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Tendances catholiques dans la société russe

On dit généralement que la littérature est l'expression de la pensée d'un peuple. Ce principe est sujet à bien des exceptions En Russie, par exemple, on se tromperait beaucoup si l'on voulait juger de ce que l'on dit et de ce que l'on pense par ce qui s'imprime. Tant que la censure y sera exercée avec la même sévérité, pour juger ce pays en connaissance de cause, il faudra non pas lire ce qui s'imprime, mais écouter ce qui se dit. Entre ces conversations si expausives et ces livres si réservés, vient se placer la littérature manuscrite, vers ou prose confiés au papier, qui passent de main en main et dont les copies se multiplient avec d'autant plus de facilité que l'écrit est plus court et plus substantiel. Il est aisé de comprendre que. dans des conditions pareilles, cette branche de la littérature îfest pas susceptible de grands développements. Cependant c'est là seulement que l'on a quelque chance de trouver la pensée vraie de la nation.

Parmi les hommes qui, dans notre siècle, se sont fait en Russie une réputation sérieuse de penseurs et d'écrivains par le moyen de la littérature manuscrite, une des premières places appartient sans contredit à Pierre Tchadaief. Un concours de circonstances favorables a mis entre nos mains une partie importante de écrits, et nous voudrions en faire connaître aux lecteurs un des plus curieux. Mais auparavant il faut dire quelques mots de la personne de Tchadaief.

Après avoir servi pendant quelques années dans un des régiments de la garde, sous le règne de l'empereur Alexandre Ier,

Tchadaief parcourut en voyageur intelligent et curieux une grande partie de l'Europe, étudiant, observant, se mettant en rapport avec les hommes les plus éminents des différents pays qu'il visitait. Il rentra ensuite en Russie et se fixa à Moscou, où il est mort le 26 avril (8 mai) 1856.

En 1829, il écrivit une série de lettres adressées, je crois, à madame Michel Orlof, née Raiefski. H y développait quelques-unes de ses idées sur la philosophie de l'histoire, et s'y occupait spécialement du rôle que la Russie remplit dans l'humanité. Ces lettres restèrent manuscrites, mais elles furent connues d'un certain nombre de personnes. Tchadaief les communiqua entre autres au grand poëte russe Pouchkine, qui, après en avoir pris connaissance, lui adressa la lettre suivante ; elle est datée de Tsarsko Selo, le 6 (18 juillet) 1830, à l'époque où le choléra faisait de grands ravages à Saint-Pétersbourg et dans les environs. Elle est écrite en français; la voici:

„Mon ami, je vous parlerai la langue de l'Europe, elle m'est plus familière que la nôtre, et nous continuerons nos conversations, commencées jadis à Sarsko Selo et si souvent interrompues.

„Vous savez ce qui nous arrive à Pétersbourg, le peuple s'est imaginé qu'on l'empoisonnait Les gazettes s'épuisent en semonces et en protestations; malheureusement le peuple ne sait pas lire, et les scènes de sang sont .prêtes à se renouveler. Nous sommes cernés à Sarsko Selo et à Pavlosky et nous n'avons aucune communication avec Pétersbourg. Voilà pourquoi je n'ai vu ni B.... ni***. Votre manuscrit est toujours chez moi; voulez-vous que je vous le renvoie? mais qu'en ferez-vous à Nécropolis (Moscou)? Laissez-le-moi encore quelque temps. Je viens de le relire; il me semble que le commencement est trop lié à des conversations antécédentes, et à des idées antérieurement développées bien claires et bien positives pour vous, mais dont le lecteur n'est pas au fait (sic). Les premières pages sont donc obscures, et je crois que vous ferez bien d'y substituer une simple note ou bien d'en faire un extrait. J'étais prêt à vous faire remarquer aussi le manque d'ordre et de méthode de tout le morceau, mais j'ai fait réflexion que c'est une lettre, et que le genre excuse et autorise cette négligence et ce laisser aller. Tout ce que vous dites de Moïse, de Rome, d'Aristote, de l'idée du vrai Dieu, de Fart antique, du protestantisme, est admirable de force, de vérité ou d'éloquence. Tout ce qui est portrait et tableau est

large, éclatant, grandiose. Votre manière de concevoir l'histoire m'étant tout à fait nouvelle, je ne puis toujours être de votre avis; par exemple, je ne conçois pas votre aversion pour Marc-Aurèle, ni votre prédilection pour David, dont j'admire les psaumes, si toutefois ils sont de lui. Je ne vois pas pourquoi la peinture, forte et naïve vous indignerait dans Homère. Outre son mérite poétique, c'est encore d'après votre propre avis un grand monument historique. Ce que l'Iliade offre de sanguinaire, ne se retrouve-t-il pas dans la Bible ? Vous voyez l'unité chrétienne dans le catholicisme, c'est-à-dire dans le pape. N'est-elle pas dans l'idée du Christ, qui se retrouve aussi dans le protestantisme? L'idée première fut monarchique; elle devint républicaine. Je m'exprime mal, mais vous me comprenez. Ecrivez-moi, mon ami, dussiez-vous me gronder. Il vaut mieux, dit l'Ecclésiaste, entendre la correction de l'homme sage que les chansons de l'insensé."

En 1836, M. Nadejdine, rédacteur en chef d'une revue qui se publiait à Moscou et qui s'appelait le Télescope, obtint de Tchadaief l'autorisation de publier une traduction russe de sa première lettre. A peine cette publication était-elle parvenue à Saint- Pétersbourg, qu'elle y excita une véritable tempête. L'empereur Nicolas s'en montra excessivement irrité. La revue fut supprimée, Nadejdine fut exilé sur les contins de la mer Blanche, le censeur qui avait laissé passer l'article fut cassé; quant à Tchadaief, l'empereur déclara qu'il était fou; en conséquence, il eut défense de sortir de chez lui, même pour faire une promenade, et, à jour fixe, un médecin, désigné d'office, venait constater son état mental.

C'est à cette époque que Tchadaief rédigea un autre écrit très-remarquable qu'il intitula : Apologie d'un fou. Connue de raison, il est resté manuscrit. Nous espérons bien le tirer un jour de son obscurité. Aujourd'hui, nous publions la lettre de Tchadaief, insérée en traduction dans le Télescope. Elle n'a jamais été imprimée dans le texte original, et la traduction russe est devenue excessivement rare, comme on peut se le figurer aisément. On y verra le jugement que l'auteur porte sur la Russie, et la profonde impression que le catholicisme avait faite sur son esprit. Il est bien entendu que nous n'assumons pas la responsabilité de cet écrit, il y a même au commencement un passage sur l'obligation de pratiquer la religion que nous répudions formellement; mais.

ces réserves faites, nous pensons que l'on ne lira pas sans intérêt ces grandes et fortes pensées. Nous devons seulement rappeler au lecteur que cet écrit date de 1829. Depuis cette époque, des écrivains catholiques éminents, parmi lesquels il nous suffira de citer Balmès, ont étudié l'influence que l'Église catholique a exercée sur les différentes nations. A l'aide de ces travaux, il eût été plus facile à Tchadaief de constater les immenses résultats que l'absence de cette influence a produits en Russie; mais, au moment où il écrivait, il ne pouvait pas se servir de ce secours. Nous voyons, par une note, que les cours de M. Guizot, qui avaient alors tant de retentissement à Paris, n'étaient pas encore parvenus à Moscou. Tchadaief a écrit en français ; son style est singulièrement incorrect. Nous avons d'abord songé à faire disparaître ces incorrections ; mais nous avons craint, en modifiant l'expression, d'altérer la pensée, et nous nous sommes décidé à conserver la négligence du texte pour ne pas porter atteinte à sa rude énergie. Le lecteur en jugera.

Adveniat regnum tuum.

„Madame,

,, C'est votre candeur, c'est votre franchise, que j'aime, que j'estime le plus en vous. Jugez si votre lettre a dû me surprendre ! Ce sont ces qualités aimables qui me charmèrent en vous lorsque je fis votre connaissance, et qui m'induisirent à vous parler de religion. Tout autour de vous était fait pour m'imposer silence. Jugez donc encore une fois quel a dû être mon étonneinent en recevant votre lettre! Voilà tout ce que j'ai à vous dire, madame, au sujet de l'opinion que vous présumez que j'ai de votre caractère. N'en parlons plus, et arrivons tout de suite ^ à la partie sérieuse de votre lettre.

„Et d'abord d'où vient ce trouble dans vos idées, qui vous agite tant, qui vous fatigue, dites-vous, au point d'altérer votre santé? Ce serait donc là le triste résultat de nos entretiens. Au lieu du calme et de la paix que le sentiment nouveau, réveillé en votre cœur, aurait dû vous procurer, ce sont des angoisses, des scrupules, presque des remords qu'il a causés. Cependant dois-je m'en étonner? C'est l'effet naturel de ce funeste état de choses

qui envahit chez nous tous les cœurs et tous les esprits. Vous n'avez fait que céder à l'action des forces qui remuent tout ici. depuis les sommités les plus élevées de la société jusqu'à l'esclave qui n'existe que pour le plaisir de son maître.

, .Comment d'ailleurs y auriez-vous résisté? Les qualités mêmes qui vous distinguent de la foule doivent vous rendre encore plus accessible aux mauvaises influences de l'air que voas respirez. Le peu de choses qu'il m'a été permis de vous dire, pouvait-il fixer véi idées au milieu de tout ce qui vous environne? Pouvais-je purifier l'atmosphère que nous habitons? J'ai dû prévoir la conséquence, je la prévoyais en effet. De là ces fréquentes réticences, si peu faites pour porter la conviction dans votre âme. et qui devaient naturellement vous égarer. Aussi, si je n'étais persuadé que. quelques peines que le sentiment religieux, imparfaitement réveillé dans un cœur, puisse lui causer, cela vaut encore mieux qu'un complet assoupissement, je n'aurais eu qu'à' me repentir de mon zèle. Mais ces images qui obscurcissent aujourd'hui votre ciel se dissolveront un jour, je l'espère, en rosée salutaire qui fécondera le germe jeté dans votre cœur: et l'effet que quelques paroles sans valeur ont produit sur vous, m'est un sûr garant de plus grands effets que le travail de votre propre intelligence produira certainement par la suite. Abandonnez-vous sans crainte, madame, aux émotions que les idées religieuses vous susciteront : de cette source pure il ne saurait provenir que des sentiments purs.

..Pour ce qui regarde les choses extérieures, qu'il vous suffise de savoir aujourd'hui que la doctrine qui se fonde sur le principe suprême de Yunité, et de la transmission directe de la vérité dans une succession non interrompue de ses ministres, ne peut être que la plus conforme au véritable esprit de la religion; car il est tout entier dans l'idée de la fusion de tout ce qu'il y a au monde de forces morales en une seule pensée, en im seul sentiment, et dans l'établissement progressif d'un système social ou Église qui doit faire régner la vérité parmi les hommes. Toute autre doctrine, par le seul fait de sa séparation de la doctrine primitive, repousse loin d'elle l'effet de cette sublime invocation .du Sauveur: Mon Tire, je te prie qu'ils soient un comme nous sommes un, et ne veut pas du règne de Dieu sur la terre. Mais il ne suit pas de là que vous soyez tenue à manifester cette vérité à la face du

monde : ce n'est point certainement là votre vocation. Le principe même d'où dérive cette vérité vous fait au contraire un devoir, vu votre position dans le monde, à n'y voir qu'un liambeau intérieur de votre croyance, et rien de plus. Je me crois heureux d'avoir contribué à tourner vos idées vers la religion; mais je me croirais bien malheureux, madame, si, en même temps, j'avais causé à votre conscience des embarras qui ne pourraient à la longue que refroidir votre foi.

