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Tennyson - Longfellow; essais de traduction poétique

Heureux peuple que les Anglais ! Heureux écrivain que Tennyson ! On annonce un nouveau poëme de lui : aussitôt curiosité, j'allais dire émotion générale. On ne parle plus d'autre chose. Trente mille exemplaires de ce volume sont retenus avant la mise en vente. Et cette popularité dure depuis trente ans, et elle n'a fait que croître jusqu'à l'heure où le poëte va toucher à la vieillesse.

C'est qu'il est un art de se conserver intellectuellement, et cet art, Tennyson en connaît le secret. On ne peut jeter un regard sur sa vie sans admirer sa fidélité à la vocation poétique, son amour de la perfection, et cette religion du travail sans laquelle il n'y a qu'improvisation stérile : une œuvre ne vaut jamais que ce qu'elle a coûté.

La vie de Tennyson a été toute domestique et privée. Son père était pasteur de campagne dans le comté de Lincoln. Il naquit en 1809, études à Cambridge, où il se lia intimement avec cet Arthur Hallam, dont il devait immortaliser la mémoire. Arthur était plus jeune que son ami d'un ou deux ans,

mais il avait sur lui et ses autres condisciples l'ascendant qu'exercent le sérieux de la pensée et l'élévation du caractère. Tous les deux, d'ailleurs, étaient adonnés à la poésie : Tennyson, avec une vocation plus marquée; Hallam, en y mêlant un goût de spéculation métaphysique, sociale et historique, qui finit par dominer tout le reste. On aime à se représenter les deux amis vivant de cette belle vie des universités anglaises, les libres études, les longues promenades, les conversations sans fin, toutes les questions soulevées et débattues. Les vacances étaient employées à des voyages. Je trouve, dans un ouvrage qui vient de paraître (i), la trace d'une excursion d'Hallam et de Tennyson dans les Pyrénées, en i83o. Œnone fut écrit à Cauterets, le pic du Midi figurant pour le mont Ida. C'est la même année, lorsqu'il était encore à Cambridge, que Tennyson publia son premier recueil de poésies, un mince volume, dont les étrangetés et les beautés attirèrent tout d'abord l'attention. Il se fit un certain bruit autour de ce livre. Sous bien des affectations, des accès de turbulence et d'extravagance, on sentit une inspiration sincère, — sous l'originalité voulue, une originalité véritable. Le poète, d'ailleurs, se cherchait visiblement lui-même; il prenait tous les tons, ha-

(i) The poems and prose remains of Clough, 1869, t. I", p. 269.

sardait tous les rhythmes, essayait tous les effets, fredonnait tous les airs, courait à tous les sujets, s'abandonnait à toutes les fantaisies, et surtout il faisait la cour à toutes les belles. Le lecteur ne laissait pas que de rester perplexe au milieu de ces Claribel et de ces Isabel, de ces Madeline et de ces Adeline : jamais passion ne s'était montrée si volage. Mais non, ce qu'il y avait de moins dans ce volume, c'était justement la passion, les cordes graves du cœur. L'imagination, une imagination brillante, ailée, fantasque, telle était la muse du jeune auteur. Il semblait vivre parmi les splendeurs des Mille et une Nuits^ flotter dans le monde enchanté des rêves, pénétrer dans les grottes d'opale de ces tritons et de ces sirènes dont il célébrait les amours. Ici une ode s'ouvrait magnifiquement :

The poet in a golden clime was born.

With golden stars above.

Un peu plus loin, une imitation des plaintes du hibou; des pensées philosophiques, et, à côté, de fantastiques ballades. Une de ces ballades, celle de Mariana^ est restée célèbre; l'auteur prenait pour motif une phrase de Shakspeare, dans Measure for Measure^ et il décrivait l'abandon, l'attente, la désolation du cœur et la ruine du manoir, avec une foule de détails d'autant plus poignants qu'ils étaient plus familiers, et en ramenant à la fin de chaque strophe

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le cri de fatigue et de désespoir. La langue anglaise ne possédait rien d'aussi bizarrement puissant.

