairement fort et laid, la femme

(1) Dans les Élats de l’Est de l’Union américaine (New-York, Kentucky, Kansas, etc.), au Canada, en Angleterre, depuis 1883, dans la colonie anglaise de Victoria, etc., le mariage n’entraîne pour la femme aucune incapacité, en ce qui concerne le droit d’acquérir, de disposer et de contracter. Ses biens sont toujours présumés lui appartenir comme propriété séparée. En Italie, le nouveau code civil de 1866 a établi la séparation de biens comme régime légal du mariage, au lieu de la « communauté de biens » du code Napoléon, qui a paru être, en réalité, la confiscation des biens et des droits au profit d’un seul. Le code russe n’établit aucune confusion entre le patrimoine des époux : la femme peut administrer, aliéner, hypothéquer ses biens sans le consentement de son mari. Le régime de communauté véritable, qui confère aux époux des droits et des prérogatives identiques, est appliqué dans plusieurs Etats de l’Ouest de l’Union américaine, comme la Californie. Le nouveau code portugais l’a mis en vigueur : les époux ne peuvent agir l’un sans l’autre; le mari, pas plus que la femme, ne peut aliéner ou hypothéquer les biens communs sans le concours de l’autre conjoint. Celui des époux qui contracte sans l’assentiment de l’autre ne grève que sa part de la communauté. Or, dans aucun de ces pays, la femme ne s’est montrée inférieure à sa tâche, ni incapable d’administrer ses biens, ni de mauvais conseil. Tout au contraire, elle a acquis plus de valeur et d’autorité auprès de son mari, qui se trouve disposé a plus d’égards envers elle.

belle et faible; mais nous reconnaîtrons que les qualités masculines et paternelles d’une part et les qualités féminines et maternelles d’autre part, toutes également nécessaires à la race, ne se paient pas réciproquement, les premières en faveurs et les secondes en services; que le mariage n’est pas un contrat d’intérêt ni de plaisir; que, dans la pureté de son idée, il doit être un dévouement mutuel et absolu, entre deux sexes qui, différents par leurs qualités propres, doivent être au point de vue moral en parfaite équivalence. Dévouement pour dévouement l’un envers l’autre et dévouement commun aux enfants, tel est le pacte conjugal le plus conforme à la nature et en même temps le plus voisin de l’idéal. 11 ne s’agit plus, comme entre les personnes du même sexe, de service pour service, de produit pour produit, ce qui est le fondement de l’ordre économique; il s’agit d’amour pour amour, ce qui fonde l’ordre moral. La balance des droits et des devoirs respectifs de l’homme et de la femme doit être établie d’une manière telle qu’il y ait entre les deux sexes « égalité de bien-être et d’honneur » , dans l’inégalité même des fonctions; le législateur est tenu d’assurer cette équation : on ne peut donc admettre que la femme soit traitée « comme si son sexe impliquait déchéance1».

(1) Proudhon, dans ses bons moments, a parfaitement vu que tout ce qui tend à diminuer ou à abolir les diflérences qui doivent exister

Outre la conservation de l’espèce, le caractère féminin a pour objet, comme Kant l’a fort bien vu, la culture morale de la société humaine et son raffinement par la femme. Ne laissez sur terre que des hommes en lutte les uns avec les autres, vous verrez subsister, sous les formes mêmes du progrès intellectuel, une véritable barbarie de mœurs, et c’est alors, véritablement, que la théorie darwinienne de la force aura sa réalisation. La femme introduit parmi les hommes ce grand correctif de la force qui est la douceur. Par l’amour qu’elle inspire et qu’elle partage, elle fait de l’animal humain un être aimant; elle l’adoucit, elle l’enchaîne non plus par le droit

entre les qualités respectives de l’homme et de la femme, à rapprocher la femme du type masculin, tend à détruire le mariage en lui ôtant sa raison d’être, à en relâcher les liens, à le remplacer par le communisme et par la prostitution, à atteindre ainsi la société entière dans ses sources familiales. Changez, modifiez ou intervertissez par un moyen quelconque le rapport normal des deux sexes, vous détruisez le mariage dans son essence. Peut-être pourrez-vous avoir encore des pères et des mères, comme vous avez des amants, mais vous n’aurez plus de famille, et, sans famille, « votre constitution politique sera un communisme », c’est-à-dire « la pire des tyrannies ».