„Je crois vous avoir dit un jour que le meilleur moyen de conserver le sentiment religieux, c'est de se conformer à tous les usages prescrits par l'Église. Cet exercice de soumission qui renferme plus de choses qu'on ne se l'imagine, et que les plus grands esprits se sont imposé avec réflexion et connaissance, est un véritable culte que l'on rend à Dieu. Rien ne fortifie autant l'esprit dans ses croyances que la pratique rigoureuse de toutes les obligations qui s'y rapportent. D'ailleurs, la plupart des rites de la religion chrétienne, émanés de la plus haute raison, sont d'une efficacité réelle pour quiconque sait se pénétrer des vérités qu'ils expriment. Il n'y a qu'une seule exception à cette règle, parfaitement générale d'ailleurs, c'est lorsque l'on trouve en soi des croyances d'un ordre supérieur à celles que professent les masses, qui élèvent l'âme à la source même d'où découlent toutes nos certitudes, et qui pourtant ne contredisent pas les croyances populaires, qui les appuient au contraire ; alors, et seulement alors, il est permis de négliger les observances extérieures afin de pouvoir d'autant mieux se livrer à des travaux plus importants (*). Mais malheur à celui qui prendrait les illusions de sa vanité, les déceptions de sa raison, pour des lumières extraordinaires qui l'affranchissent de la loi générale ! Pour vous, madame, que pouvez-vous faire de mieux que de vous revêtir de cette robe d'humilité qui sied si bien à votre sexe? C'est, croyez-moi, ce qui peut le mieux calmer vos esprits agités et verser de la douceur dans votre existence.

„Et y a-t-il, je vous prie, même en parlant selon les idées du monde, une manière d'être plus naturelle pour une femme, dont

(') Nous éprouvons le besoin de prolester encore une fois contre celte doctrine. Nous comprenons qu'une personne, élevée dans le sein de l'Église russe et ayant des doutes sur cette Église, se tienne éloignée des sacrements lant que ces doutes subsistent; mais il nous semble que ce n'est pas là ce que dil Trbadaief.

l'esprit cultivé sait trouver du charme dans l'étude et dans les émotion- graves de la méditation, que celle d'une vie un peu rieuse livrée en grande partie à la pensée et à la pratique de la religion? Dans vos lectures, dites-vous, rien ne parle autant à votre imagination que les peintures de ces existences tranquilles et sérieuses dont la vue. connue celle d'une belle campagne au déclin du jour, repose l'âme et nous tire pour un instant d'une réalité douloureuse ou insipide. Eh bien, ce ne sont point là des peintures fantastiques ; il ne tient qu'à vous de réaliser une de ces fictions charmantes; rien ne vous manque pour cela. Vous voyez que ce n'est point une morale très-austère que je prêche: c'est dans vos goûts, dan- les rêves les plus agréables de votre imagination, que je vais chercher ce qui peut donner la paix à votre aine.

..Il y a dans la vie un certain détail qui ne se rapporte pas à l'être physique, mais qui regarde l'être intelligent: il ne faut pas le négliger; il y a un régime pour l'àme comme il y a un régime pour le corps: il faut -avoir s'y soumettre. C'est là un vieil adage, je le sais; mais je crois que. dans notre pays, bien souvent encore il a tout le mérite de la nouveauté. C'est une des choses les plus déplorables de notre singulière civilisation, que les vérités les plus triviales ailleurs, et même chez de> peuples bien moins avancés que nous sous certains rapports, nou.- sommes encore à les découvrir, t'est que nous n'avons jamais marché avec les autres peuples ; nous n'appartenons à aucune des grandes familles du genre humain; nous ne sommes ni de l'Occident ni de l'Orient, et nous n'avons les traditions ni de l'un ni de l'autre. Placés comme en dehors des temps, l'éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteint.-.

„Cette admirable liaison des idées humaines dans la succession de.- rte histoire de l'esprit humain qui l'ont conduit à l'état

où il est aujourd'hui dans le reste du monde, n'ont eu aucun effet sur nous. Ce qui ailleurs constitue depuis longtemps l'élément même de la société et de la vie n'est pour nous que théorie et spéculation. Et. par exemple, il faut bien vous le dire, madame, vous qui êtes si heureusement organi.-ée pour recueillir tout ce qu'il y a au inonde de bon et de vrai, vous qui êtes faite pour ne rien ignorer de ce qui procure les plus douces et les plus purejouissance- de l'âme, où en ètes-vuus. je vous prie, avec tous i -

avantages? A chercher encore, non ce qui doit remplir la vie, mais la journée. Les choses mêmes qui font ailleurs ce cadre nécessaire de la vie, où tous les événements de la journée se rangent si naturellement, condition aussi indispensable d'une saine existence morale que le bon air l'est d'une saine existence physique, vous manquent complètement. Vous comprenez qu'il ne s'agit encore là ni de principes moraux ni de maximes philosophiques, mais tout simplement d'une vie bien ordonnée, de ces habitudes, de ces routines de l'intelligence, qui donnent de l'aisance à l'esprit qui impriment un mouvement régulier à l'âme.

„Regardez autour de vous. Tout le monde n'a-t-il pas un pied en l'air? On dirait tout le monde en voyage. Point de sphère d'existence déterminée pour personne, point de bonnes habitudes pour rien, point de règle pour aucune chose; point même de foyer domestique; rien qui attache, rien qui réveille vos sympathies, vos affections, rien qui dure, rien qui reste; tout s'en va, tout s'écoule, sans laisser de traces ni au dehors ni en vous. Dans nos maisons, nous avons l'air de camper; dans nos familles, nous avons l'air d'étrangers ; dans nos villes, nous avons l'air de nomades, plus nomades que ceux qui paissent dans nos steppes, car ils sont plus attachés à leurs déserts que nous à nos cités. Et n'allez pas vous imaginer qu'il ne s'agit là que d'une chose sans importance. Pauvres âmes que nous sommes, n'ajoutons pas à nos autres misères celle de nous méconnaître, n'aspirons pas à la vie des pures intelligences; apprenons à vivre raisonnablement dans notre réalité donnée. Mais d'abord parlons encore un peu de notre pays, nous ne sortirons pas de notre sujet. Sans ce préambule, vous ne pourriez pas entendre ce. que j'ai à vous dire.

„I1 est pour tous les peuples un temps d'agitation violente, d'inquiétude passionnée, d'activité sans motif réfléchi. Les hommes pour lors sont errants dans le monde, de corps et d'esprit. C'est l'âge des grandes émotions, des grandes entreprises, des grandes passions des peuples. Les peuples alors se remuent avec véhémence, sans sujet apparent, mais non sans fruit pour les postérités! à venir. Toutes les sociétés ont passé par ces périodes. Elles leur fournissent leurs réminiscences les plus' vives, leur merveilleux, leur poésie, toutes leurs idées les plus fortes et les plus fécondes: ce sont les bases nécessaires des sociétés. Autrement

elles n'auraient rien dans leur mémoire à quoi s'attacher, à quoi s'affectionner; elles ne tiendi*aient qu'à la poussière de leur sol. tte époque intéressante dans l'histoire des peuples, c'est l'adolescence des peuples . c'est le moment où leurs facultés se développent le plus puissamment, dont la mémoire fait la jouissance et la leçon de leur âge mùr. Nous autres, nous n'avons rien de tel. Une brutale barbarie d'abord, ensuite une superstition grossière, puis une domination étrangère, féroce, avilissante, de l'esprit de laquelle le pouvoir national a plus tard hérité, voilà la triste histoire de notre jeunesse. Cet âge d'activité exubérante, du jeu exalté des forces morales des peuples, rien de semblable chez nous. L'époque de notre vie sociale, qui répond à ce moment, a été remplie par une existence terne et sombre, sans vigueur, sans énergie, que rien n'animait que le forfait, que rien n'adoucissait que la servitude. Point de souvenirs charmants, point d'images gracieuses dans la mémoire, point de puissantes instructions dans la tradition nationale. Parcourez de l'œil tous les siècles que nous avons traversés, tout le sol que nous couvrons, vous ne trouverez pas un souvenir attachant, pas un monument vénérable, qui vous parle des temps passés avec puissance, qui vous les retrace d'une manière vivante et pittoresque. Nous ne vivons que dans le présent le plus étroit, sans passé et sans avenir, au milieu d'un calme plat. Et si nous nous agitons parfois, ce n'est ni dans l'espérance ni dans le désir de quelque bien commun, mais dans la frivolité puérile de l'enfant qui se dresse et tend les mains vers le hochet que lui présente sa nourrice.

..Le véritable développement de l'être humain dans la société n'a pas commencé encore pour- un peuple tant que la vie n'est pas devenue plus réglée, plus facile, plus douce qu'au milieu des incertitudes du premier âge. Tant que les sociétés se balancent encore sans convictions et sans règles, même pour les choses journalières, et que la vie n'est point constituée, comment voulez-vous que les germes du bien y aiûrissent? C'est la fermentation chaotique des choses du monde moral, semblable aux révolutions du globe qui ont précédé l'état actuel de la planète. Nous en sommes encore là.

.,Nos premières années, passées dans un abrutissement immobile, n'ont laissé aucune trace dans nos esprits, et nous n'a^ns

rien d'individuel sur quoi asseoir notre pensée; mais, isolés par une destinée étrange du mouvement universel de l'humanité, nous n'avons rien recueilli non plus des idées traditives du genre humain. C'est sur ces idées pourtant que se fonde la vie des peuples; c'est de ces idées que se déroule leur avenir, et que provient leur développement moral. Si nous voulons nous donner une attitude semblable à celle des autres peuples civilisés, il faut en quelque sorte revenir chez nous sur toute l'éducation du genre humain. Nous avons pour cela l'histoire des peuples, et devant nous le résultat du mouvement des siècles. Sans doute cette tâche est difficile; et il n'est point peut-être donné à un homme d'épuiser ce vaste sujet; mais avant tout il faut savoir de quoi il s'agit, quelle est cette éducation du genre humain, quelle est la place que nous occupons dans l'ordre général?

,,Les peuples ne vivent que par les fortes impressions que les âges écoulés laissent dans leurs esprits, et par le contact avec les autres peuples. De cette manière chaque individu se ressent de son rapport avec l'humanité entière.

„Qu' est-ce que la vie de l'homme, dit Cicéron, si la mémoire des faits antérieurs ne vient renouer le présent au passé. Nous autres, venus au monde comme des enfants illégitimes, sans héritage, sans lien avec les hommes qui nous ont précédés sur la terre, nous n'avons rien dans nos cœurs des enseignements antérieurs à notre propre existence. Il faut que chacun de nous cherche à renouer lui-même le fil rompu dans la famille. Ce qui est habitude, instinct, chez les autres peuples, il faut que nous le fassions entrer dans nos têtes à coup de marteau. Nos souvenirs ne datent pas d'au delà de la journée d'hier; nous sommes pour ainsi dire étrangers à nous-mêmes. Nous marchons si singulièrement dans le temps, qu'à mesure que nous avançons la veille nous échappe sans retour. C'est une conséquence naturelle d'une culture toute d'importation et d'imitation. Il n'y a point chez nous de développement intime, de progrès naturel; les nouvelles idées balayent les anciennes, parce qu'elles ne viennent pas de celles-là et qu'elles nous tombent de je ne sais où. Ne prenant que des idées toutes faites, la trace ineffaçable qu'un mouvement d'idées progressif grave dans les esprits et qui fait leur force ne sillonne pas nos intelligences. Nous grandissons, mais nous ne mûrissons pas;

nous avançons, mais dans la ligne oblique, c'est-à-dire dans celle qui ne conduit pas au but. Nous sommes comme ces enfants que l'on n'a pas fait réfléchir eux-mêmes; devenus hommes, ils n'ont rien de propre; tout leur savoir est sur la surface de leur être, toute leur âme est hors d'eux. Voilà précisément notre cas.

