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CHAPITRE PREMIER

I. — Les anthropologistes sont loin de s’accorder sur les races humaines. Ils ont longtemps réduit les types de l’humanité à trois: le blanc, le jaune, le nègre. De nos jours, on n’admet plus que cette division selon les couleurs soit scientifique. A plus forte raison le désaccord est-il grand sur la parenté originelle des diverses races. L’origine animale de 1 espèce humaine est seule démontrée par deux espèces de preuves, celles que les anatomistes Lient des <c anomalies » et des organes rudimentaires. Les anomalies supposent le réveil, les organes rudimentaires la persistance d’une influence ancestrale : c’est l’atavisme. L’embryon, en particulier, traverse les diverses phases ataviques avant de se fixer dans la forme humaine. Ces preuves concourent à établir que l’homme est un primate. L ordre des primates comprend trois sousordres : hommes, singes, lémuriens. Les anthropoïdes actuels ne sont qu une famille parmi les

singes et ce n’est pas d’un de ces anthropoïdes que l’homme a pu descendre. Le type des anthropoïdes et celui des hommes se rapprochent dans l’entance, au physique et au moral, mais ils vont ensuite s’écartant l’un de l’autre; c’est la preuve que leur souche fut jadis commune, mais que l’un ne procède pas de l’autre. L’homme n’a pu descendre que d’un singe qui n’était pas un de nos anthropoïdes, ou d’un animal antérieur aux singes eux-mêmes. « Au point de vue anatomique, avoue un des esprits les plus prudents et les plus persuadés de la supériorité humaine, M. de Quatrefage, l’homme diffère moins des singes supérieurs que ceux-ci ne diffèrent des singes inférieurs. » Les anthropoïdes actuels disparaîtront tôt ou tard. Si ces vivants intermédiaires entre l’homme et les singes n’eussent pas existé de notre temps, l’homme eût paru bien autrement isolé aux yeux du vulgaire. De même les races humaines les plus inférieures disparaissent. Quand ces chaînons n’existeront plus, l’homme pourra se croire un être tout à fait à part1. Les anthropoïdes actuels, en somme, sont des êtres attardés dans leur développement ; leurs formes ont même subi une véritable dégradation vers un type zoologique inférieur. Cette dégradation se dessine et s’accentue lorsque l'individu

(l) Voir Vianna de Lima, L'Homme selon le transformisme. Alcan, 1888.

marché vers l’âge adulte et la vieillesse. Au contraire, comme nous venons de le dire, l’anthropoïde enfant est plus voisin de nous et rappelle mieux le type ancestral, qu’une évolution rétrograde dénature dans la suite. Comme les enfants des races humaines inférieures, les jeunes singes apprennent beaucoup mieux et se montrent plus intelligents; par la suite, ils reculent. « Si l’homme, dit Darwin, n’avait pas été son propre classificateur, il n’eut jamais songé à fonder un ordre séparé pour s’y placer. » Il est vrai que le pouvoir même de la classification scientifique est précisément ce qui caractérise l’homme. Ce dernier, se mettant en pensée au-dessus des animaux, s’y est mis du coup en réalité. Mais ce pouvoir de généraliser et de raisonner n’est que le développement de fonctions psychologiques qui, à l’état rudimentaire, sont déjà chez les animaux.

Il existe une psychologie des espèces et des races qu’on pourrait appeler surnaturelle et miraculeuse: c’est celle qui consiste à expliquer les facultés propres à une espèce ou à une race par une intervention particulière de la divinité, dotant l’être d’attributs nouveaux que n’aurait pu produire le développement des fonctions mentales déjà existantes. M. Alfred Wallace, tout en admettant que, sous le rapport physiologique, l’homme descend d’un ancêtre commun aux hommes et aux anthropoïdes actuels, croit

que certaines de nos facultés mentales, par exemple les facultés mathématique, artistique, musicale, religieuse, n’ont pu être mises en nous que par un acte spécial de la divinité. La raison qu’il en donne, c’est que ces facultés ne sont en rien indispensables à l’existence matérielle de l’homme et que, par suite, elles échappent à la loi générale de sélection. Cet argument suppose un utilitarisme poussé à l’extrême; il semble que rien ne puisse exister dans la nature sinon ce qui est strictement nécessaire à l’existence d’un être. Mais alors, pourquoi la coquille roulée par les mers offre-t-elle de si brillantes couleurs, des dessins si compliqués et si réguliers tout ensemble? Est-il indispensable à la survivance des coquilles les plus aptes qu’elles soient si bien peintes? Et la musique du rossignol, est-elle absolument nécessaire à l’existence de l’espèce ? Les gammes et les trilles du chant de l’oiseau sont-ils le résultat du seul besoin? N’arrive-t-il jamais aux animaux de jouer pour le plaisir de jouer, comme de chanter pour le plaisir de chanter? Même avec l’explication étroite et incomplète tirée exclusivement de la lutte pour l’existence, on ne voit pas que « la faculté mathématique » soit assez inutile à l’homme pour supposer une grâce spéciale du créateur. Quant à la faculté religieuse, elle est le développement dernier de trois sentiments qui, à l'origine, furent essentiellement vitaux: la crainte de

l’inconnu, la curiosité de l’inconnu, enfin la représentation de l’inconnu à l’image du connu. Les miracles sont donc inutiles pour expliquer l’évolution physique et mentale de l’espèce humaine au sein d’une espèce antérieure.