C’est la nature même qui, en constituant les sexes tels qu’ils sont, a constitué le mariage. Supposons qu’elle ait voulu établir la société humaine sur un autre mode. Qu’avait-elle à faire? Le plan quelle a suivi nous indique celui qu’elle a rejeté : « c’était de répartir également toutes les facultés entre les sexes, de leur donner à tous deux puissance égale et beauté égale, de rendre la femme vigoureuse, productrice, guerrière, philosophe, juge, comme l’homme; l’homme joli, gentil, mignon, agréable, angélique et tout ce qui s’ensuit, comme la femme ». Dans ces conditions, il est clair que l’homme et la femme, ayant chacun la plénitude d’attributions que nous ne trouvons aujourd’hui que dans le couple, similaires en tout, « moins ce que je n’ai pas besoin de dire », seraient dans des relations tout autres que celles que suppose actuellement le mariage.

du plus fort, mais par le droit du plus faible et du plus aimant. C’est ce que les anciens avaient symbolisé par la déesse de la beauté désarmant le dieu de la force. Le rapport de l’homme à la femme devient ainsi un rapport de magnanimité. La persuasion fait place à la contrainte. La bonté entre dans le monde avec l’amour, par cela même la moralité, tout au moins cette douceur des sentiments, du langage et des manières qui annonce la moralité et en est l’aube. C’est la femme qui, au sein de la guerre, a introduit le principe de la paix.

L’union de l’homme et de la femme ne rentre point dans les formes multiples de la lutte pour la vie, telle que l’a décrite Darwin. Si les femmes étaient de môme sexe que les hommes, si elles étaient simplement une autre espèce d’hommes, elles auraient été bientôt éliminées de la surface de la terre, comme dit le professeur Cope, par l’action des lois ordinaires de la survivance du plus fort, ce Et c’est ce qui arrive, même dans notre histoire moderne pour les hommes qui possèdent des caractères féminins marqués. » Mais la femme, n’étant point du môme sexe que l’homme, répond à une nécessité universelle et se trouve placée dans une position meilleure que l’homme dans la lutte pour l’existence. L’antagoniste de l’homme, qui est tout autre homme, est rayé de la liste des antagonistes de la femme, avantage qu’elle ne saurait estimer

trop haut. Non seulement l’homme n’est pas un compétiteur de la femme dans la lutte contre les forces de la nature, mais il est pour elle un aide actif. 11 partage avec elle ce qu’il a su tirer et de la nature et des autres hommes. La protection que l’homme assure à la femme est un équivalent pour les services qu’elle rend comme épouse, mère, éducatrice, gouvernante de la maison.

En ne tenant aucun compte des données de la biologie et de la psychologie, le politique et l’économiste se condamnent à une foule d’erreurs. L’illusion du politicien, c’est de croire que la question des sexes est essentiellement réglée selon qu’on accorde ou refuse «l’affranchissement des femmes», tandis qu’il s’agit de déterminer des droits différents qui consacrent des fonctions différentes, mais équivalentes pour la société et motivées elles-mêmes par la différence du tempérament physique ou moral. Les politiciens de l’émancipation s’imaginent que la condition actuelle des femmes est uniquement le résultat de la tyrannie masculine, des abus engendrés par la force plus grande des muscles et du cerveau. Ils croient confirmer cette vue historique en nous montrant cette tyrannie de l’homme encore vivante chez les races les plus sauvages ou les plus dégénérées. M. Geddes leur répond qu’il ne faut point se fier au témoignage peu sympathique et peu éclairé des voyageurs, « missionnaires ou

colons cîe race blanche ». Faut-il blâmer aussi vite « le pauvre sauvage qui reste couché, oisif, au soleil, des jours entiers, au retour de la chasse, tandis que sa femme, lourdement chargée, moud et travaille sans plainte ni cesse? » Réfléchissez aux efforts extrêmes qu’entraîne, chez le sauvage, une lutte incessante avec la nature et avec les autres hommes, pour la nourriture et pour la vie; considérez la nécessité qui en découle d’utiliser chaque occasion de repos pour se refaire, pour pouvoir parcourir la vie courte et précaire si indispensable à la femme et aux enfants, et vous reconnaîtrez, ditM. Geddes, que, «étant données les circonstances, cette grossière économie domestique est la meilleure et la plus humaine ». De même, le voyageur citadin qui' ne voit dans le laboureur « qu'une brute gloutonne, avalant le morceau de salé pour laisser le pain à sa femme et à ses enfants » , réfléchit-il que, si le laboureur agissait autrement, « la ration future serait encore plus maigre, par la diminution de ses forces, la perte de son occupation ou celle de sa santé » ? M. Geddes exagère l’esprit de justice des sauvages et celui même de nos paysans ; mais il est certain que, dans la question des sexes, on ne doit pas s’en tenir à la considération superficielle et incomplète d’un sexe isolé : en se préoccupant de l’un, il faut toujours se préoccuper de l’autre.