„Les peuples sont tout autant des êtres moraux que les individus. Les siècles font leur éducation, comme les années font celle des personnes. En quelque sorte, on peut dire que nous sommes un peuple d'exception. Nous sommes du nombre de ces nations qui ne semblent pas faire partie intégrante du genre humain, mais qui n'existent que pour donner quelque grande leçon au monde. L'enseignement que nous sommes destinés à donner ne sera pas perdu assurément ; mais qui sait le jour où nous nous retrouverons, au milieu de l'humanité, et que de misères nous éprouverons avant que nos destinées s'accomplissent?

„Les peuples de l'Europe ont une physionomie commune, un air de famille. Malgré la division générale de ces peuples en branche latine et teutonique, en méridionaux et septentrionaux, il y a un lien commun qui les unit tous dans un même faisceau, bien visible pour quiconque a approfondi leur histoire générale. Vous savez qu'il n'y a pas bien longtemps encore toute l'Europe s'appelait la chrétienté, et que ce mot avait sa place dans le droit public. Outre ce caractère général chacun de ces peuples a un caractère particulier, mais tout cela n'est que de l'histoire et de la tradition. Cela fait le patrimoine héréditaire d'idées de ces peuples. Chaque individu y jouit de son usufruit, amasse dans la vie, sans fatigue, sans travail, ces notions éparses dans la société et en fait son profit. Faites vous-même le parallèle et voyez ce que nous pouvons recueillir ainsi dans le simple commerce, d'idées élémentaires, pour nous en servir, tant bien que mal, à nous diriger dans la vie? Et remarquez qu'il ne s'agit ici ni d'étude, ni de lecture, de rien de littéraire ou de scientifique, mais simplement du contact des intelligences; de ces idées qui s'emparent de l'enfant au berceau, qui l'environnent au milieu de ses jeux, que sa mère lui souffle dans ses caresses; qui, sous la forme de sentiments divers, pénètrent dans la moelle de ses os avec l'air qu'il respire, et qui ont déjà fait son être moral avant qu'il soit livré au monde et à la société. Voulez-vous savoir quelles sont ces idées! Ce sont les idées de

devoir, de justice, de droit, d'ordre. Elles dérivent des événements mêmes qui y ont constitué la société: elles sont des éléments intégrants du monde social de ces pays.

,, C'est cela, l'atmosphère de l'Occident; c'est plus que de l'histoire, c'est plus que de la psychologie, c'est la physiologie de l'homme de l'Europe. Qu'avez-vous à mettre à la place de cela chez nous? Je ne sais si on peut déduire de ce que nous venons de dire quelque chose de parfaitement absolu, et en venir de là à quelque principe rigoureux ; mais on voit bien comment cette étrange situation d'un peuple qui ne peut rallier sa pensée à aucune suite d'idées progressivement développées dans la société et se déroulant lentement les unes des autres, qui n'a pris part au mouvement général de l'esprit humain que par une imitation aveugle, superficielle, très-souvent maladroite, des autres nations, doit puissamment influer sur l'esprit de chaque individu de ce peuple.

„Vous trouverez en conséquence qu'un certain aplomb, une certaine méthode dans l'esprit, une certaine logique, nous manquent à tous. Le syllogisme de l'Occident nous est inconnu. Il y a quelque chose de plus que la frivolité dans nos meilleures têtes. Les meilleures idées, faute de liaison ou de suite, stériles éblouissements, se paralysent dans nos cerveaux. Il est dans la nature de l'homme de se perdre quand il ne trouve pas moyen de se lier à ce qui le précède et à ce qui le suit. Toute consistance alors, toute certitude lui échappe. Le sentiment de la durée permanente ne le guidant pas, il se trouve égaré dans le monde. Il y a de ces êtres perdus dans tous les pays; chez nous, c'est le trait général. Ce n'est point cette légèreté que l'on reprochait jadis aux Français, et qui du reste n'était qu'une manière facile de concevoir les choses, qui n'excluait ni la profondeur, ni l'étendue dans l'esprit, et qui mettait infiniment de grâce et de charme dans le commerce; c'est l'étourderie d'une vie sans expérience et sans prévision, qui ne se rapporte à rien de plus qu'à l'existence éphémère de l'individu détaché de l'espèce ; qui ne tient ni à l'honneur ni à l'avancement d'une communauté quelconque d'idées et d'intérêts, ni même à ces hérédités de famille et à cette foule de prescriptions et de perspectives qui composent, dans un ordre de choses fondé sur la mémoire du passé et l'appréhension de l'avenir, et la vie publique et la vie privée. Il n'y a dans nos têtes abso-

lument rien de général; tout y est inviduel, et tout y est flottant et incomplet. Il y a même, je trouve, dans notre regard je ne sais quoi d'étrangement vague, de froid, d'incertain, qui ressemble un peu à la physionomie des peuples placés au plus bas de l'échelle sociale. En pays étranger, dans le Midi surtout, où les physionomies sont si animées et si parlantes, maintes fois quand je comparais les visages de mes compatriotes avec ceux des indigènes, j'ai été frappé de cet air muet de nos figures. Des étrangers nous ont fait un mérite d'une sorte de témérité insouciante que l'on remarque surtout dans les classes inférieures de la nation; mais, ne pouvant observer que certains effets isolés du caractère national, ils n'ont pu juger de l'ensemble. Ds n'ont pas vu que le même principe qui nous rend quelquefois si audacieux fait aussi que nous sommes toujours incapables de profondeur et de persévérance; ils n'ont pas vu que ce qui nous rend si indifférents aux hasards de la vie nous rend aussi tels à tout bien, à tout mal, à toute vérité, à tout mensonge, et que c'est là justement ce qui nous prive de tous les puissants mobiles qui poussent les hommes dans les voies du perfectionnement; ils n'ont pas vu que c'est précisément cette audace paresseuse qui fait que, chez nous, les classes supérieures mêmes, chose bien douloureuse à dire, ne sont pas exemptes des vices qui n'appartiennent ailleurs qu'aux toutes dernières; ils n'ont pas vu enfin que, si nous avons quelques-unes des vertus des peuples jeunes et peu avancés dans la civilisation, nous n'en avons aucune de celles des peuples mûrs et jouissant d'une haute culture. Je ne prétends pas dire certainement qu'il n'y a que vices pamii nous, et que vertus parmi les peuples de l'Europe, à Dieu ne plaise! Mais je dis que, pour juger des peuples, c'est l'esprit général qui fait leur existence qu'il faut étudier, car c'est cet esprit seulement qui peut les porter vers un état moral plus parfait et vers un développement indéfini, et non tel ou tel trait de leur caractère.

„Les niasses sont soumises à certaines forces placées aux sommités de la société. Elles ne pensent pas elles-mêmes; il y a parmi elles un certain nombre de penseurs qui pensent pour elles, qui donnent l'impulsion à l'intelligence collective de la nation et la font marcher. Tandis que le petit nombre médite, le reste sent, et le mouvement général a lieu. Excepté pour quelques races abruties qui n'ont conservé de la nature humaine que la figure,

cela est vrai pour tous les peuples de la terre. Les peuples primitifs de l'Europe, les Celtes, les Scandinaves, les Germains avaient leurs druides, leurs scaldes, leurs bardes, qui étaient de puissants penseurs à leur façon. Voyez ces peuples du nord de l'Amérique, que la civilisation matérielle des États-Unis est si occupée à détruire: il y a parmi eux des hommes admirables de profondeur. Or, je vous le demande, où sont nos sages, où sont nos penseurs ? Qui est-ce qui a jamais pensé pour nous, qui est-ce qui pense aujourd'hui pour nous? Et pourtant, situés entre les deux grandes divisions du monde, entre l'Orient et l'Occident, nous appuyant d'un coude sur la Chine et de l'autre sur l'Allemagne, nous devrions réunir en nous les deux grands principes de la nature intelligente, l'imagination et la raison , et joindre dans notre civilisation les histoires du globe entier. Ce n'est point là le rôle que la Providence nous a départi. Loin de là, elle semble ne s'être nullement occupée de notre destinée. Suspendant à notre égard son action bienfaisante sur l'esprit des hommes, elle nous a livrés tout à fait à nous-mêmes, elle n'a voulu en rien se mêler de nous, elle n'a voulu rien nous apprendre. L'expérience des temps est nulle pour nous; les âges et les générations se sont écoulés sans fruit pour nous. On dirait, à nous voir, que la loi générale de l'humanité a été révoquée pour nous. Solitaires dans le monde, nous n'avons rien donné au monde, nous n'avons rien pr s au inonde, nous n'avons pas versé une seule idée dans la masse des idées humaines ; nous n'avons en rien contribue aux progrès de l'esprit humain, et tout ce qui nous est revenu de ce progrès, nous l'avons défiguré. Rien, depuis le premier instant de notre existence sociale, n'a émané de nous pour le bien commun des hommes, pas une pensée utile n'a germé sur le sol stérile de notre patrie ; pas une vérité grande ne s'est élancée du milieu de nous ; nous ne nous sommes donné la peine de rien imaginer nous-mêmes, et, de tout ce que les autres ont imaginé, nous n'avons emprunté que des apparences trompeuses et le luxe inutile.

,, Chose singulière! même dans le monde de la science qui embrasse tout, notre histoire ne se rattache à rien, n'explique rien, ne démontre rien. Si les hordes barbares qui bouleversèrent le monde n'avaient traversé le pays que nous habitons avant de se précipiter sur l'Occident, à peine aurions-nous fourni un chapitre à l'histoire universelle. Pour nous faire remarquer il nous a fallu

nous étendre du détroit de Behring jusqu'à l'Oder. Une fois un grand homme voulut nous civiliser, et, pour nous donner l'avantgoût des lumières, il nous jeta le manteau de la civilisation; nous ramassâmes le manteau, mais nous m- touchâmes point à la civilisation. Une autre fois, un autre grand prince, nous associant à sa mission glorieuse, nous mena victorieux d'un bout de l'Europe à l'autre : revenus chez nous de cette marche triomphale, à travers pays les plus civilisés du monde, nous ne rapportâmes que des idée- et des aspirations dont une immense calamité, qui nous recula d'un demi-siècle, fut le résultat. Nous avons je ne sais quoi dans le sang, qui repousse tout véritable progrès. Entin nous n'avons vécu. Mus ne vivons que pour servir de quelque grande leçon aux lointaines postérités qui en auront l'intelligence; aujourd'hui, quoi que l'on dise, nous faisons lacune dans l'ordre intellectuel. Je ne puis me lasser d'admirer ce vide et cette solitude étonnante de notre existence sociale. Il y a là certainement la part d'une destinée inconcevable, mais il y a là aussi sans doute la part de l'homme, comme en tout ce qui arrive dans le monde moral. Interrogeons encore l'histoire: c'est elle qui explique les peuples.