En histoire naturelle, on nomme espèce un ensemble d’individus semblables entre eux par des caractères très importants ; quelques naturalistes veulent de plus une même filiation, mais c’est un point sur lequel on n’est pas d’accord. Aussi l’idée d’espèce reste-t-elle quelque peu flottante. Supposons maintenant que, parmi les individus d'une espèce, il y en ait chez qui certain trait particulier s’exagère et franchisse les limites normales (d’ailleurs mal déterminées), ce changement constituera une variété individuelle. Si cette variété devient héréditaire, elle constituera une race. En 1803, M. Descenet découvrit, dans sa pépinière de Saint-Denis, au milieu d’un semis de faux acacias, un individu sans épines. C’est de cet individu, multiplié par marcottes et boutures, que sont descendus tous les faux acacias sans épines répandus aujourd’hui dans le monde entier. Ces individus produisent des graines, mais ces graines mises en terre n’engendrent que des faux acacias avec épines. La variété ici n’a pu devenir race. En revanche, il y a bien des plantes, des arbres fruitiers, des légumes, dont les variétés sont devenues héréditaires : les

pruniers, les pêchers, la vigne en sont clés exemples. De même, parmi les animaux, les chiens offrent environ quatre-vingts races distinctes. Les différences anatomiques vont chez eux très loin : taille, proportion et forme des muscles ; le cerveau de l’intelligent barbet est proportionnellement double de celui du dogue. En somme, l’espèce est le point de départ; au milieu des individus qui la composent se montre par hasard la variété ; quand les caractères de cette variété deviennent héréditaires, il se forme une race; les races primaires donnent elles-mêmes naissance, par leurs variations devenues héréditaires, à des races secondaires, tertiaires, etc.1. L’espèce est comme le tronc d’un arbre, dont les races sont les branches. Que l’hérédité et la sélection parviennent à fixer des variations importantes, soit de constitution, soit de tempérament, dues au milieu ou, plus souvent, aux combinaisons des germes et aux hasards de la génération, on aura ainsi des variétés douées d’attributs propres au physique et au moral. Mais, pour constituer de vraies races ou sous-races, il faut que ces variétés deviennent constantes, ou à peu près, qu’elles soient transmises de génération en génération et maintenues dans une pureté au moins relative.

On voit par quels jeux successifs du hasard

(I) Voir Quatrefage, l'Espèce humaine , ch. ni.

l’homme a pu descendre d’une espèce antérieure ; mais il est impossible de savoir si c’est par une seule filiation ininterrompue ou par l’apparition sporadique, au sein de cette espèce, de plusieurs variétés semblables devenues ensuite héréditaires. Les mêmes jeux de la nature peuvent s’être produits sur plusieurs points différents du globe : des acacias sans épines auraient pu naître et auraient pu être l’objet d’une sélection en divers pays. Supposons que, dans un musée de peinture, vous aperceviez des tableaux d’une même période de l’art : vous trouverez que leur style les rattache l’un à l’autre par des ressemblances frappantes, parce qu’ils ont été les aboutissants d’un état d’âme commun dans un milieu commun ; mais vous n’en conclurez pas pour cela que ces tableaux aient été tous imités l’un de l’autre et soient la continuation directe d’un seul et même tableau, qui serait comme leur père ou leur Adam. Ressemblance n’implique pas toujours descendance. De même pour 1 humanité; la loi de genèse et de développement a pu être une sans que l’arbre généalogique soit un K il y a eu un moment où les primates se rapprochaient de l’homme, où l’humain était en quelque sorte dans l’air; des essais plus ou moins heureux ont pu se produire sur plusieurs points,

(I) Voir Gumplowicz, sa Lulle des races.

aboutissant à clos esquisses de l’homme diversement réussies, qui, à la différence des tableaux de nos peintres, étaient fécondes et perfectibles. Si un homme au plus bas degré de l’humanité a pu descendre du primate le plus perfectionné, il est également possible que plusieurs ce premiers hommes », dans des localités différentes, soient descendus de leurs ancêtres respectifs voisins de l’homme. La vérité est que les idées de premier homme ou de premiers hommes sont peu scientifiques. On ne saurait préciser un moment où, par une sorte de

saut, un simple simien aurait atteint un degré pro-

prement humain. Qu’est-ce qui eût établi une différence si profonde et une pareille discontinuité? Et qui eût pu dire : voici Adam ? Intelligence animale et intelligence humaine, c’est affaire de degrés : de l’une à l’autre, il y a des transitions. On ne sait môme pas s’il est possible de rattacher toutes les espèces de singes à un même tronc généalogique : beaucoup de naturalistes admettent deux origines différentes, l’une pour l’Amérique, l'autre pour l’Afrique. A en croire M. Gumplowicz, polvgéniste décidé et intransigeant, dès le commencement de l’histoire nous rencontrons « un très grand nombre de races humaines qui se regardent comme étrangères par le sang et qui, parlant chacune sa langue distincte, irréductible aux autres, professent chacune son culte à part ». Mais qu’est-ce

que la période historique de sept ou huit mille ans? Dès l’époque quaternaire, les races humaines s’étaient différenciées. Même en remontant à cette époque, on ne peut rien conclure, puisque l’humanité existait déjà depuis longtemps. On a justement comparé cette théorie polygéniste à une théorie historique qui ne remonterait pas au delà de Charlemagne et d’où on conclurait que l’histoire a commencé par la plus étonnante « hétérogénéité ». La doctrine de M. Gumplowicz, qui suppose une variété indéfinie de races humaines à l’origine, pour avoir le plaisir de les faire ensuite s’entredévorer ou s’entre-détruire au profit de la race supérieure, est de pure imagination.