Dans une récente étude publiée par la Revue clés

T6VUGS , M. Ferrero ci étudié ici formation d un nouveau célibat qui, tout eu n’ayant pas une base religieuse, menace, à l’en croire, d’arriver aux proportions que le monachisme atteignit à certaines périodes du moyen âge. Il s’agit de ce « troisième sexe » formé par les filles non mariées. Dans tous les pays du monde civilisé, le mariage devient plus difficile. Chez la femme, et dans les conditions sociales d’aujourd’hui, « le célibat suppose presque toujours la chasteté et la chasteté implique la suppression absolue de la maternité, c’est-à-dire de la fonction pour laquelle toute la femme est créée, corps et esprit ». Un tel état de choses doit altérer profondément la psychologie des femmes, et le nombre croissant de ces femmes doit exercer une influence considérable sur la société. En Angleterre, le nombre des femmes non mariées, des spinsters, est immense, surtout dans la bourgeoisie haute et moyenne. Presque chaque famille en a une, parfois meme deux ou trois, car lorsqu’il y a plusieurs jeunes filles, il est difficile qu’on réussisse à en marier plus d’une; «et toutes ensemble les vieilles demoiselles de l’Angleterre forment une armée formidable, une classe sociale assez puissante et curieuse, dont l’influence n’est pas à méconnaître ». La fleur de la jeunesse mâle s’en va aux colonies ; or, chaque émigrant est un mari qui part et les femmes qui restent à la maison voient ainsi diminuer les chances

de trouver l’homme avec qui fonder leur famille. La suppression de l’amour et de la fonction maternelle altère sans doute la personnalité féminine de plusieurs côtés, car une femme qui n’est ni mère, ni épouse, est une femme incomplète; mais, par d’autres côtés, selon M. Ferrero, cette suppression renforce la personnalité, en rendant possibles certains développements exagérés et certaines hypertrophies partielles, qui peuvent dédommager des autres imperfections. Or, supprimez la dépense physiologique et psychique de la maternité et tout ce capital de force « reste à la disposition de la femme pour les buts personnels ». « Avec un peu d’imagination, ajoute M. Ferrero, on pourrait comparer cette classe de femmes aux ouvrières neutres des abeilles ; elles portent dans la lutte pour la vie une masse de forces, plus petite si vous voulez, mais plus concentrée, qui leur assure presque toujours des victoires brillantes. » Interrogez presque tous les commerçants et industriels anglais qui emploient des spinsters : ils vous diront presque tous qu’ils sont plus contents d’elles que des hommes; c’est donc une formidable concurrence que ce troisième sexe va faire, fort de son infécondité, aux hommes et aux femmes, partant un nouvel élément de perturbation dans la vie sociale. « Au fond, dans un régime de lutte si acharnée, c’est une supériorité que d’avoir un besoin de moins à satis-

faire, quelles qu’en soient les dernières conséquences. » Les spinsters riches, qui ne doivent pas travailler pour vivre, dont l’esprit est absolument libre de tout souci de famille, cherchent instinctivement quelque chose à faire, surtout dans un pays où l’activité est presque un besoin psychologique de la race. Or, dans cette recherche, chacune suit ses goûts; comme il y en a qui s’adonnent à la religion, à l’art, à la littérature, il y en a un certain nombre qui se jettent dans la politique. Une autre curiosité psychologique de la société anglaise, produite en partie, selon M. Ferrero, par l’influence morale des spinsters , est la religion de l’animal, avec la lutte contre la vivisection. « Les femmes non mariées aiment en général les animaux, car elles satisfont partiellement par cette voie les instincts maternels. » La femme a besoin d’aimer et de protéger des êtres faibles.