..Taudis que du sein de la lutte entre la barbarie énergique des peuples du Nord et la haute pensée de la religion, s'élevait l'édifice de la civilisation moderne, qui faisions-nous? Poupar une destinée fatale, nous allions chercher dans la misérable Byzance. objet du profond mépris de ces peuples, le code moral qui devait faire notre éducation. Un moment auparavant, un esprit ambitieux | ■ avait enlevé cette famille à la fraternité universelle : ït l'idée ainsi défigurée par la passion humaine que nous recueillîmes. Le principe vivifiant de l'unité animait tout alors en Europe. Tout y émanait de là. et tout y convergeait. Tout le mouvement intellectuel de ces temps ne tendait qu'à constituer l'unité de la pensée humaine, et toute impulsion provenait de ce besoin puissant d'arriver à une idée universelle, qui est le génie des temps moderne-. Etranger- à ce principe merveilleux, nous devenions la proie de la conquête. Et quand, affranchis du joug étranger, nous aurions pu. si nous n'eussions été séparés de la famille commune, profiter des idées éeloses pendant ce temps parmi

(') Photius.

nos frères d'Occident, c'est dans une servitude plus dure encore, sanctifiée qu'elle était par le fait de notre délivrance, que nous tombâmes.

„Que de vives lumières avaient déjà jailli alors en Europe des ténèbres apparentes dont elle avait été couverte! La plupart des connaissances dont l'esprit humain s'enorgueillit aujourd'hui, avaient été déjà pressenties dans les esprits; le caractère de la société avait été déjà fixé; et, en se repliant sur l'antiquité païenne, le monde chrétien avait retrouvé les formes du beau qui lui manquaient encore. Relégués dans notre schisme, rien de ce qui se passait en Europe n'arrivait jusqu'à nous. Nous n'avions rien à démêler avec la grande affaire du monde. Les qualités éminentes dont la religion avait doté les peuples modernes, et qui, aux yeux d'une saine raison, les élèvent autant au-dessus des peuples anciens que ceux-là étaient élevés au-dessus des Hottentots et des Lapons; ces forces nouvelles, dont elle avait enrichi l'intelligence humaine; ces mœurs, que la soumission à une autorité désarmée avait rendues aussi douces qu'elles avaient d'abord été brutales; rien de tout cela ne s'était fait chez nous. Malgré le nom de chrétiens que nous portions, quand le christianisme s'avançait majestueusement dans la voie qui lui était tracée par son divin fondateur et entraînait les générations après lui, nous ne bougions pas. Tandis que le monde se reconstruisait tout entier, rien ne s'édifiait chez nous ; nous restions blottis dans nos masures de soliveaux et de chaume. En un mot, les nouvelles destinées du genre humain ne s'accomplissaient pas pour nous. Chrétiens, le fruit du christianisme ne mûrissait pas pour nous.

„Je vous le demande, n'est-il pas absurde de supposer, comme on le fait généralement chez nous, que ce pogrès des peuples de l'Europe, si lentement opéré, et par l'action . directe et évidente d'une force morale unique, nous pouvons nous l'approprier tout d'un trait et sans nous donner seulement la peine de nous informer comment il s'est fait?

„On ne comprend rien au christianisme, si l'on ne conçoit pas qu'il y a en lui une face purement historique, qui fait si essentiellement partie du dogme, qu'elle renferme en quelque sorte toute la philosophie du christianisme, puisqu'elle fait voir ce qu'il a fait pour les hommes et ce qu'il doit faire pour eux à l'avenir. C'est

ainsi que la religion chrétienne apparaît, non-seulement comme un vme moral, conçu dans les formes périssables de l'esprit humain, mais comme une puissance divine, éternelle, agissant universellement dans le monde intellectuel, et dont l'action visible doit nous être un enseignement perpétuel. C'est là le propre sens du dogme exprimé dans le symbole par la foi en une Église universelle. Dans le monde chrétien, tout doit nécessairement concourir à l'établissement d'un ordre parfait sur la terre, et y concourt en effet, autrement la parole du Seigneur serait démentie par le fait. Il ne serait pas au milieu de son Église jusqu'à la lin des siècles. L'ordre nouveau, le règne de Dieu, que la rédemption devait effectuer, ne différerait pas de l'ordre ancien, du règne du mal. qu'elle devait anéantir, et il n'y aurait encore que cette perfectibilité imaginaire que rêve la philosophie et que dément chaque page de l'histoire, vaine agitation de l'esprit qui ne satisfait qu'aux besoins de l'être matériel, et qui n'a jamais élevé l'homme à quelques hauteurs que pour le précipiter dans des abîmes plus profonds.

..Mais entin. me direz-vous. ne sommes-nous donc pas chrétiens, et ne saurait-on être civilisé qu'à la manière de l'Europe ? Sans doute nous sommes chrétiens; mais les Abyssins ne le sontils pas aussi? Certainement, on peut être civilisé autrement qu'en Europe: ne l'est-on pas au Japon et plus même qu'en Russie, s'il faut en croire un de nos compatriotes? Croyez-vous que ce soit le christianisme des Abyssins et la civilisation des Japonais qui amèneront cet ordre de choses dont je viens de parler tout à l'heure, et qui est la destinée dernière de l'espèce humaine? Croyez-vous que ce soient ces aberrations absurdes des vérités divines et humaines qui feront descendre le ciel sur la terre?

..Il y a deux choses très-distinctes dans le christianisme. L'une, c'est son action sur l'individu; l'autre, c'est son action sur l'intelligence universelle. Elles se confondent naturellement dans la raison suprême et aboutissent nécessairement à la même fin. Mais la durée dans laquelle les éternels desseins de la sagesse divine réalisent ne saurait être embrassée par notre vue bornée. E faut que nous distinguions l'action divine se manifestant dans un temps donné dans la vie de l'homme, de celle qui n'a lieu que dans l'infini. Au jour de l'accomplissement final de l'œuvre de la rédemption, tous les cœurs et tous les esprits ne feront qu'un seul

sentiment et une seule pensée, et tous les murs qui séparent les peuples et les communions s'abattront. Mais aujourd'hui il importe à chacun de savoir comment il est placé dans l'ordre de la vocation générale des chrétiens, c'est-à-dire quels sont les moyens qu'il trouve en lui et autour de lui pour coopérer à la fin proposée à la société humaine entière.

„I1 y a donc nécessairement un certain cercle d'idées dans lequel se meuvent les esprits dans la société où cette fin doit s'accomplir, c'est-à-dire là où la pensée révélée doit mûrir et arriver à toute sa plénitude. Ce cercle d'idées, cette sphère morale, y produisent naturellement un certain mode d'existence et un point de vue qui, sans être précisément les mêmes pour chacun par rapport à nous comme par rapport à tous les peuples européens, font une même manière d'être, résultat de cet immense travail intellectuel de dix-huit siècles, où toutes les passions, tous les intérêts, toutes les souffrances, toutes les imaginations, tous les efforts de la raison, ont participé.

„Toutes les nations de l'Europe se tenaient par la main en avançant dans les siècles. Quelque chose qu'elles fassent aujourd'hui pour diverger chacune dans leur sens, elles se retrouvent toujours sur la même route. Pour concevoir le développement de famille de ces peuples, il n'est pas besoin d'étudier l'histoire. Lisez seulement le Tasse, et voyez-les tous prosternés au pied des murs de Jérusalem. Rappelez-vous que, pendant quinze siècles, ils n'ont eu qu'un seul idiome pour parler à Dieu, qu'une seule autorité morale, qu'une seule conviction. Songez que, pendant quinze siècles, chaque année, le même jour, à la même heure, clans les mêmes paroles, tous à la fois ils élevaient leurs voix vers l'Être suprême, pour célébrer sa gloire dans le plus grand de ses bienfaits. Admirable concert, plus sublime mille fois que toutes les harmonies du monde physique! Or, puisque cette sphère où vivent les hommes de l'Europe, et qui est la seule où l'espèce humaine puisse arriver à sa destinée finale, est le résultat de l'influence que la religion a exercée parmi eux, il est clair que, si jusqu'ici la faiblesse de nos croyances ou l'insuffisance de notre dogme, nous a tenus en dehors de ce mouvement universel, dans lequel l'idée sociale du christianisme s'est développée et formulée, et nous a rejet es dans la catégorie des peuples qui ne doivent profiter qu'indirecte-

ment et fort tard de l'effet complet du christianisme, il faut chercher à ranimer dm croyances par tous les moyens possibles, et à nous donner une impulsion véritablement chrétienne, car c'est le christianisme qui a tout fait là-bas. Voilà ce que j'ai voulu dire lorsque je vous disais qu'il fallait recommencer chez nous l'éducation du genre humain.

..Toute l'histoire de la société moderne se passe sur le terrain de l'opinion. Ces! donc là une véritable éducation. Instituée primitivement sur cette base, elle n'a marché que par la peii Les intérêts y ont toujours suivi les idées et ne les ont jamais précédé-. Toujours les opinions y ont produit les intérêts, et jamais les intérêts n'y ont provoqué les opinions. Toutes les révolutions politiques n'y furent dans le principe que des révolutions morales. On cherche la vérité, et l'on a trouvé la liberté et le bien-être. De cette manière s'explique le phénomène de la Hté moderne et sa civilisation; autrement on n'y comprendrait rien.

..Persécutions religieuses, martyrs, propagation du christianisme, héré-ie-. conciles : voilà les événements qui remplissent les premiers siècles. Le mouvement de cette époque tout entier, sans en excepter l'invasion des barbare-. M rattache à ces efforts de l'enfance de l'esprit moderne. Formation de la hiérarchie, centralisation du pouvoir spirituel, propagation continuée de la religion dans les pays du Nord, ces* ce qui remplit la seconde époque. Vient ensuite l'exaltation du sentiment religieux au suprême degré et l'atiénnissement de l'autorité religieuse. Le développement philosophique et littéraire de l'intelligence et de la culture des moeurs sous l'empire de la religion, achève cette histoire que l'on peut appeler sacrée, tout autant que celle de l'ancien peuple élu. Enfin. : encore une réaction religieuse, un nouvel essor donné à l'esprit humain par la religion, qui détermina la face actuelle de la

té. Aiusi le grand intérêt, on peut dire le seul, ne fut jamais chez les peuples modernes que celui de l'opinion. Tous les intérêts matériels, positifs, person :>sorbaient dans celui-là.

..Je sais qu'au heu d'adinirer ce prodigieux élan de la nature humaine vers sa perfection possible on a appelé cela fanatisme et superstition. Mais, quelque chose que l'on dise, jugez quelle empreinte profonde un développement social, tout entier produit par

un seul sentiment, dans le bien comme dans le mal, a dû laisser dans le caractère de ces peuples! Qu'une philosophie superficielle fasse tout le bruit qu'elle voudra à propos des guerres de religion, des bûchers allumés par l'intolérance; pour nous, nous ne pouvons qu'envier le sort des peuples qui, dans ce choc des opinions, dans ces conflits sanglants pour la cause de la vérité, se sont fait un monde d'idées dont il nous est impossible de nous faire seulement une image, encore moins de nous y transporter de corps et d'âme, comme nous en avons la prétention.