Les monogénistes ont eu gain de cause sur la fécondité entre les races humaines actuelles les plus distantes, qui peuvent toutes se croiser. Les polygénistes l’ont emporté sur l’impuissance des milieux à produire, par eux seuls, certains caractères propres aux races particulières. Ainsi les enfants des blancs qui ont bruni sous les tropiques naissent toujours blancs, et ils restent blancs s’ils ne s’exposent pas eux-mèmes à la lumière des tropiques. Mais c’est qu’il s’agit là d’une coloration brune acquise par les parents pendant leur vie sous l’action du milieu extérieur, non d’un caractère congénital. Il faut simplement conclure de ce fait que l’exposition des parents au soleil tro-

pical brunit leur peau sans brunir les éléments germinaux qui donneront à la peau cle leurs enfants la couleur héréditaire. Il n’en résulte pas qu’un enfant brun n’ait jamais pu naître de parents blancs, ni surtout qu’un enfant blanc n’ait jamais pu naître de parents bruns. C’est dans les germes que le jeu des éléments colorés a dû se produire, indépendamment de l’action directe du soleil; il y a là une question de pigments qui suppose une combinaison fortuite, comme celle qui fait naître des fleurs à coloris nouveau de fleurs autrement colorées. Une fois qu’un enfant est né avec une peau plus brune ou plus blanche que ses parents, il peut transmettre cette particularité congénitale à sa propre descendance, surtout si elle offre un avantage et si elle se trouve mieux appropriée au climat. La question de l’origine une ou multiple des diverses races est donc toujours pendante.

Au reste, les origines importent peu : en remontant assez haut dans l’échelle animale, on finit toujours par les voir se confondre. Ce qui importe au philosophe, c’est le présent et l’avenir. Quant aux anthropologistes, ils ont beau sans cesse in\oquei la science, ils font trop souvent entrer leurs partis pris dans leur science encore en bas âge. Voici des anthropologistes qui, quand il s’agit d opposer l’homme à l’animal, n’admettent aucune différence essentielle et se font un plaisir de montrer l’imité

foncière des simiens et des humains; s’agit-il, au contraire, d’admettre l’unité des races humaines, tout au moins leur unité mentale, ces mômes anthropologistes ne veulent plus voir que les oppositions : ils mesurent des crânes, des tibias, etc., et creusent aussi profond qu’ils le peuvent l’abîme du nègre au blanc, après avoir comblé l’abîme du singe au nègre . Le dédain qu’ils montrent généralement à l’égard des psychologues n’empêchera pas ces derniers de maintenir que , si l’espèce humaine est composée de variétés très dissemblables, comme d’individus très différents et par le caractère et par les aptitudes, un nègre ou un jaune n’en sont pas moins des hommes, et qu’ils ont droit, comme le blanc, au respect et à la sympathie. Tous les arguments en faveur de l’esclavage fondés sur la prétendue existence « d’espèces » d’hommes différentes, outre qu’ils reposent sur un principe biologique incertain, aboutissent à de fausses conséquences morales. Pour les moralistes en effet, comme pour les psychologues, il n’existe qu’une seule espèce d’âme humaine, à prendre ce mot dans sa plus grande généralité, qui n’exclut nullement la profonde différence entre les hommes. En fait, remontez assez haut dans l’histoire et surtout avant l’histoire, vous verrez toutes les races se réunir dans les mêmes occupations, dans l’usage des mêmes instruments, dans les mêmes

coutumes, dans les mômes croyances et jusque dans les mêmes rites funéraires. Aussi la psychologie des races doit-elle d’abord s’efforcer de reconstituer le type de caractère fondamental qui leur est commun à toutes. Et ce caractère pourra être considéré comme étant celui de l’humanité primitive, sans aucune distinction de couleur; essayons donc d’en déterminer les traits essentiels.

II. — Un crâne fuyant, des arcades sourcilières proéminentes, une mâchoire projetée en avant, des jambes courtes et, comme celles des singes, sans mollets; une station qui n’était encore qu’à demi verticale et des genoux fortement fléchis, — caractère qu’on retrouve dans les reproductions de l’homme remontant à l’âge de la pierre taillée; pour tout langage des gestes, des hurlements, des cris et interjections, spontanés ou volontaires : voilà, nous disent les anthropologistes, quel était l’homme primitif, « le futur roi de la création1 ». On sait que l’embryon de l’homme possède une queue qui disparaît ensuite; au septième mois il est recouvert, excepté sur la plante des pieds et des mains, d’un épais revêtement de poils destinés également à disparaître. Or l'embryon, si vite transformé aujourd’hui, récapitule successivement les

(1) Voix- à ce sujet le Dr Le Bon, l'Homme et les sociétés. \oir aussi Spencer, Sociologie , t. I.

formes principales par lesquelles ont dû passer nos ancêtres, à travers l’immense durée des périodes géologiques. Il est donc probable que le corps des hommes primitifs était en grande partie recouvert de poils. Une gravure de l’époque de la pierre, exécutée sur un bois de renne, nous montre un jeune chasseur qui poursuit un aurochs : son corps est presque tout poilu; la colonne vertébrale frappe par sa longueur, et sa forme arquée rappelle celle du singe marchant droit sur ses jambes. Beaucoup de peuplades nègres ne sont pas encore entièrement droites et plusieurs ont une véritable toison.

Au moral, il ne faut pas se figurer une faculté toute nouvelle, la raison, descendant tout d’un coup dans une nouvelle espèce de crâne, comme le Saint- Esprit sur les apôtres. Il y a des singes intellectuellement voisins des hommes les plus inférieurs et de ce que dut être l'homme le plus primitif ou son ancêtre. La grande différence, c’est que l’homme, grâce à sa constitution cérébrale, était plus capable de réflexion et a pu intentionnellement employer des signes pour se faire un langage. La réflexion et la parole sont les caractéristiques de l’humanité dans toutes les races. Mais il ne faut pas considérer ces deux aptitudes comme toutes développées et en quelque sorte adultes dès 1 origine. La période la plus ancienne de la pierre, nommée archéolithique, ne représente pas