Il risqua d'arriver à Tennyson ce qui est arrivé chez nous à Alfred de Musset. Le poëte des Nuits avait déjà chanté depuis longtemps ses immortelles tristesses, que le public ne voyait encore en lui que l'auteur des juvéniles fantaisies, de l'Ode à la Lune ou de la chanson sur la Marquezad'Amaëgui. La renommée de Tennyson, elle aussi, a eu à se débrouiller de ses Claribel et de ses Ondines. Un second recueil, heureusement pour lui, succéda rapidement au premier, renfermant de ces poésies que j'appellerais décisives, non plus des promesses seulement, mais des œuvres. Quelques morceaux, à la vérité, rappelaient encore les premiers. Eléonore et Marguerite avaient remplacé Lilian et Adeline; Mariana avait une suite qui ne valait pas le commencement. Mais à côté de ces pièces un peu faibles, on en lisait qui annonçaient un génie non soupçonné jusque-là, simple, vigoureux, splendide : la Fille du Meunier^ une charmante églogue; l'admirable monodie d'^Œnone^ la savante étude des Lotophages ^ les strophes sur la liberté qui commencent ainsi :

La liberté jadis s'assit sur les montagnes, La foudre expirait à ses pieds.

et bien d'autres encore; le volume n'avait que cent

soixante pages et comptait dix chefs-d'œuvre. Tennyson avait tout à coup donné sa mesure : à vingtdeux ans, il se trouvait rangé parmi les poètes, les vrais, les grands.

Non pas, cela va sans dire, sans opposition; la critique elle-même et le dénigrement ne font-ils pas partie intégrante d'une réputation qui s'établit? Une renommée nouvelle peut-elle se fonder sans déplacer d'anciennes admirations, et, par suite, sans provoquer des impatiences , des colères ? Les opinions toutes faites, les écoles tout établies ne sont-elles pas là pour protester ? Tennyson prétait d'ailleurs le flanc à la critique par le maniérisme et les affectations de ses premiers ouvrages. La Revue trimestrielle (Quarterly Reviens) surtout fut brutale; on attribuait à ses rigueurs la mort d'un précoce et charmant poëte, Keats; il semblait que le journal meurtrier eût voulu se donner l'honneur de faire une seconde victime. Rien de plus méprisant que l'article du Quarterly sur Tennyson; de lourds sarcasmes; pas un mot d'adoucissement ; un triste spécimen de la critique telle qu'elle s'exerçait il y a quarante ans.

Tennyson ne paraît s'être ni ému de la mauvaise grâce de ses censeurs, ni complu outre mesure dans l'encens que lui brûlait sous le nez une coterie de zélateurs. Chose remarquable, au lieu de s'irriter il se corrigea; il chercha à profiter des critiques, et

donnant dès lors une preuve de l'énergie de volonté avec laquelle il a toujours été se modifiant et se perfectionnant, il soumit ses poëmes à une révision rigoureuse. Pendant dix ans on n'entendit plus parler de lui : à tout ce bruit qui avait salué ses débuts, succéda un silence qui menaçait de devenir de l'oubli, lorsqu'en 1842 parut un nouveau recueil, deux volumes dont le premier reproduisait un choix des anciens morceaux, tandis que l'autre était complètement inédit. L'auteur n'avait pas seulement laissé de côté un grand nombre de ses premières poésies, il avait abrégé, changé, retravaillé celles qu'il conservait. Quant aux pièces que le public allait lire pour la première fois, quelques-unes surpassaient tout ce que l'auteur avait écrit jusque-là, et plusieurs ont pris place dans le patrimoine poétique de la nation. Morte (T Arthur donnait un premier gage de l'épopée que le poète vient de terminer aujourd'hui; la Fille du Jardinier^ Dora^ le Chêne qui parle offraient les plus gracieuses idylles; des morceaux comme Ulysse et Saint Simeon Stjrlite montraient avec quelle puissance Tennyson savait analyser une situation morale, tandis que Lockslejr Hally V Adieu que tout Anglais sait par cœur, l'adresse à la mer. Break j break , break ^ prouvaient qu^il savait donner un langage à l'amour blessé aussi bien qu'à la tendresse mélancolique.

