PLAIDOIRIE EN FAVEUR DE LA DEMANDERESSE
Au début de sa plaidoirie, M. Tilley fit remarquer que l'avocat de la défense avait fait remonter la cause jusqu'à l'année 1895, ce qui n'avait ajouté que plus de poids aux demandes de la plaignante, car plus on approfondissait cette affaire, plus on s'apercevait clairement de ce qu'il y avait derrière toutes ces vexations. M. McCarthy avait aussi laissé une impression qu'il fallait dissiper. La demanderesse ne réclamait pas de dommages-intérêts séparés pour ce qui s'était passé à Belleville. Ce qui se passait à Belleville montrait que les conditions y restaient les mêmes qu'avant l'arrivée là^bas de la soeur Basil.
M. Tilley se demandait si l'éloignement de la soeur Basil avait pour cause le besoin d'appliquer les règlements. N'avait-on pas plutôt rintention de la placer dans un asile d'aliénés, et de l'y traiter comme folle, pour infirmer par !a suite tout ce qu'elle aurait pu dire. On avait vu que la Mère Régis et la soeur Basil n'avaient pas de relations entre elles, qu'elles ne se parlaient plus, et que la Mère Régis n'avait fait aucun effort pour en venir à une solution satisfaisante avec la soeur Basil.
On n'avait pas appelé l'archevêque au banc des témoins: que le Jury en tire ses propres conclusions. L'avocat rappela les plaintes de la soeur Basil de n'avoir rien à faire qui occupât son esprit, et passa en revue celles qu'elle avait portées sur la façon dont les enfants étaient traités et sur la conduite généralement suivie à l'orphelinat.
Plus on étudiait les relations qui existaient entre la Mère générale et la demanderesse, et entre cette dernière et l'archevêque, plus on voyait clairement ce qu'il y avait au fond de toute l'affaire. La demanderesse, s'apercevant que ses plaintes à l'archevêque touchant à la manière dont elle était traitée, n'aboutissaient à aucune réforme permanente, en vint à cette conclusion que l'archevêque, loin d'imposer ■ son autorité à la Mère supérieure, était au contraire dominé par elle. Si le prélat avait écouté les plaintes de la demanderesse, ce procès n'aurait jamais eu lieu.
C'était le droit absolu de la demanderesse de faire connaître certaines choses, telle que, par exemple, la dépense exagérée occasionnée par l'enlèvement du système de chauffage à vapeur et son remplacement par un système à eau chaude. Il fut impossible à la Mère Régis d'en estimer le coût, mais on était parvenu à savoir que ce changement ne s'était opéré que pour donner de l'ouvrage à un neveu de la Mère Régis. Et l'on avait ainsi gaspillé une forte somme d'un argent destiné aux pauvres. Il était bien connu que pour un établissement de cette dimension le chauffage à vapeur était ce qu'il y avait de meilleur, ce qui avait été l'avis donné à la Supérieure par le gens de métier.
M. Tilley mit sous les yeux des jurés le cahier des minutes du Conseil où était relaté l'état de la soeur Basil. Il ne portait pas de signature. M. Tilley voulait, dit-il, que le jury examinât cette entrée et se rendit compte. Il . avait demandé à la Mère Régis quand avait été faite cette entrée, et elle n'avait pu le dire.
J'affirme, dit M. Tilley, que le Dr. Phelan est une des chevilles ouvrières de toute cette affaire. Un homme qui essaye d'envoyer une femme dans un asile d'aliénés en s'appuyant sur le rapport d'un cahier de minutes vieux de vingt ans, est capable de tout.
Quand à la tentative d'enlèveme^nt, le côté le plus barbare, suivant M. Tilley, en avait été l'entrée par force dans la chambre de la soeur Basil. Il ne se refusait pas à croire volontiers que dans des circoinstances ordinaires le consr table Naylon ne traiterait pas une femme si brutalement. Mais on avait averti l'agent de police qu'il avait affaire à une folle. Le vêtement fourni à la soeur Basil pour porter dans le train prouverait par lui-même, aux yeux des voyageurs, que c'était une folle qu'on menait dans un asile.
La soeur Basil demanda une enquête, et déclara qu'elle fournirait des preuves et des témoins." On n'en fit aucune. La Mère Régis ne croyait pas à la véracité des accusations et repoussa l'enquête. Au lieu de faire confiance à la soeur B'asil et de se livrer à des recherches, elle refusa absolument de s'en occuper. La soeur Basil s'adressa alors à l'archevêque, mais elle n'eut pas plus de succès.
Poursuivant, M. Tilley montra en quoi l'archevêque était lié à la cause, " et de quelle manière ce prélat avait abandonné sa partenaire, la Mère générale. Toutes les personnes inpiiquées dans la tentative d'enlèvement cherchaient â sa dégager "quand on les prit sur le fait." L'archevêque voulait en rejeter tout le blâme sur les femmes, et il n'était pas le premier â le faire. Faute d'une explication de l'archevêque qui préférait la chose suivre son cours, au lieu de la discuter, les jurés avaient le droit d'en tirer leurs propres déductions.
"J'ai demandé, continua ravoeat, si la soeur Mary Alice avait préparé quelque drogue pour la servir à la soeur Basil, et la soeur Mary Alice ne parait pas au banc des témoins. Sur ce point encore, messieurs, vous vous ferez un jugement." M. Tilley déclara ensuite que l'archevêque avait enjoint au P. Mea de ne plus avoir de communications avec la soeur Basil.
Quant à comparer, comme la soeur Gabriel, le Dr. Phelan à un "bourreau," M. Tilley se refusait à la suivre aussi loin, mais il irait jusqu'à dire que le -Dr. Phelan était le plus coupable des trois, les deux autres étant l'archevêque et la Mère générale. N'avait-il pas dit dans sa déposition qu'il ne faisait qu'accéder aux désirs de la Mère générale.
On avait déclaré dans les dépositions qu'il n'y avait rien de vrai dans les rapports de la soeur Basil. Pourquoi alors n'avoir pas établi une enquête, et s'être assuré de la façon dont l'orphelinat était administré.