encore le vrai début de l’humanité. Sans doute, cette période a été universelle : on en a retrouvé les traces non seulement dans toute l’Europe, mais encore en Asie, en Afrique, en Amérique. Est-ce là, pourtant, l’humanité primitive? Non, et la preuve en est dans la lenteur môme des développements qui ont eu lieu pendant les divers âges de la pierre ; lenteur si grande qu’elle présuppose une période encore bien plus longue avant les premières inventions humaines et l’usage des premiers outils. Considérons quelles suites de siècles représentent les deux âges de la pierre brute et de la pierre polie; pendant les milliers d’années qui formèrent le premier de ces âges, l’esprit humain ne fit pratiquement aucun progrès dans l’art de tailler le silex. Pendant l’âge de la pierre polie, il mitdes siècles à découvrir une chose aussi simple que la substitution de la corne à la pierre dans ses armes. En Europe, durant des milliers d’années, l’homme primitif s’est borné à tailler, souvent à la perfection, l’unique outil de Saint-Acheul et de Chelles. 11 n’avait pas môme eu l’idée si naturelle d’attacher un silex taillé à un manche pour faire d’un ciseau une hache. De tous les outils néolithiques, la hache, une fois inventée, fut de beaucoup le plus important; c’est par elle que l’homme remporta la plus grande victoire sur la nature. C’est probablement en faisant éclater des silex et en les polissant que nos ancêtres préhisto-

riques apprirent par hasard à allumer du feu, qui ne fut ainsi qu’une conquête très tardive. Même au dernier siècle, diverses populations sauvages étaient encore incapables de le rallumer, une fois éteint. C’est seulement depuis la substitution des métaux à la pierre et à la corne que les progrès humains sont devenus mesurables. Encore la capacité de perfectionnement rapide n’a-t-elle caractérisé qu’une partie de l’espèce et ne s’est-elle manifestée que dans les plus récentes heures de son existence.

On a soutenu que l’homme, dès le commencement, avait eu le langage articulé. Mais il est impossible, sans admettre un miracle, de se figurer un premier homme ou des premiers hommes parlant, au sens propre du mot. La partie même du cerveau qui est actuellement dévolue au langage et qui, on le sait, est très localisée, ne pouvait avoir à l’origine ce développement. L’homme a dû se borner d’abord, comme l’enfant même, à émettre des sons au hasard ou des chants, ainsi que des cris et des interjections. Comme la pensée, la parole a été une lente et progressive acquisition. Il y a des singes qui poussent certains cris au moment d’un danger : leurs compagnons comprennent parfaitement ces cris et accourent à la défense de la communauté; est-ce ou n’est-ce pas du langage ? Ce qui distingue surtout la parole humaine, c’est l’emploi intentionnel de tels sons pour se faire entendre d’un autre homme.

L’enfant qui veut un objet pousse toute espèce de sons que son larynx lui permet de produire : il dit : ma, ma, ta, ta, cha, etc.; il s’établit bientôt entre lui et ceux qui l’entourent un langage conventionnel. Pareillement, il a dû se former autrefois une multitude de petites langues rudimentaires et différentes, servant aux familles et tribus. La sélection qui devait aboutir à Yoratio et à la ratio s’est donc accomplie au sein de grandes communautés d’individus, dont les plus intelligents ont associé avec plus d’art les cris et les gestes. On a prétendu que les langues étaient de plus en plus riches à mesure qu’on remonte vers les origines; c’est là confondre avec des langues originelles les idiomes de civilisations déjà avancées, tels que le sanscrit. Comment le langage primitif aurait-il été riche, puisque les idées primitives et les choses à exprimer étaient alors si peu nombreuses? Le langage actuel des peuplades inférieures peut nous faire entrevoir, par analogie, celui des premiers hommes. Les Tasmaniens n’ont pas de mots pour les idées abstraites et générales; ils ont bien un terme pour les principales variétés d’arbres, non pour l’arbre. Veulent-ils faire comprendre qu’une chose est dure, ils disent qu’elle est comme une pierre; longue, comme une jambe; ronde, comme une boule ou comme la lune. Un paysan illettré n’a besoin, pour la vie qu’il mène, que de trois cents

ternies environ, d’après les estimations les plus autorisées; les sauvages, eux, n’ont pas besoin de tant de mots et, en général, ne les ont pas à leur service. Les Boschimans, dont la langue est des plus rudimentaires, n’arrivent pas à se comprendre entre eux dans l’obscurité. Le geste est presque toujours nécessaire aux sauvages comme complément de la parole. Pour dire : Veux-tu venir avec moi? ils disent : — Toi, — puis montrent une direction. La caractéristique de leurs langues, ce sont les « mots-phrases », qui, en désignant un objet, désignent aussi l’ensemble des actions dont cet objet est le centre. Toutes les races ont passé par là, comme elles ont passé par la période de la pierre brute et de la pierre taillée.

Quoiqu’on puisse rapprocher les sauvages primitifs des simiens, l’homme eut cependant, dès le début, une certaine supériorité de l’intelligence, due à une meilleure organisation du cerveau, et qui, en permettant mieux la réflexion, par cela même le langage réfléchi, assurait l’empire à l’être « sans armes » dont parle Pline. Et c’est l’intelligence qui, élevant peu à peu à sa hauteur les sentiments eux-mêmes, a fait de l’homme un être moral et social.

Quant à l’état des sentiments primitifs chez l’homme préhistorique, nous pouvons nous en faire une certaine idée; car chacun de nous, à quelque

race qu’il appartienne, possède encore en lui-même le vieux fonds du caractère primitif, ces aptitudes ataviques, d’une si singulière uniformité, auxquelles s’est superposée la civilisation. C’est par là, c’est dans leurs penchants primordiaux et, comme on l’a dit, dans leurs défauts ou leurs vices, que les hommes changent le moins à travers le temps et l’espace. Au contraire, les perfectionnements apportés à l’intelligence et à la moralité, au prix d’elforts si pénibles et souvent si précaires, se font dans des directions variables, qui ne sont pas « superposables chezles divers individus 1 » . C’est ce qui faitque les hommes rassemblés en foule s’entendent et sympathisent immédiatement par les côtés inférieurs et élémentaires de leur nature, tandis que, trop souvent, les penchants supérieurs les divisent. Les foules, avec leurs passions collectives, nous montrent agrandi l’homme préhistorique. L’enfant peut aussi nous en fournir une esquisse. Son développement psychique résume et reproduit, par ses traits principaux, l’état mental de nos premiers ancêtres. Nous avons tous commencé par être, sous certains rapports, de petits barbares avant d’être des civilisés. Enfin les caractères communs aux sauvages d’aujourd’hui peuvent nous faire comprendre l’homme d’autrefois. Inattention, faiblesse de vo-