„Encore une fois, tout n'est pas assurément raison, vertu, religion dans les pays de l'Europe, il s'en faut, Mais tout y est mystérieusement dominé par la puissance qui y a régné souverainement pendant une suite de siècles; tout y est le résultat de ce long enchaînement de faits et d'idées qui a produit l'état présent de la société. En voici, entre autres, une preuve. La nation dont la physionomie est le plus fortement caractérisée, dont les institutions sont le plus empreintes de l'esprit moderne, les Anglais, n'ont à proprement parler, qu'une histoire religieuse. Leur dernière révolution, à laquelle ils doivent leur liberté et leur prospérité ainsi que toute la suite des événements qui ont amené cette révolution en remontant jusqu'à Henri VIII, ne sont qu'un développement religieux. Dans toute cette période, l'intérêt proprement politique n'apparaît que comme un mobile secondaire, quelquefois il disparaît tout entier, ou il est sacrifié à celui de l'opinion. Et au moment où j'écris ces lignes (*), c'est encore l'intérêt de la religion qui agite cette terre privilégiée. Mais, en général, quel est le peuple de l'Europe qui ne trouverait dans sa conscience nationale, s'il se donnait la peine de l'y chercher, cet élément particulier qui, sous la forme d'une sainte pensée, fut constamment le principe vivifiant, l'âme de son être social, dans toute la durée de son existence?

„L'action du christianisme n'est nullement bornée à son influence immédiate et directe sur l'esprit des hommes. L'immense résultat qu'il est destiné à produire ne doit être que l'effet d'une multitude 'de combinaisons morales, intellectuelles, sociales, où la liberté parfaite de l'esprit humain doit trouver nécessairement toute

latitude possible. On conçoit donc que tout ce qui s'est fait dès le premier jour de notre ère. ou plutôt dès le moment où le Sauveur du monde a dit à ses disciples: Allez, prêchez l 'Évangile à toute créature, toutes les attaques dirigées contre le christianisme y comprises, rentre parfaitement dans cette idée générale de son influence. Il suffit de voir l'empire du Christ s'exerçant universellement dans les cœurs, que ce soit avec connaissance ou dans l'ignorance, de gré ou de force, pour reconnaître l'accomplissement de ses oracles. Ainsi, malgré tout ce qu'il y a d'incomplet, de vicieux, de coupable dans la société européenne, telle qu'elle est faite aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que le règne de Dieu -y trouve en quelque sorte réalisé, parce qu'elle contient le principe d'un progrès indéfini, et qu'elle possède en germe et en éléments tout ce qu'il faut pour qu'il s'établisse un jour définitivement sur la terre.

..Avant de terminer, madame, ces réflexions sur l'influence que la religion a exercée sur la société, je vais transcrire ici ce que j'en ai dit autrefois dans un écrit que vous ne connaissez pas.

..Il est certain, disais-je. que. tant que l'on ne voit pas l'action du christianisme partout où la pensée humaine y touche de quelque manière que ce soit, lors même que ce n'est que pour le combattre, on n'en a point une idée nette. Partout où le nom du Christ est prononcé, ce nom seul entraîne les hommes, quoiqu'ils • nt. Rien ne fait mieux voir l'origine divine de cette religion que ce caractère d'universalité absolue qui fait qu'elle s'insinue dans les âmes de toutes les manières possibles, qu'elle s'empare des esprits à leur insu, les domine, les subjugue, lors même qu'ils semblent lui résister le plus, en introduisant dans l'intelligence des vérités qui n'y étaient pas auparavant, en faisant éprouver au cœur des émotions qu'il n'avait jamais ressenties, en nous inspirant des sentiments qui nous placent, sans que nous le sachions, dans l'ordre général. C'est ainsi que l'emploi de chaque individualité se trouve par elle déterminé et qu'elle fait tout concourir à une seule fin. En envisageant le christianisme de ce point de vue. chacun des oracles du Christ devient d'une vérité palpable. On voit pour lors distinctement le jeu de tous les leviers que sa main toute-puissante met en mouvement pour conduire l'homme à destination, sans attenter à sa liberté, sans paralyser aucune des

forces de sa nature, mais au contraire en ajoutant à leur intensité et en exaltant jusqu'à l'infini tout ce qu'il possède de puissance propre. On voit que nul élément moral ne reste inactif dans l'économie nouvelle, que les capacités les plus énergiques de la pensée, aussi bien que l'expansion chaleureuse du sentiment, que l'héroïsme d'une âme forte aussi bien que l'abandon d'un esprit soumis, que tout y trouve place et application. Accessible à toute créature intelligente, s'associant à chaque pulsation de notre cœur, quelle qu'elle puisse être, la pensée révélée emporte tout avec elle, et s'agrandit et se fortifie des obstacles mômes qu'elle rencontre. Avec le génie elle s'élève à une hauteur inabordable au reste des humains; avec l'esprit timide elle ne marche que terre à terre et ne s'avance qu'à pas comptés ; dans une raison méditative, elle est absolue et profonde ; dans une âme dominée par l'imagination, elle est éthérée et féconde en images; dans le cœur tendre et aimant, elle se dissout en charité et en amour; toujours elle va de front avec toute intelligence qui se livre à elle, la remplissant de chaleur, de force et de clarté. Voyez quelle diversité de natures, quelle multiplicité de forces elle fait agir; que de puissances dittérentes qui ne font qu'une chose; que de cœurs diversement construits qui ne battent que pour une seule idée ! Mais l'action du christianisme sui- la société en général est encore plus admirable. Que l'on déroule le tableau entier du développement de la société nouvelle, on verra le christianisme transformant tous les intérêts des hommes en ses propres intérêts, remplaçant partout le besoin matériel par le besoin moral, suscitant dans le domaine de la pensée ces grands débats dont l'histoire d'aucune autre époque ni d'aucune autre société n'offre d'exemple, ces luttes terribles entre les opinions, où la vie tout entière des peuples devenait une grande idée et un sentiment infini; on verra tout devenir lui et rien que lui, la vie privée et la vie publique, la famille et la patrie, la science et la poésie, la raison et l'imagination, les souvenirs et les espérances, les jouissances et les douleurs. Heureux ceux qui, dans ce grand mouvement imprimé au monde par Dieu même, ont en leur cœur la conscience intime des effets qu'ils opèrent ! Mais tous n'y sont pas instruments actifs, tous n'agissent pas avec connaissance; des multitudes nécessairement s'y meuvent aveuglément, atomes inanimés, masses inertes, sans connaître les forces qui

les mettent en mouvement, sans entrevoir le but vers lequel ils sont poussés.

..Il est temps de revenu" à vous, madame. J'avoue que j'ai peine à me détacher de ces vues générait - I — t du tableau qui s'offre à mes yeux de cette hauteur, que je tire toutes m< lations ; c'est dans la douce croyance des félicités à venir des hommes que je me réfugie, alors qu'obsédé par la fâcheuse réalité qui m'environne, je me sens le besoin de respirer un air plus pur, de regarder un ciel plus serein. Je ne crois pas cependant avoir abusé de votre temps. Il me fallait vous faire connaître le point de vue d'où l'on doit envisager le monde chrétien, et ce que. nous autres, nous faisons dans ce monde. J'ai dû vous paraître amer en parlant de notre pays: je n'ai pointant dit que la vérité, et pas même toute la vérité. Du reste, la raison chrétienne ne soutire aucune sorte d'aveuglement , et celui du préjugé national moins que tout autre, attendu que c'est celui qui divise le plus les hommes.

..Voilà une lettre bien longue, madame, je crois que nous avons tous les deux besoin de reprendre haleine. Je pensais, en commençant, que je pourrais vous dire en peu de mots ce que j'avais à vous dire: en y songeant mieux, je trouve qu'il y a là de quoi faire un volume. Cela vous arrangera-t-il. madame? Vous me le direz. Mais, en tout cas. vous ne pourrez éviter une seconde lettre . car nous n'avons fait qu'aborder notre sujet. En attendant, je vous serais très-obligé si vous vouliez bien regarder la prolixité de la première comme un dédommagement pour le temps que je vous ai fait attendre. J'avais pris la plume le jour même où je reçus votre lettre: de tristes et fatigantes préoccupations m'absorbaient alors tout entier, il fallait m'en débarrad'abord avant de me mettre à vous parler de choses si graves ; après cela il fallait recopier mon griff'onage, qui était absolument indéchiffrable. Cette fois, vous n'attendrez pas longtemps, dès demain je reprends la plume."

Nécropolis, 1829, 1er décembre.

Il y a plus de trente ans que ces pages ont été écrites, il est curieux de les rapprocher de celles que vient de publier le prince Dolgoroukow. Ces deux écrivains jugent sévèrement la société russe; mais, s'ils sont d'accord pour constater l'existence et la grandeur du mal, ils diffèrent d'opinion lorsqu'il s'agit de remonter à la source et de chercher le remède.

Le prince Dolgoroukow ne veut voir là qu'une question purement politique ; selon lui, c'est l'autocratie qui est la cause de tout le mal, et le remède consiste à limiter le pouvoir des tsars. Tous les esprits ne se contenteront pas de cette solution. Ils demanderont pourquoi l'autocratie a jeté en Russie de si profondes racines, et pourquoi toutes les tentatives faites contre elle ont toujours échoué. C'est à cette question que répond Tchadaief. Il dirait volontiers, avec le comte de Mais.tre, que les peuples ont tous le gouvernement qu'ils méritent, et laissant de côté la question politique, il examine la situation des esprits et des âmes. A ses yeux la source du mal en Russie, c'est l'état d'isolement dans lequel l'Église russe s'est maintenue vis-à-vis de l'Église universelle; le remède, c'est le retour à l'unité religieuse.

Le prince Dolgoroukow en demandant la liberté, et Tchadaief en demandant le catholicisme, sont plus près de s'entendre qu'on ne pourrait le croire. La première de toutes les libertés est la liberté religieuse, et l'Église catholique en Russie manque surtout de liberté. Bien plus, l'obstacle principal à la réconciliation de l'Église russe avec l'Église romaine est dans l'asservissement de cette Église à l'État. Par conséquent, les hommes qui servent en Russie la cause de la liberté, servent la cause de l'Église catholique, et ceux qui y servent la cause catholique, servent la cause de la liberté.

On peut arriver à la même conclusion par une autre voie. Nulle part il n'existe entre les différents pouvoirs une plus grande confusion qu'en Russie; pouvoir exécutif et pouvoir législatif, pouvoir administratif et pouvoir judiciaire, pouvoir militaire et pouvoir civil, tout est mêlé et confondu. Le prince Dolgoroukow insiste avec beaucoup de raison sur la nécessité urgente de faire cesser au plus tôt un pareil désordre; mais, par la même raison, il faut opérer aussi la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel; or on ne peut méconnaître que le catholicisme ne résolve

ce problème de la manière la plus simple et la plus efficace. Subordonné à la papauté, le pouvoir spirituel, chez toutes les nations catholiques, trouve dans cette subordination même une garantie d'indépendance vis-à-vis du pouvoir temporel. En Russie, rien de semblable ; aucune distinction réelle entre les deux pouvoirs, aucune garantie d'indépendance, confusion et asservissement. Et si Ton veut y regarder de près, c'est là l'essence même du schisme. L'Église, en cessant d'être universelle pour devenir nationale, se trouve naturellement placée sous l'iniiuenee du pouvoir politique; c'est dans la perte de son indépendance que se trouve l'obstacle le plus réel à sa réconciliation avec la papauté, réconciliation qui suppose subordination au pouvoir central de l'Église, affranchi— ment vis-à-vis du pouvoir politique. On ue saurait trop insister sur ce point. L'Église russe soutire de deux grands ;maux. elle est isolée, elle est asservie. Sa dépendance augmente son isolement, son isolement augmente sa dépendance. Il faut la faire sortir de son isolement, lui faire retrouver son indépendance, établir la distinction des deux pouvoirs sur des bases sérieuses.

Comment cette œuvre de réparation se fera-t-elle? Par un rapprochement avec Rome, par une émancipation de la tutelle des tsars? Il n'est pas facile de le dire, et cela importe peu. Que l'on commence par la liberté ou par le catholicisme, la liberté amènera le catholicisme, le catholicisme amènera la liberté.