Il faut a présent voir le bon côté, les services rendus par la femme non mariée. On sait que l’Angleterre est le pays où les entreprises philanthropiques ont pris le développement le plus grand; la variété de leurs formes, l’immensité et la perfection de leur organisation, les richesses dont elles disposent sont inouïes. « Dans presque toutes ces institutions, vous trouvez que des misses , de vieilles demoiselles en sont l’âme et le soutien : souvent elles ont conçu et fondé l’institution; presque tou-

jours, elles dirigent l’entreprise, elles vont chercher l’argent, elles travaillent réellement à la place des hommes, dont les noms apparaissent dans les prospectus du conseil d’administration, mais qui ont trop de choses à faire pour s'en occuper sérieusement. » Les femmes non mariées se mêlent de môme à toutes les agitations en faveur de quelque classe malheureuse et en sont les apôtres les plus enthousiastes. « Vous les trouvez dans toutes ces croisades sentimentales, dans celle pour l’abolition de l’esclavage aux colonies comme dans celle pour la réforme des maisons de fous, ardentes, infatigables, heureuses de se dévouer pour le bonheur d’une foule de malheureux, réels ou imaginaires; reproduisant parfois le type de Don Quichotte et parfois des grandes saintes, mais toujours sympathiques, toujours dignes d’admiration et de respect. » La conséquence est assez curieuse : c’est que nous voyons de nos jours se former par lui-même et sans influence d’idées religieuses, « ce célibat philanthropique qui avait été jusqu’ici un monopole du christianisme». L’Angleterre est pleine de nonnes qui, sans avoir fait de vœux et tout en vivant au milieu de la société, accomplissent exactement la même fonction psychologique et sociale que les « sœurs de Marie auxiliatrices » ou les « petites sœurs des Pauvres». M. Ferrero conclut qu’une société finit souvent, sans le savoir, par exploiter à son avan-

tage ses propres maladies et par faire accomplir une fonction vitale même aux parties morbides de son propre organisme. C’est lin phénomène pathologique que cet immense célibat de femmes; « la société anglaise en a tiré l’organisation de la charité la plus libre, la moins dépendante d’idées d’une autre espèce, et par cela môme la plus merveilleuse ».

III. — Au point de vue social et économique, les femmes ont obtenu l’accès d’une foule de professions qui leur étaient autrefois fermées.

En Europe, elles sont partout admises dans les universités , sauf en Autriche et en Allemagne. Cette dernière se montre en général « réfractaire aux revendications féministes », et elle conteste même aux femmes l’aptitude et l’énergie de caractère que réclame l’enseignement des filles; dans les écoles publiques, les institutrices ne forment qu’une infime minorité.

D'après la Revue scientifique du 20 mai 1893, dans nos sept Facultés de médecine, 129 femmes étaient inscrites : 22 Françaises, 27 Polonaises, 68 Russes, 4 Roumaines, 2 Anglaises, 2 Serbes, 2 Rulgares, 1 Turque et 1 Allemande. Étaient inscrites : à la Faculté de droit de Paris, 2 femmes (1 Russe, 1 Alsacienne); aux Facultés des sciences, 29 femmes (23 Françaises, 2 Polonaises, 3 Russes, 1 Américaine) ; auxFacultés des lettres, 249 femmes :

226 Françaises, 1 1 Russes, 4 Roumaines, 3 Anglaises, 2 Américaines, 1 Italienne, 1 Suissesse, 1 Allemande). Enfin, 14 Françaises suivaient les cours des Écoles de pharmacie. Ce qui porte à 403 le nombre total des étudiantes. Ce sont les études de droit qui, chez nous, attirent le moins les femmes.

Seules en Europe, la Suède et la Roumanie ont jusqu’ici permis aux femmes d’entrer au barreau. En revanche, partout, sauf en Autriche et en Allemagne, les médecins-femmes se multiplient, parce qu’elles répondent à un besoin. A Londres, il y a une école spéciale de médecine pour les femmes, qui, en 1890, comptait trente-quatre élèves. Dans le nouvel hôpital pour femmes d’Easton Road, la direction est entièrement féminine. L’Université de Saint-Andrews vient d’ouvrir ses portes aux femmes.