(1) M. Le Bon, L'Homme et les Sociétés.

lonté comme de pensée, rêverie, idées fixes, excès d’émotions banales et impossibilité d’émotions nouvelles, instabilité et contradictions, en un mot défaut de synthèse et d’unité mentale, sinon sous l’impulsion d’un égoïsme naïf, voilà ce que tous les observateurs retrouvent, à des degrés divers, et chez les enfants, et chez les sauvages, et chez les êtres arrêtés dans leur développement, et chez les hystériques, et chez certains criminels qui semblent revenir à l’état sauvage; voilà aussi, sans doute, ce qu’était le plus souvent le caractère des races primitives. L’homme « à l’état de nature » est, comme l’enfant, un sensitif-impulsif. Il faut faire exception pour les Indiens d’Amérique, qui savent se dominer eux-mêmes et montrent une sorte de flegme stoïque ; mais dans tout le reste de la terre, au témoignage des voyageurs, le sauvage manifeste une grande impulsivité, qui, d’ailleurs, se concilie fort bien avec la ruse et les vengeances longtemps méditées. Les animaux eux-mêmes sont à la fois impulsifs et rusés : veulent-ils vous ménager un tour de leur façon, le temps n’existe pas pour eux. Le sauvage, quand il n’a pas quelque grand intérêt à se contenir, rit, pleure, gesticule, s’agite de tous ses membres; rien de plus mobile que son esprit et ses sentiments. Aussi Lubbock a-t-il pu dire : « Les sauvages sont des enfants ayant les passions des hommes ». Quant à leur volonté, elle a le plus ordinairement le carac-

1ère explosif : elle se rapproche de l’acte réflexe et se détend comme un ressort sous l’influence de la passionprésente, pour retomber ensuite à l’état d’inertie. Ce qui frappe tous les voyageurs chez les races non civilisées, c’est l’habituelle incapacité de tout effort prolongé et méthodique. Les Peaux-Rouges se laissent exterminer plutôt que de s’astreindre à un travail régulier qui leur donnerait l’aisance. Ils ont d’ailleurs un attrait irrésistible pour la vie des forêts : donnez-leur une maison, ils y installeront leurs chevaux et iront dormir sous leur tente. Le travail continu, l’attention persévérante, voilà la chose héroïque pour l’homme primitif comme pour l’enfant; il éprouve une répugnance parfois invincible pour cet état de concentration volontaire que M. Ribot considère comme « artificiel et surajouté », tandis que l’état de distraction serait naturel et fondamental. M. Ribot a remarqué que les plus constants efforts d’attention patiente ont peutêtre été faits par les femmes, obligées de soigner leurs enfants et, de plus, astreintes à un travail régulier, tandis que le sexe fort, après avoir chassé, pêché, combattu, se reposait L C’est surtout quand

(I) Chez les Bhils, dit Spencer, les hommes haïssentle travail, mais les femmes sont industrieuses; de même chez lesKonkris etlesNagas; de même encore en Afrique. Dans le Loango et sur la Côte d Or, bien que les hommes soient inertes, les femmes « s’occupent d'agriculture avec une ardeur incroyable ». Les femmes ont été partout les premières porteuses de fardeaux.

il s’agit de fixer son attention sur une idée, quelle qu’elle soit, que le sauvage montre son impuissance. D’après Burton, essayez de causer dix minutes avec un habitant de l’est de l’Afrique sur son système de numération, pourtant bien simple, vous lui causerez un mal de tête extrême. Chez certains Négritos, la stupidité est telle que, s’ils doivent faire quelque effort pour comprendre, « ils tombent de sommeil » ; insiste-t-on par trop, « ils sont malades ». Un sauvage de la Nouvelle-Calédonie répondait au missionnaire de Rochas, qui offrait de la viande à ses néophytes pour les faire sortir de l’apathie et les rendre attentifs : « Tu parles beaucoup, mais, vois-tu, ce qu’il nous faut, c’est ce qui emplit le ventre. » Chez les sauvages les plus inférieurs, l’inertie intellectuelle entraîne le manque de curiosité : rien ne les étonne, ou, s’ils s’étonnent, ce n’est que pour quelques instants. Lorsque Cook visita les Tasmaniens et les Fuégiens, il ne réussit pas à leur causer de la surprise en leur montrant une foule d’objets inconnus. Un sauvage s’amuse d’un miroir : il ne vous en demande pas l’explication. Les enfants des civilisés, au contraire, ont un instinct déjà très développé de curiosité intellectuelle, qui leur met sans cesse aux lèvres le mot : Pourquoi?

Comme le singe et comme l’enfant, l’homme primitif est foncièrement imitateur. Les Australiens,

les Fuégiens, beaucoup de nègres d’Afrique reproduisent tous les mouvements et gestes de leur interlocuteur à mesure qu’il parle; ce qui ne laisse pas que d’être gênant. Bagehot rapporte, d’après le capitaine Palmer, qu’un chef des îles Fiji suivait un sentier de montagne escorté par une longue file d’hommes de sa peuplade, quand il lui arriva par hasard de faire un faux pas et de tomber; tous les autres firent immédiatement de même. Peut-être aussi voulaient-ils, par cette imitation servile, montrer leur obéissance et leur passivité absolues.