Tout en ajoutant, de temps à autre, à la collection de ses poésies mêlées bien des morceaux capables de tenir leur rang à côté de leurs aînés, Tennyson, depuis 1842, s'est essayé à des ouvrages de plus longue haleine. Trois poèmes surtout ont mis le sceau à sa réputation par leur diversité non moins que par leur excellence : la Princesse ^ publiée en 1847, Mernoriam^ en i85o, et enfin ^ en iSSg, le premier volume de ce poëme Arthur qui vient d'être complété. Aussi différents que possible l'un de l'autre, ces trois ouvrages répondent d'ailleurs à trois genres dans lesquels l'auteur avait déjà fait ses preuves. Si nous laissons de côté quelques ballades et quelques morceaux d'un comique parfois un peu lourd, toutes les poésies de Tennyson sont ou lyriques et élégiaques comme In Memoriam , ou idylliques comme la Princesse^ ou épiques comme le Roi Arthur,

La Princesse est un des ouvrages les plus charmants et les plus originaux de Tennyson. Je ne trouve rien à y comparer en aucune langue. L'auteur y a mis quelque chose de presque tous les genres qu'il a essayés, scènes familières de la vie anglaise, fine satire et pathétique profond, théories philosophiques et fantaisies romanesques, récits faciles et chants délicieux. C'est un nouveau Décaméron : jeunes hommes et jeunes filles sont assis au milieu

des ruines d'une abbaye^ dans le parc de sir Walter Vivian; on cause, on joue, on se met à improviser un conte : quand l'un s'interrompt, l'autre reprend le fil, puis le passe à un autre; ainsi se poursuit au hasard l'histoire galante et chevaleresque, avec ses fils et ses filles de roi, ses aventures moitié burlesques, moitié tragiques , les coups d'épée et les nobles amours. Tout cela placé dans un monde à la fois réel et fantastique; tout cela plein d'anachronismes piquants, exhalant je ne sais quel parfum de Renaissance. C'est gai, c'est étrange, c'est tour à tour amusant, sensé et absurde : la plus gracieuse des extravagances.

S'il y a du poëme épique dans l'idylle de la Princesse^ il y a de l'idylle aussi dans l'épopée Arthur . Au fond, héroïques ou domestiques, Tennyson a conçu les sujets de ses divers récits de la même manière. Tennyson manque évidemment de la fibre dramatique; je veux dire que les événements ne se présentent pas à lui sous la forme d'un conflit de motifs et de passions, comme une mêlée d'acteurs qui se croisent et s'entre-choquent sur la scène du monde. Il se place en présence d'un caractère ou d'une situation, et il les laisse se dérouler devant lui en vertu de la logique secrète des sentiments ou de l'enchaînement naturel des circonstances. Le personnage est un , la situation est simple ; seulement ils se

transforment en marchant, se déploient en se transformant. L'intérêt reste concentré sur un point. Voilà ce que j'appelle la conception épique. Ceci ne suffit pas, au reste, pour rendre entièrement compte des poëmes de Tennyson qui nous occupent en ce moment, et que j'appellerais volontiers objectifs ou historiques, par opposition aux morceaux lyriques ou élégiaques; il 'faut ajouter que notre poëte n'est pas proprement créateur. Il n'invente pas ses sujets; il les emprunte au premier venu, à l'antiquité ou au moyen âge, à un conte de fée, à une tradition populaire; puis, le motif trouvé, il l'analyse, il le creuse, il le poursuit à travers une multitude de variations, il y réveille toutes sortes de motifs nouveaux, il le transporte dans toutes sortes d'associations imprévues, il en tire toutes sortes de ressources étranges, et, découvrant ainsi les aspects, multipliant les traits, évoquant les détails, il finit par donner à l'image qu'il peint, à l'émotion qu'il chante, un relief extraordinaire et une intensité poignante. Ulysse^ les Lotophages^ Siméon Stjrlite, et, dans le poëme d'' Arthur^ la séparation entre le roi et Genièvre, sont de merveilleux exemples de la manière dont Tennyson sait fouiller une situation morale.

Il y a une certaine ressemblance entre Tennyson et Gœthe dans cette prédilection pour des sujets don-

nés, qu'il ne s'agit plus que de rajeunir et de vivifier. Ils aiment tous les deux cette étude, dirai-je^ ou ce jeu. Fils d'une époque de science et de réflexion, ils cherchent à ressaisir le charme d'une naïveté qui leur échappe, en reproduisant les idées et le langage des siècles naïfs. L'usage favori de la poésie, pour l'un comme pour l'autre, est de renouveler à force d'art les vieux modèles et les belles traditions. Ils se complaisent tous les deux dans une sorte de pastiche raffiné et sublime. Il suffit, en ce qui concerne Gœthe, de rappeler Alexis et Dora, Hermann et Dorothée, Reineke, Iphigénie, les Elégies romaines, toutes les ballades. Tennyson ne prend pas moins plaisir à ce genre d'imitation; c'est, pour lui aussi, comme la forme nécessaire de son talent, un moule dans lequel il a besoin de verser sa pensée, le canevas sur lequel il aime à broder les arabesques que lui fournit sa fantaisie. Seulement, il y a cette différence entre les deux grands artistes, que Gœthe s'attache plus sincèrement et plus impartialement à reproduire l'esprit des temps passés : il cherche davantage à rendre toute cette mythologie grecque ou gothique dans son individualité; il y met aussi peu que possible du sien. Tennyson, au contraire, moins soucieux de l'exactitude historique , n'emprunte à la fable qu'un thème, thème dans lequel il se transporte avec tous ses sentiments d'homme moderne, qu'il