En Amérique, la profession d’avocat est légalement accessible aux femmes dans la Californie, l’Illinois, l’Iowa, le Massachusetts, le Minnesota, le New-York, l’Ohio, le Wisconsin, le Kansas, etc. Une loi fédérale de 1879 autorise meme toute femme qui aura été durant trois ans membre du barreau de la cour suprême d’un État ou territoire à exercer comme avocat devant la cour suprême des États-Unis. Au commencement de 1891, 1 10 femmes, inscrites au tableau des avocats, plaidaient devant les tribunaux américains, et se chargeaient de défendre les prévenues de leur sexe. Par

une conséquence naturelle, les femmes ont pris rangdans la magistrature; dans le Kansas, le Wyoming, le Missouri, la Colombie, elles occupent des sièges de juges de paix. Mieux encore, en 1892, dans l’État de Montana, miss Ella Knowles a été nommée procureur général. Les femmes notaires ou greffiers ne sont pas rares; deux États, ceux de l’Ohio et de Wisconsin, leur ont ouvert ces carrières par des lois spéciales

Les Américaines occupent de nombreuses situations dans le fonctionnarisme administratif. Comme chez nous, elles sont admises à un grand nombre d’emplois inférieurs dans la sténographie, la télégraphie, les postes1 2. On peut regarder comme « plus étrange de les voir, au ministère de la Guerre,

(1) Voir dans la Revue encyclopédique (1893) l'excellente étude de M. G. Lejeal sur le Mouvement féministe.

(2) Le nombre de femmes employées en France, dans les chemins de fer, s’élève à 24,080; dans les postes, les télégraphes et la Caisse d’épargne nationale à 8,128.

En Angleterre, le nombre des femmes employées aux postes et aux télégraphes atteint 2b, 928. La proportion des femmes employées en ce pays, relativement aux hommes, est de 20 p. 100.

En Suisse, il n'est fait aucune distinction entre les candidats hommes et les candidats femmes. On ne demande pour se présenter aux examens des postes et télégraphes que d’être âgé de seize ans au moins, de trente ans au plus et d’avoir une bonne santé. Les appointements sont les mêmes pour les deux sexes.

En Espagne, 400 femmes environ sont employées aux télégraphes.

En Suède, il y a plus de femmes que d’hommes au service télégraphique, 459 femmes pour 252 hommes.

En Finlande, le tiers des employés des postes est formé par des femmes.

En Allemagne, il y a dans le service des postes et télégraphes un

remplir des emplois qui exigent, dit-on, en France et ailleurs, des connaissances et des aptitudes spéciales, ou d’en rencontrer cinq attachées au secrétariat de la cour d’appel de Boston. Sous la présidence de M. Ilarrison, c’était une dame qui occupait les fonctions de secrétaire de la présidence. En 1891, dans les ministères à Washington, sur 17,039 fonctionnaires il y avait 6,105 femmes1 ». Il n’est plus de carrières en réalité auxquelles ne puissent prétendre les Américaines. Sans parler de la médecine, qui ne comprend pas moins de 10,000 doctoresses, l’architecture et l’art de l’ingénieur comptent plusieurs notabilités féminines. On cite entre autres Mme Robling, qui prit la direction des travaux du célèbre pont de Brooklyn, que son mari malade n’avait pu achever et qu’elle conduisit « à l’admiration de tous ». L’instruction publique dans l’Amérique du Nord est en grande partie confiée aux femmes; il n’y a pas moins de 191,000 ins-

nombre considérable de femmes et les employés des téléphones sont presque tous des femmes.

En Autriche, la poste emploie 250 femmes et les téléphones 630.

En Hongrie, la proportion des femmes employées est de 267 femmes pour 7,713 hommes.

En Russie, il y a 874 femmes dans le service télégraphique.

En Italie et en Hollande, les femmes ne peuvent occuper que des situations inférieures.