Un tel esprit d’imitation favorise la routine, empêche toute innovation. « Parce que même chose fait pour mon père, môme chose fait pour moi », disent les nègres Iioussas. On connaît des peuples noirs qui, bien qu’ayant toujours vécu de la chasse, n’ont pas encore trouvé d’autre moyen pour se procurer le gibier que de l’abattre avec des pierres. Les Australiens ichtyophages observés par Dampier, qui avaient cependant toujours habité au bord de la mer, ne savaient fabriquer aucune sorte d’engin pour la pêche, encore bien moins des radeaux; ils passaient à la nage d’une île à l’autre. Les nègres Boschimnns sont incapables des raisonnements les plus simples pour améliorer leur misérable condition. Décimés par la famine, ils sont entourés de peuples pasteurs; depuis des siècles ils s’emparent des troupeaux de leurs voisins pour les détruire et

les manger, mais pas un n’a eu l’idée d’en élever de semblables ou, simplement, de conserver ceux qu’il avait capturés. Ce trait de génie est au-dessus d’eux; ils continuent à mourir de faim plutôt que de suivre l’exemple de leurs voisins. Ils ont des armes, qu’ils manient avec la dernière adresserais ils sont incapables d’y apporter la moindre amélioration : aussi a-t-on dit que leur arme — boomerang — fait partie de leur individualité immuable.

Ce qui s’est d’abord développé par sélection chez les hommes primitifs, c’est tout ce qui pouvait les aider dans la vie sauvage, tout ce qui pouvait les adapter à leur milieu. Sous ce rapport, ils ont acquis parfois des aptitudes remarquables. Un Esquimau consomme par jour un nombre incroyable de livres de viande ou de graisse, et il boit de l’huile de baleine comme nous buvons de l’eau. Ne connaissant pas l’usage du feu pour se chauffer, il se met nu dans sa hutte de neige pour avoir plus chaud : la circulation du sang devient alors plus active que sous des vêtements épais et lourds. Le Chaambi du Sahara, lui, ne dépense pas par mois le double en poids des aliments nécessaires à l’Esquimau pour un seul jour. Il peut parcourir le désert sous un soleil ardent, sans boire ni manger, pendant trois jours consécutifs : une nuit de repos et un peu de nourriture lui rendront ses forces. Les Touaregs font des voyages de six jours à jeun. Les Boschimans, dont

nous parlions tout à l’heure, manquant de tout dans leur pays stérile, sont fréquemment réduits à l’état de maigreur d’un squelette : on voit leurs os sous leur peau plissée comme celle d’un cadavre. En revanche, ils ontunefaculté d’engraissement extraordinaire : on en a vu, dit M. Zaborowski, passer en quatre jours de la maigreur la plus lugubre à l’embonpoint le plus florissant. N’ayant pas de chevaux, comme les Touaregs, ils ont si bien développé leurs jambes, qu’ils sautent à travers les roches mieux que l’antilope; un cheval ne peut les suivre en montagne; dans la plaine, ils suivent eux-mêmes fort bien un cheval au galop. Exposés souvent à périr de soif, ils savent découvrir la présence d'une eau souterraine à de très grandes distances : couchés contre terre, ils distinguent au loin les vapeurs imperceptibles qui, dans l’air sec du désert, s’élèvent au-dessus des sols imprégnés d’humidité. Seule, leur inteligence est restée stérile : ils en sont à l'instinct. Les nains des forêts équatoriales de l’Afrique grimpent aux arbres avec l’agilité des singes, traversant les grandes herbes, dit Schweinfurth, et bondissant à la façon des sauterelles; ils approchent de l’élcphant, lui mettent leur flèche dans l’œil et vont l’éventrer d’un coup de lance. Pas un homme des forêts de Sumatra ne reculerait, armé de son seul javelot, devant l’attaque par surprise d'un tigre ; amateurs de serpents, ils se glissent en rampant

auprès de leur proie venimeuse et la saisissent à l’improviste. On peut donc dire que la loi de survivance des mieux adaptés a développé chez les sauvages l’acuité des sens, la rapidité de la perception, l’adresse et la force, enfin les qualités mentales pratiques qui se rapprochent de l’instinct.

Au contraire, la plupart des rapports abstraits, qui sont le fond môme des lois scientifiques, échappent aux hommes primitifs : d’ailleurs, leur état social rudimentaire n’exige pas de connaissances générales. La numération môme leur est extrêmement difficile. Australiens, Boschimans, Papous, Hottentots ne peuvent compter au delà de cinq; d’autres peuplades, au delà de deux ou trois. Si un sauvage du sud de l’Afrique vend un mouton pour deux paquets de tabac, il n’arrivera pas à comprendre qu’il doit livrer d’un seul coup deux moutons pour quatre paquets. Il faudra d’abord lui donner deux paquets, en échange desquels il livrera un mouton, puis deux autres paquets pour le second mouton. Peut-être aussi y a-t-il là une défiance prudente; les voyageurs jugent parfois les sauvages trop défavorablement, parce qu’ils ne se mettent pas à leur place par la pensée. Ainsi, on reproche à l’Esquimau qui aperçoit pour la première fois un morceau de verre de le placer dans sa bouche, pour voir s’il va fondre comme la glace; mais c’est là une preuve d’intelligence, non d’inintelligence. Un physicien à

qui on présenterait un corps inconnu le soumettrait aux expériences déjà faites sur les corps qu’il connaît. Nul n’est obligé d’apporter en naissant la notion du verre et de ses propriétés. On reproche de même au Malais de rechercher la chair du tigre par conviction qu’il acquerra le courage de cet animal; mais quelque contestable que soit l’induction, encore est-ce une induction : nos médecins en ont lait longtemps qui n’étaient guère supérieures. Hippocrate croyait que les qualités du lait de la nourrice influent sur le caractère de l’enfant, et il n’est pas encore prouvé que cette influence soit nulle. Quant au Zoulou qui mâche et amollit de son mieux un morceau de bois dans l’espérance d’amollir le cœur d’un autre Zoulou auquel il veut acheter sa yache, il est non moins subtil en sa sottise que tel contemporain qui pratique l’envoûtement et perce le cœur d’une statuette. Les croyances les plus fausses du sauvage ne sont souvent que des déviations de l’esprit scientifique, et il y a des manières de déraisonner qui supposent une certaine force de raisonnement. Il n’est pas donné à tous les animaux de faire des sophismes.