s'approprie, qu'il accommode, qu'il modernise. Son Stylite n'est pas le fanatique abruti par de volontaires tortures, mais une conscience calviniste qui se creuse et s'analyse. Son roi Arthur est plein de noblesse, de haute et chevaleresque morale : mais, juste ciel! que nous sommes loin, avec Tennyson, des naïfs récits qui perdirent Francesca, des amours d'une Yseult et d'une Genièvre !

Quelque ingénieux et charmant que se soit montré l'auteur de la Princesse^ quelque puissant et vigoureux qu'il ait paru dans son poëme épique, c'est comme lyrique cependant que Tennyson a surtout marqué, c'est par le volume intitulé In Memoriam qu'il s'est surtout emparé des pensées et des cœurs de sa génération.

In Memoriam est une collection d'élégies consacrées à la mémoire d'Arthur Hallam. Jamais amitié, on peut le dire, n'a élevé un pareil monument au souvenir d'un être transfiguré par l'éternelle séparation. J'ai déjà dit qui était Arthur, et quel lien l'unissait à notre poëte. Il mourut à Vienne en 1 833, avant d'avoir atteint l'âge de vingt-trois ans. On peut se représenter de quel coup cette nouvelle frappa Tennyson, qui, un peu plus âgé, semble pourtant avoir considéré le jeune Hallam comme un être d'un ordre supérieur, comme un modèle et un guide. Sa douleur fut d'abord du désespoir, mais ce désespoir

ne tarda pas à s'épancher en vers. Par moments, le poëte se reproche presque d'exprimer des sentiments si profonds que la parole humaine risque de les défigurer en leur prêtant un langage. Mais non, ses regrets passionnés ont besoin de s'exhaler. Il les exhale donc : il se nourrit de tous les souvenirs; il ne veut entendre parler d'aucune consolation. Les restes inanimés d'Arthur vont être ramenés en Angleterre, et voilà le poëte qui suit le vaisseau funèbre dans sa marche, qui vole au-devant de lui en esprit. Il arrive, enfin, ce messager de deuil : ah ! c'est alors, quand le tombeau en se refermant semble avoir consommé la séparation, c'est alors que l'âme, restée seule sur la terre, cherche fiévreusement à sonder ce que renferme le grand mystère de la mort. On répète le mot, on en presse le sens, on se demande si l'on a bien compris. Mais quoi, les jours se suivent, et le temps exerce cette irrésistible action dont on ne peut dire si elle est plus cruelle ou plus bienfaisante. La vie reprend son cours. La place de l'absent n'est plus vide que pour ceux dont le cœur est resté fidèle. Voici Noël, avec ses cloches et ses réjouissances, puis la fin de l'année, puis le doux printemps : le désespoir a beau faire, peu à peu il se calme, devient grave tristesse, simple communion spirituelle avec l'ami absent. Que de questions ne voudrais-je pas lui adresser ! Qu'est-il devenu ? Me voit-il ? m'entend-

il ? A-t-il pris place parmi des êtres supérieurs ? Nous retrouverons-nous ? et quand nous nous retrouverons, n'aura-t-il pas sur moi l'avance d'un long développement moral? Mais quoi, cette immortalité même que mon cœur réclame n'est-elle pas un rêve? Tout dans la nature ne la dément-elle pas? O doute ! ô tristesse ! moments où le poëte désolé se jette à genoux, embrassant l'autel des dieux immortels, poussant un cri d'angoisse vers les vastes cieux, se refusant à croire que rien de ce qui a vraiment vécu puisse vraiment mourir !