Ce ne sont pas là les seules réflexions que nous suggère la lettre de Tchadaief. Mais, pour que le lecteur puisse apprécier par lui-même ce qui nous reste à dire, nous lui demandons la permission de faire une petite digression et de commencer par reproduire une lettre de M. le comte Dmitri Tolstoï sur madame Swetchine, lettre qui a été publiée en russe dans un journal de Moscou, et dont YAftd de la Religion nous a donné une traduction dan- - i numéro du 2<5 avril 1860.

«Récemment ," dit le comte de Tolstoï, dans la gazette Notre Temps, „a paru à Paris un ouvrage intitulé: Madame Sicetchine,

sa vie et ses œuvres, dont le premier volume est consacré, par M. de Falloux, à sa biographie.

«Contrairement à toute règle, je commencerai par en tirer la conclusion qu'il renferme. Chose étrange! le Russe est capable de jouer toute espèce de rôle dans la première contrée venue, excepté en Russie. Après avoir lu la vie de madame Swetchine, je ne serai plus surpris si on vient me dire que Pierre Ivanowitch est créé premier mandarin à Pékin, et Ivan Pétrowitch élu pape à Rome. Un jour, une jeune espiègle assurait, en ma présence, à un vieillard, que le comte X. était proclamé roi de Naples; à quoi celui-ci répondait: „J'en suis ravis, je le connais, c'est un homme charmant." J'attribuai cette réponse à la faiblesse de l'âge; aujourd'hui j'y reconnais une profonde sagacité. Savez-vous ce qu'était à Paris madame Swetchine? Ni plus ni moins que le chef du parti ultramontain en France. Elle forma Lacordaire, Montalembert, Falloux et bien d'autres. La papauté lui doit d'avoir empêché Montalembert, en 1833;, de suivre Lamennais, et Lacordaire lui doit sa réconciliation avec l'évêque (sic) de Paris. Jouer un tel rôle sans être doué de qualités singulières, est impossible. Et c'est une semblable femme qu'a perdue la société russe ! Vraiment ! nous sommes déjà si riches en ce genre ! Cette Russe spirituelle, érudite et estimable, au lieu de se rendre utile à notre Eglise et à notre société, s'est transformée en une doublure du nonce du pape à Paris ! Maintenant, vous comprendrez pourquoi la lecture du livre de madame Swetchine m'a causé une si pénible impression. En lisant les Mémoires du barnabite Schouvalof, je le regrettai comme on peut regretter un homme faible, trompé par les jésuites; en lisant la biographie de madame Swetchine, je pleurai sur nous, je ne me consolai pas que nous eussions perdu une telle femme. Cela a dépendu, bien entendu, du milieu dans lequel elle est tombée et de son éducation. Pille de Soimonof, secrétaire de l'impératrice Catherine, madame Swetchine fut élevée, comme toute la noblesse russe de cette époque, d'après la méthode française, et ne reçut aucune instruction religieuse. Au réveil de son esprit et de son cœur, elle chercha avidement dans la religion la vérité et la paix. Mes amis les jésuites étaient maîtres en ce temps du beau monde pétersbourgeois ; madame Swetchine fit connaissance du comte Joseph de Maistre, et embrassa, en 1815, le latinisme. Comme vous voyez, tout ce qui s'est passé est fort naturel: mais ce qui en est résulté est désolant. De 1817 à 1857, époque de sa mort, madame Swetchine habita presque constamment Paris; son salon était ouvert à toutes les célébrités françaises, principalement aux légiti-

mistes, et sa chapelle avait un autel sur lequel quelques Russes sacrifiaient la foi de leurs pères pour se faire catholiques romain>. Tout fanatisme, et surtout le fanatisme religieux, est très-compréhensible, quelque pernicieux qu'il soit: ôtez à un homme sa raison, laissez-le seul avec sa passion qui ne sait ni regarder en arrière ni s'arrêter en avant, et vous avez un fanatique. Tels sont ces malheureux Russes qui se sont faits moines en embrassant le latinisme. Telle n'était pas madame Swetchine : loin de se séparer de la société, elle y chercha et y conserva toujours une grande influence. Son activité n'était pas ascétique, mais politico-religieuse. Un étroit ultramontanisme ne saurait convenir à la société parisienne: elle en atténuait l'intolérance inquisitoriale ; elle le faisait participer aux plus récentes conquêtes de la science comme à l'éclat des arts; elle lui donnait, en un mot, l'enveloppe la plus attrayante et la plus conforme au goût contemporain: mais tous ces efforts ne tendaient qu'à un seul but, celui de faire de la propagande, non de la propagande acre et repoussante qui distingue les moines latins, mais une propagande raffinée, imperceptible, entraînante, dont est seulement capable un femme intelligente, qui a dirigé vers ce but toutes l actions. Quelle étrange vocation pour une femme russe! Voilà ce qui nous semble précisément fait pour blesser le sentiment russe. Comme tout entraînement spontané et passionné, le fanatisme porte avec lui son excuse; mais l'activité politique, qu'elle fonctionne dans l'Eglise ou ailleurs, appartient au jugement de la froide raison. Cette fois ma raison est impitoyable: elle ne peut pardonner à madame Swetchine de s'être faite de Russe Française, comme elle l'avoue elle-même (autant, bien entendu, que l'ultramontanisme peut supporter une nationalité quelconque), et d'avoir pris la charge d'un agent romain à Paris. Elle ne lui pardonne pas d'avoir volontairement privé la Russie de ses qualités, de ses affections et de ses vertus. Plus je l'apprécie comme femme, plus je la condamne comme Musse ; mon sentiment naturel est ici en complet désaccord avec ma nationalité. La France aura pu se passer d'un grand esprit de plus; pour nous, nous ne pouvons en perdre un seul.

„Le jésuitisme, vous le savez, sait tirer parti de la vie et de la mort La vie de madame Swetchine lui fut entièrement consacrée; il profite actuellement de sa mort pour élever son parti aux yeux du public, pour montrer quels membres éminents il possède, comme ils sont estimés, et, par conséquent, comme il est avantageux de s'y rallier. Cette propagande jésuitique d'outre-tombe veut dire aux Russe: Entrez, s'il vous plaît. Cest hideux, mais c'est habile. Remar-

quez, en outre, que dans le volume des propres œuvres de madame Swetchine, il n'y a absolument rien de digne d'attention; ce sont quelques pensées éparses à la Larochefoucauld , quelques chapitres non terminés, quelques petits traités sur la vieillesse , sur la religiosité. Assurément, on y sent une femme supérieure qui, durant une longue existence de soixante-seize ans, a noté tout ce qui lui passait par la tête; mais rien de plus. Or M. de Palloux en a fait un écrivain. Je le répète, c'est très-ingénieux. Si une femme semblable avait vécu au milieu de nous, si elle avait fait en faveur de l'orthodoxie ce que madame Swetchine a fait en faveur de Rome, resterait-il quelques vestiges d'elle? Non, nous ne sommes pas des gens de traditions; les traditions disparaissent chez nous comme disparaissent, avec les maisons de nos pères et de nos grands-pères, tous les souvenirs de famille; nous vivons dans le présent et dans l'avenir, mais sans passé, comme si rien n'avait existé avant nous sur le sol russe. L'histoire de l'Occident n'est pas contenue seulement dans les chroniques, mais encore dans des monuments. Cette histoire visible ne consiste chez nous qu'en ruines de hameaux. Pareil à ces monuments rapidement pourris, le souvenir des hommes les plus dignes de mémoire s'efface en un instant chez nous. Non, décidément les hommes vaniteux doivent s'adresser aux ultramontains pour trouver des Falloux après leur mort; pour nous, nous ne pouvons être comparés qu'aux chrétiens des premiers siècles, sur la tombe desquels on plantait une simple croix de bois sans aucune inscription.

Comte Dmitri Tolstoï.

Le lecteur, je l'espère, ne se plaindra pas de la longueur de la lettre du comte Tolstoï, elle est curieuse à plus d'un titre, et certainement fort spirituellement écrite; mais à quoi sert l'esprit quand on est sur un faux terrain? D'ailleurs, cette lettre même est un argument de plus en faveur de ce que nous disions au commencement. Madame Swetchine trouve en Russie beaucoup de lecteurs qui l'ont jugée et appréciée tout autrement que le comte Tolstoï. Mais les lettres qui exprimaient leur opinion n'ont pas vu le jour, elles n'auraient pas pu le voir en Russie; il n'y avait de publicité que pour le comte Tolstoï et ceux qui comme lui se sont constitués les défenseurs de l'Église officielle.

J'observerai, en passant, que, sous une forme plus adoucie et sans chercher à remonter aux causes, le comte Tolstoï confirme

quelques-unes des affirmations les plus frappantes de Tchadaief. Il se plaint de la pénurie d'hommes; il ferait bien mieux d'examiner pourquoi la Russie repousse ceux qu'elle possède. La suite de notre discours expliquera notre pensée.

L'erreur fondamentale du comte Tolstoï est de considérer madame Swetchine comme étrangère à la Russie. Nous protestons de toutes nos forces contre cette manière de voir. Quand on voudra écrire sérieusement l'histoire du mouvement des idées en Rus sir pendant le dix-neuvième siècle, il faudra avouer que. sous le règne de l'empereur Alexandre Ier, un bon nombre d'esprits distingués se sont tournés du côté de l'Église catholique. On aura beau vouloir fermer les yeux à l'évidence, on sera bien obligé de reconnaître que la Russie, en fait d'idées, emprunte quelque chose aux nations occidentales. Je veux bien que Luther et Calvin, Voltaire et Rousseau, Hegel, Strauss et Feuerbach, Ledru-Rollin et Proudhon, trouvent en Russie plus de disciples que notre saint-père le pape. Il ne s'agit pas ici de savoir de quel côté va la foule, mais bien de constater que les idées catholiques, qui, malgré tout, tiennent encore une assez grande place en Europe, ne sont pas sans exercer quelque influence en Russie. Parmi les hommes qui peuvent être considérés comme les véritables contemporains de madame Swetchine, du premier coup d'œil j'en découvre trois qui ont partagé ses convictions : Lounine, Kozlowsky, Tchadaief. Personne ne dira d'eux que c'étaient de petits esprits, et la Russie aujourd'hui serait heureuse de trouver dans son sein plusieurs hommes de cette valeur. Cependant tous les trois, chacun dans une mesure différente, avaient accepté les idées catholiques; tous les trois avaient de fortes convictions catholiques.

Tchadaief, je le sais, n'a jamais appartenu à l'Église catholique, il est mort dans le sein de l'Église russe, et. dans les dernières années de pa vie. il en était venu à fréquenter les sacrements dans cette Église; mais, nous venons de l'entendre, peut-il y avoir quelque doute sur la direction de ses idées?

Kozlowski était catholique; il avait rompu avec la communion de l'Église russe pour entrer dans celle de l'Église romaine; sa conduite n'a pas toujours été conforme à sa foi; homme du monde, homme de plaisir, il ne s'astreignait pas à remplir les devoirs de la vie chrétienne, on ne l'accusera certes pas de fanatisme; mais

ses convictions étaient parfaitement arrêtées, et il suffit d'avoir causé avec lui un peu longuement pour se souvenir de la direction et de la trempe de ses idées. Quant à ceux qui n'ont pu apprécier par eux-mêmes le charme de cette conversation étincelante de verve, d'esprit, de gaieté et de bon sens, ils pourront s'en faire quelque idée par un petit volume publié en Allemagne ('), dans lequel on a réuni à peu près tout ce qu'on a pu recueillir sur ce personnage remarquable.