Il y a des femmes typographes attachées au Parlement danois. L’une d’elles, M1Ie E. Grundtvig, écrivain de talent, est un des leaders du mouvement féministe en Danemark

(1) Revue encyclopédique (1893).

ti tutrices. « En général, l’Américain est peu friand de positions officielles, à moins qu’elles ne soient très fortement rétribuées ; il préfère la liberté qui lui permet de se livrer aux spéculations industrielles et commerciales et d’arriver à la fortune. C’est là surtout ce qui laisse en Amérique tant de fonctions à la disposition des femmes1. »

IV. — Au point de vue politique, le mouvement féministe nous fournit un étonnant exemple de l’influence exercée par les idées. Il y a vingt-cinq années seulement que Stuart Mill s’est mis à prêcher « l’émancipation des femmes ». On s’est moqué de lui au premier abord; il ne s’est pas découragé. Il a fini par faire conférer aux femmes de son pays les droits civils et domestiques dont elles étaient privées; puis sont venus, beaucoup plus contestés et plus contestables, les droits de vote en matière d administration , qu’on a fini par accorder aux femmes. La majorité actuelle du Parlement est favorable à leur accession aux droits politiques, et on s’attend un jour ou l’autre à voir voter les femmes pour les élections à la Chambre des Communes. De telles réformes ne peuvent manquer d’avoir des conséquences graves, les unes en bien, les autres en mal, peut-être; et c’est un philosophe,

(I) Revue encyclopédique (1893). Ibid

tout entier au service d’une idée, qui a préparé cette rapide révolution sociale dans un pays réputé conservateur. Déjà les femmes sont en possession du suffrage administratif pour le règlement des affaires communales, principalement des matières d’assistance et d’enseignement, en Angleterre, en Écosse, au Cap, dans les sept colonies australiennes et dans les sept provinces du Dominion canadien. Le mouvement a gagné la Suède, la Finlande et l’Islande; les quinze provinces de la Cisleithanie; la Hongrie, la Croatie, la Russie; les communes rurales des provinces orientales de la Prusse, celles de la Westphalie, du Schleswig-Holstein, du Brunswick et de la Saxe; du Wyoming et du Kansas. Les droits des femmes sont d’ailleurs plus ou moins étendus dans ces divers pays; tantôt les femmes sont électeurs et éligibles, tantôt électeurs et non éligibles, etc. Les matières communales ou provinciales où elles interviennent sont également plus ou moins nombreuses. Il y a même trois États de l’Amérique du Nord, le Massachusetts, le Rhode-Island et New- York, qui ont des femmes de police (police-matrons), attachées aux postes spéciaux où l’on conduit les femmes en état d’arrestation. Des jurys mixtes, composés d’hommes et de femmes, fonctionnent dans l’État de Wyoming depuis 1869 1 .

(1) M. John Kingman, conseiller à la cour suprême des États-Unis, dit à ce sujet dans son rapport de 1892: « Quand les hommes com-

Dans ce môme État, les femmes jouissent de l’égalité politique la plus absolue. Au reste, elles se sont toujours montrées défavorables à la candidature des personnes de leur sexe ; elles n’ont pas cherché à retirer de leur vote des avantages particuliers, ni à faire augmenter le nombre des emplois qui leur étaient réservés. Selon M. Adams, secrétaire de la Société d’histoire au Kansas, les femmes de ce pays, où elles jouissent des droits de suffrage municipal, se sont surtout préoccupées dans leurs votes du bien-être de la communauté, portant leur attention sur les questions d’intérêt matériel, réclamant des améliorations en matière scolaire et en matière d’hygiène publique. Elles ont cherché à renverser les administrations locales qui s’étaient compromises dans des spéculations avec les sociétés d’éclairage ou les compagnies des eaux; elles se sont efforcées de soustraire les administrations aux influences démoralisatrices et aux corruptions qui sévissaient partout.

posaient seuls le jury, les tribunaux furent toujours impuissants à faire exécuter la loi sur l'ivresse, sur le jeu, sur la débauche et sur le désordre sous toutes ses formes... Quelques dames à chaque session ont mis bientôt fin à cet état de choses... Les femmes qui ont fait partie du jury se sont toujours acquittées avec succès de leurs fonctions. On n’a jamais vu, ni au civil, ni au pénal, de verdict réformé, quand les femmes ont fait partie du jury. Elles prêtent une plus grande attention à la marche de la procédure... Elles se laissent moins influencer par leurs relations d’affaires et par les considérations du dehors; elles apportent une conscience plus scrupuleuse dans l’accomplissement loyal de leur charge... Les femmes sont dispensées de siéger dans les affaires à scandale. »