Mille incidents diversifient le thème. Tennyson retourne à Cambridge, où il retrouve les souvenirs d'une vie académique jadis embellie par l'amitié; ou bien , il quitte la maison qu'il a habitée dans des temps plus heureux, et tout le passé se retrace alors à son esprit. Tantôt il essaye en vain de se rappeler distinctement les traits de son ami, tantôt il le serre en rêve dans ses bras. Il est résigné; il a vaincu : s'il doute encore, c'est d'un doute plein de foi, d'une foi plus haute, et où toutes les contradictions s'harmonisent^ parce qu'elle n'est que la foi à la raison dernière des choses. De quelque manière que ce soit, Arthur n'est-il pas d'ailleurs là comme l'ange gardien?

ce Sois près de moi quand la lumière baisse, quand a le sang se ralentit, quand les nerfs crient, quand

« le cœur me manque, quan i tous les rouages de la (c vie s'arrêtent.

(c Sois près de moi quand mon corps est torturé a de douleurs contre lesquelles la résignation ne <c peut rien; quand le monde semble un insensé qui (C lance la poussière autour de lui, et la vie une furie (C qui jette des, flammes.

(C Sois près de moi à l'heure du départ... »

Les morceaux dont se compose In Memoriam ont été écrits à bâtons rompus, dans l'espace de plusieurs années. Le dernier est adressé à la sœur de Tennyson, qui avait dû épouser Arthur Hallam , et qui s'est mariée en 1842; le poète, à cette occasion, dépose en quelque sorte ses habits de deuil, il ne se fait plus scrupule d'associer des pensées de joie aux douloureux souvenirs. Le tout est précédé d'une magnifique invocation au (c puissant fils de Dieu, amour immortel, y> qui est datée de 1849. J'ai déjà dit que le volume avait été publié en i85o. L'effet en fut extraordinaire. On n'avait pas attendu de Tennyson quelque chose d'aussi fort, d'aussi purement original, d'aussi différent de lui-même. Les difficultés que présentait la lecture du nouveau poème en augmentaient l'attrait pour les admirateurs attentifs. Car In Memoriam a ses obscurités, je ne puis le cacher, et je ne l'ouvre guère sans penser à Gray, cet autre poète anglais, dont quelqu'un disait qu'a-

près avoir !u sept ou huit fois ses Odes^ il n'aurait plus qu'une trentaine de questions à faire à l'auteur, s'il avait le plaisir de le rencontrer. In Memoriam^ enfin, avait la se'duction de la hardiesse. On n'était pas habitué alors, en Angleterre, à cette manière de traiter les problèmes religieux, directement, sans appel aux textes, avec les seules ressources du sentiment et de la pensée : on avait là, tour à tour ingénieuse et élevée, subtile et magnifique, on avait en vers harmonieux une nouvelle sorte de théodicée et comme un Phédon moderne. Il est vrai que la pensée, depuis vingt ans, a continué de marcher, que nos voisins eux-mêmes sont devenus plus téméraires, et que Tennyson, par suite, se trouve un peu dépassé. Aussi n'est-il pas rare aujourd'hui d'entendre la critique lui reprocher un manque de profondeur spéculative. On se pique de préférer Brov^ning et ses énigmes laborieuses. A la bonne heure : n'oublions pas seulement que la poésie et la philosophie sont deux choses distinctes, et que si l'une n'exclut pas absolument l'autre, la poésie pourtant ne peut tenir en solution qu'une certaine quantité, et j'ajouterais volontiers qu'une certaine qualité de philosophie.

Il est deux poèmes de Tennyson dont je n'ai pas encore parlé, Maud et Enoch Arden. Le premier renferme quelques vers exquis, mais ce n'est en définitive qu'une rapsodie assez obscure et farouche.

avec des déclamations sur la guerre et la société/ Enoch Arden^ publié en i S645 avec d'autres poésies, est, au contraire, l'un des ouvrages les plus attrayants de l'auteur, et je n'ai pas appris sans un véritable plaisir qu'une traduction allait le faire connaître aux lecteurs français. Il était difficile de mieux choisir entre les œuvres du poëte. Tennyson est tout entier dans cette grande idylle, il est là avec son sentiment exquis des beautés de la nature, avec son art de raconter les événements les plus simples, avec son pathétique pénétrant. Quant à la traduction qu'on va lire, je n'ose en faire l'éloge comme je voudrais, mais je puis bien dire qu'elle réunit, dans une mesure peu commune , la fidélité au texte et le parfum d'un poëme original.

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