Catholique et libéral, le prince Kozlowski devait prendre un vif intérêt à la cause des catholiques d'Irlande. En 1825, quatre ans avant que le parlement eût voté l'acte d'émancipation , il publiait une lettre d'Allemagne à Mgr l'évêque de Chester, signée un protestant: c'était la réfutation d'un discours que le docteur Bloomfield avait prononcé sur ce sujet à la Chambre des lords dans la séance du 17 mai. Il faudrait reproduire cette réponse tout entière pour faire apprécier tout ce que Kozlowski y a mis de vigueur, de raisonnement, de verve caustique et de lucidité d'esprit.

Quelques années plus tard, il publiait, toujours sous le voile de l'anonyme, trois lettres au duc de Broglie sur les prisonniers de Vincennes. Ces prisonniers étaient les ministres du roi Charles X. Il débute ainsi:

^Étranger à la France et à l'Angleterre, je puis prendre Dieu à témoin qu'aucune affection personnelle, aucune raison politique, aucun esprit de parti, ne me lie aux prisonniers de Vincennes: il n'y en a qu'un parmi les quatre que je connaisse de vue. J'étais à Londres lorsque le prince de Polignac fut appelé au ministère, et j'appartiens au petit nombre de ceux qui, malgré les éloges du Times, qui reprochait alors au peuple français une aveugle prévention , ne. se dissimulaient point les malheurs que son impopularité devait nécessairement attirer sur le roi et sur lui-même. A ces titres d'impartialité, je pourrais en ajouter d'autres, qui devraient ôter à mes raisonnements toute suspicion d'être un plaidoyer obligé, ou l'inspiration d'un esprit travaillé par d'anciens préjugés. Mes études et mon séjour en Angleterre m'avaient de tout temps habitué à l'admiration des institutions libres, et j'ai professé cette admiration, au

(') Le Prince Kozlowski, par le Dr. W. Dorow. Leipzig, 1846, en allemand.

risque d'être accusé par mes ennemis d'exagération. S'il était né- - lire, pour donner plus de force à mes arguments, que je me nomme, je réclamerais peut-être votre propre témoignage, monsieur le duc, en laveur de tout ce que j'avance."

Citons encore ce passage:

„Si les passions n'expliquaient pas comment les meilleurs esprits peuvent être faussés dans leur jugement, on ne saurait trop s'étonner que, chez un peuple aussi mathématicien et aussi -spirituel que les Français, il puisse se trouver non-seulement des individus dont l'éducation logique a été négligée, mais des députés, des hommes d'État, qui en même temps qu'ils accusent le ministère Polignac d'imprévoyance et d'aveuglement, le rendent aussi responsable des malheurs des trois journées. Il est pourtant clair qu'affirmer que mon imprévoyance ou ma légèreté a causé un incendie, c'est dire que je ne suis pas un incendiaire."

Et celui-ci:

„Lorsqu'on emprunte une institution à un peuple, il semble, monsieur le duc, que le bon sens exige qu'on consulte aussi les motifs sur lesquels elle a été basée. La responsabilité ministérielle en Angleterre, n'est autre chose que l'égide des rois , et une conséquence naturelle de ce principe anglais, que le souverain ne peut pas mal faire (the king can do no torong). La France vient nonseulement de rejeter cette idée, mais elle punit encore toute la postérité du roi qu'elle détrône. Comment donc allier à cet acte, pour le cas donné, le principe de la responsabilité ministérielle, et, au nom de l'humanité, à quel propos, après une aussi terrible sentence, qui frappe la famille du souverain, chercher encore à leur associer des victimes subalternes . comme si la catastrophe n'était pas assez tragique pour effrayer et les princes et les peuples!

Mais j'ai hâte d'arriver aux conversations du prince Kozlowski sur le bateau à vapeur de Lubeck avec le marquis de Custine. et dont ce dernier nous a conservé quelques fragments dans son fameux ouvrage, la Russie en 1839.

„Je vetrx fixer votre attention sur un point capital ; je vais vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays où vous entrez.

„Pensez, à chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que l'influence chevaleresque et catholique a manqué aux Russes; non-seulement ils ne l'ont pas reçue, mais ils ont réagi contre elle avec animosité pendant leurs longues guerres contre la Lithuanie, la Pologne, contre l'ordre teutonique et l'ordre des chevaliers porteglaive.

„Vous ne sauriez vous faire une juste idée de la profonde intolérance des Russes; ceux qui ont l'esprit cultivé et qui communiquent par les affaires avec l'occident de l'Europe mettent le plus grand art à cacher leur pensée dominante, qui est le triomphe de l'orthodoxie grecque, synonyme pour eux de la politique russe.

„Sans cette pensée rien ne s'explique, ni dans nos mœurs ni dans notre politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la persécution de la Pologne soit l'effet du ressentiment personnel de l'Empereur: elle est le résultat d'un calcul froid et profond.

„Vos journaux légitimistes ne savent ce qu'ils veulent quand ils cherchent des alliés chez les schismatiques. Nous verrons une révolution européenne avant de voir l'empereur de Russie servir de bonne foi un parti catholique: les protestants sont au moins des adversaires francs; d'ailleurs ils seront réunis au pape plus aisément que le chef de l'autocratie russe, car les protestants, ayant vu toutes leurs croyances dégénérer en système et leur foi religieuse changée en un doute philosophique, n'ont plus que leur orgueil de sectaires à sacrifier à Rome; tandis que l'Empereur possède un pouvoir spirituel très-réel et très-positif dont il ne se démettra jamais volontairement. Rome et tout ce qui se rattache à l'église romaine n'a pas de plus dangereux ennemi que l'autocrate de Moscou, chef visible de son Eglise ; et je m'étonne que la perspicacité italienne n'ait pas encore découvert le danger qui nous menace de ce côté. D'après ce tableau très-véridique , jugez de l'illusion dont se bercent une partie des légitimistes de Paris.

„Les Russes n'ont point été formés à cette brillante école de la bonne foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter, que le mot honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole; et que la parole d'honneur est encore une chose sacrée, même en France, où l'on a oublié tant de choses! La noble influence des chevaliers croisés s'est arrêtée en Pologne avec celle du catholicisme; les Russes sont guerriers, mais pour conquérir ; ils se battent par obéissance et par avidité, les chevaliers polonais guerroyaient par pur amour de la gloire. Ainsi, quoique dans l'origine ces deux nations sorties de la même souche eussent entre elles de grandes affinités,

le résultat de l'histoire, qui est l'éducation des peuples, les a parées si profondément, qu'il faudra plus de siècles à la politique russe pour les confondre de nouveau, qu'il n'en a fallu à la religion et à la société pour les diviser.

„Tandis que l'Europe respirait à peine des efforts qu'elle avait faits pendant des siècles pour arracher le tombeau de Jésus-Christ aux mécréants, les Russes payaient tribut aux mahométans sous Usbeck, et continuaient cependant à recevoir de l'empire grec, selon leur première habitude, ses arts, ses mœurs, ses sciences, sa religion, sa politique avec ses traditions d'astuce et de fraude, et son aversion pour les croisés latins.

„Le despotisme complet, tel qu'il règne chez nous, s'est fondé au moment où le servage s'abolissait dans le reste de l'Europe. Depuis l'invasion des Mongols, les Slaves, jusqu'alors l'un des peuples les plus libres du monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d'abord, et ensuite de leurs propres princes. Le servage s'établit alors chez eux, non-seulement comme un fait, mais comme une loi constitutive de la société. Il a dégradé la parole humaine en Russie, au point qu'elle n'y est plus considérée que comme un piège: notre gouvernement vit de mensonges, car la vérité fait peur au tyran comme à l'esclave. Aussi , quelque peu qu'on parle en Russie , y parle-t-on encore trop, puisque dans ce pays tout discours est l'expression d'une hypocrisie religieuse ou politique.

„L'autocratie, qui n'est qu'une démocratie idolâtre, produit le nivellement tout comme la démocratie absolue le produit dans les républiques simples. Kos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l'apprentissage de la tyrannie. Les grands princes russes, forcés de pressurer leurs peuples au profit des Tatars, trainés souvent euxmêmes en esclavage jusqu'au fond de l'Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant qu'à condition qu'ils serviraient d'instruments dociles à l'oppression, détrônés aussitôt qu'ils cessaient d'obéir, instruits au despotisme par la servitude, ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la conquête qu'ils subissaient personnellement. Voilà comment, par suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement pervertis.

„Les Polonais se trouvent aujourd'hui vis-à-vis des Russes absolument dans la position où étaient ceux-ci vis-à-vis des Mongols sous les successeurs de Bâti. Le joug qu'on a porté n'engage pas toujours à rendre moins pesant celui qu'on impose. Les princes et les peuples se vengent quelquefois comme de simples particuliers sur des innocents; ils se croient forts parce qu'ils font des victimes/'

H est impossible de méconnaître dans ces fragments une assez vive ressemblance et un certain air de parenté avec les idées de Tchadaief. L'un et l'autre étaient frappés des immenses résultats que l'absence du catholicisme avait eus pour la Russie, et ils les déploraient.

Il nous reste à parler de Lounine.

Michel Lounine, après s'être fait remarquer par sa bravoure dans la campagne de 1812, avait fait un séjour assez prolongé à Paris. Plus tard il était rentré au service, et il habitait Varsovie lorsqu'il se décida à quitter l'Église russe pour faire profession de la foi catholique. Nous n'avons pas à examiner ici la part qu'il prit aux sociétés secrètes qui amenèrent l'insurrection du 14 décembre 1825. Condamné à vingt ans de travaux forcés en Sibérie, transporté successivement dans les parties les plus inhospitalières de ces contrées, subissant de temps à autre des aggravations de peine, il trouva toujours dans la vivacité de sa foi et dans la ferveur de sa piété la force de demeurer inébranlable, calme, serein, au milieu des plus cruelles adversités. Il nous a été donné de nous entretenir avec des compagnons de sa captivité : adonné à la prière, à la lecture des livres de piété, à l'exercice de la charité la plus dévouée, il n'avait rien perdu de l'indépendance de son caractère et de son langage, ni de son amour pour la liberté. Se retrouvait-il quelquefois au milieu de ses compagnons d'exil, ses manières pleines d'urbanité, sa conversation vive, enjouée, spirituelle, auraient pu leur faire croire qu'ils étaient réunis, non au fond de la Sibérie, mais dans un salon de Paris ou dans quelque château de France. Toujours égal à lui-même, toujours fidèle à ses convictions, encore peu de temps avant de mourir, Michel Lounine recevait les sacrements de la main d'un prêtre catholique. On en trouve en Sibérie.

Je me suis arrêté un peu longuement sur Tchadaief, sur Kozlowski, sur Lounine, parce que ce sont trois hommes éminents, parce que tous les trois à des titres différents appartiennent à l'histoire. Je ne citerai pas les noms de toutes les personnes, hommes et femmes, qui, sous le règne de l'empereur Alexandre, ont quitté la communion de l'Église russe pour embrasser celle de l'Église romaine ; mais tout le monde sait qu'elles sont assez nombreuses. Si le comte Dmitri Tolstoï, au lieu de parler des temps

d'Alexandre Ier. avait parié de ceux de Catherine II ; si, au lieu de madame Swetchine. il avait cité l'exemple de la princesse Amélie Galitzin. de son ril>. le prince Dmitri. missionnaire catholique en Amérique, nous aurions été moins surpris de son affirmation. Il est très-vrai que, du temps de Catherine, l'intiuence de Voltaire. Diderot, d'Alembert. était si puissante, si universelle, qu'on ne trouve guère à Saint-Pétersbourg de traces d'influence catholique, et la réaction contre la philosophie du dix-huitième siècle, qui se manifesta vers la fin de ce règne à Moscou, n'était pas catholique, elle était martiniste. Je n'ai aucun goût pour ces théosophes; mais leur existence, leur influence est un fait que je constate, et je voudrais que le comte Tolstoï ne se refusât pas à son tour à constater l'influence des idées catholiques en Russie sous le règne de l'empereur Alexandre.