Ce qui ressort de toutes les observations impartiales sur le rôle des femmes, soit dans la politique, soit dans l’administration, aux pays où elles sont plus ou moins émancipées, c’est l’esprit pratique et utilitaire dont elles font preuve, en même temps que leur esprit moral et religieux. Sous ce dernier rapport, leur influence s’est montrée plus d’une fois heureuse. Quant à leur utilitarisme pratique, il n’olFre pas de grands inconvénients et a même souvent des avantages en matière d’administration purement locale, de contributions, d'assistance, etc. Mais cet esprit pourrait avoir de fâcheuses conséquences dans les questions de politique générale et dans les questions d’enseignement. On sait ce que vaut une politique à courtes vues, qui ne se préoccupe que des intérêts immédiats et directs, sans apercevoir les conséquences lointaines et indirectes. Et de même, dans l’instruction publique, la tendance trop utilitaire aboutirait à l’abaissement de la science et de l’art désintéressés, de la spéculation, sans laquelle la pratique même est bientôt stérile. L’utilitarisme va croissant parmi les hommes eux-mêmes, surtout dans les nations démocratiques, à mesure qu’un plus grand nombre de simples et d’ignorants sont appelés à diriger les affaires. Il est difficile de prévoir ce qui arrivera si les femmes, à leur tour, pèsent de leur poids dans la balance politique. Leur influence la plus heureuse, outre la lutte contre

l’alcoolisme, serait sans doute celle qu’elles exerceraient en faveur de la paix. Encore ne saurait-on, dans l’état actuel de l’Europe, accepter la paix à tout prix.

Ajoutons qu’il est bien difficile de concilier les devoirs d’épouse et de mère, le soin de la maison et des enfants, la retenue, la pudeur et la modestie de la femme, enfin le respect qui lui est dû, avec les luttes, les agitations, les violences et le sans-gêne de la politique. Comment cumuler les fonctions de mère et celles de citoyen ? Quant aux jeunes filles, l'arène politique est-elle le milieu qui leur convient? Les politiciens sont déjà une plaie ; faudra-t-il faire encore connaissance avec les politiciennes?... Peutêtre .

En somme, il y a une mesure à garder dans les revendications féminines, mais quelque opinion qu’on ait à ce sujet, il est certain que la civilisation d’un peuple peut se mesurer au degré d’humanité et de justice dont les hommes font preuve envers les femmes. Celles-ci, en effet, étant les plus faibles, l’homme n’a guère , pour contenir son propre égoïsme dans ses rapports avec l’autre sexe, que des raisons d’affection et de moralité. Certes, la civilisation ne consiste pas à détruire la nature ni à confondre les fonctions normales de l’homme et de la femme; mais, ces fonctions étant également néces-

saires à l’espèce, les deux sexes doivent avoir des droits et des devoirs, sinon toujours identiques, du moins toujours équivalents. Chacun sent d’instinct, par exemple, l’équivalence qui existe entre l'impôt du sang pour la défense extérieure et les travaux de la maternité pour la conservation et l’éducation de la race. Ici l’identité des fonctions est visiblement impossible, et elle est remplacée par une équivalence de devoirs, qui, d’ailleurs, aurait besoin d’être mieux réglée par la loi. Trouver en tout la balance équitable, assurer partout l’équation entre les devoirs et les droits: — dans la famille, par une distribution meilleure du pouvoir et des fonctions; dans la vie sociale, par une juste extension des droits civils de la femme; — substituer ainsi progressivement au régime de la sujétion le régime de la justice, n’est-ce pas là un des plus grands problèmes qu’auront à résoudre les sociétés futures? On tranche beaucoup trop simplement ce problème en disant, avec M. Secrétan : « La personne, en tant que personne, est son but à elle-même; toute la question est donc de savoir si la femme est une personne, ou si la femme existe exclusivement pour notre avantage et nos plaisirs. » M. Secrétan oublie la famille et la race; il traite l’homme et la femme comme des unités abstraites, existant chacune pour soi ; il néglige non seulement la solidarité de l’individu et de la société, mais encore la solidarité des deux sexes.

L’homme et la femme, au lieu d’être des personnalités absolument indépendantes, forment déjà un tout naturel; ils doivent, de plus en plus, former un tout moral et social. L’un ne doit pas être la répétition et le redoublement de l’autre : il doit en être le complément. Et si vous y ajoutez l’enfant, en vue duquel existe l’union de l’homme et de la femme, vous aurez la véritable trinité humaine : trois personnes en une seule.

Page 1