Ce qui est vrai, c’est que les explications qui nous paraissent les moins scientifiques étaient les meilleures pour l’homme primitif. Il avait la crédulité de l’enfant; plus une raison était étrange et même absurde, plus elle avait chance de le frapper : il

pratiquait en grand le Creclibile quia ineptum. Il n’en devint pas moins un animal capable de chercher et de comprendre des raisons générales et, par un progrès nouveau, universelles : c’était déjà un animal scientifique et métaphysique. C’est aussi pour cette raison qu’il était, par excellence, un animal sociable, car il n’avait plus seulement, comme les bôtes, une sociabilité d’instinct, mais une sociabilité d’intelligence. Quoique ses sympathies fussent bornées à la tribu, elles étaient le germe de cette sympathie universelle qui est identique à la plus haute moralité. De là surtout résulte l’unité morale de l’espèce humaine. Toutes les mensurations de crânes ou de squelettes n’empêcheront pas l’homme, à quelque race qu’il appartienne, d’être capable de moralité, c’est-à-dire d’action consciemment désintéressée en vue d’un autre homme ou en vue d’un groupe.

Physiologiquement, l'homme primitif était plutôt un frugivore qu’un carnivore; on peut donc croire avec Darwin qu’il était doux, non féroce comme le suppose M. Le Bon. Certaines coutumes, telles que le cannibalisme, l’abandon des vieillards, la tvran-

nie à l’égard des femmes, peuvent être des effets de la misère ou des nécessités de la guerre, qui ellemême fut amenée par la concurrence vitale. Les loups ne se dévorent pas entre eux, ni les lions, ni les tigres; on ne voit pas pourquoi les hommes

auraient éprouvé à l’origine ce besoin contre nature. Les mauvais traitements infligés aux femmes par un grand nombre de tribus sauvages, l’état de servitude où elles sont tenues, la coutume môme de les manger dès qu’elles atteignent un certain âge, toute cette brutalité du sexe fort peut n’avoir pas existé à l’origine. L’homme était alors proche du singe; or, parmi les anthropoïdes, la famille existe déjà : femelle et mâle font preuve l’un et l’autre d’une sollicitude touchante envers les jeunes : aussi les petits aiment-ils leur père autant que leur mère. Le gorille, la nuit, s’installe au pied de l’arbre sur lequel est solidement établi le nid où dort la famille. Au reste, les jeunes anthropomorphes, comme les nouveau-nés humains, exigent des soins constants, incapables qu’ils sont de s’aider de leurs membres et de se suffire à eux-mêmes. On ne voit pas les animaux, de quelque espèce qu’ils soient, maltraiter leurs femelles ; au contraire, ils les aiment et, au besoin, se dévouent pour elles. Il serait étrange que l’homme eût commencé par faire exception à la règle universelle.

C’est précisément la supériorité de l’homme sur les animaux, résultant de ce qu’il a la raison et l'expérience, qui l’a amené à différer des animaux tantôt en mieux, tantôt en pire. Aussi l’humanité sauvage offre-t-elle tous les types moraux. Les chefs Maoris de la Nouvelle-Zélande ne respiraient jadis

que la guerre. On sait que l’un d’eux, pour justifier l’anthropophagie, disait à Dumont d’Urville : « Tout être de la nature a son ennemi, etil le mange quand il peut. » La barbarie des Dahoméens et des Achantis est bien connue. En revanche, Livingstone a trouvé au cœur de l’Afrique des tribus nègres inoffensives, très supérieures en tout, sauf pour les outils et les armes, aux tribus arabes. Il parle en terme touchants de son amitié pour ces noirs. Mlle Tinné s’exprime aussi avec attendrissement sur le compte de certaines tribus du Soudan qu’elle avait visitées. Au reste, toutes les émotions du sauvage sont irrégulières et inconstantes : de là ce que Burton appelle « un étrange mélange de bien et de mal ». Le sauvage a à la fois un bon caractère et un cœur dur, il est batailleur et circonspect, doux à un moment, cruel, sans pitié et violent à un autre, brave et lâche, têtu et volage, avare et prodigue; il aime ses enfants et, dans un accès de colère, il les tue pour une simple maladresse. On reconnaît là l’incohérence d'un caractère sans équilibre et sans unité : bien des hommes civilisés ont une irritabilité plus ou moins analogue.

Kant, Ilerbart et, plus récemment, M. Renouvier, ont beaucoup insisté sur le penchant de l’homme à maximer en tout sa conduite, c’est-à-dire à se former une règle de ce qu’il a fait une fois ou de ce que ses pères ont fait. Exemples, éducation, cou-

tume, tous)les genres de solidarité mutuelle érigent un premier fait en source d’une multitude d’autres faits semblables. Le bon et le beau, chez l’homme qui s’est une fois conformé à un milieu, se jugeant d’après la tradition et la coutume de ce milieu; il advient alors, selon la remarque de M. Renouvier, que le vice ou le crime revêtent la forme de la vertu. En dépit de notre civilisation et de nos contraintes légales, nous voyons encore le crime même devenir habitude et loi dans certains milieux particuliers, dans certaines familles , dans certaines classes sociales, dans les prisons, chez les brigands, etc. Les anciens groupes humains ont donc dû, selon les circonstances et selon les premiers exemples, développer en eux une foule de vices érigés en vertus, comme le vol et le meurtre.