Mais Alexandre lui-même est-il resté toujours étranger à cette influence? Qui pourrait l'affirmer '? Il est difficile d'arriver à quelque chose de bien précis sur la direction que ses idées avaient prise depuis qu'il ne voyait plus madame de Krudener. Cependant bien des témoignages s'accordent à établir qu'il s'était beaucoup rapproché du catholicisme; on a été jusqu'à dire qu'il est mort catholique. Il y avait dans l'entourage le plus intime d'Alexandre un catholique zélé, qui s'était donné la tâche de le convertir, et qui y travaillait avec ardeur. C'était le général Michaud. Il avait entre les mains des papiers trè^-imponants qui auraient jeté un grand joui- sur cette question; ils furent déposes par lui entre les mains de l'évêque de Cuneo en Piémont; après la mort du général Michaud et sur sa volonté expresse, ces papiers furent envoyés par son frère à l'empereur Nicolas, et on assure qu'ils parvinrent entre les mains de ce dernier le joui* même où il recevait l'allocution de Grégoire XVI du 22 juillet 1842. Tel est au moins le récit qui m'a été fait par des personnes dignes de foi et que j'ai tout lieu de croire bien informées.

Moroni, dans son dictionnaire, à l'article Ihissie, entre sur ce sujet dans des détails très-curieux, et il prétend les tenir de la bouche même du pape Grégoire XVI. Suivant ce récit, le général Michaud serait venu trouver Léon XII pour lui faire part des bonnes dispositions d'Alexandre et pour le prier d'envoyer en Russie un prêtre investi de toute sa confiance pour recevoir l'ab-

juration de l'empereur. Léon XII aurait d'abord désigné Maur Capellari, abbé du monastère des Camaldules à Kome, et plus tard pape sous le nom de Grégoire XVI, et, sur le refus de celui-ci, ce serait le P. Orioli, franciscain et depuis cardinal, qui se serait chargé de cette mission délicate; mais, au moment de partir, il aurait appris la mort d'Alexandre.

Je ne prétends pas donner à ce récit la valeur d'un document historique et d'un fait démontré; mais on ne peut s'empêcher de remarquer que c'est là une pièce très-importante. Tout le récit repose sur le témoignage de trois hommes, Léon XII, Maur Capellari, devenu pape sous le nom de Grégoire XVI, et Moroni, qui affirme avoir mis par écrit le récit du pape le jour même où il l'avait entendu de sa bouche. Si l'on songe ensuite à la multitude d'autres témoignages qui établissent les tendances catholiques de l'empereur Alexandre dans les dernières années de sa vie, il sera difficile de ne pas admettre la réalité et la sincérité de ces sentiments. Il y a des faits qui sont encore enveloppés de beaucoup d'obscurité. Alexandre avait-il prononcé un acte d'abjuration, était- ,il entré dans le sein de l'Église catholique avant de mourir? Avaitil même nettement formulé la volonté arrêtée de procéder à ce grand acte quand il est mort? Nous n'en savons rien; mais il est difficile de ne pas admettre que le catholicisme avait fait sur son esprit une impression profonde.

Après avoir démontré par des exemples assez concluants que les idées catholiques ont exercé en Kussie, au commencement de ce siècle, une influence beaucoup plus considérable qu'on ne semble le supposer, il nous sera permis de revenir à madame Swetchine et de proclamer qu'elle n'est pas un phénomène isolé; seulement elle a réalisé d'une manière plus complète et plus parfaite ce que nous voyons ébauché ou commencé chez plusieurs de ses contemporains les plus éminents.

Que dirons-nous maintenant de l'étrange naïveté avec laquelle le comte Dmitri Tolstoï se demande pourquoi madame Swetchine. spirituelle, instruite, estimable, ne s'est pas rendue utile à L'Église russe, à la société russe ? Cela me rappelle l'histoire de ce professeur de physique qui expliquait comment les corps opaques projetaient des ombres en interceptant les rayons de lumière; il avait fait plusieurs hypothèses, lorsqu'un de ses auditeurs lui demanda

ce qui arriverait si l'on plaçait dans l'ombre le corps lumineux. Il en est absolument de même de la question du comte Tolstoï; ed madame Swetchine n'avait pas été catholique, elle aurait été ce que sont tant (Vautres femmes spirituelles . instruites, estimables, dans l'Église russe: elle n'aurait pas été madame Swetchine. D'ailleurs, s'iinagine-t-on qu'il lui était, je ne dirai pas facile, mais simplement possible d'étouffer ses convictions les plus intimes et les plus chères, ou de n'en tenir aucun compte, de demeurer dans la communion de l'Église russe, tandis que sa foi était ailleurs? Mais laissons là l'Église russe pour ne nous occuper que de la société ras

Madame Swetchine aurait-elle pu être à Pétersbourg ce qu'elle a été à Paris? aurait-elle pu y avoir un salon, je ne dis pas semblable, mais ayant même quelque analogie lointaine avec celui qu'elle a eu V

Très-certainement . le comte Tolstoï n'est pas dans le vrai quand il déclare que madame Swetchine était le chef du parti ultramontain en France, qu'elle avait formé M. de Montalembert. M. de Falloux, le P. Lacordaire, et les lecteurs s'apercevront bien d'eux-mêmes que le comte Tolstoï est fort peu au courant des choses dont il paile. Mais, en mettant de coté toutes les exagérations et toutes les inexactitudes, il est très-vrai que M. de Montalembert. M. de Falloux. le P. Lacordaire. étaient liés avec madame Swetchine. qu'ils faisaient grand cas de son cœur et de bob esprit, qu'ils trouvaient dans sa conversation, dans sa correspondance, de sages conseils, qu'ils ne se défendaient pas de la douce, mais réelle influence qu'elle exerçait sur eux. 11 est vrai encore que ces hommes éminents se trouvaient investis d'une véritable puissance par l'autorité que leur donnaient leurs convictions, par l'éloquence avec laquelle ils exposaient leurs idées et les faisaient accepter, en un mot. par leur parole. Dans mie société où la parole possède cette puissance, où elle exerce cette espèce de magistrature, on comprend parfaitement l'influence d'une femme comme madame Swetchine. d'un salon comme celui où ces grands orateurs venaient se réunir autour d'elle, et dans les épanchements d'une causerie intime préludaient ù ces discours qui retentissaient dans toute la France et dans toute l'Europe.

Mais, à Pétersbourg. qu'aurait l'ait madame Swetchine? Qui aurait-elle reçu chez elle? Où sont les grands orateurs, les grands

écrivains, les hommes puissants par la plume ou par la parole sur les bords de la Neva? Ce que je dis là n'a nullement pour conséquence de déprécier la nation russe. Je suis très - disposé à croire qu'il y a en Russie autant de talent, autant de génie que partout ailleurs. Mais, il faut bien le reconnaître, il y a des climats sous lesquels certaines plantes ne peuvent produire ni fleurs ni fruits; il en est de même des milieux sociaux. Supposons un instant, Lounine, Kozlowski, Tchadaief, groupés autour de madame Swetchine; certes, ce n'est pas l'esprit, ce n'est pas le talent qui aurait fait défaut; mais d'abord aucun d'eux n'aurait été le défenseur de l'Église russe, et ensuite quelle action, quelle influence auraient-ils pu exercer? Lounine est mort en Sibérie, Kozlowski a passé la plus grande partie de sa vie hors de son pays, Tchadaief n'a pas été exilé, il est resté presque toute sa vie à Moscou, mais il a été déclaré fou par l'autorité suprême ; son exemple nous montre bien que le climat de la Russie n'est pas favorable aux esprits qui ont la prétention de penser par eux-mêmes. Pétersbourg a possédé le comte de Maistre, madame de Staël; l'émigration lui avait amené les débris d'une société élégante et polie. Comment se fait-il donc qu'on n'y ait jamais vu un salon qui ressemblât même de loin à celui de madame Swetchine? Serait-ce peut-être qu'il y a des rapports plus étroits qu'on ne le pense entre la vie d'un salon et la vie publique? Quand Pétersbourg aura, je n'ose pas dire, une tribune, mais au moins une chaire indépendante, on pourra espérer y trouver un salon.

De quelle estime la pensée peut-elle être environnée dans un pays où le souverain peut dire: T*** est un honnête homme, autant qu'un écrivain peut être honnête homme.

Il faut en conclure que madame Swetchine n'aurait pas pu être ce qu'elle a été, ni dans le sein de l'Église russe, ni dans l'atmosphère de Pétersbourg; mais il serait injuste de ne pas reconnaître en même temps que, le jour où la Russie, répudiant de tristes antécédents, accordera à la foi, à la pensée et à la parole une liberté qu'elles sont loin d'avoir aujourd'hui, on ne sera pas en peine de trouver de vives intelligences et des esprits élevés tout disposés à entrer dans ces voies nouvelles. C'est en arrêtant ses regards sur Lounine, sur Kozlowski, sur Tchadaief, sur madame Swetchine, qu'on peut entrevoir ce que serait la Russie si elle

était libre de parler, de penser, de croire; tout ce qu'il peut y avoir d'amer et d'excessif dans les appréciations de Kozlowski et de Tchadaief n'aurait plus d'objet, et il serait facile aux Ru catholiques d'aimer et de servir en même temps la patrie, qui a leur dévouement, l'Église, qui a leur foi.

Il résulte de tout ce que nous venons de dire, et à propos de madame Swetchme, et à propos de Tchadaief. que, si la société russe, aveuglée par de déplorables préjugés, repousse de son sein toutes les âmes qui éprouvent des aspirations vers le catholicisme cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans cette société un courant d'opinion qui entraîne un certain nombre d'esprits, et de fort bons esprits, vers l'Église universelle. Bon gré, mal gré, il faut bien tenir compte de ce mouvement, qui. nous l'espérons, loin de s'arrêter, ira toujours croissant.

Nous lisions naguère dans le premier ordre du joui*, adressé par le général Lamoricière aux troupes pontificales, une phrase qui rend, beaucoup mieux que nous ne pourrions le finie, notre pensée sur ce sujet. Qu'on me permette de la reproduire. L'illustre général disait: ,,Le christianisme n'est pas seulement la religion du monde civilisé, il est le principe et la vie même de la civilisation; la papauté est la clef de voûte du christianisme, et toutes les nations chrétiennes semblent avoir aujourd'hui la conscience de ces grandes vérités qui sont notre foi.--

La Russie est au nombre de ces nations chrétiennes dont parle le général Lamoricière. Nous venons de le voir, elle ne croit pas encore que la papauté soit la clef de voûte du christianisme, elle ne le comprend pas; mais elle commence à en avoir la conscience, et il y a dans son sein un nombre d'esprits toujours croissant, qui aperçoivent cette grande vérité, qui en sont frappés, qui lui donnent avec leur foi leurs plus chères espérances.

Naumbourg, imprimerie de G. Paetz.

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Gagarln, Jean Xavier tendances catholiques

dans la société russe

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