Remarquons, en outre, que plusieurs coutumes des sauvages qui nous semblent abominables sont des conséquences de sentiments qui ne sont point toujours odieux. On leur reproche de manger parfois leur vieux père, mais c’est pour lui donner une sépulture digne de lui (ainsi pensent les Capanagues). On leur reproche de manger un ami mort ou un maître, mais c’est pour « s’assimiler ses bonnes qualités ». Bien des sacrifices humains ont été faits dans uns intention religieuse. Sans vouloir trop relever la morale des sauvages, encore ne faut-il pas la juger d’après nos idées et sentiments

modernes. Notre « civilisation » même est trop souvent comparable à leur barbarie. Baker voulait convertir Commoro, chef Latouka : « Si on ne croit pas à la vie future, lui disait-il, pourquoi un homme serait-il bon, au lieu d’être méchant quand il y trouve son intérêt? » Commoro répondit : « La plupart des hommes sont mauvais; s’ils sont forts, ils pillent les faibles. Les bons sont tous faibles; ils sont bons parce qu’ils n’ont pas assez de force pour être méchants. » Baker fut profondément scandalisé; mais, chez les peuples les plus civilisés, ne trouve-t-on pas des hommes d’État qui ont à peu près les mêmes théories et qui les pratiquent sur une bien plus vaste échelle?

Tenons compte aussi de l’influence perturbatrice exercée souvent par la religion sur la morale. L’indépendance première de la religion et de la morale est aujourd’hui démontrée; elle est manifeste chez tous les peuples sauvages et dans les plus anciennes religions. La morale a pour point de départ certaines obligations familiales et sociales, conditions élémentaires de la vie en commun ; la religion a pour point de départ la croyance à des êtres supérieurs, quoique analogues à nous, qui interviennent d’une façon mystérieuse dans notre destinée. Les conditions du bien moral et les hypothèses sur la destinée ne sont point des choses identiques. C’est seulement plus tard que la religion est dé-

venue une sanction de la morale. Dans les commencements, à côté de l’appui qu’elle pouvait prêter à certaines règles de conduite envers les autres, elle apportait aussi de nombreux obstacles au progrès moral et surtout scientifique. Quand une coutume, si odieuse soit-elle, quand une croyance, futelle absurde, a pris un caractère sacré, elle devient une barrière infranchissable. Elle ressemble à ces objets qui, chez certains sauvages, sont intangibles et qu’ils désignent sous le nom de tabou.

L’unité primordiale de l’esprit humain se montre, d’une manière frappante, dans les mythologies et coutumes religieuses. M. Letourneau, en étudiant XÉvolution religieuse dans les diverses races humaines1, traite de la mythologie des races noires, jaunes et blanches. C’est au fond toujours la même : animation universelle, croyance aux doubles, aux esprits cachés dans le corps des animaux, des hommes, des êtres inanimés2. Puis le spectacle de la mort, ainsi que le souvenir de l’étrange vie du rêve, de l’évanouissement, de la catalepsie, éveille l’idée d’une existence prolongée au delà de ses limites apparentes. De là ce culte des morts qui se montre de si bonne heure chez les hommes préhistoriques et qu’on rencontre, avec peu de variantes, chez les

(1) Un vol. in-8°, Paris, Dataillc, 1894.

(2) Dans l’Amérique du Sud, si un Tupis vient à heurter du pied une pierre, il entre en fureur contre elle et la mord comme un chien.

jaunes et les noirs aussi bien que chez les blancs.

Un point établi, c’est la constitution, dès les temps préhistoriques, des rites funéraires, dont les analogues se retrouvent et chez les peuples sauvages d’aujourd’hui et dans les anciennes civilisations de l’Egypte ou de la Babylonie. Quant à l’idée de Dieu, elle n’est pas inhérente à la nature psychologique de l’espèce humaine, mais c’est un produit naturel et presque constant de son évolution mentale, lorsque celle-ci est arrivée à un certain degré. Lubbock et Moritz Wagner ont dressé une large liste de peuplades chez lesquelles toute idée de Dieu fait défaut. Livingstone dit que, chez les peuples de l’Afrique centrale, il y a absence complète de cette notion; il ajoute qu’après avoir prêché pendant dix ans à des nègres, il ne put la leur faire concevoir. Baker confirme ce témoignage par le sien. Les Hottentots auxquels les missionnaires ont voulu inculquer l’idée de Dieu ne sont parvenus qu’à croire à un être malfaisaant. Certains dogmes qui leur furent sans doute enseignés, comme ceux du péché originel et de l’enfer, pouvaient d’ailleurs contribuer au résultat. Il n’en est pas moins certain que « l’esprit du mal » est beaucoup plus à la portée des esprits sauvages que « l’esprit du bien ». L’homme primitif est enclin à personnifier les causes inconnues de tous les phénomènes qui lui inspirent de la terreur, tonnerre,

éclair, tremblement cle terre, feu, vent, etc., ainsi que les animaux dangereux, depuis le serpent jusqu’au tigre. Terreur superstitieuse, crainte vague et irraisonnée de l’inconnu, voilà l’origine ordinaire des cultes ; avec le développement de l’esprit s’y ajoute la curiosité de l'inconnu, du mystère et de l’invisible.

Les aberrations de l’instinct moral, social, religieux prouvent elles-mêmes l’existence de cet instinct, comme les aberrations de l’esprit scientifique et du raisonnement prouvent l’existence d’un être capable de raisonner et, par cela même, d’arriver un jour à une science plus ou moins rudimentaire. L’unité morale de l’espèce humaine, quelles que soient ses origines physiologiques, est donc démontrée. Non qu’il faille entendre par là que tous les hommes, tous les peuples, toutes les races soient capables de concevoir et de comprendre une morale également élevée au point de vue philosophique et scientifique; mais la moralité n’est pas la science morale. Nul être humain n’est dépourvu d’une moralité à sa portée, cela suffit : l’homme est sacré pour l’homme.

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